Le chasseur d'ours

Chapter 2

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Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!

Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus; chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le torrent de Bugeon.

François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles: Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop prompte.

Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris, une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers, autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux bruns.

--Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant Guigonnet.

--Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.

--Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.

La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les détails de sa vie.

C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage, la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne, et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.

Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...

Rien n'y fait.

Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des montagnards:

Amis, que la montagne est belle! Fuyons les bruits de la cité. Courons gaîment fêter loin d'elle Notre pays, sa liberté! Le sac au dos, en main la pique, Pressons le pas. Faisons un effort énergique, Pressons le pas. Que les dangers ne nous arrêtent pas, _Car les dangers pour nous n'existent pas!_

Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!

Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect. En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle; alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort! Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit maintenant les larges _combes_ dans lesquelles mugissent les torrents noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la France.

Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.

Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.

Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie avec une intensité que nous ignorons.

Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne; il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté supérieure à la sienne que celle de Dieu.

Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa grandeur et de son indépendance?

Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.

Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint la montagne, il me raconta sa vie.

IV

François Guigonnet est né en 1810, il avait donc aujourd'hui cinquante-huit ans. C'était un homme d'une taille élevée, d'une maigreur extrême; son visage n'offrait aucun trait saillant et n'exprimait qu'une sorte de placidité mêlée à une certaine finesse. Ses cheveux étaient longs, très noirs, et le bas de son visage s'encadrait dans une barbe assez bien soignée.

Le père de François était un honnête cultivateur qui fut pris dans la dernière levée que fit Napoléon avant la première Restauration et qui mourut à la guerre, laissant une femme jeune encore, mère de huit enfants. Deux ou trois ans après, la veuve se remaria.

Quand François eut quinze ans, il partit pour la France, muni d'une boîte de colporteur. En cinq ans, il amassa l'énorme somme de mille francs, revint au pays, acheta un bout de terrain et se maria. Quand sa mère mourut, il se trouvait à la tête d'une fortune de trois mille francs, représentée par une chaumière, un jardinet et le lopin de terre, fruit de ses économies.

Sa femme et ses deux enfants moururent; François, alors âgé de quarante ans, fut pris par le désespoir et voulut quitter le pays. Il vendit son bien et partit. Au bout de six mois, il revenait malade de nostalgie. Alors il se fit chasseur d'ours et les âpres jouissances de la chasse lui firent oublier ses malheurs.

Aujourd'hui, il a racheté sa chaumière et vit complètement isolé.

Quand il lui prend fantaisie de chasser ou bien quand on lui signale un ours dans la montagne, il part de grand matin, muni de sa carabine et cherche la piste de la bête.

Sa chasse dure quelquefois trois ou quatre jours.

Quand il a trouvé le repaire de l'ours, il va se poster avant l'aube à quelque distance de ce repaire et attend. A peine le soleil se lève-t-il derrière les monts de Beaune qu'un sourd grognement l'avertit du réveil de sa future victime.

Il se place derrière un tronc d'arbre ou un rocher et lorsque l'ours apparaît à l'entrée de sa tanière, il vise l'oreille ou le front, entre les deux yeux, afin de ne point gâter la peau de son gibier.

Quelquefois, il manque son coup. La bête alors se rue en avant: arrivée à deux pas du chasseur, elle s'élance furieuse vers son agresseur pour l'étouffer dans ses bras.

Si le chasseur manque de sang-froid, il est perdu. Guigonnet, lui, ne s'effraie pas pour si peu. Il attend tranquillement, sans bouger de sa place; puis, quand l'ours est bien en face de lui, qu'il ouvre sa gueule formidable _ornée_ de dents aiguës, il ajuste et fait feu à bout portant, dans cette gueule rouge, fumante... L'ours tombe et tout est dit.

Un jour, il lui advint une singulière aventure. Il chassait le renard en compagnie de quelques amis. Or, pendant que ses compagnons l'attendaient de l'autre côté de la forêt, François Guigonnet avait grimpé sur la montagne et guettait le renard au passage.

Il se trouvait tout auprès d'une _coulée_, sorte de boyau taillé à pic dans le roc et par lequel on fait glisser du haut de la montagne en bas les fagots que l'on coupe dans les forêts et les broussailles. La coulée était bordée d'arbres touffus qui, réunissant leurs hautes branches, formaient au-dessous d'elles une voûte de verdure à travers laquelle le soleil ne pourrait pénétrer.

Quelques instants après, le renard passa au galop, suivi de plusieurs chiens qui aboyaient à tue-tête. L'animal sauta d'un bond dans la coulée, se faufila à travers la broussaille et disparut.

N'obéissant qu'à son instinct de chasseur, Guigonnet bondit... Le pied lui glissa... il tomba.

L'instinct qui porte tout homme qui tombe à chercher un point d'appui, lui fit jeter les mains en avant. Une de ses mains rencontra un objet velu qu'il prit pour une branche moussue. Il tomba, entraînant avec lui ce à quoi il se retenait et, en quelques secondes, il fut arrivé au bas de la coulée.

Un épouvantable grognement retentit aussitôt, et notre ami François se trouva face à face avec... un ours de la plus belle taille.

Or, son fusil n'était chargé qu'à balle et la balle glisse sur la peau de l'ours, comme une pierre sur la glace! Il se trouvait en pleine forêt, seul avec cet animal féroce...

Ma foi! je crois qu'il eut peur.

Heureusement l'ours eut plus peur que lui. Il fit un bond de côté et s'enfonça sous le bois, en courant aussi vite que lui permettaient les obstacles semés sur sa route.

V

Guigonnet me raconta bien d'autres histoires, un jour que je lui avais offert une bouteille de bon Saint-Julien, au café G... Mais s'il fallait tout dire, je serais bien embarrassé, et peut-être mes jeunes lecteurs me traiteraient-ils de..... blagueur!!!

Cet âge est sans pitié.....

Je préfère m'en tenir à l'esquisse ci-dessus.

FIN.

Limoges.--Imp. E. Ardant et Co.