Le chanteur parisien Recueil des chansons de L.A. Pitou

Chapter 3

Chapter 33,751 wordsPublic domain

Amour, enfant doux et barbare, Cher ennemi qu'enfin je sers, Sont-ce des fleurs, sont-ce des fers Que ton caprice me prépare?

Loin de ma première saison, J'aime une belle à son aurore; Dans son coeur trompé fais éclore Le désir avec la raison.

Inspire-lui des goûts plus sages Que ceux du plus fou des amants: Amour, en opposant nos âges, Accorde au moins nos sentiments.

LA BONNE AMITIÉ

NÉE DE L'AMOUR.

Je l'attendais avec impatience, Cet ami si cher à mon coeur; Je me disais que sa présence Serait pour moi l'aurore du bonheur. Je l'attendais sans espérance Qu'il partagerait mon ardeur; Mais je me contentai d'avance D'un sourire plein de douceur. Je l'attendais avec sagesse, L'amitié seule eût donné mon baiser, Et rien n'eût trahi ma tendresse Que la douleur de le voir refuser. Je l'attendais dans ma retraite, Où les amours ne logent plus; Un seul encor, mais en cachette, Vit dans mon coeur en vrai reclus. Je l'attendais sans art et sans parure. Ah! le plaisir eût animé mes traits: Le sentiment embellit la nature, Elle lui doit ses plus touchants attraits. Il ne vient point. Je ne veux plus l'attendre, L'ingrat ami qui me fait soupirer; Mais sans le voir, même sans y prétendre, Je puis au moins le désirer.

Par Madame DE MONTANCLOS.

LA LANTERNE MAGIQUE.

Un chanteur tire ordinairement le diable par la queue; ce diable est une des merveilles de la lanterne magique. Un joueur de gobelets, un promeneur de vielle et un chanteur, se disputent souvent le terrain sur la même place. Si ces trois hommes sont au niveau de leur état, ils doivent amuser en instruisant. Le premier peint l'adresse des filous, le second les ridicules des sots, et le troisième présente un miroir à la société; il est vrai que le spectateur voit sans être vu; mais un émule du père Ducerceau les a pourtant assez bien attrapés dans la lanterne magique suivante. Le vaudeville entrait dans notre recueil de la Guyane, et je ne le répète jamais sans un doux souvenir du convive qui me l'apprit. Il me rappelle les bois et les cases où nous passions quelques heures de bonheur; et celui-ci était bien vif, car il était payé bien cher.

L'on voit dans ma boîte magique La rareté! la rareté! Rien qui ne flatte et qui ne pique La curiosité. Le monde en peinture mouvante, Par mon verre se montre aux yeux, Et la figure est si parlante, Qu'elle fait dire aux curieux: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Je fais voir un grand sans caprice; La rareté! la rareté! Un courtisan sans artifice; La curiosité! Une cour où dame fortune Ne trouble point les plus beaux jours, Et n'a pas, ainsi que la lune, Et son croissant et son décours. Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Un seigneur sans faste et sans dettes; La rareté! la rareté! Un commis riche et les mains nettes; La curiosité! Un Crésus chez qui l'industrie Enfante la prospérité, Sans que dans l'éclat il oublie Ce que ses parents ont été: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Un bel esprit sans suffisance; La rareté! la rareté! Un joueur parmi l'abondance; La curiosité! Un ami qui, dans ma disgrace, M'aime autant que dans mon bonheur; Qui, quand le sort m'ôte ma place, M'en conserve une dans son coeur: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Un conteur qui jamais n'ennuie; La rareté! la rareté! Un breteur qui jamais ne fuie; La curiosité! Un tartuffe à lui-même austère, Qui, sous la douceur du miel, Ne déguise point le mystère D'un coeur amer et plein de fiel: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Mari d'accord avec sa femme; La rareté! la rareté! Deux coeurs qui ne fassent qu'une âme; La curiosité! Paisible et vertueux ménage, Où sans cesse d'heureux enfants Trouvent, d'une conduite sage, Le modèle dans leurs parents: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Un petit maître raisonnable; La rareté! la rareté! Un plaideur qui soit équitable; La curiosité! Un modeste et sage critique Qui, sans mélange d'âpreté, Assaisonne d'un sel attique Ce que la raison a dicté: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Mérite à l'abri de l'envie; La rareté! la rareté! Plaisir sans trouble dans la vie; La curiosité! Un coeur où n'eut jamais d'empire Le souci contraire à ses voeux, Et qui toujours se puisse dire: Je suis content, je suis heureux! Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Un grand coeur exempt de foiblesse; La rareté! la rareté! Un coeur fier exempt de bassesse; La curiosité! Politique sans tromperie, Courage sans témérité, Prudence sans pédanterie, Jeunes appas sans vanité: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

Grand spectacle où l'on divertisse; La rareté! la rareté! Fête où tout le monde applaudisse; La curiosité! Chanson badine ou satirique, Où les couplets soient d'un goût fin, Dont chaque mot sans blesser pique, Et prépare un heureux refrain: Oh la merveille! Oh la merveille sans pareille!

VOICI LE SECOND TABLEAU DE MA LANTERNE MAGIQUE.

L'AMI DE TOUT LE MONDE.

L'amour-propre des grands seigneurs Fait le revenu des flatteurs; C'est où leur fortune se fonde. En parlant trop sincèrement, On n'est pas ordinairement Ami de tout le monde.

Quand j'aime, j'aime uniquement; Je parle toujours franchement; Comme le corps j'ai l'ame ronde, Il ne faut rien faire à demi: Je compte pour rien un ami Ami de tout le monde.

Prêtez argent sans intérêts, Ne le redemandez jamais; Qu'en bon vin votre cave abonde; Ouvrez la porte à tous venants, Et vous serez en peu de temps Ami de tout le monde.

Aux badauds donnez de l'encens, Aux Gascons des repas friands, Aux Bretons, buvez à la ronde, Ne demandez rien aux Normands, Et vous serez, avec le temps, Ami de tout le monde.

QUE DEVIENDRAIT LE MONDE.

Air: _Ma femme le sait_.

Suivons l'amour et la folie Pour goûter un plaisir charmant; L'amour est l'ame de la vie, La folie en fait l'agrément: La raison jalouse en vain gronde, Fermons l'oreille à ses discours, Sans la folie et les amours, Que deviendrait le monde?

A jeune fillette, une mère Défend toujours d'aller au bois; Mais on se rit de sa colère, Et l'on s'échappe en tapinois: L'Amour fait le guet à la ronde, Les Sylvains sont vifs et charmants.... Si l'on écoutait les mamans, Que deviendrait le monde?

On ne me veut voir occupée Que de joujoux ou de pompons; On me renvoie à ma poupée, Lorsque je fais des questions: Oh! c'est alors que l'on me gronde.... Si certain désir curieux, Aux fillettes n'ouvrait les yeux, Que deviendrait le monde?

Sous le joug de la continence Un abbé gémit nuit et jour; Des rigueurs de la pénitence, Il vole aux plaisirs de l'amour; Et c'est alors que l'on en gronde. Mais si ceux qui portent rabat Observaient tous le célibat, Que deviendrait le monde?

A dépeupler la terre entière, Travaillent tous les médecins: Vous les voyez dans leur carrière Livrer bataille au genre humain. Mais si, pendant qu'ils font leur ronde, Leur sage et prudente moitié Des maux d'autrui n'avait pitié, Que deviendrait le monde?

Pauvres maris que l'on offense, Et dont toujours on rit après, Chez les autres prenez vengeance, Et n'en vivez pas moins en paix: Qu'on vous raille ou que l'on vous fronde, Ne vous mettez pas en courroux; Messieurs, si vous vous fâchiez tous, Que deviendrait le monde?

Que ce repas est délectable! Ah! qu'on y voit briller d'attraits! Vénus, que nous vante la fable, N'en eut jamais d'aussi parfaits! Embrassons-nous tous à la ronde, Trinquons ensemble et buvons plein; Sans le beau sexe et le bon vin Que deviendrait le monde?

(ANONYME)

L'EMPIRE.

Air: _Amusez-vous, jeunes fillettes_.

L'homme prétend avoir l'empire; L'homme s'abuse: il est à nous. Joli minois n'a qu'à sourire, Notre maître est à nos genoux. Nous commandons par la tendresse, C'est un droit qu'Amour nous donna: Le premier qui dit ma maîtresse, Fut celui qui nous couronna. (_bis._)

L'homme regretta son hommage Aussitôt qu'il nous l'eut rendu: Il nous en a laissé l'image; Mais son orgueil n'a rien perdu; Il nous cajole, il nous caresse; Il a toujours l'air de céder; Il nous appelle sa maîtresse; Mais c'est pour mieux nous commander. (_bis._)

LE DÉPIT

CONTRE LA SAGESSE.

Air: _Du réservoir d'amour_.

Corinne, ta beauté n'est pas Ce qui cause ma flamme; Oui, je résiste à tes appas, Mais je cède à ton ame: Je cède à l'esprit d'Apollon, Aux talents d'Uranie; Et c'est même un peu ta raison Qui cause ma folie. (_bis._)

En toi, ce qu'on aime le plus, Fait qu'on se désespère: En nous montrant moins de vertus, Tu saurais moins nous plaire. De toi j'ai reçu le poison, De toi j'attends la vie: Corinne, rends-moi ma raison, Ou bien prends ma folie. (_bis._)

L'AMANT PRÉSOMPTUEUX.

Air: _C'est la fille à ma tante_.

La simple violette, Tendre dans ses couleurs, Sur la naissante herbette Règne parmi les fleurs. La jeune Églé, comme elle, Simple dans ses atours, Craint de paraître belle, Mais triomphe toujours.

Le plus beau du village Lui peint tous ses désirs; On entend sous l'ombrage Ses amoureux soupirs; Mais elle a ma tendresse, Et mon coeur et ma foi; Elle m'a dit sans cesse Qu'elle n'aimait que moi.

En vain elle est sévère; Mais qu'importe à mon coeur? Le seul bien de lui plaire Suffit à mon bonheur. Sa tendresse m'assure De sa fidélité Quel bien dans la nature Vaut un souris d'Églé?

ROMANCE

DE MADAME DE LA VALLIÈRE.

En 1806, le chef-d'oeuvre des miniatures de l'exposition du Muséum était un tableau représentant madame de La Vallière dans sa cellule de carmélite. Un livre de prières à la main: le sermon de Bourdaloue sur la Madeleine. Sur sa fenêtre est un lis, emblème de Louis XIV et de la France: elle le fixe; son livre lui tombe des mains, ses yeux se mouillent de douces larmes, la bonté de son ame se peint dans la douceur de ses traits avec l'amour, le sentiment, la franchise et l'amitié. Ce morceau achevé m'inspira ces couplets.

Air: _C'est à mon maître en l'art de plaire_.

Un grand roi captiva mon ame, J'osais espérer du retour; J'eus pour lui la plus tendre flamme, Il ne la devait qu'à l'amour: A tout l'éclat qui l'environne Mon coeur ne trouvait point d'attraits; Ce n'était pas une couronne, C'est un amant que je voulais.

Sa grandeur faisait mon martyre; Et je songeais avec effroi Que, des sentiments qu'il inspire, Rien ne peut assurer un roi. J'aurais voulu, dans mon ivresse, Réunir tout pour le charmer; Mais je n'avais que ma tendresse, Et tout mon art fut de l'aimer.

Je lui donnai plus que ma vie, Car j'oubliai l'amour pour lui. L'amour punit ma perfidie Par le plus insensible oubli; Un autre à présent sait lui plaire.... Plus que moi je plains mon amant; Il perd une amante sincère: Les rois n'en trouvent pas souvent.

_A madame de Montespan, sa rivale, en regardant le lis._

Et toi, qui me sembles si vaine De la douleur où tu me voi, Je te pardonnerai sans peine Si tu sais l'aimer mieux que moi. Dans une retraite profonde Je ne forme plus qu'un désir: Qu'il existe heureux dans ce monde; Moi, j'attends un autre avenir.

CHANSON

SUR LE TRICTRAC.

Air: _Ma plus belle promenade_.

Galants, je veux vous apprendre, Sans livre et sans almanach, Un jeu facile à comprendre, Un nouveau jeu de trictrac. Il faut, en suivant la chance, Mettre les dames en bas; C'est par-là que l'on commence, Sans quoi l'on ne case pas.

Quand on a su les abattre, On les pousse encore un peu Pour avoir de quoi combattre, Il faut étendre son jeu. Si votre partie adverse Craint, et ne s'avance point, Que votre savoir s'exerce A battre vite son coin.

C'est par le coin que l'on s'ouvre L'entrée aux coups importants: On passe une dame, on couvre, On avance, on met dedans; Mais ne faites point d'école, N'oubliez point à marquer: Jamais on ne se console D'être assez sot pour manquer.

Pour faire de grands vacarmes, N'avoir jamais le dessous, Il faut amener des carmes, Car ils font les plus grands coups. L'autre jour, grand dieu! quel charme, Et quel plaisir d'y songer! Je vis prendre par un carme Cinq ou six trous sans bouger.

Une fille jeune et vive Ne peut modérer son jeu, Ni, quand un beau coup arrive, Garder un juste milieu: Elle pousse un peu trop vite, Et, son jeu se serrant trop, On l'enfile tout de suite Et l'on va le grand galop.

Si par heureuse fortune, En l'absence d'un époux, Vous jouez contre une brune, Soyez bien sûr de vos coups: Sur-tout point d'étourderie, Et prenez bien votre jour; Car on manque la partie Souvent par jan de retour.

VOILA COMME ILS SONT TOUS.

Air: _Si des galants de la ville_.

Je conçois bien qu'un novice En amour perde son temps; Qu'il soit dupe du caprice, Qu'il prend pour du sentiment. Pour moi, satisfait de plaire, Je ne crois pas aux serments Qu'une femme peu sincère Fait toujours à ses amants.

Je déteste l'esclavage, Le plaisir seul est ma loi; Je me plais au badinage, Sans jamais donner ma foi; Et, de peur qu'une volage Ne me donne mon congé, Le matin si je m'engage, Le soir je suis dégagé.

Églé, Corinne, Julie, Ont eu mes voeux tour à tour: Je suis né sans jalousie, Et mon coeur est sans détour. J'offre aux belles mon hommage, Fruit de ma sincérité; C'est comme un droit de passage Que l'on doit à la beauté.

LE VIEILLARD JEUNE HOMME.

Air: _Si de tous les maux de l'absence_.

Permets, Hébé, que la vieillesse Chante la saison des amours, Ou calme, auprès de la jeunesse, L'ennui cruel de ses vieux jours: L'hiver goûte un plaisir céleste En se rapprochant du printemps; Laisse-moi savourer un reste, Un vieux reste de mon bon temps.

Quand dans nos champs une bergère Couronne son heureux berger; Quand la molle et verte fougère Obéit sous son pas léger; Quand de ses pleurs la jeune aurore Arrose les fleurs du printemps; Quand dans le monde tout s'adore, C'est l'âge d'or, c'est le bon temps.

Jeune Hébé, je commence à croire, Aux feux que je sens près de toi, Que les dieux veulent pour ta gloire Faire un nouveau Titan de moi: Quand sur ton teint je vois éclore Toutes les roses du printemps; Ce tableau me rappelle encore Ce que je fis dans mon bon temps.

Si jamais de quelque puissance Je suis revêtu dans les cieux, Je rends le monde à son enfance; Et quant au dieu d'amour, je veux Qu'il immortalise les belles, Qu'il éternise leur printemps; Et qu'il coupe, en brûlant ses ailes, Les ongles et la barbe au temps.

_Attribuée au duc de Nivernois._

LE JEUNE HOMME VIEILLARD.

Souffrez, amis, que je vous dise Le triste état de mes amours; Je vais le faire avec franchise, Ne vous y fiez pas toujours: Déplorez tous mon sort funeste, L'hiver succède à mon printemps. Ah! quand on y va de son reste, Hélas! c'est bien le pauvre temps!

Quand j'aperçois cette bergère Auprès de son heureux berger; Quand je songe à ce qu'il doit faire, Oui, je suis prêt d'en enrager: Auprès d'un objet qu'il adore, Ses feux sont toujours renaissants.... Vainement je l'appelle encore La vigueur de mon ancien temps!

A cinquante ans, nos joyeux pères Brûlaient jadis de nouveaux feux! Aujourd'hui, quels effets contraires! A trente ans je suis déjà vieux. Comme à Titan, l'Aurore aimable Devrait ressusciter mes sens; Mais, hélas! ce n'est qu'une fable Des annales du bon vieux temps.

Pour m'en consoler, reprit le chanteur, buvons du vin de Palme jusqu'à ce que l'air de France me rajeunisse, et disons en dépit du sort:

Amis, jusqu'en notre vieillesse Ménageons-nous d'heureux moments; C'est un songe que la vieillesse Après la saison des amants. Vivent les plaisirs de la table; L'automne vaut bien le printemps: Savourons ce jus délectable, Croyez-moi, c'est-là le bon temps.

CHANSON CRÉOLE.

_Musique Créole._

Moi las de tant souffrir, Moi v'lè mourir. Zizi trop cruelle, Moi las de tant souffrir, Moi v'lè mourir, Pour mal moi finir. Moi bandi en yeux li qui belle; Moi jurè li, et moi fidèle, Zizi ny l'air ben doux, Mais coeur cailloux, Ly cache là-z-ous.

Z'autre qui toujours heureux, Ben amoureux; La sou-z-un feuillage, Zozo n'a pas chantè.... Yo moment, pèt!.... Zo moi trop mauvais; Malgré moi, ben content, ben sage, Pas zottè, Zizi, li volage, Zozo n'a pas chantè!.... Yo moment pèt, Sont moi trop mauvais.

Zizi, pas save aimer, Ayant charmé, Çà tout ça li scave, Coeur moi tant désiré, Tant soupiré Li sont déchiré, Moi vinit plat comme youm casave, Moi semblè un viel pauvre esclave; Zizi pas save aimer, Ayant charmé, Li tout déchiré.

Premier jour, moi voi li Ça moi sentir Parlé petit'chose, Premier jour moi voir ly Ça moi sentir Yous trop grand plaisir; Couler lis et couler la rose, Si moi fou, ça li qui la cause, Ly dit: ay l'air ben doux; Mais coeur cailloux Li cache là-zous.

DESTINÉE

DE LA FEMME COQUETTE.

Air: _Tôt tôt tôt, battez chaud, etc._

La jeune Elvire à quatorze ans, Livrée à des goûts innocents, Voit, sans en deviner l'usage, Éclore ses charmes naissants; Mais l'amour, effleurant ses sens, Lui dérobe un premier hommage: Un soupir Vient d'ouvrir Au plaisir Le passage, Un songe a percé le nuage.

Lindor, épris de sa beauté, Se déclare: il est écouté: D'un songe, d'une vive image, Lindor est la réalité. Le sein d'Elvire est agité, Le trouble a couvert son visage; Quel moment, Si l'amant Plus ardent A cet âge Avait hasardé davantage!

Mais quel trouble vient la saisir Cet objet d'un premier désir, Qu'avec rougeur elle envisage, Est l'époux qu'on doit lui choisir. On les unit; dieux! quel plaisir! Elvire en fournit plus d'un gage; Les ardeurs, Les langueurs, Les fureurs, Tout présage Qu'on veut un époux sans partage.

Dans le monde, un essaim flatteur Vivement agite son coeur. Lindor est devenu volage, Il a méconnu son bonheur. Elvire a fait choix d'un vengeur Qui la prévient, qui l'encourage; Vengez-vous, Il est doux, Quand l'époux Se dégage, Qu'un amant répare l'outrage.

Voilà l'outrage réparé, Son coeur n'est que plus altéré. Des plaisirs le fréquent usage Rend le désir immodéré. Son regard fixe et déclaré A tout amant tient ce langage: Dès ce soir, Si l'espoir De me voir Vous engage, Venez, je reçois votre hommage.

Elle épuise tous les excès; Mais au milieu de ses succès, L'époux meurt, et pour héritage Laisse des dettes, des procès. Un vieux traitant demande accès, L'or accompagne son message: Un coup d'oeil Est l'écueil Où l'orgueil Fait naufrage; Un écrin couronne l'ouvrage.

Dans ces laborieux passe-temps, Elvire a passé son printemps: La coquette d'un certain âge N'a plus d'ami, n'a plus d'amants. En vain de quelques jeunes gens Elle ébauche l'apprentissage; Tout est dit, L'amour fuit On en rit, Quel dommage! Mais Elvire enfin devient sage.

LES GANTS.

Air: _Du petit Matelot_.

L'hiver, mes amis, sera rude, Et de pester j'aurai le droit; Car ma singulière habitude Va me reprendre avec le froid. J'ai beau m'en faire le reproche, Même sottise tous les ans; Pour avoir chaud, c'est dans ma poche Que j'ai toujours porté mes gants.

Pourtant la lecture rend sage; J'ai beaucoup lu, sans vanité. Ganter ses mains est un usage Consacré par l'antiquité. Nos paladins à l'humeur fière, Que faisaient-ils au bon vieux temps, Pour rendre plus chaude une affaire, Au nez ils se jetaient leurs gants.

Assez souvent un homme en place, De tous les vices suit la loi; Est-ce en lui faisant la grimace Que nous obtiendrons un emploi? Quoique son méchant caractère Agite et révolte nos sens; Voulons-nous gagner notre affaire? Pour lui parler prenons des gants.

Au théâtre, si mon ouvrage Satisfait peu les assistants; S'il est suivi, non d'un orage, Mais de sourds applaudissements, Rendons ma honte supportable; Disons par tout: quel contre-temps! Il faisait froid, un froid du diable! Tout le monde avait mis des gants.

Jeunes fillettes qu'on marie, Le gant blanc vous est présenté; A votre main, il signifie Innocence et fidélité. Faut-il qu'un seul point m'importune! Faut-il, au bout de quelque temps, Qu'à chaque doigt, sans crainte aucune, Vous déchiriez ainsi vos gants!

Si, dès la première journée, Parfois l'époux a du souci, N'accusons point la destinée; Il n'en est pas toujours ainsi. Voyez celui qu'amour invite A cueillir rose du printemps; Pour peu que l'arbuste s'agite, Il s'écriera: j'en ai les gants.

GRÉTRY neveu.

LE MOT ET LA CHOSE.

Adressé à une femme susceptible par d'autres femmes.

Air: _Dans ce salon où du Poussin_.

Avec un maintien aussi doux, Avec autant de modestie, Pourquoi tous fâcher contre nous A la moindre plaisanterie? Pour tous, un aussi mauvais lot Fait dire à chacun dans sa glose, Que vous vous offensez du mot, Et que vous aimez mieux la chose.

Si tel est votre bon plaisir, Votre goût est vraiment louable; Il est toujours bon de choisir L'utile au lieu de l'agréable. Quand l'hymen sera votre lot, Je vois que votre seule clause Sera de tous priver du mot, Et d'aimer plus souvent la chose.

Ne disputons plus désormais, Chacun a son goût dans ce monde; Qu'il soit bon, ou qu'il soit mauvais, C'est bien à tort que l'on en gronde. Mais pour rétablir au plutôt Une paix que je vous propose, De grace, laissez-nous le mot, Nous vous abandonnons la chose.

F. D.

COUPLET

Adressé avec une rose à Mademoiselle ***.

Air: _J'ai vu par-tout dans mes voyages_.

De toutes parts on se dispose A vous fêter, à vous fleurir; L'amour m'a fourni cette rose, Permettez-moi de vous l'offrir. Une rose pour votre fête.... L'hommage n'est point indiscret, Et c'est un moyen fort honnête De vous donner votre portrait.

ARMAND-GOUFFÉ.

LE DEVIN.

Air: _De la Fanfare de Saint-Cloud_.

Je suis d'un fort bon augure, Approchez gens de céans; Je lis sur chaque figure Avec des yeux pénétrants. Plus d'une vieille commère Me traitera de sorcier; C'est ce qu'on dit d'ordinaire A qui sait bien son métier.

Commençons par vous, Thérèse: Vous soupirez nuit et jour; Vous éprouvez un malaise Qu'on appelle mal d'amour; Votre maman trop cruelle Long-temps vous fera languir; Sans tarder, faites comme elle, Ne vous laissez pas mourir.

Pour vous, belle Marguerite, Vous avez ce qu'il vous faut; Mais cependant au plus vite, Qu'un mari soit votre lot; Jacques, Pierre, ou Nicodême, Eh! n'importe qui vraiment, Pourvu qu'avant le carême Vous puissiez être maman.

Qu'avez-vous, gros maître Blaise? Vous marchez d'un pas bien lourd; Pour voir vos pieds à votre aise, Comment ferez-vous un jour? Votre amour pour le beau sexe Vous menace d'un affront; Car un accent circonflexe Orne déjà votre front.