Le chanteur parisien Recueil des chansons de L.A. Pitou

Chapter 2

Chapter 23,787 wordsPublic domain

Peuple français, peuple de frères, Souffrez que père Hilarion, Turlupiné dans vos parterres, Vous fasse ici sa motion (_bis_). Il vient sans fiel et sans critique, Et sans fanatiques desseins, Comparer tous les capucins Aux frères de la république.

Nous renonçons à la richesse Par la loi de notre couvent, Votre code, plein de sagesse, Vous en fait faire tout autant. Comme dans l'ordre séraphique, Ne faut-il pas, en vérité, Faire le voeu de pauvreté, Pour vivre dans la république.

On nous défend luxe et parure, Et vos frères les jacobins Avaient la crasseuse figure De nos plus sales capucins. Notre chaussure est sympathique; Souvent sans bas et sans souliers, On voit par-tout des va-nu-pieds, Capucins de la république.

Tout comme dans nos monastères, Vous aviez vos frères quêteurs, C'étaient vos braves commissaires Et vos benins réquisiteurs. Par leur douceur évangélique Et par leur sainte humanité, Comme ils faisaient la charité Aux pauvres de la république!

On nous ordonne l'abstinence, Dedans notre institut pieux: N'observait-on pas dans la France Le jeûne le plus rigoureux? Dans votre carême civique[3], Vous surpassiez le capucin; En vivant d'une once de pain, Vous jeûniez pour la république.

Par un vieux règlement d'usage Nous faisons voeu de chasteté; Le sacrement de mariage Par vos frères est rejeté[4]. Dans cette gaillarde pratique, Qu'il est beau de voir à présent, Pour une femme seulement, Vingt filles de la république!

Nous avons notre discipline, Instrument de punition. Vous avez votre guillotine, Fraternelle correction. Ce châtiment patriotique Est bien sûr de tous ses effets; Il n'en faut qu'un coup pour jamais Ne manquer à la république.

Demandant toujours des réformes, Vous avez fait tout réformer; De toutes vos nouvelles formes, Quand je vous entends murmurer, Je vous dis, trève de critique, Puisque vous l'avez fait créer, Il faut bien vous accoutumer, A supporter la république.

Rien ne vous plaît, tout vous ennuie, Vous voulez toujours innover; En abhorrant la monarchie, Vous ne pourrez vous en passer. Pour jouer nos capucinades, Notre cloître était excellent; Faudrait qu'il fût cent fois plus grand, Pour jouer vos arlequinades.

Agréez, mes chers camarades, Le salut de l'égalité, Et recevez mes accolades, En signe de fraternité; Mais respectez ma barbe antique, Lorsque je viens vous embrasser, Et ne la faites point passer Au rasoir de la république.

[3] Disette du pain, depuis le mois de décembre 1791, jusqu'en avril 1796.

[4] Le mariage à l'église fut défendu à l'époque de leur fermeture, en octobre 1793, jusqu'au mois de septembre 1795.

LA CHARENTE.

Ce vaudeville poissard est la relation fidèle du combat que nous soutînmes depuis minuit jusqu'à six heures du matin, le 21 mars 1797, sur la frégate la Charente, qui sortit de la rade de Rochefort dans la nuit du 20 mars, pour nous déporter à Cayenne. Le lendemain, en avançant en haute mer, nous vîmes à notre poursuite trois bâtiments anglais, le Vieux Canada, de 74 canons, escorté des frégates la Pomone et la Flore, toutes deux de 42 pièces. Toute la journée nous tentâmes de gagner les côtes de Médoc; mais la Flore nous rasait la terre: la Pomone gagnait au large, et le Vieux Canada fermait la marche. Dans la journée on jeta à la mer toute la cargaison et une partie de nos effets pour délester le bâtiment. La nuit vint, et nous nous perdîmes de vue; à minuit la lune nous trahit et nous nous trouvâmes près de l'écueil du phare Cordouan. Les Anglais nous débouquèrent; la marée montait; le combat s'engagea. On délesta de nouveau le bâtiment, qui, démâté par le canon, le gouvernail brisé, nous fit échouer sur les ruines de l'ancienne ville des Olives, près la rade de Royan, à dix-huit lieues de Bordeaux.

Air: _Stuila qu'a pincé Berg-op-Zoom_.

Ventrebleu qu'il est donc brutal, (_bis._) Ce carillon de germinal; J'crayons ma foi que c'te Charente, Au diable f.... l'épouvante.

Voyant ces trois châtiaux flottants, J'avions largué la voile aux vents; Avec tout nout échapatoire, Fallut nous casser la mâchoire.

Par là corbleu, monsieu Breuillac, N'est ma foi point un monsieu d'Crac, C'est f.... ben un pinc' sans rire, Que malgré lui l'Anglais admire.

Not maison quand brutal ronflait, Sur le rocher se reposait. J'avions un pied dans l'onde noire, Et plus qu'nout saoul j'ons failli boire.

Au milieu de tout c't'embarras, Le grand marin qu'je n'voyons pas, Qui ben mieux qu'nous connaît l'parage, A lui seul sauva l'équipage.

LES LUNETTES

ET LA NOUVELLE BÉQUILLE.

Air: _De la béquille_.

Tous nos messieurs du jour, Pour lorgner les brunettes, Font porter à l'amour Cent sortes de lunettes; Mais fillette gentille Bien mieux s'amusera, D'une grosse béquille Du père Barnaba.

Hortense est dans son lit, Hortense est bien malade; N'amenez point ici D'Hippocrate maussade. De cette jeune fille Le bobo guérira Par un coup de béquille Du père Barnaba.

Hélas! depuis long-temps Comme tout change en France! Dès nos plus jeunes ans Le malheur nous devance; Garçon et jeune fille, En sortant du berceau, Prennent tous la béquille Pour aller au tombeau.

C'est en se chamaillant Pour la chose publique, Qu'on fit clopin clopan, Boiter la république. Moins leste que nos filles, La jeune liberté Court avec des béquilles A la caducité.

Pour réconcilier Tous les aristocrates, Il faut les marier Avec les démocrates. A la grande famille Tout se réunira, Par un coup de béquille Du père Barnaba.

LE COUP DU LOUP.

Vaudeville-proverbe, composé en brumaire, octobre 1799.

Air: _Lise voyait deux pigeons se becquer_.

Vous qui n'aimez que les dons de Plutus, Le bruit de Mars, les myrtes de Vénus, Votre bonheur est sur l'aile d'Eole; Le char se brise et tombe tout à coup; Appliquez-vous ce proverbe d'école, Y n'faut qu'un coup Pour assommer un loup.

J'ai vu le loup, disait la jeune Iris, Il m'a pris hier mes deux jolis cabrits; Pour m'en venger, je tiens cette houlette; C'était le bien du beau berger Pâris. Pâris lui dit, la jetant sur l'herbette, N'en faut qu'un coup Pour assommer le loup.

Par intérêt, ou pour tout autre cas, Sa vieille mère avait suivi ses pas; En la voyant tomber sous la coudrette, Bon dieu, bon dieu, qu'elle fit de fracas! Elle disait à la pauvre fillette: Voilà le coup Pour assommer le loup.

Par son voisin, Guyot voit ses enfants; Mais au voisin ils sont très ressemblants. Un vieil ami que Laure répudie, Rend du mari les yeux trop clairvoyants: Au bois d'amour quand naît la jalousie, I' n'faut qu'un coup Pour assommer un loup.

Guyot annonce un voyage important: Laure a déjà prévenu son amant. Madame, il faut voyager à ma place, Lui dit l'époux au beau milieu du champ; Guyot revient, Laure fait la grimace. I' n'faut qu'un coup Pour assommer un loup.

Pour mieux tromper les yeux de ses voisins, Pour enchaîner leurs caquets assassins, A son amant Laure avait, par prudence, Fait fabriquer un bon passe-partout. Guyot absent, il venait en silence. I' n'faut qu'un coup Pour assommer un loup.

Sur le minuit il entra doucement; Le gars savait toiser l'appartement: En tâtonnant sur le lit de la dame, Il le pressait.... Guyot dit tout à coup: Réservez donc vos baisers pour ma femme. I' n'faut qu'un coup Pour assommer un loup.

LES INCROYABLES,

LES INCONCEVABLES,

ET LES MERVEILLEUSES.

Tableau des aimables du jour, et du costume des plus élégants de la révolution de 1796 et 1797.

Air: _Dans nos bois, dans nos campagnes_.

Tout est incroyable en France Dans la révolution: La sagesse est la démence, La folie est la raison. Faisant la guerre aux coutumes Pour rappeler les vertus, Sous d'incroyables costumes, Se vois rentrer les abus.

Nous n'avons plus de comtesses, Nous n'avons plus de barons; Nos merveilleuses déesses Leur ont pris leurs phaétons: Et Margot dans l'équipage Vient d'oublier son talent; Se voyant dans l'apanage, Ne connaît plus ses parents.

Son incroyable Narcisse Lui dit du haut de son char: Vénus, ou que je périsse! A moins de graces et moins d'art. Pa'ol' d'honneur, dit-elle, Sous ce costume élégant, Je voudrais être aussi belle Que vous paraissez galant.

_La merveilleuse à l'incroyable._

En vous tout est incroyable, De la tête jusqu'aux pieds; Chapeau de forme effroyable, Gros pieds dans petits souliers; Si pour se mettre à la mode Gargantua venait ici, Rien ne serait plus commode Que d'emprunter votre habit.

Botté tout comme un saint George, Culotté comme un Malbrouk, Gilet croisant sur la gorge, Épinglette d'or au cou; Trois merveilleuses cravattes Ont bloqué votre menton, Et la pointe de vos nattes Fait cornes sur votre front.

Je vois un autre incroyable Chaussé comme une catin, A la belle inconcevable Présenter sa blanche main; Cette incroyable coiffure A, dit-elle, tant d'appas, Qu'en voyant votre figure Je ne vous remettais pas.

De vos boucles de culottes Ménageant les ardillons, Nous déborderons nos cottes, Pour vous faire des cordons; Mais venez en diligence, O merveilleux chevaliers! Chez nous par reconnaissance Chercher chaussure à vos pieds.

_Réponse des incroyables aux merveilleuses._

O charmante merveilleuse! Mère du divin amour, De votre taille amoureuse Rien ne gêne le contour; De votre robe à coulisse Les plis sont très peu serrés; C'est pour faire un sacrifice Que vos bras sont retroussés.

Vous avez déjà l'étole Des prêtresses de Vénus, Et je vois à votre école Un essaim de parvenus: Cythérée à sa toilette, Voulant enchaîner l'espoir, Tous cèderait son aigrette Pour votre immense mouchoir.

De votre robe traînante Quand les replis ondulants Avaient interdit l'attente A nos désirs renaissants, Je vois votre main légère, Conduite par les amours, De l'asile du mystère. Nous découvrir les détours.

Talons à la cavalière, Boucles et souliers brodés, Bottines à l'écuyère, Ou bas à coins rapportés; Ridiculement mondaines Dans tous vos ajustements, Des reines et des Romaines Vous quêtez les agréments.

Mais vos perruques frisées Tout comme un poil de barbet Ne sont donc plus couronnées Par des chapeaux à plumet; Et vos toques prolongées Disent aux maris françois, Que leurs femmes corrigées Portent la moitié du bois.

Mais ces autres dédaigneuses Ont un bonnet plus galant; Leurs têtes impérieuses Sont un vrai moulin à vent: Celles-ci plus souveraines Vous disent éloquemment, En France nous sommes reines, Et nous portons un turban.

REGRETS DE DAVID

A LA MORT DE BETHSABÉE.

David, surnommé le prophète-roi, était le plus jeune des fils d'Isaïe, bethléémite, et, suivant certaines versions, le moins aimé de son père, qui l'avait relégué dans la campagne pour garder ses troupeaux. Dieu le tira de ce néant pour le placer sur le trône d'Israël. David, au milieu de la prospérité, oublia une si grande faveur. Dans un moment d'oisiveté, en se promenant, il vit au bain Bethsabée femme d'Urie, un des capitaines de ses troupes. Urie était absent pour le service de son prince. David s'enflamma pour Bethsabée, qui devint enceinte en l'absence de son mari. Le roi rappela Urie pour que son adultère ne fût point connu; mais ce guerrier se rendit au palais du roi sans vouloir rentrer chez lui, et répondit à David qui l'y engageait: Comment ne jeûnerais-je pas et rentrerais-je dans ma maison, quand l'arche du seigneur couche dans les camps et qu'elle est peut-être au pouvoir des infidèles?.... Le roi, loin d'être touché de ces paroles, fit marcher Urie dans un défilé, d'où, il ne put échapper à la mort. Bethsabée épousa David, donna le jour à Salomon, et mourut subitement à la fleur de son âge, au moment où David l'idolâtrait....

L'auteur de ce chef-d'oeuvre peint David debout, les bras étendus sur les tristes restes de son amante, dont le visage à découvert dans le cercueil, en lui laissant le souvenir de ses charmes, lui rappelle son ingratitude envers Dieu et son crime envers Urie. David, en proie à l'amour, au remords, à la reconnaissance, cède tour à tour à sa passion, à son désespoir et à son repentir. Cette héroïde arrachait des larmes aux sauvages de la Guyane, quand nous la chantions sur les bords de la mer: l'écho des forêts et des montagnes lui donnait quelque chose de mélodieux, et les cultivateurs quittaient leurs travaux pour nous écouter. Je me croirais poëte si j'eusse fait ces couplets.

Je suis puni, je perds ce que j'adore, Ce cher auteur de mes forfaits. C'est malgré moi que je t'offense encore, Seigneur, par mes tristes regrets. Mon coeur est déchiré sans cesse Par le remords et le désir. Ah! j'en mourrais de repentir Si je n'expirais de tendresse. (_bis._)

De mon amour, déplorable victime, Je n'ai long-temps fait que gémir. J'ai succombé, j'ai vécu dans le crime.... Tu ne pouvais mieux m'en punir.... Grand Dieu! ta puissance suprême N'a plus de coups à me porter. On n'a plus rien à redouter Quand on a perdu ce qu'on aime. (_bis._)

Elle n'est plus; la mort impitoyable A moissonné ses jeunes ans; Et c'est du fond d'un sépulcre effroyable Qu'elle ravit encor mes sens. En t'implorant mon coeur t'outrage, Seigneur; mes voeux sont criminels, Puisque j'apporte à tes autels Un coeur rempli de son image.

Si je l'aimai cette amante adorable, Si j'oubliai tant de bienfaits, C'est toi, mon Dieu, qui me rendis coupable En la formant de tes attraits. A mes devoirs toujours fidèle, Et toujours soumis à ta loi, Hélas! je n'eusse aimé que toi, Si je n'avais brûlé pour elle.

LE DÉPORTÉ

DANS LA GUYANE FRANÇAISE.

Romance composée à la Franchise, en frimaire an huitième (24 novembre 1799).

Air de l'opéra de Tom-Jones; _Vous voulez que je vous oublie_.

_Reprise._ O ma maîtresse! ô ma patrie! Oui, je chéris jusqu'à vos coups. Vos arrêts font le destin de ma vie; Vous m'exilez quand je brûle pour vous....

Déporté dans le nouveau monde, Un troubadour, au bord de l'onde, Soupirait ainsi ses revers! Sombres forêts, affreux rivage, Faut-il qu'au printemps de mon âge J'expire ici chargé de fers?....

O ma maîtresse! ô ma patrie! etc.

Oh! je ne suis pourtant coupable Que d'aimer un objet aimable, Et de soupirer pour un roi; Trop fier de ce vertueux crime, De l'amour sensible victime, J'expire en adorant ta loi.

O ma maîtresse! ô ma patrie! etc.

Dès que l'orient se colore, Je dis à la naissante aurore: Mêle tes larmes à mes pleurs; Mais conserve pour ma patrie, Et pour l'ingrate qui m'oublie, Tes dons et tes riches couleurs.

O ma maîtresse! ô ma patrie! etc.

Quand de cette zone torride Mon pied foule le sable aride, Je porte la main sur mon coeur. Zulma, pour toi comme il palpite! Vers toi comme il se précipite, Beau climat où naît le bonheur!....

O ma maîtresse! ô ma patrie! etc.

Le nouveau siècle qui commence Rendra l'âge d'or à la France; Sur les lis l'aigle volera. Soit qu'ici je végète encore, Ou soit qu'un tigre m'y dévore, Ma langue en se glaçant dira:

O ma maîtresse! ô ma patrie! etc.

O Dieu! je reverrais la France! Je jouirais de ta présence! Zulma! tu m'as ravi ton coeur!.... Non.... Laissez-moi sur cette rive, Et qu'en mourant, ma voix plaintive Nomme Zulma pour mon malheur.

O ma maîtresse! ô ma patrie! Oui, je chéris jusqu'à vos coups: Vos arrêts font le destin de ma vie; Vous m'exilez quand je brûle pour vous.

Un de nos compagnons d'exil fut déporté, en 1797, pour avoir ramené en France, dans sa famille, une jeune émigrée comme lui dont il venait demander la main. Pendant que nous étions dans la Guyane, il apprit qu'elle avait épousé un autre jeune homme qui lui avait fait obtenir sa radiation: il en mourut de douleur. C'est le sujet de cette romance.

LE TOMBEAU D'ISMÈNE.

Un jeune homme dont les parents avaient éprouvé de grands revers parvint, par amour et par séduction, à obtenir les faveurs d'Ismène d'Orv.... que ses parents lui destinaient, avant que la fortune eût allumé entre les deux maisons une haine irréconciliable. Ismène d'Orv.... devint enceinte. Cette nouvelle éclata un jour au milieu d'une fête que toute la famille donnait au grand-papa. M. d'Orv...., plaint par les gens sensés, et ridiculisé par les jeunes étourdis, concentra sa colère durant le repas: mais le soir, en rentrant chez sa fille, il la traîne aux cheveux, lui donne des coups de pied dans le ventre, et assassine la mère et l'enfant, qui moururent au bout de huit jours. Le premier auteur de cette catastrophe était un de nos compagnons d'exil. L'amour et la douleur le traînèrent au sanctuaire. Il me demanda les couplets suivants; me permit de les publier, et me pria de taire son nom par égard pour la famille de son amie, dont le chef expie sa faute dans un deuil éternel.

Air de la nouvelle Clémentine: _Une jeune bergère, les yeux baignés de pleurs_.

J'ai perdu mon Ismène, J'ai perdu mon bonheur; Échos, forêts, fontaines, Répétez ma douleur. Pour moi, belle nature, Tes dons sont superflus; Dépouille-toi de ta verdure, Mon Ismène n'est plus.

Claire et pure fontaine, Sur tes bords enchanteurs, Chaque jour, pour Ismène, Tu t'émaillais de fleurs; Je vais grossir ton onde De mes pleurs superflus; Je reste isolé dans le monde, Mon Ismène n'est plus!

Si l'or me rend Ismène[5], Si l'or me rend mon fils, Je veux m'ouvrir la veine Pour en doubler le prix: Tes largesses tardives Sont des biens superflus; Les habitants des sombres rives Payent de leurs vertus.

Coudrier dont l'ombrage Protégeait nos plaisirs, Assis sous ton feuillage, Je pousse des soupirs. Au récit de ma peine, Ces rochers sont émus; Écho répète encore Ismène, Mais Ismène n'est plus!

Près de cette hécatombe, Venez en sanglotant; Ce marbre sert de tombe A la mère, à l'enfant. Son bourreau fut son père, L'amour fit ses malheurs, Et son amant se désespère: Vous leur devez des pleurs.

[5] M. d'Orv...., après la mort de sa fille, offrit sa dot à son amant. On devine ses motifs.

MES LOISIRS

DANS LA GUYANE FRANÇAISE

en 1801.

_Loyauté, Commerce, et Usure._

Durant le fameux hiver de 1784 une femme, chargée d'un poêlon de cuivre, se présenta chez le sieur Crugeon, chaudronnier sur le pont Marie, à Paris. «Il y a sept mois, lui dit-elle, que vous m'avez vendu cet ustensile; je le payai huit livres dix sous, et vous me promîtes de le reprendre à sept livres dix sous, si je voulais m'en défaire dans l'année. Mais ne pouvant prévoir que nous eussions un hiver si rigoureux, je suis obligée de m'en défaire; reprenez votre poêlon et donnez-moi ce qu'il vous plaira. Je loge maintenant à l'autre bout de la ville. Je l'ai offert à cinq ou six personnes, aucun n'a passé le prix de trois livres dix sols. Je vous reconnais et je reconnais le poêlon, répondit l'artisan. Vous avez eu tort de l'offrir à cinq ou six personnes, il fallait venir droit à moi: je suis homme de parole en hiver comme en été; voilà vos sept livres dix sous.»

_Beau modèle de franchise et de probité de l'artisan: voilà la vraie justice. Voici l'usure._

Durant le même hiver, un homme de lettres malade entra chez un riche bijoutier dont on rougit de dire le nom, et lui dit: «Vous m'avez vendu il y a six mois, avec garantie, une pendule que je vous payai cinq cents livres. Je suis forcé de m'en défaire; voyez pour quelle somme vous voulez la reprendre. Mon cher monsieur, répondit le trafiquant, il faut aller suivant la saison: l'hiver est très rude: je vous donne deux louis et demi de votre pendule. Le marché se conclut à quatre-vingts livres....»

PHÉNOMÈNE. _Anecdote de 1788._

Pierre Noël Le Cauchois avait servi long-temps dans un régiment de dragons où il avait mérité et obtenu des distinctions et des grades; mais son bon coeur l'ayant porté à défendre les opprimés, il embrassa la profession d'avocat. Cet homme généreux et infatigable, qui s'était ruiné pour faire éclater dans tout son jour l'innocence de la fille Salmon, est mort à Paris, le 16 février 1788, dans l'indigence la plus déplorable. Ses amis seuls suivirent son convoi en fondant en larmes, et ce fut monsieur Cosson qui, ne voulant point qu'un homme si estimable fût enterré par charité, paya les frais de son enterrement à Saint-Sulpice. Voici ce que le propriétaire de la maison qu'occupait le vertueux Le Cauchois écrivit le jour de sa mort à monsieur Cosson.

«Monsieur, je vous donne avis que le pauvre monsieur Le Cauchois vient de mourir dans la plus affreuse misère, n'ayant pas laissé un sou pour se faire enterrer; vous étiez son ami, monsieur, voyez à régler la manière dont nous lui ferons rendre les derniers devoirs.»

Voilà la fin d'un citoyen qui venait d'arracher un être innocent du bûcher. Il ne faisait que du bien. Il est mort indigent, sans ostentation; donnez à ses mânes des larmes de repentir et de reconnaissance pour le siècle qui a ressuscité un Aristide au milieu de tant d'Alcibiades.

M. Jame de Saint-Léger lui a payé son tribut dans l'épitaphe suivante:

De Mars et de Thémis noble et sage soutien, Il servit son pays, il sauva l'innocence; Il mourut sans regrets, hélas! quand l'indigence Lui ravit le pouvoir de faire encor du bien. Vous voilà consolés, détracteurs méprisables, Par qui de ses succès l'honneur fut envié! Mais la vertu le pleure au sein de l'amitié, Et sa mort, à jamais, les laisse inconsolables.

CONTRE LA TOILETTE TROP RECHERCHÉE.

Air: _Et ça ne se peut pas_, ou de l'Officier de Fortune: _Fidèle époux, franc militaire_.

Pourquoi, d'une main indiscrète, Vouloir orner vos doux appas? On montre, à force de toilette, Des défauts que l'oeil ne voit pas. Loin d'ajouter à la nature, Cet art enlaidirait Vénus: Sur un front qui plaît sans parure Tous les pompons sont superflus.

Parmi les plaisirs de la table, Au sein des ris et des amours, Est-il objet moins agréable Qu'une pompe de vains atours? Si ma voisine a quelques charmes, Bacchus me promet des larcins; Mais la coquette sous les armes Fait échouer tous mes desseins.

David, ce roi dévot et sage, Aimait Bethsabé sans habit; Holopherne en même équipage Voulut voir la chaste Judith. A tort on croirait que Lucrèce Pour la vertu trancha ses jours; C'est que Tarquin, par maladresse, Avait chiffonné ses atours.

Le berger qu'au Pinde on renomme Pour un arrêt digne des dieux, A Vénus adjugea la pomme: Était-ce donc pour ses beaux yeux? Non, non; Junon, nous dit Homère, Les avait plus beaux et plus grands; Mais en femme orgueilleuse et fière, Elle avait mis trop d'ornements.

Minerve, par trop de sagesse, Avait trop voilé ses appas; Vénus, par un trait de finesse, Prudemment ne les cacha pas: Sous ces habits de la nature Elle parut coquettement, Et sa beauté touchante et pure Reçut deux prix au même instant.

SUR UN RENDEZ-VOUS.

Demain, dans le palais de Flore, Je dois rencontrer mon berger. Amour, ouvre mes yeux à la naissante aurore, Et ferme-les sur le danger.

MES QUATRE AGES.

STANCES ANACRÉONTIQUES.

Dans mon ame douce et paisible A quinze ans il n'était pas jour. A vingt ans mon coeur insensible Émoussa les traits de l'amour.

A vingt-cinq ans, moins intraitable, Je sus distinguer la beauté, Et, de raison toujours capable, Je conservai ma liberté....

Mais j'ai vu la jeune Amaranthe; Elle compte quinze printemps, Et moi, qui déjà vise à trente, Je suis moins sage qu'à quinze ans.