Part 6
Assis dans le parloir froid devant ce tableau, j’étais saisi par la qualité de l’observation de l’Angelico. Une telle finesse et une telle pénétration, la profondeur des sentiments et le naturel avec lequel ils sont rendus me transportaient. Lorsque, ayant accompli le tour du cloître, j’eus connu d’abord le _Saint Pierre_ qui, un doigt sur la bouche, recommande le Silence, et qui en est lui-même la plus parfaite et la plus émouvante image, mystérieux et oppressant comme un masque, les yeux ouverts et la bouche close, puis les deux saints Dominicains et _Jésus_, avec le doux élan de leurs visages,--je commençai à m’expliquer ce que l’Angelico me faisait éprouver, la nature de son génie, et celle de mon émotion. Son génie, c’est celui surtout d’un ecclésiastique. Un ecclésiastique, un religieux, un homme de méditation, de silence et de vie intérieure seulement peut parvenir à une perception aussi nuancée, aussi variée des sentiments. L’église est une école unique d’analyse, et la vie monastique, renfermée et solitaire, paraît la mieux comprise pour qui se voue à l’analyse. La vaste et profonde observation de l’Angelico est fille d’une existence où il était dans les meilleures conditions pour songer à tout ce qu’il voyait et sentait. Seul dans sa cellule, peindre au milieu du silence d’un monastère!...
* * * * *
Par un jour brumeux et froid de novembre, un matin que je me trouvais encore devant la _Crucifixion_, et que je n’entendais, au milieu de ma pensée, que le pas du gardien sonnant régulièrement sur le pavé du cloître, un petit chat gris entra dans le parloir à pas muets, vint jusqu’à moi, se frotta en ronronnant au pied de mon siège, puis me sauta sur les genoux. Je l’avais laissé faire: il monta le long de mon bras et s’allongea sur mon cou. Et tandis que je regardais la fresque, je sentais contre ma peau la chaleur de sa fourrure. Tu m’as parlé, petit chat gris, animal mystérieux comme le _Saint Pierre_ au doigt sur la bouche, animal de moine, subtil et plein de nuances. Tandis que dans la paix du couvent, caressant, tu te frottais contre mes cheveux, l’âme de l’Angelico m’est devenue encore plus claire. Les méditations auxquelles il se livrait dans ses longues heures de solitude m’ont apparu sur les visages de ses personnages, et j’ai vu devant mes yeux les traits de son âme. Ce fra Giovanni avec sa psychologie aiguë, eût fait en vérité un bon évêque de Florence. Il a refusé du pape Nicolas V ce grand honneur. Mais c’est que, en même temps qu’un ecclésiastique, l’Angelico était un saint.
Sa sainteté,--ainsi que sa merveilleuse divination des cœurs, il la tient d’un état de grâce constant, d’une élévation de l’âme incessante,--vous la concevez quand vous êtes monté au premier étage du couvent, et que, parcourant le magnifique couloir, vous visitez les cellules. Dans chacune d’elles le frère a peint une petite fresque. Devant celles-ci vous comprenez alors qu’il était véritablement inspiré.
«Lorsqu’il prenait le pinceau pour travailler, il se mettait en prières et on l’a vu tout baigné de larmes pendant qu’il travaillait à _Crucifix_, dans le souvenir qu’il avait des peines que ce divin Sauveur avait souffertes sur la Croix», dit un biographe.
Nul, en effet, n’a jamais peint avec une pareille émotion; nul n’a à ce point porté ses sentiments sur le visage et parmi les gestes de ses héros. C’est un homme en prières qui a imaginé ces fresques, un homme dont l’âme parlait, et qui, pour s’écouter, se penchait sur lui-même avec le plus tendre génie.
Dans les ouvrages de l’Angelico, rien qui distrait du sujet principal, lequel est l’émotion divine des vierges et des saints; le décor est réduit à son minimum strict, et la forme n’est pas employée pour elle-même, mais pour exprimer la vie intérieure. Voyez cette _Prédication sur la montagne_: les douze apôtres entourent Jésus sur un sommet absolument nu, sans une plante, sans une herbe. Il parle; et la scène est inouïe. Qu’y a-t-il cependant? rien que douze visages et douze attitudes, mais si profondément expressives que l’émotion aussitôt nous saisit... Voyez le Christ aux limbes. Là, rien qu’un mouvement: l’élan des bienheureux vers le Christ, mais il est prodigieux!... Aucun peintre n’a su traduire avec cette intensité la vie intérieure. O l’_Annonciation_ qui se trouve dans la troisième cellule! Le corps de la Vierge n’existe plus comme un corps, tout est devenu âme. Agenouillée, les bras en croix, devant l’Ange, elle est immatérielle et pourtant vraie. Cela est adorable, il n’y a là ni décors, ni personnages inventés et artificiels comme dans Botticelli: non, c’est une scène de la vie, mais elle est vue par un saint, avec une innocence infinie!
Cependant j’ai ouvert la petite fenêtre de la cellule dans laquelle un des hommes les plus beaux qui aient existé, éprouva de telles émotions. J’ai voulu voir ce qu’il pouvait regarder quand il se reposait: là-bas, à gauche, se dessine la gracieuse colline de Fiesole; à droite, apparaissent le Dôme rougeâtre et la tour de Giotto.
Dans la rue des gens passaient. Au pied de ce couvent parfumé par un suave génie, la vie ordinaire suivait son cours. Quelqu’un, le nez en l’air, cherchait un numéro sur une porte, un petit garçon s’amusait à marcher sur les rails du tramway, des menuisiers portant des planches avançaient lourdement; enfin,--mais j’hésite à l’écrire, on croira que j’arrange--enfin, justement en face de moi, arrêté contre le mur, un homme, les jambes écartées, me tournait le dos.
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_Du Titien._--Si Giovanni da Fiesole est par excellence le peintre de la vie intérieure, le Titien est le plus admirable de la vie extérieure.
Tout ce que la couleur et la forme valent en volupté, il l’exprime amoureusement: aucun homme qui a des sens bien sains et qui apprécie le plaisir qu’on goûte à se servir d’eux, ne peut demeurer insensible devant ses tableaux. Titien prend tous les sens, l’œil, puis les autres,--car quelle imagination se soustrairait à l’effet d’une représentation de la nature aussi complète et aussi belle? une femme nue de Titien est si vivante et si désirable que le toucher, le goût, l’odorat et l’ouïe abondent immédiatement en souvenirs, parlent...
Les Offices contiennent les deux plus voluptueuses toiles du Titien qui est le plus voluptueux des peintres. L’une, c’est la Flora, avec son admirable chair si fine, si claire, si pleine, si savoureuse, avec ses cheveux légers, dorés et ondulés, dont le jeu sur les épaules est un spectacle exquis, avec sa chemise comme une mousseline et dont la couleur jointe à celle de la chair et à celle des cheveux forme la plus parfaite et la plus pénétrante harmonie voluptueuse. L’autre, qui se trouve dans la Tribune, est la Vénus couchée, dont le corps allongé est d’une si charmante distinction, et si jeune, et si frais que quiconque possède l’adoration du corps féminin s’arrête ému et attendri. La Vénus est immobile, les yeux ouverts elle rêve ou réfléchit; dans le fond de la pièce, une servante penchée sur un coffre y cherche sans doute les vêtements dont sa maîtresse s’habillera. La Vénus attend, indolente, incertaine, et, il semble, encore tout au plaisir d’être étendue... Peut-être l’amant, s’il venait maintenant, profitant de cette disposition favorable de l’âme, serait bien accueilli.
Titien est le peintre de la volupté. Il adore le corps de la femme, il en peint avec délices toutes les beautés. De quel bonheur il se gorge en considérant ses mouvements gracieux, en s’arrêtant à chacun de ses charmes!
Je ne sais si l’on a fait cette remarque que les peintres de la volupté sont rares. Cependant regardez dans les musées: combien peu d’artistes ont peint le corps avec dévotion! Les uns s’attachent à lui pour sa ligne, pour son arrangement décoratif, les autres pour sa couleur, parce qu’ici la valeur de la chair fera bien à côté de celle de l’étoffe; presque aucun ne s’enivre en peignant la chair, ceux qui voudraient quitter leurs pinceaux pour la respirer, pour la toucher, pour la baiser, combien sont-ils? presque tous la copient, indifférents comme devant n’importe quelle matière. Voyez Rubens qui fit tant de nu, quelle froideur!... Comme pour lui la chair n’est, ainsi que tout le reste, que matière à belle peinture. Il y a peu de peintres voluptueux. Titien, lui, l’est infiniment. Toutes les femmes qu’il peint, c’est en amant. Il les a toutes tenues dans ses bras et s’est grisé d’elles.
C’est de Giorgione, le beau Georges, que Titien tenait l’art de jouir. A Pâris Bordone, il l’enseigna.
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_La maison de Patata._--Quand M. le Président de Brosses voyageait en Italie, comme il était à Venise, le désir lui vint d’approcher quelque belle Vénitienne. Il envoie donc un gondolier faire l’ambasciata à la célèbre Bagatina. On lui donne rendez-vous. Mais lorsqu’il se présente, il trouve une personne d’un maintien si noble et de manières si composées qu’il devint d’un très grand embarras sur la façon de lui dire ce qu’il désirait d’elle.
Nous nous trouvions à Florence depuis plusieurs jours et nous ne possédions encore aucun objet à qui conter nos galanteries. Que pénible à des Français!... Quelqu’un qui nous voulait du bien nous enseigna un mot magique: Patata; on loue un cocher, on lui dit: «Patata»,--il a compris.
Notre voiture s’arrêta dans une ruelle fort étroite et sombre. Nous étions devant une porte aux vantaux de bronze, mais dont l’imposte ajourée laissait voir qu’il y avait de la lumière par derrière. Nous tirâmes un fil, une grêle sonnette résonna; alors des savates s’approchèrent de la porte, un petit volet s’ouvrit, une tête de vieille apparut. Elle nous examina, disparut, et bientôt la porte s’ébranla et tourna sur ses gonds.
Nous étions dans un vestibule de marbre, orné de colonnes et dans les coins duquel Michel-Ange, le Dante et Galilée, par leurs nobles bustes posés sur des socles, nous considéraient avec impassibilité. La vieille, qui d’une main portait une lampe de cuivre aux mèches fumeuses et, de l’autre, une lourde clef, nous salua, puis elle nous précéda dans un escalier monumental que nous gravîmes avec émotion. Bientôt une portière levée apparut, et nous entrâmes dans une vaste pièce toute tendue de vieux rouge où les yeux étaient attirés d’abord par un clair feu de bois flambant dans une grande cheminée.
Une banquette couverte de pourpre faisait le tour de ce salon, au milieu un large pouff et des plantes vertes le décoraient, enfin de magnifiques tableaux étaient pendus aux murs. Nous nous trouvions dans un palais et l’assistance était brillante; de jeunes dames gracieusement décolletées et vêtues d’étoffes légères, étendues nonchalamment, y faisaient la conversation avec de jeunes seigneurs pleins d’élégance. Mme Patata un peu délaissée fumait une cigarette en silence...
Une femme blonde et de proportions aussi monumentales que toute cette demeure faisait déborder des chairs puissantes sur la mollesse d’un canapé. Elle était fardée, elle était étincelante, des bagues chargeaient ses doigts. Et tandis qu’elle conservait l’immobilité d’une déesse, son corps majestueux paraissait sous la transparence d’un lin fin. Nous osâmes cependant lui adresser nos hommages:
«Che suis Sapho», dit-elle. Et sa voix éraillée, lourde et vulgaire, nous parut admirable. S’adressant plus particulièrement à l’un de nous: «Tu vois, nous sommes ici dans le pays des églises, reprit-elle (disant cela pour la raison qu’elle était parée comme une châsse). Moi je suis de Brouxl’. Tu montes en champre afec moi, mon amour?»
Notre ami conquis la suivit. Nous autres badauds demeurâmes au salon. J’y fis la connaissance d’une Française dont l’accent était si particulier que je ne devinai point quelle province lui avait donné le jour. Nous causâmes: «L’Espagnol est trop matériel, me disait-elle. L’Italien est épatant. Ça dépend pourtant la région que tu le prends.»
Or, à la porte, un homme en ulster, barbu, à figure d’Allemand, avait surgi. Il entra, gêné, comme en se glissant. Puis gagna le pouf et s’y assit, de côté. Une femme le vint rejoindre. Aussitôt il se dressa, la prit par la taille, l’entraîna d’un mouvement extraordinaire et disparut.
«Tu vois: de toutes les naziones», me dit une Italienne qui était près de moi.
Mais notre ami revenait. Sapho le disputait parce qu’il avait été long à se rhabiller. Il lui ferma la bouche avec de l’or. D’ailleurs il la félicitait, il affirmait n’avoir jamais goûté la volupté avant de la connaître...
«Il est singulier tout de même qu’à Florence, il suffise de dire: pomme de terre, pour qu’on vous mène voir de belles femmes, et singulier encore que les plus belles Florentines soient Belges», disait notre Louis descendant l’escalier.
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_La Chartreuse._--J’ai pris pour aller à la Chartreuse ce petit tramway à vapeur qui répand sur toute la campagne une fumée noire. Il court sur la route de Rome, au milieu de collines pures surmontées de châteaux charmants.
Le style infiniment beau de la nature toscane, on peut le bien saisir en deux ou trois promenades. Une des plus magnifiques, c’est de monter à la Piazzale del Michelangelo, puis de suivre le Viale dei Colli jusqu’à la porte Romaine.--D’abord, de la place, on domine Florence. Au milieu d’une immense plaine mamelonnée et que limitent à l’horizon des montagnes bleues, la ville se tasse au bord de la rivière, commandée par son majestueux dôme rougeâtre, lançant vers le ciel tous ses campaniles. L’Arno coule doucement et s’enfuit sous trois ponts... En suivant le _viale_, des paysages délicieux apparaissent, ils se composent admirablement. C’est, mélange raffiné d’élégance et de tristesse, une ligne gracieuse, coupée par des cyprès sombres; des maisons carrées au toit plat, roses ou blanches, et qui ont conservé les belles proportions antiques, s’y reposent. Dans ce décor parfait, les plus simples tragédies pourraient dérouler sans surprendre leurs sublimes circonstances.
Quand on va à Fiesole qui est le sourire de Florence, c’est un enchantement de lumière blonde, d’arbres légers, de villas claires. C’est délicieux comme une jeune fille. On monte, on monte toujours. Et le paysage devient immense. Mamelons savoureux, moutonnement de verdure et d’or. On est tout enveloppé de rayons comme si entre les choses et l’œil s’était interposée la chevelure divine de la Flora du Titien.
Sur le chemin de la Chartreuse, au contraire, le paysage est sévère. Au lieu de dominer les collines on est à leur pied. On s’insinue entre elles dans la vallée. Leurs profils délicats s’étant succédés, et plusieurs villages traversés, on arrive à V... où l’on quitte le tramway. V... se trouve à la base d’une hauteur sur le plateau de laquelle la Chartreuse d’Ema s’est bâtie.--Après une ascension laborieuse la porte du couvent se présente... Elle s’est ouverte, le moine blanc vous a accueilli, vous voilà sous de jolies arcades d’où se déroule le plus délicieux paysage.
L’emplacement de la Chartreuse d’Ema a été choisi par des voluptueux. Sur une éminence assez élevée, pas trop, pour qu’on ne soit point perdu et séparé du monde, et que toutefois l’on puisse jouir d’une vue étendue, le monastère découvre de la moindre de ses fenêtres un univers charmant. La campagne, partout à l’entour attirante et d’une suave mollesse, on voudrait la couvrir de baisers, elle est exquise. Les Chartreux la comprennent. Chacune de leurs cellules se complète d’une petite galerie à ciel ouvert, admirablement située, et où ils peuvent passer leurs heures à suivre le jour décroissant sur les choses.
J’ai senti là tout ce qui séparait la piété italienne de la piété française. La Chartreuse de Grenoble est en effet l’antithèse exacte de le Chartreuse d’Ema. Tandis que les Italiens ont désiré voir tout ce qui se passait autour d’eux et en jouir, les Français s’en sont séparés farouchement. Ils ont bâti leur couvent loin du monde, au pied du Grand Som, un énorme rocher aride qui dérobe toute vue; en outre ils l’ont entouré de murailles élevées, de chaque cellule on n’aperçoit qu’un tout petit carré de ciel, le mur de la chapelle, et le cimetière... Là on se dévoue entièrement à la vie intérieure, tout ne parle que d’austérité, on veut ignorer tout du monde, n’appartenir plus qu’à Dieu et à l’étude.
A Ema, on veut goûter toujours à la joie de vivre. Là-bas on était enfoui, étouffé, aveuglé, ici on est en plein air, on respire et on voit. Le cloître de Grenoble était un couloir sombre où les pas retentissent sonores et solitaires. A la Chartreuse d’Ema c’est une galerie au toit soutenu par des colonnes gracieuses, et qui fait le tour d’un jardin au centre duquel un puits orné par Michel-Ange a été creusé. Dans ce jardin, le cimetière se mêle au potager: une terre aussi bien fumée doit donner d’excellents légumes!
La chapelle est extrêmement riche, le carare et le porphyre n’y sont pas ménagés. Tout est luxueux et beau. Le clair réfectoire est décoré gaiement. Enfin, partout dans ce couvent, on a le sentiment d’être sur une hauteur, ce qui vous rend léger. A Grenoble on était étouffé par la farouche montagne.
Tant de richesses assemblées pour permettre à quinze religieux de mener une vie de fakir! s’écrie Stendhal.--Certes on ne les peut comprendre ici qu’avec de jolies maîtresses!... D’ailleurs nous étions tous séduits par ce séjour. Chacun y eût souhaité s’installer. Une petite femme italienne, que promenait un gras et indolent garçon brun, touchait les nappes au réfectoire afin d’en juger la finesse, puis elle s’asseyait sur le lit du supérieur pour voir s’il était bon. Un Anglais s’informa gravement près du vénérable religieux qui nous servait de guide si la règle permettait de fumer.
--Non, de chiquer seulement, répondit le moine.
Du linge fin et une couche moelleuse,--une pipe et des cigares, et deux visiteurs mécréants étaient peut-être touchés par la grâce!
_Décembre 1903._
CHAUSEY
A Maurice Le Blond.
I
Après une heure de navigation par une mer calme, un temps radieux, et le vent frais du matin, nous aperçûmes des rochers noirs étendus sur les eaux, et qui grandissaient, s’allongeaient, plus nous nous rapprochions. Debout sur un tas de cordages à l’avant du bateau, d’abord dans le lointain j’avais distingué des points noirs; ces points s’étant étalés, étaient devenus des lignes, et maintenant, proches de nous, un banc de récifs qui nous défendaient de passer. Nous commençâmes donc à les longer.
L’archipel de Chausey comprend plusieurs centaines de petites îles, mais à haute mer beaucoup sont recouvertes par le flot, et en grande marée presque toutes. Je crois, qu’on compte quinze ou vingt îles qui ne sont pas formées seulement de roc et sur lesquelles l’herbe pousse. Une seule, la plus grande, est habitée. C’est vers celle-là qu’en suivant la ligne des récifs nous nous dirigions. Nous parvînmes à l’entrée d’un chenal assez large dont l’un des bords est constitué par une rive de la grande île et l’autre, souvent rompu, par une suite de petites îles regardant la plus grande... Nous nous y engageâmes.
Il était alors midi. Le soleil au zénith frappait la mer qui balançait ses eaux éblouissantes. Le ciel était bleu et dur. A gauche, on voyait un petit mont sans arbres, sec, nu et sur lequel un phare tout blanc s’érige. Le mont fut dépassé... Une malheureuse maison apparut à mi-côte, quatre ou cinq baraques, une étroite église sans clocher, quelques cabanes disséminées. Paysage âpre et brûlé d’Océanie; sous un grand soleil, peu de vie, et ces formes soulevées qui donnent à la terre un aspect volcanique... A droite, des îlots noirs, ras ou pointus, découpés, déchiquetés, pleins d’échancrures, pleins de menaces.
* * * * *
Nous abordons au pied de l’éminence qui sert de base à l’église. Près de celle-ci,--une construction en briques que rien ne désignerait pour un endroit du culte sans sa cloche fixée dans un châssis au-dessus du toit,--nous passons, et nous redescendons vers le gros de l’île. Là, trois maisons, celle du propriétaire, celle du trafiquant, l’auberge. Par devant, une place sans herbe entourée de huttes sur un promontoire qui avance dans l’eau du chenal.
Nous tournons à gauche, et nous enfonçons dans la terre. Alors, une succession de petits monts, de petites plaines: stérilité, herbe jaune et glissante, pierres et broussailles. Nous avons vite traversé de l’est à l’ouest, non sans avoir remarqué plusieurs maisons abandonnées, se dégradant... Et nous sommes parvenus à l’autre bord, sur un plateau duquel on domine la pleine mer et qui supporte des ruines, de grands murs mourants percés de meurtrières, vestiges, semble-t-il, d’un ancien château.
De là nous regardons la mer et l’île. Celle-ci, vue de ce point, c’est, seulement, à droite sur une hauteur le phare blanc, à gauche sur une hauteur le sémaphore blanc, et entre deux un sol jaunâtre coupé par un carré de verdures... De la verdure, des arbres, quel rafraîchissement dans cette aridité! Oui, mais cet oasis au milieu d’un désert d’eau et de rochers, ce lieu d’ombre, de fleurs et de chants d’oiseaux est fermé! C’est le jardin du propriétaire de l’île, et nul ne peut y pénétrer que lui. Les pauvres pêcheurs, repoussés par la vague sur cette pierre noire, brûlés par le soleil, altérés par le sel de l’air, voient le paradis--de l’ombre, des sources, de la mousse, des fleurs!--et le touchent, sans y pouvoir entrer...
... Dans l’île aucun mouvement. Nous n’apercevions pas ses habitants. Aride et desséchée, elle s’étendait au milieu de la mer brillante, silencieuse, morne sous la flamme débordant de la nue qui la dévorait... Où nous distinguions de la vie, c’est dans le chenal: plusieurs barques et deux vapeurs y mouillaient; mais derrière ceux-ci, encore de la mort: les autres îles couchées sur l’eau, noires, rocailleuses, et qui se suivent comme les anneaux d’une chaîne.
* * * * *
Nous redescendîmes vers les trois maisons, centre de la civilisation à Chausey. Dans l’auberge, nous trouvâmes quelques tables et des bancs autour d’un feu, une épaisse fumée, le grésillement de la graisse fondante, et une hôtesse petite, mais large.
Nous pénétrâmes ensuite dans la seconde maison. Une grande salle au carreau de terre battue où par deux fenêtres grillées entre peu de lumière. Odeur de cuir et de saumure. Des planches superposées tout le long des murs, et sur ces planches: des espadrilles, des hameçons, un gros fromage, des pains, des chemises de laine, des bonnets... Au milieu de ce singulier magasin, un homme grand, barbe blanche, cheveux drus, en jersey bleu de matelot, fume la pipe et vous regarde tranquillement, les bras croisés. J’eus l’impression d’un comptoir dans une colonie et dehors, quand je revis ce soleil et l’eau d’un bleu épais, je dis: «Nous allons voir des nègres chargés de défenses d’éléphants et de poudre d’or, et venant les échanger au comptoir contre un chapeau de général et de belles verroteries. Le vieil homme robuste les attend. Il doit y avoir ici un résident, dix colons, quelques fonctionnaires et une compagnie d’infanterie de marine...
J’achevais cette réflexion comme un marin qui montait de la cale et qui se dirigeait vers la maison cria à la barbe blanche sur le pas de sa porte:
--Des œufs! des œufs pour M. Toussaint!...
--Toussaint est dans l’île? interrogea mon compagnon.
--Oui, sur un bateau de pêche...
Ce bateau se balançait devant nous, à l’ancre et les voiles pliées: «Allons voir Toussaint, c’est un de mes amis, il est exquis, vous verrez...» et nous sautâmes dans l’embarcation du matelot. On accosta; de l’intérieur du bateau où il était en train de dévorer des coquillages, Toussaint sortit sa bonne tête barbue, il nous fit fête, il nous retint pour pêcher avec lui pendant ces jours de grande marée...