Part 7
Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter dans de pareilles conjonctures.
«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa personne...
«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer... Mais ce prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.»
XXXVII.
Découverte de la conspiration.
Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses. On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché, pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans, qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars, mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les _cardinalistes_. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du premier ministre, prenaient le nom de _royalistes_. Louis s'adressant un jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour qui tenez-vous?--Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans être noble, parvint à la dignité de maréchal de France.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des complots et des trahisons dont il était entouré (1642).
Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi. Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications. Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie restée entre ses mains.
Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes, dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon, remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou, dans un bateau attaché au sien (17 août 1642).
XXXVIII.
Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.
Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier, président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.»
L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou, quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point. Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manoeuvre indigne, il dit à l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent une laide grimace.»
XXXIX.
Retour triomphal de Richelieu.
Richelieu quitta Lyon après que Cinq-Mars et de Thou eurent été exécutés. Il s'achemina vers Paris, tantôt sur un bateau qui descendait la Loire, tantôt porté par ses gardes dans une magnifique litière où se trouvaient, outre son lit, des siéges pour deux personnes qui l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tête découverte; sa litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices s'étant trouvées trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en présence d'un pareil triomphateur.
Plusieurs des complices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de France, ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à Richelieu qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir maître de la forte ville de Sedan que le duc possédait. Il lui fit comprendre, dans sa prison, à quelle condition il pouvait se sauver de l'échafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc obtint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans, il avait, comme nous l'avons vu, acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la cour. Après la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au nom du duc d'Orléans, le traité avec l'Espagne, et qui n'avait échappé à la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manière de l'égoïsme du prince: Un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où il était tombé: «Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit Fontrailles en le saluant profondément, je puis me vanter d'être le premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud.»
Vers ce même temps, les armes du roi étaient victorieuses dans le Roussillon; mais un grave échec essuyé sur la frontière de Picardie, à Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagérée. L'opinion était si bien établie que le calcul dominant du premier ministre était de se rendre nécessaire à tout prix, qu'on prétendit qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une de ses créatures, de se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le roi, alarmé des progrès de l'ennemi au nord de la France, sentît vivement le besoin de toute l'habileté de son ministre pour écarter ce danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de Richelieu ne s'abaissent pas jusqu'à la trahison?
Le cardinal rentra à Paris plus puissant, plus redouté que jamais, et au fond dévoré de soucis. Il trouva tous les coeurs épouvantés des scènes sanglantes qui venaient de se passer à Lyon. Pour faire diversion à ces lugubres impressions, il eut l'idée de faire représenter, sur le théâtre qu'il avait lui-même fait bâtir dans son palais, une comédie nouvelle en musique et à machines, ce que nous appelons aujourd'hui _opéra_, montée par ses soins. Le public admis à cette représentation eut l'air de se récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on remarqua qu'il était absorbé dans de sombres pensées dont rien ne pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsédait; il voyait Louis XIII encore entouré des amis et des créatures du grand écuyer qui était surtout aimé de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour à Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvînt à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons devenaient extrêmes: tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne; tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis, qu'il renvoyât d'auprès de sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le grand écuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois à la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres envoyés des puissances étrangères. Louis XIII avait reçu d'abord avec colère l'audacieuse proposition du cardinal, et chassé de sa présence l'affidé que son ministre avait chargé de la lui porter. Mais à la fin, la crainte d'être accablé sous le poids des affaires, quand il serait privé de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prévalut sur toute autre considération, et Louis XIII, le coeur ulcéré contre le ministre qui l'humiliait à ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de ses regrets (1er décembre 1642).
XL.
Derniers moments de Richelieu.
Ce fut la dernière victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa santé minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrète aversion, finit par succomber. «Son état était si pitoyable, dit un auteur contemporain, qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient, même jusqu'à ses propres ennemis.» Des abcès qu'il avait au bras s'étant fermés, le mal se porta sur la poitrine; et bientôt le bruit de sa fin prochaine se répandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle.» Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa famille.
Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la vérité, lui répondirent: «Que Dieu qui le voyait si nécessaire au bien de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.» Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté, secoua la tête, et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, lui dit-il, à coeur ouvert, non en médecin, mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends.» Et il se recueillit pour mourir.
Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts, Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en chrétien et donner cet exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait à ses ennemis: «Je n'en ai jamais eu d'autres, répondit-il, que ceux de l'État.» Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie consacrée s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: «Voilà mon juge, qui doit bientôt prononcer mon arrêt. Je le supplie de me condamner, si, pendant mon ministère, j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages de la religion.»
Ceux qui assistaient à cette scène solennelle contemplaient avec effroi ce terrible cardinal prêt à aller rendre compte à Dieu. En entendant ces dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.»
Le prêtre qui l'assistait à son lit de mort songeait à lui épargner certaines formalités qui accompagnent le dernier sacrement, disant qu'une personne de son rang n'était pas tenue de les observer. Le cardinal voulut être traité comme le plus humble mourant et se soumit à tout.
«Le 3 décembre, après midi, le roi vint voir le cardinal une dernière fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à des empiriques qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais sa faiblesse croissait: dans la matinée du 4, sentant les approches de la mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, «la personne qu'il avait le plus aimée,» selon ses propres paroles: ce fut le seul moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible était, de l'aveu des contemporains qui lui sont le moins favorables, «le meilleur maître, parent et ami qui ait jamais été.» Vers midi, il poussa un profond soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura immobile, sa grande âme était partie! (4 décembre 1642.)
«Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois.
«Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge. Les mystères des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société nouvelle. C'est en vain qu'aux époques de désordre et d'abaissement national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent alliés en France, ont cherché à obscurcir la renommée du plus grand ministre qu'ait enfanté l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacré[3].»
Aux funérailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Néanmoins les prisons d'État s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant allégé d'un joug bien lourd; mais il retomba bientôt dans ses anxiétés, effrayé d'avoir à diriger sans le secours de cette puissante main les affaires de son royaume.
XLI.
Vie privée de Richelieu.
Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste à donner quelques détails sur la personne de Richelieu, et à rassembler plusieurs traits empruntés surtout à sa vie privée.
Richelieu, malgré sa complexion faible, avait une taille élégante et un extérieur imposant. Sa démarche était fière, son oeil pénétrant, ses traits sévères et fins tout à la fois. Dans les relations privées il savait être, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il était aimé de tous ses serviteurs. Son instruction était vaste, sa conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux, avec lesquels il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues et les histoires qui occupaient la cour et la ville.
On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe contemporain[4] nous a laissés sur les habitudes de travail et de dévotion du célèbre cardinal:
«Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que trois ou quatre heures. Son premier somme passé, il se faisait apporter de la lumière et son portefeuille, pour écrire lui-même, ou pour dicter à une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.
«La première chose qu'il faisait, après avoir prié Dieu, était de faire entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il avait minutées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque dépêche considérable, ou quelque autre pièce d'importance, il ne leur donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la curiosité ne les portât à en faire deux, et après avoir en leur présence collationné la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre par-devers lui.
«Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels il s'enfermait pour travailler jusqu'à dix ou onze heures. Puis, il entendait la messe, et faisait, avant le dîner, un tour ou deux de jardin, pour donner audience à ceux qui l'attendaient.
«Après le dîner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses familiers ou avec ceux qui avaient dîné à sa table; puis, il employait le reste de la journée aux affaires d'État et aux audiences pour les ambassadeurs des princes étrangers, et les autres personnes publiques. Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se délasser l'esprit que pour donner audience à ceux qui ne l'auraient pu avoir le matin...
«Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier, à moins qu'il ne fût malade; et le faisait avec tant d'humilité, de ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout mouillés de larmes.
«Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer la messe aussi souvent qu'il l'eût voulu, il ne manquait pas au moins de la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de Notre-Dame, à laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États.