Le Cardinal de Richelieu

Part 3

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Négligée par Louis, dès son arrivée à la cour, en butte aux tracasseries de l'impérieuse Marie de Médicis, qui redoutait de lui voir prendre de l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse. Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, égayait la reine par ses saillies; on la lui avait donnée pour surintendante de sa maison; elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes sortes de jeux. Il arriva même un jour que la jeune reine, en poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'évanouir les espérances de maternité qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi, dans son mécontentement, retira à la duchesse sa charge de surintendante, et voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle continua cependant à fréquenter la cour où des mémoires contemporains prétendent qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries au jeune roi, et s'efforçant d'inspirer à Anne d'Autriche des désirs de liberté et le goût du plaisir.

XV.

Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.

Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison, d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin, auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette, Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités, que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée, s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour. «La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage, vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame, disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé d'observer toutes les lois de l'État.»

La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.»

Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi, et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse; que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant qu'elle s'en souvenait.»

XVI.

Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.

Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes, étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince du sang; le maréchal duc de Montmorency.

Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé.

Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec Gaston.

Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.

Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis; mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à Vincennes.

À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston. Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce vous qui avez osé donner cet avis au roi?--C'est moi,» lui répondit froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner ceux qui aimeront le roi et la reine mère... Et de ne point taire au roi les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles pour le recommander à la clémence du roi.

XVII.

Conspiration et mort du comte de Chalais.

Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous protégerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.» Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.

Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston; le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal. Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant, compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais, l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort.

Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.

Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même; cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi, et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de réconciliation avec le roi et son ministre.

Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province. Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers, et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.»

La constitution de l'unité politique du royaume, cette oeuvre capitale à laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs.

XVIII.

Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.

Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois, prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes, en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.

Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville, alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes d'Angleterre.

Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France, comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France, l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au coeur la ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.

Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne, était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans un des chapitres de son testament politique: