Le Cardinal de Richelieu

Part 2

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Le 8 juillet (1617) l'infortunée maréchale fut amenée dans la chapelle de la Conciergerie, où elle entendit à genoux l'arrêt du parlement. Cet arrêt déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et humaine, condamnait la mémoire du mari à perpétuité, et la veuve «à avoir la tête tranchée, son corps et tête brûlés et réduits en cendres.» À la lecture de sa sentence, la maréchale ne put retenir un cri de surprise et de douleur. Elle pensa d'abord à faire différer son supplice en alléguant un état de grossesse supposé; mais elle renonça presque aussitôt à ce moyen de sursis, et se livra aux bourreaux avec beaucoup de résolution et de courage. Comme elle montait sur la fatale charrette, ses yeux se portèrent sur la foule immense qui se pressait pour assister à ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce: «Que de peuple pour voir une pauvre affligée!» Conformément à l'arrêt, sa tête tomba en place de Grève, et ses restes furent livrés au bûcher.

Louis XIII a reçu de ses contemporains le surnom de _Juste_, et l'histoire le lui a conservé. Ce qui est pénible à dire, c'est que le beau nom de _juste_ a été donné à ce souverain pour l'odieux guet-apens à l'aide duquel il se débarrassa du maréchal d'Ancre. Les flatteurs du pouvoir à cette époque répétant sur tous les tons que le roi avait «fait justice,» le peuple s'accoutuma à l'entendre appeler _Louis le Juste_.

VII.

Exil de Marie de Médicis.

Cette révolution de palais, commencée dans le sang du malheureux Concini, s'acheva par la ruine absolue de la puissance de Marie de Médicis. Soutenu par de Luynes, le jeune roi retint d'abord sa mère prisonnière au Louvre, dans son appartement. On mura les issues qui pouvaient lui permettre de communiquer avec les autres parties du palais: on abattit le pont qui conduisait à son jardin. Toutes relations lui furent interdites avec ses plus fidèles serviteurs, et même avec les princesses ses filles. Aucune avanie ne fut épargnée à cette reine. Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses, au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile du Louvre où était aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son départ, son fils n'osa lui refuser une dernière entrevue; mais on arrêta par écrit les paroles qui devaient être échangées entre la mère et le fils. Marie, en présence du jeune roi, laissa voir une vive émotion, mais lui n'opposa à ses larmes qu'une contenance froide et des réponses embarrassées. La reine mère prit immédiatement le chemin de la ville de Blois qu'elle avait choisie pour lieu de sa retraite (3 mai 1617).

VIII.

Disgrâce de Richelieu.

Richelieu fut entraîné dans la chute de ses protecteurs, mais non sans avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur mémoire. Il devait son élévation au maréchal d'Ancre et à sa femme; appelé par leur crédit au conseil du roi, comme secrétaire d'État, il exprimait alors dans une lettre à Concini, «sa reconnaissance et son affection inviolables pour les faveurs qu'il avait reçues de lui et de madame la maréchale, lesquelles n'avaient eu d'autre fondement que leur bonté.» Cependant peu d'heures après l'assassinat du maréchal, on le vit se mêler à la foule des courtisans qui assiégeaient le Louvre pour féliciter le roi _d'avoir fait justice_; cette foule était si pressée, que pour n'en être pas étouffé, le jeune Louis fut obligé de monter sur une table de billard d'où il recevait les compliments. Seul des anciens ministres, Richelieu se hasarda à venir aussi faire sa cour; le roi lui fit mauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle où s'assemblait le conseil; mais on refusa de l'y admettre. Dans sa disgrâce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se ménager la bienveillance de de Luynes, il fut traité avec certains égards; ce fut lui qu'on appela à négocier avec la cour sur la substance des paroles qui seraient échangées entre la reine mère et son fils dans leur dernière entrevue, et il nous apprend lui-même, dans ses Mémoires, qu'avant de prendre le parti d'accompagner Marie de Médicis dans sa retraite, il en avait sollicité et obtenu du roi la permission.

Louis XIII et son favori, après le premier enivrement du triomphe, ne tardèrent pas à être effrayés eux-mêmes de la hardiesse de la position prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la diriger. À ce titre, on se défiait de l'évêque de Luçon. Malgré sa résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de s'éloigner de Marie de Médicis; et il se retira dans un prieuré qui lui appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de combattre l'hérésie.» Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il traitait «de la défense des principaux points de la foi de l'Église catholique,» était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de haute dévotion: _la Perfection du chrétien_.

IX.

Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.

Une anecdote racontée par Bassompierre, dans ses Mémoires, prouve tout à la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernait la France en maître absolu, et les funestes impressions que son entourage lui avait données relativement à sa mère: «Un jour, dit Bassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il voulait entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à battre du tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit: «Il faut que je me remette à jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et veux être tout un jour à sonner.» Et comme Bassompierre l'en dissuadait, en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice, avait délabré sa poitrine et hâté sa mort: «Vous vous trompez, répliqua le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec la reine Catherine, sa mère, et que, l'ayant quittée, il consentit à se rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas fait, il ne serait pas mort sitôt.»

Sous l'influence de semblables pensées, la cour multiplia les rigueurs contre Marie de Médicis. On jugea que l'évêque de Luçon, à Mirebeau, était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de se retirer à Avignon, qui faisait partie des États du pape. Le château de Blois qu'habitait la reine mère devint pour elle une véritable prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes et de ses pensées. Quelques-uns de ses amis, enfermés à la Bastille, eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que les réponses de la reine où il était question de voeux et d'espoir de délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques gentilshommes au bannissement ou à la détention perpétuelle. Impliqués dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés en place de Grève. En vain la reine mère s'était-elle adressée directement à son fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des avanies auxquels elle était en butte; on exigea d'elle des soumissions et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par écrit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de Piémont ayant demandé la main d'une de ses filles, la princesse Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eût même été consultée.

X.

Évasion de la reine mère.--Réconciliation.

Tant d'affronts et de rigueurs essuyés pendant dix-huit mois avaient fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si malheureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands seigneurs commençaient à supporter impatiemment la faveur du sieur de Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les honneurs de tout genre accumulés dans cette famille. Le favori recherchait alors pour lui-même, et obtint bientôt l'épée de connétable, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se forma pour renverser de Luynes et rendre à Marie de Médicis sa liberté et son ancien pouvoir. Le duc d'Épernon, puissant seigneur, investi des plus hauts commandements, qui traitait d'égal à égal avec le roi, et qui, par son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de la turbulente noblesse de cette époque, se mit à la tête de l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystère. Dans la soirée du 22 février 1619, des échelles furent dressées contre les hautes murailles du château de Blois. La reine se confia à celle qui, de sa fenêtre, descendait sur la terrasse du château, mais là, elle fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques heures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon et de la petite armée qu'il avait rassemblée.

La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle songea à tirer de son exil l'évêque de Luçon, afin que, de retour auprès de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on raconta que la reine mère s'était écriée: «Mon Dieu! mon fils, que je vous trouve grandi!» Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre service.» Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis, qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son gouvernement d'Anjou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes, dans des déclarations officielles du roi, aux événements passés pour lesquels elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et prenaient une attitude menaçante; le parti protestant armait aussi pour se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune roi. Le duc d'Épernon, se déclarant hautement pour Marie de Médicis, et secondé par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La Trémouille, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui fut pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et força facilement le passage de la Loire, qu'ils essayèrent de lui disputer au pont de Cé. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa mère; et l'évêque de Luçon, entrant avec habileté dans les dispositions conciliantes du roi, contribua puissamment à un accommodement définitif qui fut accepté de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour mieux cimenter cette réconciliation, fit publier une déclaration par laquelle il reconnaissait «que tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son État.» Une entrevue eut lieu à Brissac entre la mère et le fils, et tous deux s'y donnèrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse.

Le duc de Luynes avait conservé toute la faveur du roi: Richelieu, plus que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que pour diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'évêque de Luçon le rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours. L'ambassadeur eut le mot de l'énigme, lorsque enfin, trop vivement pressé, le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était obligé de dissimuler son ressentiment, «car la puissance du duc de Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne permettait pas une défense ouverte.»

XI.

Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.

Louis XIII, qui avait hérité quelque chose de l'ardeur martiale de son père, et le duc de Luynes, impatient de prouver qu'il pouvait porter dignement l'épée de connétable, s'empressèrent de saisir l'occasion de quelques troubles survenus dans le Midi pour entrer en campagne contre les protestants. Cette guerre, signalée d'abord par le succès des armes royales et par de cruelles exécutions contre plusieurs villes du Languedoc, obligées de se rendre à merci, aboutit, en novembre 1621, à un grave échec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un des principaux boulevards de la ligue protestante, se défendit avec toute l'énergie du désespoir. L'armée royale, outre les pertes sensibles qu'elle faisait chaque jour par le feu de l'ennemi, s'affaiblissait encore par les maladies, et il fallut enfin lever le siége. Pendant que le connétable cherchait à rétablir sa réputation militaire par la prise d'une petite place du voisinage, Monheurt, il fut atteint d'une fièvre qui l'emporta en quelques jours. Cette mort fut un grand événement. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, né pour subir la domination d'un habile favori ou d'un sage conseiller; elle ouvrait la lice à quiconque se sentait l'ambition et la force de s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'État.

XII.

Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.

Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement arriver au conseil quelques hommes médiocres, et dont l'histoire nous a conservé à peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur politique, c'était l'attention soutenue à écarter autant que possible de la direction des affaires la reine mère, et surtout son conseiller, l'évêque de Luçon. Marie de Médicis, à cette époque, docile aux avis de Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait à maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait habilement en dehors de toutes les cabales et savait éconduire les ambitions particulières qui auraient voulu se fortifier de son appui. Richelieu, de son côté, dissimulait avec art le plus ardent de ses voeux; il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait ostensiblement toute son ambition à se pousser par le crédit de la reine mère aux dignités ecclésiastiques. Il savait bien qu'à cette époque elles aplanissaient singulièrement la route du pouvoir aux esprits d'une certaine portée. En 1622, il obtint enfin le chapeau de cardinal. Louis, qui l'avait aidé franchement cette fois à devenir prince de l'Église, n'avait aucunement le goût de lui ouvrir l'entrée du conseil; il manifestait même pour lui un éloignement prononcé. «Cet homme, disait-il un jour à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est d'une ambition démesurée.»

Cependant l'habileté et la patience du cardinal usèrent enfin tous les obstacles. Il vint un jour où le surintendant des finances, le marquis de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, après avoir renversé plusieurs de ses collègues, et ne se sentant pas de force à lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'était faits, songea à se donner l'appui de la reine mère, en offrant à son conseiller intime une place de secrétaire d'État.

Après avoir été tenu pendant sept ans éloigné du pouvoir, Richelieu allait donc le ressaisir, à l'âge de trente-neuf ans, quand son expérience était formée aux difficiles affaires, et son esprit dans toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula avec trop d'affectation peut-être; il se plaignait de trouver le marquis de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son goût pour la retraite, pour les études paisibles; il alléguait sa santé qui lui rendait nécessaire l'air de la campagne, qui ne saurait s'accommoder de la multitude des visites à recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se tenir longtemps debout, suivant l'étiquette, dans la chambre du roi. Il se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande marque de renoncement à ses propres intérêts, et se sacrifiait véritablement au service du roi (26 avril 1624).

XIII.

Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.

Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires étrangères, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les priviléges, et bien plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville, homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier et qui ne ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise, sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 août 1624).

Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en indignaient, ou s'accommodaient de manière à en tirer parti. On raconte que le duc d'Épernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre, rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle: «Oui, lui répondit d'Épernon: vous montez et je descends.»

Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui pouvaient en sortir pour la France. À cette époque, la puissante maison d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal, Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique enfin qui l'alimentait des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait l'Autriche, la Bohême, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Richelieu arriva aux affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, à la suite d'éclatantes victoires remportées sur les princes protestants d'Allemagne ligués contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son côté, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait à donner la main à la puissance autrichienne, en s'étendant au pied des Alpes vers le Tyrol; pour cela, comme possesseur du Milanais, il élevait des prétentions sur la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Valteline des troubles à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain VIII s'était porté médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu, l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots: «Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime. On enverra une armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les Espagnols plus traitables.» En effet, une armée, commandée par le marquis de Coeuvres, pénètre rapidement dans la Valteline, s'empare en quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége, et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de France de faire comprendre au pape: «Que tout avait été fait pour le bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même.»

L'attention que le ministre donnait d'une façon si remarquable aux affaires extérieures était à chaque instant péniblement ramenée vers les choses de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant.

À la cour du jeune roi, le trouble et la résistance aux vues de la politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait visiblement autour du frère même du roi, Gaston, alors duc d'Anjou.

XIV.

La reine Anne d'Autriche.

Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615, l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche. Cette princesse, du même âge que Louis, réunissait tous les charmes propres à captiver un jeune époux. Mme de Motteville, qui passa toute sa vie attachée à la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tracé ainsi le portrait de cette reine, à l'époque de sa maturité:

«Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui ne manque jamais d'inspirer dans l'âme de ceux qui la voient l'amour et le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés de son siècle, et présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille, et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit besoin pour être parfaite... Toute sa peau est d'une égale blancheur et d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est pas de même, il n'est pas si beau, et la négligence qu'elle a pour sa conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas à l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté, il contribue du moins à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.»

Malgré tant d'attraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles d'intérieur dont la jalousie de l'époux fut le principal motif.