Part 1
Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
LE CARDINAL DE RICHELIEU
PAR H. CORNE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
1856
LE CARDINAL DE RICHELIEU
TABLE.
I. État de la France avant le XVIIe siècle.
II. Premières années de Richelieu.--Son entrée dans l'épiscopat.
III. États généraux de 1614.
IV. Avénement de Richelieu au ministère.
V. Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.
VI. Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.
VII. Exil de Marie de Médicis.
VIII. Disgrâce de Richelieu.
IX. Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.
X. Évasion de la reine mère.--Réconciliation.
XI. Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.
XII. Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.
XIII. Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.
XIV. La reine Anne d'Autriche.
XV. Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.
XVI. Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.
XVII. Conspiration et mort du comte de Chalais.
XVIII. Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.
XIX. Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.
XX. Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.
XXI. Intrigues de cour.
XXII. Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.
XXIII. Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu.
XXIV. Journée des Dupes.
XXV. Procès et supplice du maréchal de Marillac.
XXVI. Exil de Marie de Médicis.
XXVII. Révolte et mort du maréchal de Montmorency.
XXVIII. Génie politique de Richelieu.
XXIX. Administration intérieure.
XXX. Louis XIII et son ministre.
XXXI. Discrédit des deux reines.
XXXII. Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.
XXXIII. Favoris et confesseurs du roi.
XXXIV. Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.
XXXV. Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.
XXXVI. Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu.
XXXVII. Découverte de la conspiration.
XXXVIII. Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.
XXXIX. Retour triomphal de Richelieu.
XL. Derniers moments de Richelieu.
XLI. Vie privée de Richelieu.
XLII. Contrastes.
XLIII. Fondation de L'Académie française.--Pierre Corneille.
XLIV. Urbain Grandier.
XLV. Le père Joseph.
XLVI. Paroles et traits caractéristiques.
XLVII. Jugements sur Richelieu.
I.
État de la monarchie française avant Richelieu.
Aucun homme d'État n'a, d'une main aussi forte que Richelieu, travaillé à fonder en France le pouvoir monarchique et l'unité nationale; aucun n'a mieux ouvert à notre pays les voies de l'avenir. Voyons, d'un coup d'oeil rapide, où en était le royaume de France à l'avénement de ce grand homme.
Au XVe siècle, la France, par un effort suprême, après une guerre de cent ans, une guerre de vie ou de mort contre l'Anglais, était venue à bout de rejeter l'étranger de son territoire; mais elle sortait de cette lutte épuisée et dans un état demi-barbare; ses campagnes dévastées étaient cultivées à peine par de pauvres paysans asservis au dur régime de la féodalité; les villes respiraient plus librement et jouissaient de quelques franchises; un commencement d'industrie et de commerce y faisait circuler un peu de richesse; le pouvoir royal n'avait lui-même qu'une force et qu'une existence contestées; entouré de grands vassaux qui ne cherchaient qu'à s'agrandir à ses dépens, il avait sans cesse à se défendre contre leurs révoltes à main armée et leurs ligues avec l'ennemi du dehors.
Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pénétrant, qui voulait être roi autrement que de nom, avec cela rusé, patient et nullement scrupuleux, fit pendant tout son règne bonne guerre à ces grands vassaux de la couronne. Il en vint à bout autant par intrigues que par force, se défit des uns, ruina les autres, en définitive agrandit la royauté de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la première pierre de l'unité politique en France. Ses successeurs, Charles VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur les intérêts de la France au dehors, ne rêvèrent que conquêtes au delà des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entraînèrent facilement la chevalerie française. Leurs armes n'y furent pas toujours heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec éclat les lettres et les arts, et, comme consolation de leurs défaites, les vaincus en rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de progrès, en un mot de précieux germes de civilisation.
Le XVIe siècle s'ouvre par le règne de François Ier, roi d'humeur chevaleresque, ami passionné de la gloire des armes et de l'éclat que les arts et les lettres ajoutent à la puissance souveraine. La nécessité d'arrêter les agrandissements démesurés de la maison d'Espagne fournit à ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les ressources et le sang de la France, par son côté brillant et fastueux il servit du moins les intérêts de son pays et la cause du progrès. Il ne savait se passer d'artistes, de poëtes, de savants; par sa munificence il les attirait d'Italie ou les faisait naître sur le sol français. À leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas à être d'un grand poids dans les affaires du monde.
Mais voici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les esprits se précipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux novateur en matière de foi, a remué l'Allemagne jusque dans ses fondements. La France à son tour s'agite; Calvin donne à la réforme religieuse l'austérité et l'allure démocratiques. Le catholicisme se sent sérieusement menacé. Il y a alors en présence deux religions, deux Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire, mais également exaspéré et furieux; alors éclate la plus affreuse des guerres, tout à la fois guerre civile et religieuse, raffinée en perfidies, et souillée par des horreurs inouïes jusque-là. En vain un sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhôpital, oppose sa raison, sa vertu, son courage à ce débordement; il périt à la peine; et pendant trente ans la France se débat dans des convulsions sanglantes.
Vient enfin un règne de réparation, celui d'Henri IV. La politique de ce roi, heureux mélange d'énergie, de finesse et de bonté, use à la longue les factions, les désarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a réduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le même territoire, et il est obéi. La France respire; elle retrouve peu à peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille à raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage fermeté prépare les moyens de contenir l'inquiétante prépondérance de la maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les jours du grand roi, toutes ces espérances d'un meilleur avenir.
Le royaume est replongé dans les faiblesses et les intrigues d'une minorité. Les grands seigneurs relèvent la tête; ils agitent l'État, ils arment contre le souverain. La royauté, timide et livrée à d'indignes favoris, n'échappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant, comme rançon, le trésor public qu'ils dilapident. Les guerres religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au dedans; au dehors, affaissement et désertion des intérêts capitaux du pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu paraît sur la scène politique.
La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres instincts étouffés sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que de priviléges, ses forces s'énerver dans le tiraillement des factions et son existence nationale en péril chaque jour d'être mise en lambeaux; ou bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort de son unité, capable de faire plier toutes les volontés sous les mêmes lois, résumant en lui la vitalité et les droits d'un peuple, assez puissant pour le sauver, de quelque côté que vînt l'ennemi, et lui réservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destinées? Richelieu vint, jugea la situation, se mit à l'oeuvre; et le monde sait laquelle des deux solutions la France doit au patriotisme et au génie de cet homme d'État.
II.
Premières années de Richelieu, son entrée dans l'épiscopat.
François du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de Richelieu.
Armand-Jean du Plessis naquit au château de Richelieu, le 5 septembre 1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, prit la carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut élevé pour l'état militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une circonstance imprévue renversa tous ces projets et changea la destinée de Richelieu.
Celui de ses frères qui était entré dans les ordres, et avait été élevé à l'évêché de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques pour se confiner dans un cloître; il se fit chartreux.
Cependant l'évêché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis n'opposa point de résistance à ce voeu de sa famille; il écrivait à son grand-oncle à cette occasion: «Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom.»
Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie, ce qui contribua à ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être mauvaise. Il fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent d'unanimes applaudissements; mais pour être investi de son évêché, une bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore atteint l'âge de l'épiscopat, il alla solliciter lui-même à Rome son institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une thèse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succès, le sacra évêque en 1607. Il avait alors vingt-deux ans.
«On dit même, rapporte l'abbé Siri, historiographe de la reine Anne d'Autriche, qu'il trompa Sa Sainteté dans le calcul de ses années, et qu'après sa consécration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant à ceux qui étaient présents à cette action: _Que ce jeune évêque était doué d'un rare génie, mais qu'il l'avait fin et rusé._»
Pendant sept ans on put croire que l'évêque de Luçon était destiné à compter parmi les pieux et modestes prélats de l'Église de France. Voué à l'étude, aux soins de son diocèse, et zélé pour la conversion des hérétiques, aucune autre pensée ne semblait alors l'occuper. Il avait seulement acquis une grande réputation comme prédicateur. La convocation des états généraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la carrière politique.
III.
États généraux de 1614.
On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie, comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois; aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise, lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en 1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de s'abîmer dans une immense révolution.
Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère, Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa soeur de lait, placée près d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement, les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des états généraux.
La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres, profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément, contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.
IV.
Avénement de Richelieu au ministère.
Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états généraux; l'ordre du clergé le comptait parmi ses membres éminents, et le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance solennelle de clôture, il sut mêler à son discours les plus adroites flatteries pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaigné d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigaï (la maréchale d'Ancre), il ne tarda pas à être appelé à la cour avec le titre d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de montrer assez de bonne volonté pour être jugé un homme utile, sans laisser soupçonner un mérite assez éminent pour inquiéter ses protecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n'hésita pas à l'appeler au ministère, en 1616, comme secrétaire d'État de la guerre et des affaires étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur la mobilité de la faveur qui l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché du nouveau ministre, celui-ci avait à coeur de conserver une position bien plus sûre que son portefeuille, et manoeuvrait pour gagner du temps. Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint à éclater amena une solution imprévue.
V.
Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.
Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plaisait à laisser le jeune roi complétement étranger aux affaires et livré à des amusements puérils. Un des rares gentilshommes attachés au service du prince, Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit de la reine mère, et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans; qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris; que c'était à lui de régner; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût songé à lui, et déclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée au 24 avril (1617).
«Ce matin-là, le roi était de bonne heure levé; il avait annoncé une partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux prêts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser aussitôt derrière lui; quelques hommes sûrs devaient renforcer là les archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piége. Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le précédaient. Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont dormant joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour; ce fut là que le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé sans mot dire l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut que le temps de faire un mouvement de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays: «Moi!» Aussitôt cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi de leurs épées. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'étendant par terre d'un coup de pied: aussitôt on le dépouilla de ses habits; un des meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écharpe, celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles dont il leur fit don.
«Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano, qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son épée, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé par le colonel corse, et criant:--Grand merci à vous, mes amis; maintenant je suis roi.--Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que--le roi était roi.--Car le mot avait réussi[1].»
VI.
Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.
Le parlement fit le procès tout à la fois à la mémoire du maréchal et à sa malheureuse veuve. Ils furent accusés l'un et l'autre de sacrilége et de crimes politiques. La maréchale d'Ancre, femme d'une constitution très-frêle, et sujette aux accès d'une maladie nerveuse que la médecine ordinaire était impuissante à guérir, avait parfois recherché les conseils et les remèdes d'empiriques et de charlatans suspects de sorcellerie; elle avouait elle-même à cet égard des faits qui dénotaient simplement son vif désir de revenir à la santé et sa crédulité superstitieuse. Dans le procès, on fonda l'accusation de sacrilége sur ce que le maréchal et sa femme avaient fait venir d'Italie un prétendu médecin, lequel «était grand hébreu et vrai juif, ne recevant aucun salaire le jour du sabbat;» sur ce qu'on avait trouvé chez eux deux livres écrits en langue hébraïque; sur ce que la maréchale, au dire de son cocher, aurait été souvent la nuit dans des églises d'où s'échappaient de grands hurlements, «annonçant qu'elle y sacrifiait un coq, cérémonie judaïque et même païenne;» enfin sur diverses pratiques d'astrologie et de sorcellerie pour connaître l'avenir et pour exercer du pouvoir sur la volonté des grands. On rapporte à ce sujet qu'un conseiller qui faisait subir à la maréchale un interrogatoire, lui demanda de quel sortilége elle s'était servie pour charmer et dominer la reine mère: «D'aucun autre, répondit-elle avec fermeté, que le pouvoir des âmes fortes sur les faibles.»
Dans tout le cours d'une longue instruction, la maréchale se défendit avec sang-froid et une grande supériorité de raison; elle expliqua par la crédulité et les fantaisies bien excusables d'une femme valétudinaire, quelques pratiques d'où on lui avait fait espérer un soulagement à ses souffrances; elle déclina la responsabilité des crimes politiques qu'on imputait à son mari; elle convainquit de son innocence plusieurs de ses juges, à tel point que, prévoyant trop bien l'issue du procès, ils refusèrent de prendre part aux délibérations.