Chapter 9
En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des pistolets tout chargés: les adversaires se saluèrent sans échanger une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer, muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il revoyait cette scène, que celui où je vis la distance diminuer graduellement entre ces deux hommes.
Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis s'arrêta et fit feu... Je regardais votre père. Pas un muscle de son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le canon du pistolet sur le coeur...
-- Il ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras du vieillard.
-- Il lui dit: «Vos jours sont à moi, monsieur, et je pourrais les prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je vous pardonne.» À ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui avait traversé la poitrine.
-- Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est- ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une épée ou un pistolet. Nous l'irons trouver... aujourd'hui, tout à l'heure. Tu lui diras: «C'est son fils, il faut que vous vous battiez avec lui.» Oh! cet homme... cet homme... Malheur à cet homme!
-- Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard: cet homme est fou.
-- C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié.
-- Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette scène sanglante, et répète dix fois par jour ces paroles suprêmes qui lui furent adressées par votre père.
-- Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une minute.
-- Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses enfants, elle a éloigné de lui Emmanuel et Marguerite.
-- Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce misérable Lectoure!
-- Oui, mais ce misérable Lectoure, reprit Achard, emmène Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère: la marquise ne craint plus la présence de ses enfants, son secret reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette nuit, peuvent mourir... La tombe est muette.
-- Mais, moi, moi!
-- Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk! ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas oublié... mais elle espère...
-- Oh! crois-tu que ma mère?...
-- Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai tort; oubliez ce que j'ai dit.
-- Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.
-- Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent exécutées?
Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes.
Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis, continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis consolé ...
-- Et il était mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir? mort sur le coup?
-- Oui, mort!... Je l'apportai ici... Je le déposai sur ce lit où vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se refroidir... j'avais baisé son visage glacé...je l'avais quitté pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu, la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et me parler. Je rentrai... Hélas! hélas! les temps évangéliques étaient passés... Lazare resta étendu sur sa couche... mort! mort! mort!
Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix; seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage ridé.
-- Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui, n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur! laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au dévouement silencieux!... Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.
-- Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois- moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup, comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant, orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose!
-- Oh! ma mère n'y est jamais venue?
Le vieillard ne répondit pas.
-- Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai, je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de France.
À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais, comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec Marguerite.
Paul rentra précipitamment.
-- C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant... J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse. Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.
-- Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler est aussi celui de votre mère.
-- Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du sien.
En ce moment Marguerite entra.
Chapitre X Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle vit dans la première pièce, où depuis dix ans elle ne trouvait jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle, s'avançant vers Paul:
«Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de ma mère...».
Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répondre, tant il sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible, et entra.
Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son coeur.
Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes enfants de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en son coeur, il l'avait tourné vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette poésie qui débordait dans toutes ses paroles n'était autre chose qu'une immense et éternelle prière. Il n'était donc pas étonnant que les premières sensations qui entraient dans son coeur, bien que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes comme des émotions d'amour.
-- Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire:
Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mère! ma mère! En me privant de vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez éloigné de vous... et des autres.
-- Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard; adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus maintenant quand je pourrai vous revoir.
Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tête baissée, sans voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la suivait des yeux, les bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la clef de la porte:
-- Marguerite! s'écria-t-il.
La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant rien à cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était complètement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir.
-- Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa soeur; Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?...
-- Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de connaître.
-- Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre peine, pas un bras à qui demander un appui.
-- Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel.
-- Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous: Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel!
-- Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans preuve.
-- Et si je vous en donnais une, dit Paul.
-- Impossible! murmura Marguerite.
-- Irrécusable! continua Paul.
-- Oh! alors!... dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans lequel le doute commençait de faire place à l'espoir.
-- Eh bien! alors...
-- Oh! alors! mais non, non!
-- Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau qui ouvrait le bracelet.
-- Clémence de Dieu! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi! il est mort!
-- Il est vivant!
-- Mais il ne m'aime donc plus?
-- Il vous aime!
-- S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle... Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime, comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?
-- Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance.
-- Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite relevant la manche de sa robe, voyez!
-- Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite, déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue!
-- Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé?
-- Puis il a pensé, continua Paul voulant voir jusqu'où allaient le dévouement et l'amour de sa soeur, il a pensé qu'il était de sa délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous offrir, sinon de vous rendre, la liberté de disposer de votre main...
-- Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi, d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai.
-- Oh! vous êtes un ange! s'écria Paul.
-- Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les mains du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.
-- Quoi?
-- Vous l'avez donc vu?
-- Je suis son ami, son frère...
-- Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la première fois celui à qui elle adressait de pareilles questions. Que fait-il, qu'espère t-il? le malheureux!
-- Il vous aime, il espère vous revoir.
-- Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignant de Paul, il vous a donc dit?
-- Tout.
-- Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la pâleur habituelle qui y était empreinte.
Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.
-- Vous êtes une sainte fille, lui dit-il.
-- Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se hasardant à lever les yeux.
-- Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu qu'elle vous ressemblât.
-- Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! répondit la jeune fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes.
-- Peut-être, répondit Paul en souriant.
-- Vous ne savez donc pas?...
-- Dites.
-- Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin?
-- Je le sais.
-- Et que demain on signe le contrat?
-- Je le sais.
-- Eh bien! que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille extrémité? À qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que j'implore?... Mon frère? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne peut me comprendre. Ma mère?...Oh! monsieur, vous ne connaissez pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: «Je veux!» il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir. Mon père!... Oui..., il faudra, je le sais, que mon père sorte de la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le contrat. Mon père! Pour toute autre moins malheureuse et moins condamnée que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez qu'il est insensé, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai vu, mon père; il y a dix que je n'ai pressé ses mains tremblantes, que je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnaîtra même pas! et, me reconnût-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra une plume entre les mains et lui dira: «Signez! Je le veux,» et il signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera condamnée!
-- Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point signé.
-- Qui l'empêchera?
-- Moi!
-- Vous?
-- Soyez tranquille, je serai demain à l'assemblée de famille.
-- Qui vous y introduira?
-- J'ai un moyen.
-- Mon frère est violent, emporté! Oh! mon Dieu! mon Dieu!... prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver!
-- Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne craignez rien, et reposez-vous sur moi.
-- Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit Marguerite, comme accablée par sa longue incrédulité; car, que vous reviendrait-il de me tromper? quel intérêt auriez-vous à me trahir?
-- Aucun, vous avez raison; mais passons à autre chose. Que comptez-vous faire avec le baron de Lectoure?
-- Lui tout dire.
-- Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer.
-- Monsieur! murmura Marguerite.
-- Comme une soeur! comme une soeur!
-- Oui, vous êtes bon, s'écria Marguerite; je crois que c'est Dieu qui vous envoie.
-- Croyez, répondit Paul.
-- Donc, demain soir.
-- Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le résultat de votre entretien avec Lectoure.
-- Je tâcherai.
-- Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de la longueur de notre entretien; rentrez au château, et ne parlez de moi à personne. Adieu.
-- Adieu! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner.
-- Nommez-moi votre frère!
-- Adieu, mon frère!
-- Oh! ma soeur! ma soeur! s'écria Paul en la serrant convulsivement entre ses bras, tu es la première qui m'ait fait entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera.
La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication et l'ouvrit.
-- Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon père.
Chapitre XI Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être pour tous, un jour décisif.
La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible, y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher. Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à cette alliance, avait promis de donner un régiment.
Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille moyens de lui fermer la bouche.
La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible. Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne, perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à Versailles, son futur beau-frère.
Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait violence à ces sentiments.
Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais, comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la mort comme l'unique terme possible à ses malheurs.
Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient autour de lui, était resté dans son impassible et inerte indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin, murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui survivait en lui au libre arbitre et à la raison.
Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi, passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de bourreau.
Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château.
Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût point été prévenu pour un autre.
-- Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui, qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme architecture, et de Henri IV comme décoration.