Le capitaine Paul

Chapter 5

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Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge cantonnée d'azur se leva comme une flamme à la poupe de l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu qu'il prît le moindre intérêt à cette manoeuvre.

-- Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'Angleterre ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Écosse, qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce qu'il est sans défense. Montrez-leur un autre emblème, monsieur Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue.

-- Lequel, capitaine?

-- Prenez sans choisir, le hasard nous servira.

À peine cet ordre avait-il été donné, que le pavillon d'Écosse s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire resta muet.

-- Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majesté le roi Georges est en relations de bonne amitié avec son frère de Chypre et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la plaisanterie.

Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par un coup de canon à poudre.

La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela: l'étendard d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le pont, et les étoiles des Provinces -- Unies montèrent lentement vers le ciel, assurées par un coup de canon à poudre.

Ce que le capitaine avait prévu arriva: à ce symbole de rébellion, qui s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent pas à peu près de l'Indienne.

-- Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitaine, car vous voyez que nous avons touché juste. Allons, mes enfants, continua-t-il en s'adressant à l'équipage, hourra pour l'Amérique, et mort à l'Angleterre!

Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé, qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drake, car tel était le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui répondit aussitôt, et chacun courut à son poste: les canonniers à leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots chargés de la manoeuvre à la manoeuvre. Quant au capitaine, il monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de son porte-voix, symbole du rang suprême, sceptre de la royauté nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment du combat et de la tempête.

Cependant les rôles avaient changé: c'était l'Anglais qui montrait maintenant de l'impatience, et la frégate américaine qui affectait le calme. À peine les bâtiments furent-ils à portée, qu'une bande de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une détonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et que les messagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles ayant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste comme si elle eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à son ennemi.

En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup d'oeil sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et terrible pour faire son entrée en scène.

C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait passée au mouillage de Port-Louis.

-- Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une question ou un reproche.

-- Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre prisonnier.

-- Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec l'équipage?

-- Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.

-- Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez, monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi, restez à fond de cale.

-- Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?

-- Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.

-- En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.

En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille, comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.

-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez où vous êtes, et quand nous en viendrons à l'abordage, si vous êtes las de rester les bras croisés, prenez quelque sabre ou quelque hache, et donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs, continua le capitaine, hélant avec son porte-voix à travers l'écoutille de la batterie. Feu!

-- Feu! canonniers! répondit comme un écho celui à qui l'ordre était adressé.

Au même instant, l'Indienne s'ébranla depuis sa quille jusqu'à ses mâts de cacatoès: une détonation effroyable se fit entendre, un nuage de fumée s'étendit comme un voile à tribord, et se dispersa sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart, attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet que la bordée avait produit à bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière du Drake, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors, mettant son porte-voix à sa bouche:

-- Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement! Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!... et cette fois passez- leur le rasoir près de la figure!

Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manoeuvre et l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa fumée.

Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine à la lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés. Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il était survenu au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant, et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrière, elle la prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait porté tout entière dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le navire et l'équipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la magie, elle avait épargné les trois mats. Quelques cordages seulement étaient coupés, accident peu important et qui permettait au bâtiment de rester maître de sa manoeuvre. Un coup d'oeil suffit à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des hommes, et que la destruction avait frappé plus de chair que de bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix à sa bouche.

-- La barre à bâbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de bâbord. À l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une forteresse.

La frégate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne, comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement pareil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craquement terrible se fit entendre à son bord, et le grand mât, à moitié coupé par la dernière décharge de l'Indienne, trembla un instant comme un arbre déraciné, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors ce qui avait retardé la bordée du brick.

-- Maintenant il est à vous comme si on vous le donnait pour rien, enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu'à le prendre. Une dernière décharge à portée du pistolet, et à l'abordage!

L'Indienne obéit comme un cheval dressé, et s'avança sans opposition vers son ennemi, dont la seule ressource était désormais un combat corps à corps, car ne pouvant plus manoeuvrer, ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc à la merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais qui, dédaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernière bordée à cinquante pas.

Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel:

-- Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à l'avant!

Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre, poussé d'une voix terrible:

À l'abordage!!!

Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi. Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais; le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la victoire.

-- Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que j'aborde.

Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.

Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que le vent secoue.

Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au milieu des cris et des malédictions... Mais plus haut que les plaintes et les blasphèmes, une voix retentit:

-- Tout ce qui vit encore, en avant!

Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille. C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.

-- Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant si brave!

Chapitre IV Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route de Vannes à Auray.

Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus circonstanciés.

Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre- Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée, comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu fou pendant un voyage dans ses terres.

On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union; les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont, n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout à fait oubliés.

Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première, lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel, jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel, précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire part de la résolution prise, sans lui demander son consentement, et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le condamne à mort.

C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés, que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues, éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui, abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour.

Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le plus grand soin.

La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une place dans le ciel.

Un instant après, le vieux serviteur rentra, annonçant que madame la marquise d'Auray préférait descendre elle-même, et priait monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement où il se trouvait.

Presque aussitôt la porte du fond s'ouvrit, et la mère d'Emmanuel parut. C'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, grande et pâle, mais encore belle, dont la figure calme, sévère et triste, avait une singulière expression de hauteur, de puissance et de commandement. Elle était vêtue du costume des veuves, adopté en 1760, car depuis l'époque où son mari avait perdu la raison, elle n'avait pas quitté ses robes de deuil. Ces longs vêtements noirs donnaient à sa démarche, lente et froide comme celle d'une ombre, quelque chose de solennel qui répandait sur tout ce qui entourait cette femme singulière un sentiment de crainte que l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfants. Aussi, à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition inattendue, et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en s'inclinant la main qu'elle lui présentait.

-- Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de vous revoir.

Et elle prononça ces paroles d'un son de voix aussi peu ému que si son fils, qui était absent depuis cinq mois, l'eût quittée la veille seulement. Emmanuel obéit, conduisit sa mère à un grand fauteuil où elle s'assit, et il resta debout devant elle.

-- J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais mes compliments sur votre habileté. Vous me paraissez né pour la diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la place d'un régiment.

-- Lectoure est prêt à solliciter tout ce que nous désirerons, madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur.

-- Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?