Chapter 2
«Notre parti fut pris à l'instant même: nous déclarâmes au capitaine que nous donnions huit jours au vent pour se décider à passer du nord au sud-est, et que, si, au bout de ce temps, il ne s'était pas décidé à faire sa saute, nous nous en irions tranquillement par terre à travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à pied, tantôt à mulet; pendant ce temps, le vent se déciderait probablement à changer de direction, et notre _speronare_, profitant du premier souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.
«Rien ne met à l'aise le corps et l'âme comme une résolution prise, fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre. À peine la nôtre fut-elle arrêtée, que nous nous occupâmes de nos dispositions locatives. Pour rien au monde je n'aurais voulu remettre le pied à Messine.
Nous décidâmes donc que nous demeurerions sur notre _speronare_; en conséquence, on s'occupa de le tirer à l'instant même à terre, afin que nous n'eussions pas à supporter l'ennuyeux clapotage des vagues, qui, dans les mauvais temps, se fait sentir jusqu'au milieu du détroit; chacun se mit à l'oeuvre, et, au bout d'une heure, le _speronare_, comme une carène antique, était tiré sur le sable du rivage étayé à droite et à gauche par deux énormes pieux, et orné à son bâbord d'une échelle à l'aide de laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une tente fut établie à l'arrière du grand mat, afin que nous pussions nous promener, lire et travailler à l'abri du soleil et de la pluie; moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure auberge de San-Giovanni.
«Au reste, le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu. Jadin avait ses croquis à repasser et moi, j'avais arrêté le plan de mon drame de Paul John, dont ne me restait plus que quelques caractères à mettre en relief quelques scènes à compléter. Je résolus donc de profit de cette espèce de quarantaine pour accomplir ce travail, qui devait recevoir à Naples sa dernière touche, et dès le soir même, je me mis à l'oeuvre.» Voilà ce que je trouve sur mon journal de voyage, et ce que je transcris ici pour servir à l'histoire du drame et du roman du _Capitaine Paul_, si jamais il prend à quelque académicien désoeuvré l'idée d'écrire, cent ans après ma mort, des commentaires sur le drame ou le roman du _Capitaine Paul_.
Mais nous n'en sommes encore qu'au drame; le roman viendra après.
C'est donc à bord d'un de ces petits bâtiments -- hirondelles de mer, qui rasent les flots de l'archipel sicilien -- sur les rivages de la Calabre, à vingt pas de San-Giovanni, à une lieue et demie de Messine, à trois lieues de Scylla, en vue de ce fameux gouffre de Charybde qui a tant tourmenté Énée et son équipage -- que le drame du _Capitaine Paul_ fut écrit, en huit jours, ou plutôt en huit nuits.
Un mois après, je le lisais à Naples -- près du berceau d'un enfant qui venait de naître -- à Duprez, à Ruolz et à madame Malibran.
L'auditoire me promit un énorme succès.
L'enfant qui était au berceau et qui dormait au bruit de ma voix comme au murmure berceur des chants de sa mère, était cette charmante Caroline qui est aujourd'hui une de nos premières cantatrices.
À cette époque, elle s'appelait Lili; et c'est encore aujourd'hui, pour les vieux et fidèles amis de Duprez, le seul nom qu'elle porte.
Troisième phase. -- Déception.
Je revins en France vers le commencement de l'année 1836: mon drame du _Capitaine Paul_ était complètement achevé et prêt à être lu.
Avant que je fusse à Paris, Harel savait que je ne revenais pas seul.
La dernière pièce que j'avais donnée au théâtre de la Porte-Saint- Martin était _Don Juan el Marana_, que l'on s'est obstiné à appeler _Don Juan de Marana_.
_Don Juan_ avait réussi; mais _Don Juan_ portait avec lui pour Harel du moins, la tache du péché originel.
_Don Juan_ n'avait pas de rôle pour mademoiselle George.
Harel, sous ce rapport, était non pas l'aveuglement, mais le dévouement incarné; -- pendant tout le temps qu'il fut directeur, son théâtre demeura un piédestal pour la grande artiste, à laquelle il avait voué un culte.
Auteurs, acteurs, tout lui était sacrifié; si la divinité splendide qu'il adorait eût eu pour ses prêtres les exigences de la mère Cybèle, Harel eût rendu un décret pareil à celui qui régissait les corybantes.
Heureusement que George était une bonne déesse dans toute la force du terme, et qu'il ne lui passa jamais par l'esprit d'user de son pouvoir dans toute sa rigueur.
À peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que, dans ce drame, il y avait un rôle pour George, qu'il accourut à la maison.
-- Eh bien, me dit-il, tout en découvrant la Méditerranée, -- c'est de lui le mot, rendons à César ce qui appartient à César! -- nous avons donc pensé à notre grande artiste?
-- Vous voulez parler du _Capitaine Paul_?
-- Je veux parler de la pièce que vous avez faite... Vous avez fait une pièce, n'est-ce pas?
-- Oui, j'ai fait une pièce, c'est vrai.
-- Eh bien, voilà tout... Vous avez fait une pièce: jouons-la.
-- Bon!... pour qu'il lui arrive ce qui est arrivé à _Don Juan_.
Harel prit une énorme prise: c'était son moyen d'attente, chaque fois qu'un moment d'embarras l'empêchait de répondre à l'instant même.
-- _Don Juan_, dit-il, _Don Juan_... certainement, c'était un bel ouvrage; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers.
-- Pas beaucoup.
-- C'est vrai... Eh bien, si peu qu'il y en avait, ils ont fait du tort à l'ouvrage...
Le _Capitaine Paul_ n'est pas en vers, n'est-ce pas?
-- Non; tranquillisez-vous.
-- Il y a un rôle... pour George... m'a-t-on...
-- Oui; mais probablement qu'elle n'en voudra pas.
-- De vous, mon ami, elle le prendra les yeux fermés. Et pourquoi n'en voudrait-elle pas?
-- Pour deux raisons.
-- Dites.
-- La première, parce que c'est un rôle de mère.
-- Elle ne joue que cela! Voyons la seconde raison.
-- La seconde, parce qu'elle a un fils.
-- Après?
-- Et qu'elle ne voudra jamais être la mère de Bocage.
-- Bah! elle a bien été la mère de Frédérick.
-- Oui; mais le rôle de Gennaro n'avait pas l'importance du rôle du _Capitaine Paul_; elle dira que la pièce n'est point à elle.
-- Bon! et _la Tour de Nesle_! la pièce était à elle peut-être! elle l'a jouée hier pour la quatre cent vingtième fois. À quand la lecture?
-- Vous le voulez, Harel?
-- Je vous apporte un traité: mille francs de prime, dix pour cent de droits, soixante francs de billets; tenez, vous n'avez plus qu'à signer.
-- Merci. Harel: nous lisons demain, mais sans traité.
-- Nous lisons demain?
-- Oui.
-- Qui voulez-vous à la lecture?
-- Mais vous, George et Bocage, voilà tout.
-- À quelle heure?
-- À une heure.
-- Est-ce long?
-- Trois heures de représentation.
-- C'est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela.
-- Et même cinq.
-- Hum! hum!
-- Vous en avez bien joué sept avec _la Tour de Nesle_.
-- C'était dans les jours néfastes; mais ces jours-la sont passés, Dieu merci!
-- Vous êtes toujours chef de bataillon dans la garde nationale?
-- Toujours.
-- Je ne m'étonne plus de la tranquillité de Paris. À demain.
-- À demain.
Le lendemain, à une heure, nous étions dans le boudoir de George; George toujours belle et couchée dans ses fourrures, Bocage toujours blagueur, Harel toujours spirituel.
-- Eh bien, me dit Bocage, vous voilà donc, vous?
-- Oui, me voilà.
-- Qu'est-ce qu'on me dit? on me dit que vous avez découvert la Méditerranée?
-- On a bien fait de vous le dire, mon ami; vous n'auriez pas trouvé cela tout seul.
-- Et, à ce qu'il paraît, vous avez fait un rôle pour George?
-- J'ai fait une pièce pour moi.
-- Comment, pour vous?
-- Ce qui veut dire qu'elle ne sera probablement pas du goût de tout le monde.
-- Pourvu qu'elle soit du goût du public.
-- Vous savez que ce n'est pas toujours une raison pour qu'elle soit bonne.
-- Enfin, nous allons voir.
-- Lisons, lisons, dit Harel.
La place me portait malheur. C'était à la même place que j'avais lu _Antony_ à Crosnier.
Après le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au Capitaine Paul, Bocage s'était frotté les mains et s'était écrié:
-- Eh bien, le voyageur, il n'est donc pas encore si usé qu'on le dit?
Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans de cela, on disait déjà que j'étais usé.
Mais, dès ce premier acte, tout au contraire, George avait commencé de s'assombrir.
-- Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromètre est à la pluie.
-- Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger d'après un premier acte.
Comme je l'avais prévu, le baromètre passa de la pluie à l'averse, de l'averse à l'orage, et de l'orage à la tempête.
Le pauvre Harel était au supplice: il entassait prises sur prises.
Au troisième acte, il sonna pour qu'on lui remplît sa tabatière.
George ne soufflait pas le mot.
Bocage commença à me trouver plus usé que le public n'avait dit.
La lecture finit au milieu de la consternation générale.
-- Eh bien, fis-je à Harel, je vous l'avais bien dit.
-- Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de tabac, le fait est que, cette fois, là, franchement, il faut vous dire ces choses-là en ami, je crois que vous vous êtes trompé.
-- C'est l'avis de George surtout; n'est-ce pas, George?
-- Moi... vous savez bien que je n'ai pas d'avis. Je suis engagée au théâtre de M. Harel; je joue les rôles qu'on me distribue.
-- Pauvre victime! Eh bien, rassurez-vous, ma chère George, vous ne jouerez pas celui-là.
-- Cependant je ne dis pas qu'en faisant quelques corrections...
-- En coupant le rôle du capitaine Paul, par exemple?
-- Allons, bien, voilà que vous pensez que je ne veux pas jouer le rôle à cause de M. Bocage.
-- Vous ne voulez pas jouer le rôle parce qu'il ne vous convient pas, chère amie, voilà tout. J'ai prévenu Harel; c'est lui qui s'est entêté, prenez-vous-en à lui. Seulement vous savez, Harel...
-- Quoi, cher ami?
-- Notre lecture reste entre nous; la pièce ne vous convient pas, elle peut convenir à un voisin.
-- Comment donc! c'est faire...
Et, tout en portant son pouce et son index à son nez pour absorber une dernière prise de tabac, Harel appuya la main sur son coeur.
Je roulai mon manuscrit, j'embrassai George.
-- Sans rancune, chère, lui dis-je.
-- Oh! me répondit George, vous savez bien que ce n'est point de cela que je vous en veux.
-- Je m'en vais avec vous, dit Bocage.
-- Non, non, restez, cher ami; je crois que vous êtes en froid avec votre directeur et votre directrice, c'est une occasion de vous raccommoder.
Et je sortis.
Le lendemain, la première personne que je rencontrai me dit:
-- Vous voilà donc revenu, vous?
-- Sans doute.
-- Oui, oui, oui, j'ai lu cela ce matin dans le journal.
-- Comment! le journal a eu la bonté d'annoncer mon retour en France?
-- Indirectement.
-- Ah!
-- Oui... à propos d'une pièce que vous avez lue à la Porte-Saint- Martin.
-- Et qui a été refusée?
-- Le journal a dit cela; mais je suppose que ce n'est pas vrai?
-- Hélas! mon cher, c'est la vérité pure.
-- Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux?
-- Personne.
-- Comment, personne?
-- Mon cher, ces choses-là se trouvent toutes composées; le metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insère par erreur.
L'erreur faite, il en est désespéré mais que voulez-vous?
-- Ah! n'importe, c'est bien malveillant. -- Ah! cher ami que vous avez d'ennemis!
Et la première personne s'éloigna en levant les bras au ciel.
Pendant huit jours, ce fut la même gamme.
Il va sans dire qu'après ce concert de plaintes funèbres, qu'après tous ces discours prononcés sur la tombe de l'auteur d'_Henri III_ et d'_Antony_, aucun directeur n'eut l'idée de demander à jouer _le Capitaine Paul_.
Pauvre _Capitaine Paul_! il était regardé comme un posthume!
Quatrième phase. -- Transformation.
Cependant, vers 1835, je crois, la _Presse_ s'était fondée, et j'y avais inventé le roman-feuilleton.
Il est vrai que l'essai n'avait pas été heureux. Girardin ne m'avait livré qu'un feuilleton hebdomadaire et j'avais débuté par la _Comtesse de Salisbury_, qui n'est pas une de mes meilleures choses.
En feuilleton quotidien, le roman eût pu se soutenir.
En feuilleton hebdomadaire, il ne fit aucun effet.
Mais les autres journaux n'en adoptèrent pas moins ce nouveau mode de publication.
_Le Siècle_ m'envoya Desnoyers.
Louis Desnoyers est un de mes plus vieux camarades. Nous avions fait de l'opposition littéraire et politique ensemble dès 1827. Nous avions fondé, avec Vaillant -- je ne sais ce qu'il est devenu -- et Dovalle, qui a été tué en duel, un journal intitulé le _Sylphe_; on oublia ce titre pour l'appeler le _Journal rose_, attendu qu'il était imprimé sur papier rose; sa couleur lui avait valu de nombreux abonnements de femmes.
À quoi tient le succès!
La révolution de Juillet tua le _Journal rose_! Mira tua Dovalle. J'étais vice-président de la commission des récompenses nationales: je fis Vaillant sous-officier et l'envoyai en Afrique, où les Arabes, selon toute probabilité, ont tué Vaillant.
Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus, Desnoyers et moi.
D'abord, j'arrivais d'un long voyage; puis les gens qui ont beaucoup à faire ne se voient pas.
_Le Siècle_ ne pouvait donc choisir un ambassadeur qui me fût plus sympathique. Aussi, depuis vingt ans, est-il accrédité près de moi.
Il fut convenu que je donnerais au _Siècle_ un roman en deux volumes.
Connu comme auteur dramatique, je l'étais très peu comme romancier.
Au théâtre, j'avais donné _Henri III, Christine, Antony, la Tour de Nesle, Teresa, Richard Darlington, Don Juan el Marana, Angèle _et _Catherine Howard_, je crois.
En librairie, j'avais publié seulement _mes Impressions de voyage en Suisse, mes Scènes historiques du temps de Charles VI, la Rose rouge_ et quelques feuilletons de _la Comtesse de Salisbury_.
_Le Siècle_ était un journal à trente mille abonnés.
Il s'agissait d'y avoir un succès.
Je signai mon traité avec _le Siècle_, me réservant le choix du sujet, m'engageant seulement à ce que le roman n'eût pas plus de deux volumes.
Seulement _le Siècle_ était pressé.
Je promis de lui donner les deux volumes dans un mois.
Desnoyers alla porter mon engagement au _Siècle_.
Je voulais en avoir le coeur net. Je prétendais à part moi qu'il y avait un succès dramatique dans _le Capitaine Paul_; il devait, par conséquent, y avoir un succès littéraire.
Tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire un roman.
Les beaux romans qu'on eût faits avec _Hamlet_, avec _Othello_, avec _Roméo et Juliette_, si Shakespeare n'en avait pas fait trois magnifiques drames!
Je me mis donc à étudier la marine avec mon ami Garnerey le peintre; Garnerey, qui a eu depuis un si beau succès en publiant ses Pontons.
Garnerey se chargea, en outre, de revoir mes épreuves.
Au bout du mois, le drame en cinq actes était devenu un roman en deux volumes.
Maintenant, disons comment le drame reparut à son tour sur l'océan littéraire, et comment _le Capitaine Paul_ fit son chemin, quoiqu'il montât une humble péniche, nommée le Panthéon, au lieu de monter cette frégate de soixante-quatorze que l'on appelait la Porte-Saint-Martin.
Cinquième phase. -- Résurrection.
Mon drame refusé par Harel, je l'avais porté à mon ami Porcher.
Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que mon ami Porcher, chers lecteurs; si vous me connaissez, vous le connaissez; si vous ne le connaissez pas, ouvrez mes Mémoires, année 1836, et vous ferez connaissance avec lui.
Je lui avais dit:
-- Mon cher Porcher, gardez-moi ce drame-là; Harel n'en veut pas: mademoiselle George n'en veut pas, Bocage n'en veut pas mais d'autres en voudront.
Porcher secoua la tête.
Porcher ne pouvait pas croire que trois sommités comme Harel, George et Bocage se trompassent.
Il aimait naturellement mieux croire que c'était moi qui me trompais.
N'importe! comme _le Capitaine Paul_ ne tenait pas grande place et ne coûtait pas cher à nourrir, il plia proprement les cinq actes les uns contre les autres et les mit dans son armoire.
Ils y sommeillaient bien tranquillement depuis cinq mois lorsque _le Siècle_ annonça _le Capitaine Paul_, roman en deux volumes, par Alexandre Dumas.
La première fois que je revis Porcher.
-- À propos, me dit-il, faut-il que je vous renvoie votre _Capitaine Paul_?
-- Pourquoi cela, Porcher?
-- Ne paraît-il pas dans _le Siècle_?
-- En roman, Porcher, pas en drame.
-- C'est que, lorsqu'il aura paru en roman il sera bien plus difficile à placer encore que lorsqu'il était inédit.
Pauvre _Capitaine Paul_! voyez dans quelle situation fâcheuse il était.
-- Difficile à placer! au contraire, dis-je à Porcher, cela le fera connaître.
Porcher secoua la tête.
-- Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer que des drames tirés de romans.
Porcher secoua une seconde fois la tête, mais bien plus fort que la première fois.
Je quittai Porcher.
Le _Capitaine Paul_ inaugura au _Siècle_, la série de succès que nous obtînmes depuis avec _le Chevalier d'Harmental_, _les Trois Mousquetaires_, _Vingt ans après_ et _le Vicomte de Bragelonne_.
Succès si grands, que le _Siècle_, jugeant que je n'en aurais plus jamais de pareils, alla, après la publication de _Vingt ans après_, porter à Scribe un traité, où la somme était restée en blanc.
Scribe se contenta de demander, par volume, deux mille francs de plus que moi.
Perrée trouva la prétention si modeste, qu'il signa à l'instant même.
Scribe publia _Piquillo Alliaga_.
Revenons au _Capitaine Paul_.
Malgré le succès du _Capitaine Paul_ en roman, les directeurs ne mordaient pas au drame.
Porcher triomphait.
Chaque fois que je rencontrais Porcher:
-- Eh bien, disait-il, _le Capitaine Paul_?
-- Attendez, lui disais-je.
-- Vous voyez bien que j'attends, me répondait-il.
En 1838, une grande douleur me fit quitter Paris et chercher la solitude aux bords du Rhin.
J'étais à Francfort, je reçus une lettre d'un de mes amis, qui m'écrivait:
«Mon cher Dumas,
«On vient de jouer votre Capitaine Paul au Panthéon; est-ce de votre consentement?
«Si c'est de votre consentement, comment l'avez-vous donné?
«Si ce n'est pas de votre consentement... comment le souffrez- vous?
«Un mot et je me charge d'arrêter ce scandale.
«À vous.
«J. D.
«On ajoute que, comme personne ne veut croire que la pièce soit de vous, le manuscrit original est exposé dans le foyer.»
Je ne répondis même pas.
Que m'importait _le Capitaine Paul_, mon Dieu! Que m'importait la hiérarchie théâtrale: Panthéon ou Comédie-Française!
Il en résulta que _le Capitaine Paul_ continua le cours de ses représentations sans être inquiété le moins du monde, et que mes amis éplorés levèrent en choeur les bras au ciel en disant:
-- Pauvre Dumas! il en est réduit à faire jouer ses pièces au Panthéon.
Je puis dire que, s'il y a un homme qui fut plaint hautement, c'est moi.
J'étais plus qu'usé, j'étais passé; j'étais plus que passé, j'étais trépassé.
Personne n'avait songé à me plaindre pour l'irréparable perte que j'avais faite.
J'avais perdu ma mère.
Tout le monde me plaignait parce que ma pièce avait été jouée au Panthéon.
O mon Dieu! quel admirable caractère vous m'avez donné, que je ne suis pas devenu plus misanthrope que le misanthrope, plus Alceste qu'Alceste, plus Timon que Timon!
Je revins à Paris.
On ne jouait plus _le Capitaine Paul_. Il avait eu quelque chose comme soixante représentations.
Mais on en parlait toujours.
Jamais la littérature contemporaine n'avait eu le coeur si pitoyable.
Porcher me croyait furieux contre lui.
Enfin il se décida à venir me voir.
Je le reçus comme d'habitude, le coeur, la main et le visage ouverts.
-- Vous n'êtes donc point fâché contre moi? dit-il.
-- Pourquoi cela, Porcher?
-- Mais à cause du Capitaine Paul.
Je haussai les épaules.
-- Je vais vous expliquer cela, me dit Porcher.
-- Quoi?
-- Comment la pièce a été jouée au Panthéon?
-- Inutile.
-- Si fait.
-- Vous y tenez?
-- Oui, mon cher: une bonne action que vous faisiez sans vous en douter.
-- Tant mieux, Porcher! Dieu me tiendra peut-être compte de celle- là.
-- Vous savez que c'est Théodore Nezel qui est directeur du Panthéon?
-- Votre gendre?
-- Oui.
-- Je ne le savais pas.
-- Eh bien, le théâtre ne faisait pas d'argent; mon gendre ne savait où donner de la tête; je lui ai dit: Ma foi, tiens, Nezel, j'ai là une pièce de Dumas, essayes-en. -- Mais Dumas? -- Quand Dumas saura que sa pièce a peut-être sauvé une famille, il sera le premier à me dire que j'ai bien fait. -- Cependant, si on lui écrivait? -- Cela prendrait du temps, et tu dis que tu es pressé. d'ailleurs je ne sais pas où il est. -- Vous répondez de tout? -- Je réponds de tout.» Alors Nezel a emporté la pièce; elle a été bien montée, bien jouée; elle a eu un énorme succès; enfin elle a donné vingt mille francs de bénéfice au Panthéon, ce qui est énorme.
-- Et elle a tiré votre gendre d'affaire, mon cher Porcher?
-- Momentanément, oui.
-- Béni soit _le Capitaine Paul_!
Et je tendis la main à Porcher.
-- Eh! je le savais bien, moi, dit-il tout joyeux.
-- Que saviez-vous bien, mon cher Porcher?
-- Que vous ne m'en voudriez pas.
J'embrassai Porcher pour le rassurer plus complètement encore.
Sixième phase. -- Réhabilitation.
Trois ans après, vers le mois de septembre 1841, dans un des voyages que je faisais de Florence à Paris, mon domestique me fit passer une carte. Je jetai les yeux sur cette carte et je lus: «Charlet, artiste dramatique.» -- Faites entrer, dis-je à mon domestique.
Cinq secondes après, la porte se rouvrit et donna passage à un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans. Je dis beau, car, en effet, il était beau dans toute l'acception du mot.
Il était de taille moyenne, mais parfaitement bien prise; il avait d'admirables cheveux noirs, des dents blanches comme l'émail, des yeux de femme, une voix si douce, que c'était un chant.
-- Monsieur Dumas, me dit-il, je viens vous demander deux choses.
-- Lesquelles, monsieur?
-- La première, c'est que vous me permettiez de débuter à la Porte-Saint-Martin dans _le Capitaine Paul_.
-- Accordé.
Ce n'était plus Harel qui était directeur.
-- Et la seconde?
-- La seconde, c'est que vous vouliez bien être mon parrain.
-- Comment! vous n'êtes pas encore baptisé?
-- Dramatiquement parlant, non, j'ai joué à la banlieue sous le nom de Charlet; mais c'est un nom qui représente une si grande illustration en peinture, que je ne puis le garder au théâtre. J'ai déjà ma pièce de début, grâce à vous; que, grâce à vous, j'aie aussi mon nom de début.
J'avais mon Shakespeare ouvert devant moi; je lisais, ou plutôt je relisais, pour la dixième fois, _Richard III_. Mon regard tomba sur le nom de Clarence.
-- Monsieur, lui dis-je, il vous faut un nom distingué comme votre figure, doux et harmonieux comme votre voix: au nom de Shakespeare, je vous baptise du nom de Clarence.
Le _Capitaine Paul_, repris au théâtre de la Porte-Saint-Martin sous le nom de _Paul le Corsaire_, fut joué quarante fois avec un énorme succès.
Clarence y débuta et y fit justement sa réputation.
Parti de la Porte-Saint-Martin, _le Capitaine Paul_ faisait retour à la Porte Saint-Martin.
Comme le lièvre, il revenait à son lancer.
Voilà, chers lecteurs, l'histoire véridique du Capitaine Paul, comme drame et comme roman; vous voyez donc que j'avais bien raison de dire:
_...Habent sua fata libelli!_
A. D.