Chapter 10
-- C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et la garnison avec.
-- Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os, répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur, Emmanuel d'Auray.
-- C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus authentique.
-- Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société, j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?
-- Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine, et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.
-- Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre avec notre fortune.
-- Parfaitement; vous les aurez.
-- Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir?
-- Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.
-- Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.
-- Je l'ai avoué.
-- Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place à la colère?
-- Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas, Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur...
-- Vous la verrez, répondit Emmanuel.
-- Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console...
-- Qu'est-ce?
Cette interrogation était motivée par la présence du valet de chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que son maître lui adressât la parole.
-- Qu'est-ce? répéta Emmanuel.
-- Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.
-- À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand plaisir!
-- Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous trompez, Célestin!
-- J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.
-- Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez promener cette petite folle.
-- Pas du tout! pas du tout! répondit Lectoure en se levant. Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là? Célestin!... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? -- Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. -- Eh bien! Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. -- Il lui donna une bourse. -- Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.
-- Mais c'est d'un ridicule achevé!
-- Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur. Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... difformité?
-- Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle est jolie comme un ange!
-- Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie? Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes?
-- Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous avons arrêté.
-- Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer quelque caprice... quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, -- et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous aurez votre régiment.
Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la porte se rouvrit, et que Célestin annonça:
-- Mademoiselle Marguerite d'Auray!
Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les questions de rang et les convenances de fortune décidaient en général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne, par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition.
-- Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort apparent de m'être laissé prévenir.
-- Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise dans votre honneur et votre loyauté.
-- Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore, mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez- vous donc? mon Dieu!...
-- Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse...
Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir; mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.
-- Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari?
Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.
-- Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains royales! mais c'est vouloir que j'en meure!
-- J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez sont des paroles de pure galanterie.
-- Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout entière.
-- Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute, que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un plus grand prix à l'union projetée entre nous.
-- Mais si fait! je vous jure.
-- Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le mariage comme une chose... sérieuse.
-- C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une douairière, par exemple...
-- Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon, monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée entre nous, des idées de réciprocité de sentiments.
-- Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et, cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main.
-- Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment séparez-vous donc l'un de l'autre?
-- Comme font les trois quarts de ceux qui se marient, mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour aient à faire dans tout cela?
-- Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation, monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet.
-- Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle, vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour. Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.
-- Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... celui que l'on me présente pour mari...
-- Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne faudrait pas le lui dire.
-- Et pourquoi cela, monsieur?
-- Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop naïf.
-- Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur; si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore!
-- Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot. C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.
-- Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond, éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le coeur et creusent leur passage dans la vie.
-- Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela! Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.
-- Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée!
-- Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari.
-- Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.
-- Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est- il chevalier de Malte, au moins?
-- Il se destinait aux armes.
-- Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.
-- Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.
-- C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien! mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous, enfin?
-- Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant, infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!
-- Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh! venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mon flacon, faites- le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous prie des nouvelles de votre soeur.
À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de l'autre.
Chapitre XII Le même jour où avait lieu l'entrevue de Marguerite et de Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut un résultat tout contraire à celui qu'avait espéré la jeune fille, ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le baron au château.
Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise était restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le notaire, les parents et les témoins. Le repas fut triste, malgré l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il était visible que, par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à une fièvre, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en temps, en effet, cette âcre gaîté tombait tout à coup comme s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. À sept heures on se leva pour passer dans le salon.
Il est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que présentait ce vieux château, dont les vastes appartements étaient tendus d'étoffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi, malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre gentilshommes des environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous les voûtes blasonnées du vieux manoir.
Au centre de l'un des salons, celui-là même où Emmanuel, au moment de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul, une table s'élevait, solennellement préparée, supportant un portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces impressions sombres, de temps en temps un éclat de rire moqueur, strident, arrivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était Lectoure qui s'amusait aux dépens de quelque honnête campagnard, sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une partie de la raillerie.
Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité à l'autre de l'appartement; puis tout à coup un nuage rapide passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-père, ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans la soirée.
Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelques craintes, et il venait de se décider à monter chez sa soeur, lorsqu'en passant dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la main.
-- Pardieu! vous nous arrivez à merveille, mon cher comte, lui dit-il tout en ayant l'air de prêter une attention profonde à ce que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez- vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie! Moi aussi j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon intendant, en arrivant à Paris, où tout cela est situé. Et prenez- vous beaucoup de canards de cette manière?
-- Immensément! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton.
-- Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse?
-- Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.
-- À quelle époque, sans indiscrétion?
-- Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de janvier.
-- C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tête d'un potiron et se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher à portée. N'est-ce point cela?
-- Comme d'ici à vous.
-- Bah! vraiment? s'écria Emmanuel.
-- Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.
-- Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchanté de l'attention que les deux jeunes gens lui prêtaient.
-- Cela doit faire grand plaisir à votre femme, si elle aime les canards, dit Emmanuel.
-- Elle les adore, répondit monsieur de Nozay.
-- J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une personne si intéressante, reprit en s'inclinant Lectoure.
-- Comment donc, monsieur le baron!
-- Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose que je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je suis convaincu que Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau des Suisses.
-- Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure et en se penchant à son oreille; mais c'est un voisin de campagne qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme celle-ci.
-- Comment donc! répondit Lectoure en employant la même précaution pour ne pas être entendu de celui dont il était question; mais vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point faire sa connaissance.
-- Monsieur de Lajarry! annonça le domestique.
-- Un compagnon de chasse? dit Lectoure.
-- Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.
-- Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que le nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. À peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu entra, revêtu d'une polonaise garnie de fourrures.