Chapter 9
Le lendemain, la barque passa devant Montréal comme elle avait passé devant Québec, sans que le Serpent-Noir manifestât le moins du monde l'intention de s'arrêter dans cette ville; il fit, au contraire, un signe aux rameurs, et ils s'avancèrent vers la rive droite du fleuve; elle était habitée par une tribu d'Indiens Cochenonegas, dont le chef, accroupi et fumant sur la rive, échangea avec le Serpent-Noir quelques paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart d'heure après, on rencontra les premiers rapides; mais, au lieu d'essayer de les franchir à l'aide des crochets placés à cet effet au fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d'aborder, et sauta à terre; le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur leurs épaules, l'équipage se fit caravane, et, au lieu de remonter laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux heures, et les rapides étant franchis, la barque fut remise à flot et vola de nouveau sur la surface de la rivière.
Elle voguait ainsi depuis trois heures, à peu près, lorsque le capitaine Pamphile fut tiré de ses réflexions par un cri de joie qu'à l'exception du chef poussèrent en même temps ses compagnons de voyage. Cette exclamation était produite par la vue d'un nouveau spectacle presque aussi curieux que celui de la veille; seulement, cette fois, le miracle, au lieu de se passer en l'air, s'accomplissait sur l'eau. Une bande d'écureuils noirs émigrait à son tour de l'est à l'ouest, comme les pigeons avaient émigré l'avant-veille du sud au nord, et traversait le Saint-Laurent dans toute sa largeur; sans doute, depuis plusieurs jours, elle était réunie sur la rive et attendait un vent favorable, car le courant ayant en cet endroit près de quatre milles de large, si bons nageurs que soient ces animaux, ils n'auraient pu le franchir sans l'aide que Dieu venait de leur envoyer: en effet, une charmante brise soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de sorte que toute la flottille s'était mise à l'eau, étendant sa queue en guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arrière, ne se servant de ses pattes qu'autant qu'il lui était strictement nécessaire pour se maintenir dans sa direction.
Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des écureuils que de celle des pigeons, l'équipage du canot s'apprêta aussitôt à donner la chasse aux émigrants; le grand chef lui-même ne parut pas mépriser ce genre de délassement. En conséquence, il prit une sarbacane, ouvrit une petite boîte d'écorce de bouleau merveilleusement brodée avec des poils d'élan, et en tira une vingtaine de petites flèches longues de deux pouces à peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des extrémités était armée d'une pointe et l'autre garnie de duvet de chardon de manière à remplir la capacité du tube au moyen duquel elle devait être lancée. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent désignés comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres les petits instruments à l'aide desquels les Indiens comptaient les faire passer de vie à trépas. Au bout de dix minutes, la barque se trouva à portée et la chasse commença.
Le capitaine Pamphile était stupéfait, il n'avait jamais vu une adresse pareille. À trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manière qu'au bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonférence assez étendue, se trouva couvert de morts et de blessés; lorsqu'il y en eut une soixantaine, à peu près, couchés sur le champ de bataille, le Serpent-Noir, fidèle à ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il fut obéi par ses hommes avec une soumission qui eût fait honneur à la discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combinées, gagnèrent hâtivement la terre sans que les Indiens songeassent à les poursuivre.
Cependant, si peu de temps qu'eût duré cette chasse, elle avait suffi pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqué, s'amassât au ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en était encore qu'à moitié de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la manoeuvre; elle était on ne peut plus simple, et consistait à ramer, lui quatrième, vers la terre où le Serpent-Noir espérait aborder avant que l'ouragan eût éclaté; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent soufflait de la rive même qu'il fallait atteindre, et les vagues se soulevaient avec tant de rapidité, qu'au bout d'un instant on eût pu se croire en pleine mer.
Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus éclairé que par la lueur de la foudre; la petite barque était emportée comme une coquille de noix, tantôt au sommet d'une vague, et tantôt précipitée dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu'à chaque instant elle était sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et déjà, malgré l'obscurité de la nuit, on commençait à l'apercevoir, pareille à une ligne sombre, lorsque tout à coup le canot, lancé avec la rapidité d'une flèche, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme s'il eût été de verre.
Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier; aussitôt, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette précaution ne fut pas inutile, et, dix minutes après, guidé par le phare sauveur, tout l'équipage--à l'exception du capitaine Pamphile--était réuni autour du grand chef.
Chapitre XII
_Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agitées, l'une sur un arbre, l'autre dans une hutte._
_Première nuit:_
Grâce au soin que nous avons pris de présenter à nos lecteurs le capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous espérons qu'ils n'auront pas conçu une trop vive inquiétude en le voyant tomber à l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe acharnée il gagna sain et sauf le rivage.
À peine s'était-il secoué, opération qui ne fut pas longue vu l'exiguïté du costume auquel il était réduit, qu'il aperçut la flamme que le Serpent-Noir avait allumée pour rallier ses camarades. Son premier soin fut de tourner le dos à ce signal et de s'en éloigner au plus vite.
Malgré les soins délicats que le grand chef avait eus de lui pendant les six journées qu'ils étaient restés ensemble, le capitaine Pamphile avait constamment nourri l'espoir qu'une occasion se présenterait un jour ou l'autre de s'en séparer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyât pas une seconde il résolut de profiter de la première; et, malgré l'obscurité et la tempête, il s'enfonça dans les forêts qui s'étendent des rives du fleuve à la base des montagnes.
Après deux heures de marche à peu près, le capitaine Pamphile, pensant qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se décida à faire une pause et à songer aux moyens de passer la meilleure nuit possible.
La position n'était rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait avec sa peau de castor pour vêtement, et il fallait qu'elle lui tînt lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait d'avance à l'idée de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de trois ou quatre côtés différents, des hurlements lointains qui détournèrent sa pensée de cette première préoccupation pour la reporter sur une autre perspective bien autrement inquiétante; dans ces hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et affamé des loups, si communs dans les forêts du Canada, qu'ils descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les rues de Portland et de Boston.
Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une résolution, lorsque de nouveaux hurlements retentirent plus rapprochés; il n'y avait pas un instant à perdre: le capitaine Pamphile, dont l'éducation gymnastique avait été soigneusement développée, comptait parmi ses talents les plus distingués celui de monter aux arbres comme un écureuil; il avisa donc un chêne d'une grosseur tout à fait raisonnable, l'empoigna corps à corps, comme s'il eût voulu le déraciner, et atteignit les premières branches au moment où les cris qui lui avaient donné l'éveil retentissaient pour la troisième fois, à cinquante pas à peine de lui; le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé, une bande de loups dispersés dans la circonférence d'une lieue à peu près l'avaient éventé, et revenaient au grand galop vers le centre où ils espéraient trouver à souper. Ils arrivèrent trop tard: le capitaine Pamphile était perché.
Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est entêté comme un estomac vide; ils se rassemblèrent au pied de l'arbre et commencèrent à se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile, tout brave qu'il était, ne fut pas, en entendant ce cri triste et prolongé, à l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il fût à l'abri de tout danger.
La nuit était sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'aperçût dans l'obscurité, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la tête, le capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et, comme le désappointement était général, il y avait des moments où ces têtes se dressant à la fois, la terre semblait semée d'escarboucles mouvantes qui, en se croisant, enlaçaient des chiffres étranges et diaboliques...
Mais bientôt, à force de regarder fixement le même point, ses yeux se troublèrent; aux formes réelles succédèrent des formes fantastiques; son intelligence elle-même, tant soit peu brouillée par l'effet d'un trouble qui lui avait été jusqu'alors à peu près inconnu, cessa de se rendre compte du danger réel pour rêver des dangers surhumains. Une foule d'êtres qui n'étaient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des quadrupèdes bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla voir surgir des démons aux regards de flamme, qui se tenaient par la main et dansaient autour de lui la danse satanique; à cheval sur sa branche comme une sorcière sur son manche à balai, il se voyait le centre d'un sabbat infernal où il était appelé à jouer son rôle.
Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et que, s'il obéissait à cette attraction, il était perdu; il rassembla toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de ses deux mains à la branche supérieure, il renversa la tête en arrière et ferma les yeux.
Alors la folie et le délire triomphèrent complètement; le capitaine Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant comme les mâts d'un vaisseau pendant la tempête; puis il lui sembla qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils à ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncés dans un marais; après quelques instants de lutte, le chêne réussit, et, de cette blessure qu'il avait faite à la terre sortirent des flots de sang que les loups se mirent à boire; l'arbre profita de leur avidité pour s'éloigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientôt, leur pâture épuisée, les loups, les démons, les vampires, dont croyait être débarrassé le brave capitaine, se mirent à sa poursuite; ils étaient conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure, et qui tenait un couteau à la main; et tout cela courait d'une course insensée.
Enfin l'arbre, lassé, haletant, essoufflé, parut manquer de force, et se coucha comme un homme éperdu; alors, les loups, les démons, toujours conduits par la vieille femme, s'approchèrent avec leurs yeux brûlants et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut étendre les bras, mais aussitôt un sifflement aigu se fit entendre derrière sa tête, une impression glacée courut par tout son corps: il lui sembla sentir que de froids anneaux l'étouffaient en l'enlaçant; puis cette impression diminua graduellement, les fantômes disparurent, les hurlements s'éteignirent, l'arbre éprouva encore quelques secousses, et tout rentra dans le silence et l'obscurité.
Peu à peu, grâce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se calmèrent; son sang, qui bouillonnait, enflammé par le délire, se refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrèrent des domaines fantastiques où ils s'étaient égarés dans la nature positive et réelle; il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa forêt sombre, solitaire et silencieuse. Il se tâta pour voir si c'était bien lui-même, et finit par reconnaître sa situation telle qu'elle était; attaché à son arbre, à cheval sur sa branche, il était, non pas aussi bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du grand chef, mais au moins en sûreté contre les attaques des loups, qui, au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chêne, le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bientôt les plaintes qu'il avait cru entendre cessèrent, et comme l'objet sur lequel il avait les yeux fixés devint immobile, le capitaine Pamphile crut que c'était un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et, haletant, couvert de sueur, écrasé de fatigue, il finit par s'endormir d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la situation précaire dans laquelle il se livrait au repos.
Le capitaine Pamphile fut éveillé au commencement du jour par le caquetage de mille oiseaux de différentes espèces qui voltigeaient joyeusement sous le dôme touffu de la forêt. Il ouvrit les yeux, et la première chose qu'il aperçut fut l'immense voûte de verdure qui s'étendait au-dessus de sa tête, et à travers les intervalles de laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le capitaine Pamphile n'était pas dévot de sa nature; cependant, comme tous les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de Dieu que développe la vue éternelle de l'océan au fond de l'âme de ceux qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement fut donc une action de grâces à celui qui tient le monde dans sa main, que le monde s'endorme ou s'éveille: puis, après un instant de contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre, et, au premier coup d'oeil, toutes les impressions de la nuit lui furent expliquées.
À vingt pas autour du chêne, la terre était écorchée par les griffes impatientes des loups, comme si une charrue y eût passé, tandis qu'au pied de l'arbre, un de ces animaux, brisé et sans forme, sortait aux deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait autour du tronc de l'arbre, à la hauteur de sept ou huit pieds. Le capitaine Pamphile s'était trouvé entre deux dangers qui s'étaient détruits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa tête un serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait ressenti, ces anneaux qui l'avaient étouffé, c'était le sifflement, le froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les animaux carnassiers qui l'assiégeaient; un seul, arrêté par les étreintes mortelles du monstre, avait été broyé dans ses replis; ce mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'étaient les secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commencé d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles constricteurs, il en digérait une moitié, tandis que l'autre exposée encore à l'air, attendait son tour d'être engloutie.
Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixés sur le spectacle qu'il avait à ses pieds; plusieurs fois, en Amérique et dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des circonstances aussi propres à l'impressionner: aussi, quoiqu'il sût parfaitement que, dans la position où il était, le reptile était incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en conséquence, il commença par dénouer la corde qui l'attachait; puis, avançant à reculons sur la branche, jusqu'à ce qu'il la sentit plier, il se confia à sa flexibilité, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par les deux mains et se trouva si près du sol, qu'il pensa qu'il pouvait sans inconvénient abandonner son soutien. L'événement seconda ses espérances: le capitaine lâcha sa branche et se trouva à terre sans accident.
Il s'éloigna aussitôt, non sans regarder plus d'une fois derrière lui; il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'était tracée dans la forêt; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur la terre et le ciel pour s'orienter à l'instant; il s'avança donc sans hésitation, comme s'il eût été familier avec cette immense solitude; plus il pénétrait dans la forêt, plus elle prenait un caractère grandiose et sauvage. Peu à peu la voûte feuillée s'épaissit au point que le soleil cessa d'y pénétrer; les arbres poussaient rapprochés les uns des autres, droits et élancés comme des colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impénétrable à la lumière. Le vent lui-même passait sur ce dôme de verdure, mais sans se glisser dans ce séjour des ombres: on eût dit que, depuis la création, toute cette partie de la forêt avait sommeillé dans un crépuscule éternel.
À la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'espèce, des écureuils ailés sauter légèrement et voler en silence d'une branche à l'autre; dans ces espèces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendrée des papillons nocturnes; un daim, un lièvre et un renard qui se levèrent au bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des formes différentes, semblaient avoir revêtu la livrée monotone et uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.
De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arrêtait les yeux fixes: des champignons fauves et gigantesques, appuyés les uns aux autres comme des boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et leur dimension à des lions couchés, que, quoiqu'il sût parfaitement que ce roi de la création n'habitait pas cette partie de son empire, il tressaillait au témoignage de ses yeux.
De grandes plantes grimpantes et parasites, à qui la respiration semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux, s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une à l'autre, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à la voûte; là, elles se glissaient comme des serpents pour aller épanouir au soleil leurs corolles écarlates et parfumées, tandis que celles qui étaient forcées de s'ouvrir en chemin fleurissaient pâles, inodores, maladives et comme jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'échauffaient à la clarté du jour et sous le sourire de Dieu.
Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la région de l'estomac des tiraillements qui lui annoncèrent qu'il n'avait pas soupé la veille, et que l'heure de son déjeuner était passée depuis longtemps. Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en arbre, des écureuils ailés sautaient incessamment de branche en branche, comme s'ils eussent fait la même route que lui; mais il n'avait ni fusil ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques pierres; mais il comprit bientôt que cet exercice ajouterait encore à son appétit sans amener de résultat propre à le calmer; en conséquence, il résolut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les végétaux. Cette fois, sa quête fut plus heureuse: après quelques instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette demi-obscurité, il trouva deux ou trois racines de la famille des souchets, et quelques-unes de ces plantes appelées vulgairement choux caraïbes.
C'était à peu près tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais le capitaine Pamphile était homme de précaution: il pensa qu'il n'aurait pas plus tôt calmé sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un ruisseau comme il avait cherché des racines. Par malheur, la chose était plus rare.
Il écouta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu'à lui; il aspira l'air pour tâcher d'y saisir quelque faible émanation; mais il n'y avait pas d'air sous cette voûte, toute gigantesque qu'elle était: il n'y régnait qu'une atmosphère lourde et épaisse, que les animaux et les plantes condamnés à ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui semblait insuffisante à la vie.
Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu; puis, au lieu de continuer une quête inutile, il s'en alla d'arbre en arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait: c'était un magnifique érable, jeune, lisse et vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main droite, il lui enfonça le caillou aigu dans l'écorce; quelques gouttes de ce sang végétal et précieux avec lequel les Canadiens font un sucre plus beau que celui de la canne s'en échappa aussitôt comme d'une blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'expérience, s'assit tranquillement au pied de sa victime et commença son déjeuner; puis, lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche altérée à la plaie dont la sève sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.
Vers les cinq heures du soir, à peu près, le capitaine Pamphile crut voir quelques rayons du jour se glisser à travers les ténèbres: sa marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette forêt pareille à celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni à la vie ni à la mort, mais à une puissance intermédiaire et sans nom. Alors il lui sembla entrer dans un océan de lumière; il se précipita au milieu de ses vagues dorées par les rayons du soleil couchant, pareil à un plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroché à quelque branche de corail, ou enlacé par quelque polype, se dégage de l'obstacle mortel, remonte à la surface de l'eau et respire.
Il était arrivé à un de ces vastes steppes jetés comme des lacs de verdure et de lumière au milieu des immenses forêts du nouveau monde; de l'autre côté de cette clairière, une nouvelle ligne d'arbres s'étendait comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet neigeux des montagnes dont la chaîne tortueuse sépare toute la presqu'île.
Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il voyait qu'il ne s'était pas écarté de sa route.
Enfin ses yeux s'arrêtèrent sur une colonne blanchâtre et tortueuse qui se détachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui fallut pas une longue inspection pour reconnaître la fumée d'une hutte, et presque aussitôt, amie ou ennemie, il se détermina à marcher vers elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influé d'une manière prompte et décisive sur sa détermination.
_Seconde nuit:_
Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de la forêt à la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque inquiétude des boquiéros et des serpents cuivrés, si communs dans ces cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.