Le capitaine Pamphile

Chapter 8

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--Et pourquoi mon frère, continua le Huron, a-t-il quitté son vaisseau pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir?

--Parce que, répondit le capitaine Pamphile, son équipage l'a jeté à la mer, et que, fatigué de nager, il s'est reposé sur le premier objet venu sans s'inquiéter de savoir à qui il appartenait.

--C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le capitaine Pamphile sera son serviteur.

--Répète un peu ce que tu dis là, interrompit le capitaine d'un air goguenard.

--Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente d'écorce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera ses mocassins quand ils seront usés; en échange de quoi, le Serpent-Noir donnera au capitaine Pamphile les restes de son dîner et les vieilles peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir.

--Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas à Pamphile et que Pamphile les refuse?

--Alors le Serpent-Noir enlèvera la chevelure de Pamphile et la pendra devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de onze Français qui y sont déjà.

--C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'était pas le plus fort: le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur.

À ces mots, le Serpent-Noir fit un signe à son équipage, qui débarqua à son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit quelques mots à ses hommes, qui transportèrent aussitôt sur l'animal plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils avaient tués à coup de flèche, et tout ce qu'il fallait pour faire du feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de chaque main, et se mit à ramer dans la direction de la terre.

Le capitaine était occupé à regarder avec la plus grande attention s'éloigner le grand chef, admirant avec quelle rapidité la petite barque glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approchèrent de lui; l'un lui détacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisième le débarrassa de son pantalon, dans lequel était sa montre; puis deux autres lui succédèrent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une espèce de palette composée de petites coquilles remplies de couleur jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se coucher, et, tandis que le reste de l'équipage allumait le feu comme il aurait pu le faire sur une île véritable, plumait les oiseaux et dépouillait le castor, ils procédèrent à la toilette de leur nouveau camarade: l'un lui rasa la tête, à l'exception de la mèche que les sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau imprégné de différentes couleurs par tout le corps et le peignit à la dernière mode adoptée par les fashionables de la rivière Outava et du lac Huron.

Cette première préparation terminée, les deux valets de chambre du capitaine Pamphile allèrent ramasser, l'un un bouquet de plumes arraché à la queue du _wipp-poor-will_ que l'on flambait en ce moment, et l'autre la peau de castor qui commençait à rôtir, et revinrent à leur victime; ils lui fixèrent le bouquet de plumes à l'unique mèche qui restait de son ancienne chevelure, et lui attachèrent la peau de castor autour des reins. Cette opération terminée, un des Hurons présenta un miroir au capitaine Pamphile: il était hideux!

Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagné la terre et s'était acheminé vers une habitation assez considérable que l'on voyait de loin s'élever blanchissante au bord de la mer; puis bientôt il en était sorti accompagné d'un homme vêtu à l'européenne, et l'on avait pu juger à ses gestes que l'enfant du désert montrait à l'homme de la civilisation la capture qu'il avait faite en pleine mer et amenée pendant la nuit à la vue des côtes.

Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta à son tour dans une barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de la reconnaître, mais sans cependant y aborder; puis, après avoir probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vérité, il reprit le chemin du cap, où le chef l'avait attendu assis et immobile.

Un instant après, les esclaves de l'homme blanc portèrent différents objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, à cause de la distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses pagaies et se mit à ramer de nouveau vers l'île provisoire où l'attendaient son équipage et le capitaine Pamphile.

Il y aborda au moment où le castor et les _wipp-poor-will_ étaient cuits à point, mangea la queue du castor et les ailes des _wipp-poor-will_, et, selon les conventions arrêtées, donna le reste de son repas à ses serviteurs au nombre desquels il parut enchanté de retrouver le capitaine Pamphile.

Alors les Hurons apportèrent le butin fait sur leur prisonnier, afin qu'il choisît comme chef, parmi les dépouilles opimes, celles qui lui plairaient le mieux.

Le Serpent-Noir examina avec assez de dédain la cravate, la chemise et le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute particulière à la montre, dont il est évident qu'il ne connaissait pas l'usage; cependant, après l'avoir tournée et retournée en tous sens, suspendue par la petite chaîne, balancée par la grande, convaincu qu'il avait affaire à un être animé, il la porta à son oreille, écouta avec attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tâcher d'en découvrir le mécanisme, mit une main sur son coeur, tandis que, de l'autre, il reportait une seconde fois le chronomètre à son oreille; et, convaincu que c'était un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait à l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprès d'une petite tortue large comme une pièce de cinq francs et grosse comme la moitié d'une noix, qu'il conservait précieusement dans une boîte qu'à la richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement avoir fait partie de son trésor particulier; puis, comme satisfait de la part qu'il s'était appropriée, il poussa du pied la cravate, la chemise et le pantalon, les laissant généreusement à la disposition de son équipage.

Le déjeuner terminé, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier passèrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors que les objets apportés par les Hurons étaient deux carabines anglaises, quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir, jugeant au-dessous de sa dignité d'exploiter lui-même la baleine qu'il avait tuée, l'avait troquée avec un colon contre de l'alcool, des munitions et des armes.

En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagné de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui qu'il avait choisi pour sa première course, et se mit de nouveau en mer. Au moment où il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son côté, donna l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte à son nouveau propriétaire. Alors commença l'apprentissage du capitaine Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les mains; mais, comme il avait passé par tous les grades, depuis celui de mousse jusqu'à celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec tant de force, de précision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui témoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude à baiser.

Le même soir, le chef huron et son équipage s'arrêtèrent sur un grand rocher qui s'étend à quelque distance d'un plus petit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Les uns s'occupèrent aussitôt à dresser la tente d'écorce de bouleau que les sauvages de l'Amérique septentrionale portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en chasse; les autres se répandirent autour du roc et se mirent à chercher, dans les anfractuosités, des huîtres, des moules, des oursins et autres fruits de mer, dont ils apportèrent une telle quantité, que, le Grand-Serpent rassasié, il en resta encore pour tout le monde.

Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la boîte où il avait renfermé la montre, afin de voir s'il ne lui était arrivé aucun accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande délicatesse; mais à peine l'eût-il entre les mains, qu'il s'aperçut que son coeur avait cessé de battre; il la porta à son oreille, et n'entendit aucun mouvement; alors il essaya de la réchauffer avec son souffle; mais, voyant que toute tentative était inutile:

--Tiens, dit-il la rendant à son propriétaire avec une expression de profond dédain, voilà ta bête, elle est morte.

Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup à sa montre, attendu que c'était un cadeau de son épouse, ne se le fit pas dire deux fois, et passa la chaîne à son cou, enchanté de rentrer en possession de son bréguet, qu'il se garda bien de remonter.

Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers l'occident; le soir, ils débarquèrent dans une petite anse isolée de l'île Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, après avoir doublé le cap Gasoée, ils s'engagèrent dans le fleuve Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'où le grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel était situé son _wigwam_.

Chapitre XI

_Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve Saint-Laurent pendant cinq journées, et échappa au Serpent-Noir vers la fin de la sixième._

Le capitaine Pamphile avait, comme nous l'avons vu, pris son parti avec plus de promptitude et de résignation qu'on aurait dû l'attendre d'un homme aussi violent et aussi absolu. C'est que, grâce aux différentes situations dans lesquelles il s'était trouvé pendant le cours d'une vie des plus orageuses, et dont nous n'avons montré à nos lecteurs que le côté brillant, il avait pris l'habitude de résolutions promptes et décisives; or, comme nous l'avons dit, voyant qu'il n'était pas le plus fort, il avait à l'instant même puisé, dans un vieux fond de philosophie qu'il tenait toujours en réserve pour les occasions semblables, une résignation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rusé qu'il fût, avait été la dupe.

Il est vrai d'ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il l'était du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain plaisir à même d'étudier le degré où cet art était arrivé chez les nations sauvages du haut Canada.

La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile était embarqué, lui sixième, était faite d'un bois très fort mais pliant, uni par des pièces d'écorce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes sur leurs coutures d'une forte couche de goudron. Quant à l'intérieur, il était doublé de planches de sapin très minces, placées l'une sur l'autre, comme les tuiles d'un toit.

Notre observateur était trop impartial pour ne pas rendre justice aux ouvriers qui avaient construit le véhicule, grâce auquel il était transporté, bien malgré lui, du septentrion au sud; il avait donc, d'un seul signe, mais d'un signe d'amateur, indiqué qu'il était satisfait de la légèreté du canot; cette légèreté, en effet, lui donnait deux avantages immenses: le premier de dépasser, en supposant un nombre de rameurs égal, en moins de cinq minutes et d'une distance considérable, le canot anglais le plus fin et le mieux construit; le second, et qui était tout local, d'être facilement tiré à terre et transporté à l'aise par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est semé forcent les navigateurs à suivre la rive, quelquefois pendant l'espace de deux ou trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compensés par un inconvénient: un seul mouvement faux le fait chavirer à l'instant même. Mais cet inconvénient cesse d'en être un pour des hommes qui, comme les Canadiens, vivent autant dans l'eau que sur terre; quant au capitaine Pamphile, nous avons vu qu'il était de la famille des phoques, des lamentins et autres amphibies.

Le soir du premier jour de navigation intérieure, la barque s'arrêta dans une petite anse de la rive droite: l'équipage la tira aussitôt à terre, et se prépara à passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.

Le Serpent-Noir avait été si content de l'intelligence et de la docilité de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu'ils avaient passées ensemble, qu'après lui avoir laissé, comme la veille, une part très confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle à laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas. Quant à la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s'en priver. Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s'ils ont bonne mémoire, qu'il n'avait pour tout vêtement qu'une peau de castor qui lui prenait au bas des côtes et lui retombait jusqu'à moitié des jambes, ils ne s'étonneront pas que ce digne négociant, habitué comme il l'était à la température de la Sénégambie et du Congo, ait passé la nuit presque entière à changer de place sa peau de castor, afin de réchauffer successivement les différentes parties de son individu; cependant, comme toute chose a son bon côté, son insomnie servit à lui prouver qu'il était, de la part de ses compagnons, l'objet d'une défiance assidue; à chaque mouvement, si léger qu'il fût, il voyait une tête se soulever et deux yeux brillant dans l'obscurité comme ceux d'un loup se fixer à l'instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu'il était observé, et sa prudence en redoubla.

Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route; ils étaient encore dans cette partie de l'embouchure du fleuve si large qu'elle semble un lac se rendant à la mer. Rien ne s'opposait donc à leur marche, le courant était presque insensible; le vent, favorable au contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque côté se déroulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points blancs; de temps en temps, dans les profondeurs où le regard perdu cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques montagnes appartenant à cette chaîne qui s'étend du cap Gapsi aux sources de l'Ohio; mais la distance était si grande, qu'il était impossible de reconnaître si cette fugitive apparition appartenait au ciel ou à la terre.

La journée se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration parfaite; cependant ce double sentiment, si puissant qu'il parût, ne le détourna pas un instant de ses devoirs comme matelot; de sorte que le Serpent-Noir, doublement flatté de son bon goût et de son bon service, lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourrée, faveur que le capitaine Pamphile apprécia d'autant mieux, qu'il était privé de ce plaisir depuis le moment où Double-Bouche avait été rallumer son brûle-gueule éteint pendant la révolte de la Roxelane. Aussi s'inclina-t-il aussitôt en disant:

--Le Serpent-Noir est un grand chef!

Politesse à laquelle le Serpent-Noir répondit en disant à son tour:

--Le capitaine Pamphile est un fidèle serviteur.

La conversation en resta là, et chacun se mit à fumer.

Le soir, on aborda dans une île; la cérémonie du souper se passa, comme d'habitude, à la satisfaction générale. Mais la nuit précédente ne laissait pas le capitaine Pamphile sans inquiétude sur la manière dont il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les îles à fleur d'eau que sur un continent boisé, lorsqu'en déroulant sa peau de buffle, il y trouva une couverture de laine; décidément, le Serpent-Noir était un assez bon diable de maître, et, si le capitaine Pamphile n'avait eu d'autres projets d'avenir, il serait probablement resté à son service; mais si bien qu'il se trouvât sur une île du fleuve Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de laine, il avait la faiblesse de préférer son lit à bord de la Roxelane; cependant, quelque inférieure que fût sa couche momentanée, le capitaine n'en dormit pas moins tout d'un trait jusqu'au jour.

Vers les onze heures de la troisième journée, on commença d'apercevoir Québec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir relâcherait dans cette ville; aussi, du moment qu'il l'aperçut, se mit-il à ramer avec une ardeur qui lui valut un supplément notable de considération dans l'esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas d'accorder à la cascade de Montmorency toute l'attention qu'elle mérite. Mais il se trompait dans ses conjectures; la barque passa devant le port, doubla le cap du Diamant, et s'en alla aborder en face de la cascade de la Chaudière.

Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer alors cette magnifique chute d'eau qui tombe d'une hauteur de cent cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se déployant comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et, à travers des rives merveilleusement boisées, au milieu desquelles, de place en place, des masses de rochers s'élèvent, montrant leurs têtes chauves et blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se passèrent comme d'habitude.

Le lendemain, la barque fut remise à flot au point du jour; malgré sa philosophie, le capitaine Pamphile commençait à éprouver quelque inquiétude. Il ne se dissimulait pas qu'à mesure qu'il s'enfonçait dans l'intérieur des terres, il s'éloignait de Marseille, et que son évasion devenait plus difficile: il ramait donc avec une nonchalance que le grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu'il lui pardonnait en faveur de ses antécédents, lorsque tout à coup ses yeux se fixèrent sur l'horizon, sa pagaie resta immobile; de sorte que, comme le matelot qui lui était opposé, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur lui-même.

--Qu'y a-t-il? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque où il était couché, et ôtant son calumet de sa bouche.

--Il y a, répondit le capitaine Pamphile en étendant la main vers le sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons avoir un orage un peu drôle.

--Et où mon frère voit-il quelque signe que Dieu ait dit à la tempête: «Souffle et détruis?»

--Pardieu! répondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir comme de l'encre.

--Mon frère a des yeux de taupe, reprit le chef; ce qu'il aperçoit n'est point un nuage.

--Farceur! dit le capitaine Pamphile.

--Le Serpent-Noir a des yeux d'aigle, répondit le chef; que l'homme blanc attende, et il jugera.

En effet, ce prétendu nuage s'avançait avec une promptitude et une intensité que le capitaine n'avait jamais remarquée dans aucun nuage véritable, quel que fût le vent qui le poussât; au bout de trois secondes, notre digne marin, si confiant dans son expérience, en était venu à douter de lui-même. Enfin, une minute ne s'était pas écoulée, que tous ses doutes furent fixés et qu'il reconnut que le Serpent Noir avait eu raison: ce nuage n'était rien autre chose qu'une bande innombrable de pigeons qui émigraient vers le nord.

D'abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux: les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse, qu'il était impossible de croire que tous les pigeons du monde réunis pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore d'un bleu azur, était entièrement couvert au sud, et aussi loin que le regard pouvait s'étendre, d'une espèce de nappe grise dont on ne voyait pas les extrémités; bientôt cette nappe, s'étant répandue sur le soleil, en intercepta les rayons à l'instant même; de sorte qu'on eut dit un crépuscule qui s'avançait au-devant des navigateurs. À l'instant, une espèce d'avant-garde, composée de quelques milliers de ces animaux, passa au-dessus de la barque, emportée avec une rapidité magique; puis, presque aussitôt, le corps d'armée la suivit, et le jour disparut comme si l'aile de la tempête se fût déployée entre le ciel et la terre.

Le capitaine Pamphile regardait ce phénomène avec un étonnement qui tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitués à ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans, poussaient des cris de joie et préparaient leurs flèches afin de profiter de la manne ailée que le Seigneur leur envoyait. De son côté, le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillité et une lenteur qui prouvaient une conviction profonde dans l'étendue du nuage vivant qui passait sur sa tête; enfin, il le porta à son épaule, et, sans se donner la peine de viser, il lâcha le coup; à l'instant même, une espèce d'ouverture pareille à celle d'un puits laissa passer un rayon de jour qui disparut aussitôt; une cinquantaine de pigeons, compris dans la circonférence embrassée par le plomb, tomba comme une pluie dans la barque et autour de la barque; les Indiens les ramassèrent jusqu'au dernier, au grand étonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune raison de se donner tant de mal, tandis qu'avec un ou deux coups de fusil encore, et sans prendre la peine de s'écarter à droite ou à gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant à l'approvisionnement de l'équipage; mais, en se retournant, il vit que le chef s'était recouché, avait posé son arme à côté de lui et repris son calumet.

--Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse? dit le capitaine Pamphile.

--Le Serpent-Noir a tué d'un seul coup tout ce qu'il lui fallait de pigeons pour son souper et celui de sa suite; un Huron n'est point un homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit.

--Ah! ah! fit le capitaine Pamphile se parlant à lui-même, ceci n'est pas mal raisonné pour un sauvage; mais je n'aurais pas été fâché de voir faire encore trois ou quatre trouées dans ce linceul emplumé qui est étendu sur notre tête, ne fût-ce que pour être sûr que le soleil est encore à sa place.

--Regarde et tranquillise-toi, répondit le chef en étendant la main vers le sud.

En effet, à l'horizon méridional, une lumière dorée commençait à se répandre, tandis qu'au contraire, en se retournant vers le nord, on apercevait tout le paysage plongé dans l'obscurité; alors la tête de la colonne devait être au moins parvenue à l'embouchure de la rivière Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d'heure le chemin que la barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise continuait de passer comme si les génies du pôle l'eussent tirée à eux, tandis que le jour, rapide à son tour, ainsi que l'avait été la nuit, venait à grande course, descendant à flots sur les montagnes, ruisselant dans les vallées et s'étendant à la surface des prairies. Enfin, l'arrière-garde volante passa ainsi qu'une vapeur sur le visage du soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire à la terre.

Si brave que fût le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu'il y eût dans les phénomènes qu'il venait de voir s'accomplir, il n'en avait pas moins été mal à l'aise tout le temps qu'avait duré cette nuit factice. Ce fut donc avec une joie véritable qu'il salua la lumière, reprit sa pagaie et se mit à ramer, tandis que les autres serviteurs du Serpent-Noir plumaient les pigeons qu'il avait abattu avec son fusil et eux avec leurs flèches.