Chapter 15
Toute cette immense étendue, qui conservait, même pendant la nuit, ses teintes chaudes et tranchées, était éclairée par cette lune brillante des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes solitudes du continent africain; de temps en temps, le silence était troublé par les rugissements des hyènes et des chacals qui suivaient les deux armées, et au-dessus desquels s'élevait, comme le roulement du tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait, comme si l'univers eût reconnu la voix du maître, depuis le chant du bengali qui racontait ses amours, balancé dans le calice d'une fleur, jusqu'au sifflement du serpent qui, dressé sur sa queue, appelait sa femelle en élevant sa tête bleuâtre au-dessus de la bruyère; puis le lion se taisait à son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient cédé l'espace s'emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.
Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l'avons dit, sous le poids de l'impression que devait produire un pareil spectacle; mais, comme on le sait, le digne marin n'était pas homme à se laisser longtemps détourner par des influences bucoliques d'une affaire aussi sérieuse que celle qui l'avait amené là. Sa seconde pensée le reporta donc de plein saut au milieu de ses intérêts matériels; alors il vit, de l'autre côté d'un petit ruisseau qui s'échappait de la forêt et allait se jeter dans l'orange, toute l'armée des Cafres campée et endormie, sous la garde de quelques hommes qu'à leur immobilité on eût pris pour des statues: comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient être décidés à livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs ennemis.
D'un coup d'oeil, le capitaine Pamphile eut mesuré leur position et calculé les chances d'une surprise; et, comme son plan était suffisamment arrêté, il fit signe à son compagnon qu'il était temps de regagner le camp; ce qu'ils firent avec les mêmes précautions qu'ils l'avaient quitté.
À peine de retour, le capitaine réveilla ses hommes, en prit douze avec lui, en laissa huit à Outavari, et, accompagné d'une centaine de Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine blanc, il s'enfonça dans la forêt, fit un grand détour circulaire, et vint s'embusquer, avec sa troupe, sur la lisière de la forêt qui longeait le camp des Cafres.
Arrivé là, il plaça quelques-uns de ses matelots de distance en distance, de manière à ce qu'entre deux marins il y eût dix ou douze Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'événement.
L'événement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris annoncèrent au capitaine Pamphile et à sa troupe que les deux armées en venaient aux mains. Bientôt une fusillade activement nourrie se mêla à ces clameurs; aux même instant, toute l'armée ennemie fit volte-face dans le plus grand désordre, et essaya de regagner la forêt. C'était ce qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu'à se montrer, lui et ses hommes, pour compléter la défaite.
Les malheureux Cafres, cernés en tête et en queue, enfermés, d'un côté, par la rivière, et, de l'autre, par la forêt, n'essayèrent même plus de fuir: ils tombèrent à genoux, croyant que leur dernière heure était arrivée, et, en effet, pas un seul n'en eût probablement réchappé, à la manière dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile n'avait rappelé à Outavari que ce n'étaient point là leurs conventions. Le chef interposa son autorité, et, au lieu de frapper de la massue et du couteau, les vainqueurs se contentèrent de lier les mains et les pieds aux vaincus; puis, cette opération terminée, on ramassa, non pas les morts, mais les vivants. On donna du jeu à la corde qui leur entravait les jambes, et on les fit, de gré ou de force, marcher vers la capitale des Petits-Namaquois. Quant à ceux qui s'étaient échappés, on ne s'en inquiéta pas davantage, leur nombre étant trop faible pour causer désormais la moindre inquiétude.
Comme cette grande et dernière victoire était due à l'intervention du capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles effeuillèrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui décernèrent le titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnèrent un grand repas; puis, ces réjouissances terminées, le capitaine, après avoir remercié les Petits-Namaquois de leur hospitalité, déclara que le temps qu'il pouvait accorder aux plaisirs était écoulé, et qu'il fallait maintenant revenir aux affaires; en conséquence, il pria Outavari de lui faire délivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette prétention, et le conduisit dans le grand hangar où on les avait entassés, le jour même de leur arrivée, et où on les avait oubliés depuis ce moment: or, trois jours s'étaient écoulés; les uns étaient morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si bien qu'il était temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile pensât à sa marchandise, car elle commençait à s'avarier.
Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagné du docteur, touchant lui-même les malades, examinant les blessures, assistant au pansement, séparant les mauvais des bons, comme fera l'ange au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au recensement: il restait deux cent trente nègres en excellent état.
Et ceux-là, on pouvait le dire, c'étaient des hommes éprouvés: ils avaient résisté au combat, à la marche et à la faim. On pouvait les vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de déchet à craindre: aussi le capitaine fut si content de son marché, qu'il fit cadeau à Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en carotte. En échange de cette civilité, le chef des Petits-Namaquois lui prêta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et, montant lui-même avec sa famille et les plus grands de son royaume dans la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu'à son bâtiment.
Le capitaine fut reçu par les matelots restés à bord avec une joie qui donna au chef des Petits-Namaquois une haute idée de l'amour qu'inspirait le digne marin à ses subordonnés; puis, comme le capitaine était, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune émotion ne pouvait distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire les honneurs de la Roxelane à ses hôtes, et descendit avec les charpentiers dans la cale.
C'est que là se présentait une grave difficulté qui ne demandait rien moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour être résolue. En partant du Havre, le capitaine avait compté sur un échange; or, les objets échangés prenaient tout naturellement la place les uns des autres. Mais voilà que, par un concours de circonstances inattendues, non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait. Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire déjà passablement chargé, deux cent trente nègres.
Heureusement que c'était des hommes; si c'eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d'articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait être bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine Pamphile eut bientôt trouvé moyen de tout concilier: il fit transporter ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux voiles; car il tenait à ne pas mêler ses marchandises, prétendant avec raison, ou que les nègres feraient tort à l'eau-de-vie, ou que l'eau-de-vie ferait tort aux nègres; puis il mesura la longueur de la cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'était plus qu'il n'en fallait. Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'était du luxe, et le capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.
Or, le maître charpentier, d'après les ordres du capitaine, procéda de la manière suivante.
Il établit à tribord et à bâbord une planche de dix pouces de hauteur, qui formait un angle avec la carène du bâtiment et qui devait servir à appuyer les pieds; de cette manière et grâce à ce soutien, soixante-dix-sept nègres pouvaient fort bien tenir adossés de chaque côté du navire, d'autant plus que, pour les empêcher de rouler les uns sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, on plaça entre chacun un anneau de fer qui devait servir à les amarrer. Il est vrai que l'anneau prenait un peu de la place sur laquelle avait compté le capitaine Pamphile, et qu'au lieu d'avoir une ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de moins; mais qu'est-ce que trois lignes pour un homme! trois lignes! il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes, surtout lorsqu'il vous en reste cent quarante-deux.
Même opération avait été établie pour le fond: les nègres, ainsi disposés sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une espèce de lit de camp de la même largeur que les adossoirs; mais, comme il ne devait y avoir que soixante-seize nègres pour le remplir, chaque homme gagnait une demi-ligne trois douzièmes: aussi le maître charpentier appela-t-il très judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.
Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque côté un intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C'était, comme on le voit, plus qu'il n'en fallait; d'ailleurs, le capitaine ne dissimulait pas qu'en passant deux fois sous les tropiques, le bois d'ébène ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement, ferait de la place pour les plus difficiles; mais toute spéculation a ses chances, et un négociant qui est doué de quelque prévoyance doit toujours compter sur le déchet.
Ces mesures une fois prises, leur exécution regardait le maître charpentier; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait les honneurs à ses hôtes.
Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume à même d'un magnifique festin présidé par le docteur. Le capitaine prit sa place au haut bout de la table, certain qu'il était de pouvoir entièrement se reposer sur l'adresse de son fondé de pouvoirs; en effet, à peine le repas était-il fini et avait-on reporté dans leur pirogue le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que le maître charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout était fini à fond de cale, et qu'il pouvait y descendre pour visiter l'arrimage; ce que fit aussitôt le digne capitaine.
On ne l'avait pas trompé: tout était merveilleusement en ordre, et chaque nègre, fixé à la membrure de manière à croire qu'il faisait partie du bâtiment, semblait une momie qui n'attendait plus que l'heure d'être mise dans son coffre; on avait même sur ceux du fond gagné quelques pouces, de manière qu'on pouvait circuler autour de l'espèce de gril gigantesque sur lequel ils étaient étendus, si bien que le capitaine Pamphile eut un instant l'idée d'ajouter à sa collection le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume. Heureusement pour Outavari qu'à peine avait-il été reporté dans la pirogue royale, que ses sujets, qui n'avaient pas dans le Lion blanc la même confiance que leur roi, avaient profité de la liberté qui leur était laissée pour ramer de toutes leurs forces; de sorte que, lorsque le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pensée qui lui était venue dans la cale, la pirogue disparaissait à un angle de la rivière orange.
À cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir: c'était quinze à vingt mille francs qu'il perdait là par sa faute.
Chapitre XVIII
_Comment le capitaine Pamphile, s'étant défait avantageusement de sa cargaison de bois d'ébène à la Martinique, et de son alcool aux grandes Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir cacique des Mosquitos, et acheta son caciquat pour une demi-pipe d'eau-de-vie._
Après deux mois et demi d'une heureuse traversée pendant laquelle, grâce aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la Martinique.
C'était un excellent moment pour se défaire de sa cargaison; grâce aux mesures philanthropiques prises d'un commun accord par les gouvernements civilisés, la traite, exposée aujourd'hui à des dangers ridicules, laisse manquer les colonies.
La marchandise du capitaine Pamphile était donc en grande hausse lorsqu'il aborda à Saint-Pierre-Martinique: aussi n'y en eut-il que pour les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu'apportait le capitaine était de véritables échantillons de choix. Tous ces hommes pris sur un champ de bataille étaient les plus braves et les plus robustes de leur nation; puis ils n'avaient pas la face stupide et l'apathie animale des nègres du Congo; leurs relations avec le Cap les avait presque civilisés; ce n'étaient que des demi sauvages.
Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l'un dans l'autre, ce qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs; or, en sa qualité de capitaine, comme il avait moitié part, il encaissa à lui seul, tous frais prélevés, quatre cent vingt-deux mille francs; ce qui, comme on le voit, était un assez joli denier.
Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine Pamphile de tirer avantageusement parti d'une autre portion de son chargement. Au lieu de cinquante pipes d'eau-de-vie qu'elle attendait de la maison Ignace Nicolas Pelonge, d'Orléans, la maison Jackson et compagnie, de New-York, n'en ayant reçu que trente-huit, elle avait été, malgré sa fidélité ordinaire à remplir ses engagements, forcée de manquer de parole à quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine Pamphile apprit, à Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient entièrement d'alcool, et, comme il lui restait, si l'on se souvient, onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n'avait pas trouvé l'emploi, il résolut de faire voile pour la Jamaïque.
On n'avait pas trompé le capitaine Pamphile; les Jamaïquois tiraient effroyablement la langue à l'endroit de l'eau-de-vie, dont ils manquaient depuis trois mois; aussi le digne capitaine fut-il reçu comme une véritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la bouteille; ce qui ajouta à son premier dividende de quatre cent vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres, laquelle additionnée au-dessous de la première, donna un total de quatre cent soixante et douze mille francs; aussi le capitaine Pamphile, qui, jusque-là, n'avait jamais désiré que _l'aurea mediocritas_ d'Horace, résolut-il de mettre immédiatement à la voile pour Marseille, où, en réunissant tous les fonds qu'il avait épars sur les différentes parties du globe, il pouvait réaliser une petite fortune de soixante et quinze à quatre-vingt mille livres de rente.
L'homme propose et Dieu dispose. À peine le capitaine Pamphile était-il sorti de la baie de Kinston, qu'un coup de vent le poussa vers la côte des Mosquitos, située au fond du golfe du Mexique, entre la baie de Honduras et la rivière Saint-Jean.
Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu'elle avait besoin d'un mât de perroquet et d'un boute-hors de clinfoc, le capitaine résolut de descendre à terre, quoique les naturels du pays fussent accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, armés de fusils, parussent disposés à faire résistance: aussi, ayant fait appareiller la chaloupe, et ordonné qu'on y transportât à tout hasard une petite caronade de douze qui avait son pivot sur l'avant, il y descendit avec vingt hommes, et, sans s'inquiéter des démonstrations hostiles des indigènes, il rama vigoureusement vers la côte, résolu à se procurer un mât de perroquet et un boute-hors de clinfoc, à quelque prix que ce fût.
Le capitaine avait calculé juste en comptant sur cette démonstration franche et précise de sa volonté; car, à mesure qu'il avançait vers le rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer à l'oeil nu les dispositions guerrières du capitaine, reculaient dans l'intérieur des terres, au fond desquelles on apercevait quelques chétives cabanes, dont la plus haute était surmontée d'un drapeau trop éloigné pour qu'on pût en reconnaître les armes. Il en résulta qu'au moment où le capitaine aborda, les deux troupes, toujours séparées par le même espace, se trouvaient à mille pas, à peu près, l'une de l'autre, distance à laquelle il était difficile de se parler autrement que par signes; c'est ce que fit, au reste, immédiatement le capitaine Pamphile, qui, à peine débarqué, planta en terre un bâton au bout duquel flottait une serviette blanche; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu'on se présente avec des dispositions amies.
Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos; car, à peine l'eurent-ils aperçu, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en cette qualité, était revêtu d'un vieil habit d'uniforme, qu'il portait sans chemise et sans pantalon, probablement à cause de la chaleur, déposa à terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, élevant les deux mains en l'air pour indiquer qu'il était sans armes, s'avança vers le rivage. Cette démonstration apparut à l'instant même au capitaine dans toute sa clarté; car, ne voulant pas rester en arrière, il déposa de son côté son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, éleva les mains en l'air à son tour, et s'avança vers le sauvage avec la même confiance que celui-ci montrait.
Arrivé à cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile s'arrêta pour le regarder avec une plus grande attention; il lui semblait que cette figure ne lui était pas inconnue, et que ce n'était pas la première fois qu'il avait l'honneur de la contempler. De son côté, le sauvage semblait faire des réflexions à peu près pareilles, et le capitaine paraissait éveiller aussi dans sa mémoire quelques souvenirs confus et incertains; enfin, comme ils ne pouvaient se regarder éternellement, ils se remirent en route; puis, arrivés à dix pas l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent de nouveau en poussant chacun une exclamation de surprise.
--Heng! dit gravement le Mosquitos.
--Sacredié! s'écria en riant le capitaine.
--Le Serpent-Noir est un grand chef! continua le Huron.
--Pamphile est un grand capitaine! reprit le marin.
--Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du Serpent-Noir?
--Deux misérables baguettes de saule, l'une pour faire un mât de perroquet et l'autre pour faire un boute-hors de clinfoc.
--Et que donnera en échange le capitaine Pamphile au Serpent-Noir?
--Une bouteille d'eau-de-feu.
--Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron après un moment de silence en tendant la main en signe d'adhésion.
Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de manière à la lui broyer en signe que c'était un marché fait. Le Serpent-Noir supporta la torture en véritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur les lèvres; ce que voyant les marins d'un côté et les Mosquitos de l'autre, ils poussèrent trois grandes exclamations en signe de joie.
--Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l'eau-de-feu? demanda le Huron en dégageant ses doigts.
--À l'instant même, répondit le marin.
--Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s'inclinant.
--Le Serpent-Noir est un grand chef, répondit le marin en lui rendant son salut.
Puis tous deux, se tournant le dos avec la même gravité, retournèrent d'un pas égal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.
Une heure après, le Serpent-Noir tenait la bouteille d'eau-de-feu. Le même soir, le capitaine Pamphile avait avisé deux palmiers qui faisaient justement son affaire.
Cependant, comme le maître charpentier demandait huit jours pour mettre son mâtereau et son boute-hors en état, le capitaine, jugeant que la bonne intelligence pouvait être interrompue pendant cet intervalle entre son équipage et les indigènes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne pouvaient sous aucun prétexte dépasser les matelots. Le Serpent-Noir, de son côté, fixa aussi certaines limites que ses gens reçurent l'ordre de ne point franchir, puis, au milieu de l'espace qui séparait les deux camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de conférence aux deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu'ils s'abouchassent.
Le lendemain, le Serpent-Noir s'achemina vers la tente, le calumet à la main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef des Mosquitos, s'avança de son côté, le brûle-gueule à la bouche.
Le Serpent-Noir avait avalé sa bouteille d'eau-de-feu, et il en désirait une autre. Le capitaine Pamphile, sans être autrement curieux, n'était point fâché d'apprendre comment il retrouvait à l'isthme de Panama, et chef des Mosquitos, un homme qu'il avait quitté sur le fleuve Saint-Laurent, et chef des Hurons.
Or, comme tous deux étaient disposés à faire quelques concessions pour obtenir ce qu'ils désiraient, ils s'abordèrent ainsi que deux amis enchantés de se revoir; puis, comme preuve de fraternité complète, le Serpent-Noir prit le brûle-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se poussèrent gravement des bouffées de fumée au visage; puis, après un instant de silence:
--Le tabac de mon frère le visage pâle est bien fort, dit le Serpent-Noir.
--Ce qui veut dire que mon frère la peau rouge désire se rafraîchir la bouche avec de l'eau-de-feu, répondit le capitaine Pamphile.
--L'eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignité méprisante qui prouvait qu'il sentait, de ce côté-là, toute sa supériorité sur les Européens.
--Que mon frère boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.
Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta à sa bouche, et, de la première gorgée, en but à peu près le tiers.
Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer à peu près le déficit, et, la portant à ses lèvres, il lui donna une accolade qui ne le cédait en rien à celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre à son tour.
--Un instant, dit le capitaine en plaçant entre ses jambes la gourde vide aux deux tiers; causons un peu de ce qui s'est passé depuis que nous nous sommes vus.
--Que désire savoir mon frère? demanda le chef.
--Ton frère désire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu ici par mer ou par terre.
--Par mer, répondit laconiquement le Huron.
--Et qui t'y a conduit?
--Le chef des habits rouges.
--Que le Serpent-Noir délie sa langue et raconte son histoire à son frère le visage pâle, reprit le capitaine Pamphile en présentant de nouveau la gourde au Huron, qui la vida d'un trait.
--Mon frère écoute-t-il? demanda le chef, dont les yeux commençaient à s'animer.
--Il écoute, répondit le capitaine employant pour la réponse le même laconisme qui avait dicté la demande.
--Quand mon frère m'eut quitté au milieu de la tempête, dit le chef, le Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus dans sa barque, qui était brisée, mais en suivant à pied les rives. Il marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac Ontario; puis, le traversant à York, il eut bientôt gagné le lac Huron, où était son wigwam; mais, en son absence, de grands événements étaient arrivés.