Le capitaine Pamphile

Chapter 14

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Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui trahissait son émotion, répondit, au nom du corps dont il faisait partie, que, si Paris était le soleil de la science, Orléans, grâce aux renseignements qui venaient de lui être donnés et qu'il s'empresserait de transmettre à ses illustres collègues, ne pouvait manquer avant peu d'en être déclaré la lune. Les convives jurèrent en choeur que c'était là toute leur ambition, et que le jour où cette ambition serait comblée, le département du Loiret serait le département le plus fier des quatre-vingt-six départements; sur quoi, le préfet mit la main sur sa poitrine, dit à ses convives qu'il les portait tous dans son coeur, et les invita à passer au salon pour prendre le café.

C'était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingué, et qui avait fait preuve, pendant le dîner, d'une si vaste érudition, devait avoir sur les décisions de ses collègues; d'ailleurs, il avait adroitement insinué qu'il serait probablement nommé rapporteur de la commission, et, à ce titre, sa voix était d'un grand poids; aussi, son voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et, là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine, qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge; en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant répondit que son domicile scientifique était à l'Institut, mais que sa résidence réelle était au Havre, où il l'avait transportée pour être plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des marées, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles, à l'adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de commerce la Roxelane.

Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le rapporteur de la commission serait libre; celui-là était un confiseur fort estimable, lequel s'informa avec le même intérêt qu'avait fait son voisin l'épicier, du goût qu'avait le capitaine Pamphile pour les sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu'il était généralement reconnu que l'Académie était un corps très friand, et qu'en preuve de ce qu'il avançait, il voulait bien lui avouer que cette honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte ostensible de discuter des questions de science ou de littérature n'avait d'autre but dans ces réunions à huis clos que de s'assurer, en mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des progrès que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis quelque temps, au reste, elle s'était aperçue de l'abus de la centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des encouragements académiques; quant à lui, il était heureux d'avoir appris par expérience que les confitures d'Orléans, dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar et de Châlons: c'était une découverte dont il ne manquerait pas de faire part à l'Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse, et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu'au voisin de droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, où le préfet l'attendait pour prendre le café.

Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d'Arabie, et que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac qu'il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de Pelonge s'inclina: c'était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était allée frapper en plein but.

Il s'ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le liquoriste montra une grande habitude pratique et l'académicien une profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation, dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue, fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point d'envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle il était en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'à Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine Malvilain, en partance pour l'Amérique du Nord: le tout dans le délai de quinze à vingt jours.

Il n'y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des autorités d'Orléans, sous le prétexte que la lucidité des éclaircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long séjour dans la capitale du département du Loiret: il serra donc encore une fois la main à l'épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre l'Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.

Chapitre XVII

_Comment le capitaine Pamphile, ayant abordé sur la côte d'Afrique, au lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forcé de prendre une partie de bois d'ébène._

Le lendemain de son arrivée au Havre, le capitaine Pamphile reçut un demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture, qu'il ordonna à Double-Bouche de faire amarrer dans son office particulier; puis il s'occupa des préparatifs d'appareillage qui ne furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours sur son lest, et, comme on l'a déjà vu, ne faisait ordinairement ses chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait entre le 47e et le 48e degré latitude, juste en travers de la route que devait suivre le trois-mâts le Zéphir pour se rendre de Nantes à New-York. Il résulta de cette savante manoeuvre qu'un beau matin que le capitaine Pamphile, moitié assoupi, moitié éveillé, rêvait paresseusement dans son hamac, il fut tiré tout à coup de ce demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.

Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue, et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son bâtiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paraître inconvenante, peut-être, à bord d'un navire plus régulier que ne l'était la Roxelane; mais il faut avouer, à la honte de l'équipage, que pas un de ses membres ne fit la moindre attention à cette notable infraction aux règles de la pudeur, tant ils étaient habitués aux bizarreries du capitaine; quant à celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa sur le bastingage, enjamba quelques enfléchures des haubans, et, avec le même flegme que s'il eût été couvert d'un vêtement plus régulier, il se mit à examiner le navire en vue.

Au bout d'un instant, il n'avait plus de doute: c'était bien celui qu'il attendait; aussi les ordres furent-ils immédiatement donnés pour placer les caronades sur leurs pivots et la pièce de huit sur son affût; puis, voyant que ses recommandations allaient être exécutées avec la promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de tenir toujours la même route, et descendit dans sa cabine, afin de se présenter devant son confrère le capitaine Malvilain d'une manière plus décente.

Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux bâtiments étaient à peu près à une lieue l'un de l'autre, et l'on pouvait reconnaître dans le nouvel arrivant l'honnête et grave démarche d'un navire marchand, qui, chargé, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file décemment ses cinq ou six noeuds à l'heure; il en résultait que même eût-il tenté de prendre chasse, le Zéphir eut été rejoint au bout de deux heures par la vive et coquette Roxelane; mais il ne l'essaya même pas, confiant qu'il était dans la paix jurée par la Sainte-Alliance et dans l'extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant son départ, la nécrologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de s'avancer sur la foi des traités, et il n'était plus qu'à une demi-portée de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent à bord de la Roxelane, et, portés par le vent, allèrent frapper les oreilles étonnées du capitaine du Zéphir:

--Ohé! du trois-mâts! mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Il y eut une pose d'un instant, puis ces mots, partis du bord du trois-mâts, parvinrent à leur tour jusqu'à la Roxelane:

--Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.

--Feu! dit le capitaine Pamphile.

Un sillon de lumière accompagné d'un tourbillon de fumée, et suivi d'une détonation violente, partit aussitôt de l'avant de la Roxelane, et en même temps, on aperçut l'azur du ciel par un trou de la voile de misaine de l'innocent et inoffensif trois-mâts, qui, croyant que le bâtiment qui tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, répéta de nouveau et plus distinctement encore que la première fois:

--Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.

--Ohé! du trois-mâts! répondit la Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Puis, voyant que le trois-mâts hésitait encore à obéir, et que la pièce de huit était rechargée:

--Feu! dit une seconde fois le capitaine.

Et l'on vit le boulet égratigner le sommet des vagues et aller se loger en plein bois, à dix-huit pouces au-dessus de l'eau.

--Au nom du ciel, qui êtes-vous et que demandez-vous donc? cria une voix rendue encore plus lamentable par l'effet du porte-voix.

--Ohé! du trois-mâts! répondit l'impassible Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Cette fois, que le brick eût bien ou mal compris, qu'il fût réellement sourd, ou qu'il fît semblant de l'être, il n'y avait pas moyen de ne pas obéir: un troisième boulet au-dessous de la flottaison, et le Zéphir était coulé; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le temps de répondre, mais il fut visible à tout oeil un peu exercé que son équipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe à la mer.

Au bout d'un instant, six matelots se laissèrent glisser les uns après les autres par un cordage; le capitaine les suivit, s'assit sur l'arrière, et la chaloupe, se détachant des flancs du trois-mâts, comme un enfant qui quitte sa mère, fit force de rames pour franchir la distance qui séparait le Zéphir de la Roxelane, et s'avança vers tribord; mais un matelot monté sur la muraille fit signe aux rameurs de passer à bâbord, c'est-à-dire du côté d'honneur. Le capitaine Malvilain n'avait rien à dire, il était reçu avec les égards dus à son rang.

Au bout de l'échelle, le capitaine Pamphile attendait son confrère; or, comme notre digne marin était un homme qui savait vivre, il commença par s'excuser auprès du capitaine Malvilain, sur la manière dont il l'avait prié de lui rendre visite; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme et de ses enfants, et, une fois rassuré sur leur santé, il invita le commandant du Zéphir à entrer dans sa cabine, où il avait, disait-il, à traiter avec lui d'une affaire importante.

Les invitations du capitaine Pamphile étaient toujours faites d'une manière si irrésistible, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Le capitaine Malvilain se rendit donc de bonne grâce aux désirs de son confrère, qui, après l'avoir fait passer le premier, malgré les difficultés de politesse qu'il opposa à cet honneur, referma la porte derrière lui, en ordonnant à Double-Bouche de se distinguer, afin que le capitaine Malvilain emportât une idée honnête de la chère que l'on faisait à bord de la Roxelane.

Au bout d'une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et remit à Georges, qui était de planton dans la salle à manger, une lettre adressée par le capitaine Malvilain à son lieutenant: cette lettre contenait l'ordre de faire passer à bord de la Roxelane douze des cinquante pipes d'eau-de-vie enregistrées à bord du Zéphir, sous la raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C'était juste deux mille bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n'en avait strictement besoin; mais, en homme de précaution, le digne marin avait pensé au déchet qu'une navigation de deux mois pouvait apporter à sa cargaison; d'ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant à part lui à cette omnipotence dont son hôte usait si sobrement, le capitaine Malvilain rendit grâce à Notre-Dame de Guerrande de ce qu'il en était quitte à si bon marché.

Au bout de deux heures, le transport était achevé, et le capitaine Pamphile, fidèle à son système de civilité, avait eu la politesse de faire exécuter son emménagement pendant le dîner, de manière à ce que son collègue ne vît rien de ce qui se passait. On en était aux confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s'était surpassé dans l'exécution du repas, vint dire un mot à l'oreille du capitaine: celui-ci fit de la tête un signe de satisfaction et demanda le café. On le lui apporta aussitôt, accompagné de deux bouteilles d'eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour être la même qu'il avait dégustée chez le préfet d'Orléans; cela lui donna une haute idée de la probité du citoyen Ignace Nicolas Pelonge, qui faisait ses envois si fidèles aux échantillons.

Le café pris et les douze pipes d'eau-de-vie arrimées, le capitaine Pamphile n'ayant plus aucun motif de retenir son collègue à bord de la Roxelane, le reconduisit avec la même politesse qu'il l'avait reçu jusqu'à l'escalier de bâbord, où l'attendait sa chaloupe, et où il prit congé de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu'au Zéphir, avec tout l'intérêt d'une amitié naissante; puis, lorsqu'il le vit remonter sur son pont et qu'à la manoeuvre il reconnut qu'il allait se remettre en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour lui souhaiter bon voyage.

Le Zéphir, comme s'il n'eût attendu que cette permission, étendit alors toutes ses voiles, et le navire, cédant à l'action du vent, s'éloigna aussitôt dans la direction de l'ouest, tandis que la Roxelane mettait le cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n'en continua pas moins de faire des signaux d'amitié, auxquels répondit le commandant Malvilain, et il n'y eut que la nuit qui, en succédant au jour, interrompit cet échange de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires étaient hors de la vue l'un de l'autre.

Deux mois après l'événement que nous venons de raconter le capitaine Pamphile mouillait à l'embouchure de la rivière Orange et remontait le fleuve, accompagné de vingt matelots bien armés, pour faire sa visite à Outavari.

Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement le changement qui s'était opéré dans le pays depuis qu'il l'avait quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n'y avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un instant s'être trompé et avoir pris la rivière des Poissons pour la rivière Orange; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime était juste: en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue de la capitale des Petits-Namaquois.

La capitale des Petits-Namaquois n'était peuplée que de femmes, d'enfants et de vieillards, lesquels étaient dans la plus profonde désolation, car voici ce qui était arrivé:

Aussitôt après le départ du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari alléchés, l'un par les deux mille cinq cents et l'autre par les quinze cents bouteilles d'eau-de-vie qu'ils devaient toucher en échange de leur fourniture d'ivoire, s'étaient mis chacun de son côté en chasse; malheureusement, les éléphants se tenaient dans une grande forêt qui séparait les États des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, espèce de terrain neutre qui n'appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel les deux chefs ne se furent pas plus tôt rencontrés, que, voyant qu'ils venaient pour la même cause et que la spéculation de l'un nuirait nécessairement à celle de l'autre, les levains de vieille haine, qui ne s'étaient jamais bien éteints entre le fils de l'orient et le fils de l'occident se rallumèrent. Chacun était parti pour une chasse; tous, par conséquent, se trouvaient armés pour un combat, de sorte qu'au lieu de travailler de concert à réunir les quatre mille défenses, et de partager à l'amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards à tête blanche le proposaient, ils en vinrent aux mains, et, dès le premier jour, quinze Cafres et dix-sept Petits-Namaquois restèrent sur le champ de bataille.

Dès lors, il y eut entre les hordes une guerre acharnée et inextinguible, dans laquelle Outavaro avait été tué et Outavari blessé; mais les Cafres avaient nommé un nouveau chef, et Outavari s'était refait; de sorte que, se trouvant sur le même pied qu'auparavant, la lutte avait recommencé de plus belle, chaque pays s'épuisant de guerriers pour renforcer son parti; enfin un dernier effort avait été tenté par les deux peuples pour soutenir chacun son chef: tous les jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de soixante, avaient rejoint leur armée respective, et les deux forces réunies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face, une bataille générale allait décider du sort de la guerre.

Voilà pourquoi il n'y avait plus que des femmes, des enfants et des vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois; encore étaient-ils, comme nous l'avons dit, dans la désolation la plus profonde; quant aux éléphants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et profitaient de ce que personne ne s'occupait d'eux pour venir jusqu'aux portes des villages manger le riz et le maïs.

Le capitaine Pamphile vit à l'instant même le parti qu'il pouvait tirer de sa position; il avait traité avec Outavaro et non avec son successeur; il était donc délié avec celui-ci de tout engagement, et son allié naturel était Outavari. Il recommanda à sa troupe de faire une visite sévère des fusils et des pistolets, afin de s'assurer que le tout était en bon état; puis, ayant ordonné à chaque homme de se munir de quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de manière à ce qu'il arrivât au camp en pleine nuit.

Tout cela fut exécuté avec la plus grande intelligence, et, le surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile était introduit sous la tente d'Outavari, au moment où, ayant décidé de livrer le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les plus sages de la nation.

Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette rapidité de souvenirs qui distinguent les nations sauvages; aussi, à peine l'eût-il aperçu, qu'il se leva, vint au-devant de lui, en mettant une main sur son coeur et l'autre sur sa bouche, pour lui exprimer que sa pensée et sa parole étaient d'accord dans ce qu'il allait dire; or, ce qu'il allait dire et ce qu'il lui dit en mauvais hollandais était qu'ayant manqué à l'engagement pris avec le capitaine Pamphile, puisqu'il ne pouvait tenir le marché convenu, sa langue qui avait menti et son coeur qui avait trompé étaient à sa disposition, et qu'il n'avait qu'à couper l'une et arracher l'autre, pour les donner à manger à ses chiens, comme on doit faire de la langue et du coeur d'un homme qui ne tient pas sa parole.

Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d'orange, répondit qu'il n'avait que faire du coeur et de la langue d'Outavari, que ses chiens étaient rassasiés, ayant trouvé la route semée de cadavres de Cafres, et qu'il venait offrir un marché bien autrement avantageux à l'un et à l'autre que celui que lui proposait avec tant de loyauté et de désintéressement son fidèle ami et allié Outavari: c'était de le seconder dans sa guerre contre les Cafres, à la condition que tous les prisonniers faits après la bataille lui appartiendraient en toute propriété, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur semblerait: le capitaine Pamphile, comme on le voit à son style, avait été clerc d'avoué avant que d'être corsaire.

La proposition était trop belle pour être refusée; aussi fut-elle reçue avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil tout entier; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira même sa chique de sa bouche et sa coupe de ses lèvres, pour offrir l'une et l'autre au chef blanc; mais le chef blanc dit majestueusement que c'était à lui de régaler le conseil, et il ordonna à Georges d'aller chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre bouteilles d'eau-de-vie d'Orléans, qui furent reçues et dégustées avec une profonde reconnaissance.

Cette collation achevée, et comme il était une heure du matin, Outavari envoya chacun se coucher à son poste, et resta seul avec le capitaine Pamphile, afin d'arrêter avec lui le plan de la bataille du lendemain.

Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d'un général est de prendre une parfaite connaissance des localités sur lesquelles il doit opérer, et n'ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays, invita Outavari à le conduire sur le point le plus élevé des environs, la lune jetant une lumière assez vive pour que l'on pût distinguer les objets avec autant de lucidité que par un crépuscule d'occident. Justement, une petite colline s'élevait sur la lisière de la forêt, à laquelle était appuyée l'aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le premier, il le conduisit par des chemins où tantôt ils étaient obligés de bondir comme des tigres, tantôt forcés de ramper comme des serpents. Heureusement que le capitaine Pamphile avait passé, dans le courant de sa vie, par bien d'autres difficultés, tant dans les marais que dans les forêts vierges de l'Amérique; de sorte qu'il bondit et rampa si bien, qu'au bout d'une demi-heure de marche, il était arrivé avec son guide au sommet de la colline.

Là, si habitué que fût le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la nature, il ne put s'empêcher de s'arrêter un instant et de contempler avec admiration celui qui se déroulait sous ses yeux. La forêt formait un immense demi-cercle dans lequel était enfermé le reste des deux peuples: c'était une masse noire qui projetait son ombre sur les deux camps, et dans laquelle l'oeil eût cherché en vain à pénétrer, tandis qu'au delà de cette ombre, réunissant un bout du demi-cercle à l'autre, et formant la corde de l'arc, la rivière orange brillait comme un ruisseau d'argent liquide, en même temps qu'au fond le paysage se perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au delà duquel s'étend le pays des Grands-Namaquois.