Le capitaine Pamphile

Chapter 13

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Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son coussin; mais il était trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reçut une correction consciencieusement mesurée au délit. Cela le calma pour le reste de la nuit, mais alors ce fut à Tony qu'il fut impossible de se rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne pouvant peindre à la lumière, il commença un de ces bois délicieux qui l'ont fait le roi des illustrations.

On comprend que, malgré le bénéfice pécuniaire que Tony trouvait à son insomnie, cela ne pouvait durer dans les mêmes conditions; aussi, le jour venu, pensa-t-il sérieusement à trouver un moyen qui conciliât les exigences de son sommeil et les intérêts de sa bourse: il était au plus abstrait de ses méditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une jolie chatte de gouttière, nommée Michette, que Jacques aimait parce qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son côté, aimait Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.

Tony ne se fut pas plus tôt rappelé cette douce intimité, qu'il pensa à en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait parfaitement remplacer le poêle. En conséquence, il mit la main sur la chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre à son égard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche grillée de Jacques, y poussa Jacques derrière elle, et rentra dans l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses allaient se passer.

D'abord les deux captifs cherchèrent tous les moyens de sortir de leur prison, employant ceux qui leur étaient suggérés par leurs différents caractères: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa niche, et revint secouer les barreaux, puis recommença vingt fois le même manège sans s'apercevoir qu'il était parfaitement inutile; quant à Michette, elle resta où on l'avait mise, regarda autour d'elle sans remuer autre chose que la tête, puis, revenant aux barreaux, elle les caressa doucement avec un côté, ensuite avec l'autre, en faisant le gros dos et en pliant sa queue en arc; puis, à la troisième fois, elle essaya, tout en ronronnant, de passer la tête entre chaque barreau; enfin, lorsque la chose lui fut démontrée impossible, elle fit entendre deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils demeuraient sans résultat, elle alla faire son nid dans un coin de la niche, se roula dans le foin, et présenta bientôt l'apparence d'un manchon d'hermine vu par l'une de ses extrémités.

Quant à Jacques, il demeura un quart d'heure, à peu près, sautant, cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades étaient inutiles, il alla se blottir dans le coin opposé à celui de la chatte: animé par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bientôt, le froid le gagnant, il se mit à grelotter de tous ses membres.

Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roulée dans sa fourrure, et que son instinct égoïste lui donna le secret du parti qu'il pouvait tirer de sa cohabitation forcée avec sa nouvelle compagne; en conséquence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha près d'elle, lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans l'ouverture supérieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitôt parfaitement rassuré sur son avenir.

Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira son oeil de la serrure, sonna sa ménagère et lui ordonna, outre les carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pâtée pour Michette.

La ménagère suivit à la lettre cette injonction; et tout se serait honorablement passé pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce dernier, par sa gourmandise, ne fût venu tout bouleverser. Dès le premier jour, il avait remarqué, dans les deux repas qu'on lui servait régulièrement, l'un à neuf heures du matin, l'autre à cinq heures du soir, et qui, grâce à la complaisance de ses voies digestives, durait toute la journée, l'introduction d'un nouveau mets. Quant à Michette, elle avait parfaitement reconnu le matin sa pâtée au lait, et le soir sa pâtée à la viande, de sorte qu'elle s'était mise à manger l'une et l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette délicatesse dédaigneuse que tous les observateurs ont remarquée chez les chattes de bonne maison.

D'abord, préoccupé de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regardée faire; puis, comme Michette, en chatte bien élevée, avait laissé de la pâtée au lait dans son assiette, Jacques était venu derrière elle, l'avait goûtée, et, la trouvant excellente avait achevé le plat. À dîner, il avait fait la même expérience et, trouvant la pâtée à la viande également à son goût, il avait, toujours chaudement accolé à Michette, passé la nuit à se demander pourquoi on lui donnait, à lui, commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et autres légumes crus, qui lui agaçaient les dents, tandis qu'on offrait à une étrangère tout ce qu'il y avait de plus velouté et de plus délicat en pâtée.

Le résultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony souverainement injuste et résolut de rétablir les choses dans leur ordre naturel en mangeant la pâtée, et en laissant à Michette les carottes, les noix et les pommes de terre.

En conséquence, le lendemain matin, au moment où la femme de charge venait de servir le double déjeuner de Jacques et de Michette, et où Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous son bras, la tête tournée du côté opposé à la soucoupe, et la maintint dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose à manger; puis, la pâtée achevée, et Jacques satisfait de son repas, il lâcha Michette, la laissant libre de déjeuner à son tour avec les légumes; Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre; puis, mécontente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse, se coucher près de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni, s'occupa immédiatement d'étendre la douce chaleur qu'il ressentait vers la région abdominale, à ses pattes et à sa queue, extrémités beaucoup plus sensibles au froid que tout le reste du corps.

Au dîner, la même manoeuvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques se félicita davantage encore de son changement de régime, et la pâtée à la viande lui parut aussi supérieure à la pâtée au lait que la pâtée au lait l'était elle-même aux carottes, aux noix et aux pommes de terre. Grâce à cette nourriture plus confortable et à la fourrure de Michette, Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et affamé, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rêves d'or: cela dura trois jours ainsi, à la grande satisfaction de Jacques et au détriment de Michette.

Enfin, le quatrième jour, lorsqu'on apporta le dîner, Michette n'eût plus même la force de faire sa démonstration accoutumée, et elle resta couché dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses mouvements, depuis qu'il n'était plus obligé de comprimer ceux de Michette, dîna mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son dîner fini, il alla, selon son habitude, se coucher près de sa chatte, et, la sentant plus froide qu'à l'ordinaire, l'enlaça plus étroitement que d'habitude de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son calorifère se refroidissait.

Le lendemain, Michette était morte et Jacques avait la queue gelée.

Ce jour-là, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla visiter en se réveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime de son égoïsme et enchaîné à un cadavre; il prit la morte et le vivant, à peu près aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur capable de réchauffer Michette; quant à Jacques, comme il n'était qu'engourdi, peu à peu le mouvement lui revint dans tout le corps, excepté vers la région de la queue, qui demeura gelée, et qui, ayant été gelée pendant qu'elle était roulée en spirale autour de celle de Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inouïe et inusitée jusqu'à ce jour dans l'espèce simiane, et qui donna dès lors à Jacques la tournure la plus fabuleusement chimérique qui se puisse imaginer.

Trois jours après, le dégel arriva; or, le dégel amena un événement que nous ne pouvons passer sous silence, non pas à cause de son importance elle-même, mais à cause des suites désastreuses qu'il eut pour la queue de Jacques, déjà passablement hypothéquée par l'accident que nous venons de raconter.

Tony avait reçu, pendant la gelée, deux peaux de lion qu'un de ses amis, qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoyées d'Alger. Ces deux peaux de lion, fraîchement écorchées, avaient été saisies par le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur odeur, et attendaient, déposées dans la chambre de Tony, qui comptait les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme, le dégel était arrivé, toute chose dégela, excepté la queue de Jacques, les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur âcre et fauve qui annonce de loin aux animaux épouvantés la présence du lion. Il résultat de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui était arrivé, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, éventa, avec cette subtilité d'odorat particulière à sa race, l'odeur terrible qui se répandait peu à peu dans l'appartement, et donna des signes d'inquiétude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionné par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.

Cette inquiétude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques, éternellement préoccupé d'une même idée, aspirait tous les courants d'air qui arrivaient jusqu'à lui, sautait des chaises sur les tables et des tables sur les rayons, mangeait à la hâte et en regardant avec crainte autour de lui, buvait à grande gorgée et s'étranglait en buvant, enfin menait une vie des plus agitées, lorsque par hasard je vins faire une visite à Tony.

Comme j'étais un des bons amis de Jacques, et que je ne me présentais jamais à l'atelier sans lui apporter quelques friandises, dès que Jacques m'aperçut, il accourut à moi pour s'assurer que je ne perdais pas mes bonnes habitudes; or, la première chose qui me frappa, en offrant à Jacques un cigare de la Havane dont il était fort friand--non pas pour le fumer à la manière de nos élégants, mais pour le chiquer tout bonnement, à l'imitation des matelots de la Roxelane--la première chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette agitation fébrile que je n'avais point encore remarquée en lui. Tony me donna l'explication du premier phénomène, mais il était aussi ignorant que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour le consulter à ce sujet.

Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en traversant la chambre à coucher je fus frappé de l'odeur sauvagine que l'on y respirait. J'en demandai la cause à Tony, qui me montra les deux peaux de lion. Tout me fut expliqué par ce seul geste: il était évident que c'étaient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques était sérieusement indisposé, je lui proposai de tenter une expérience qui lui démontrerait jusqu'à l'évidence que, si Jacques était malade, c'était de peur. Cette expérience était des plus simples et des plus faciles à exécuter; elle consistait purement et simplement à appeler ses deux rapins, qui profitaient de notre sortie momentanée pour jouer aux billes, à leur mettre à chacun un peau de lion sur les épaules, et à les faire entrer dans l'atelier à quatre pattes et vêtus en Hercules Néméens.

Déjà, depuis que la porte de la chambre à coucher était ouverte et que l'odeur des lions pénétrait plus forte et plus directe jusqu'à lui, l'inquiétude de Jacques avait sensiblement augmenté: il s'était élancé sur une échelle double, et, monté sur le dernier échelon, tournait la tête de notre côté, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi, indiquant qu'il sentait le péril s'approcher et qu'il devinait de quel côté il devait venir.

En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment caparaçonné, se mit à quatre pattes et marcha vers l'atelier, immédiatement suivi de son camarade; l'agitation de Jacques fut à son comble. Enfin il vit apparaître à la porte la tête du premier lion, et cette agitation devint de la terreur; mais une terreur insensée, sans calcul, sans espérance; cette terreur de l'oiseau qui se débat sous le regard du serpent; cette terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facultés morales; cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effrayés le ciel tourne et la terre vacille, et que, toutes les forces s'anéantissant à la fois, on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voilà ce qu'avait produit le seul aspect des lions.

Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son échelle.

Nous courûmes à lui, il était évanoui; nous le relevâmes: il n'avait plus de queue! la gelée l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte que, dans sa chute, elle s'était brisée.

Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi renvoyâmes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes après, les rapins rentrèrent sous leur figure naturelle. Quant à Jacques, au bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et se cacha la tête dans sa poitrine.

Pendant ce temps, je préparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre à Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le coeur ni à boire ni à manger: au moindre bruit, il frémissait de tous ses membres, et cependant, petit à petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait que le danger s'était éloigné.

En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras de Tony sur l'échelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait par cette porte, Jacques vit paraître sa vieille amie la cuisinière; cette vue lui rendit un peu de sécurité. Je profitai de ce moment pour lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la regarda un instant avec défiance, reporta les yeux sur moi pour s'assurer que c'était bien un ami qui lui présentait le breuvage tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche comme pour me faire plaisir; mais, s'étant aperçu, avec la finesse de dégustation qui le caractérisait, que le liquide inconnu avait un arôme des plus estimables, il y revint de lui-même; à la troisième ou quatrième lapée, ses yeux se ranimèrent, il fit entendre de petits grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de derrière, regarda autour de lui pour voir où était la bouteille, l'aperçut sur une table, s'élança près d'elle avec une légèreté qui prouvait que ses muscles commençaient à reprendre leur élasticité première, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut pitié de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.

Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si vivement les lèvres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la bouche, et qu'il fut obligé de s'arrêter pour éternuer. Mais cette interruption fut rapide comme la pensée. Jacques se remit immédiatement à l'oeuvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe était nette comme si on l'eût essuyée avec une serviette; Jacques, en échange, commençait à être singulièrement aviné; toute trace de frayeur avait disparu pour faire place à un air crâne et vainqueur: il regarda de nouveau la bouteille, que Tony avait changée de place et qui se trouvait sur un autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller à elle; mais, presque aussitôt, sentant qu'il y avait plus de sécurité pour lui en doublant ses points d'appui, il se remit à quatre pattes et s'achemina, avec la fixité de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait; il avait parcouru déjà les deux tiers, à peu près, de l'espace qui séparait son point de départ de la bouteille, lorsque, sur la route, il rencontra sa queue.

Ce spectacle le tira momentanément de sa préoccupation. Il s'arrêta devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait; et, après quelques secondes d'immobilité, il en fit le tour pour l'examiner plus en détail; l'examen fini, il la ramassa négligemment, la tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une assez médiocre curiosité, la flaira une dernière fois, y goûta du bout des dents, et, la trouvant d'un goût assez insipide, il la laissa tomber avec un profond dédain, et reprit sa route vers la bouteille.

C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et je le livre à l'admiration des amateurs.

Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa point un jour qu'il ne demandât sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui, ce dernier héros de notre histoire est non seulement affaibli par l'âge, mais encore abruti par la boisson.

Chapitre XVI

_Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et la croix de la Légion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne d'Arc s'écrivait par un Q ou par un K._

Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif intérêt qu'ils ont dû prendre à la mort de Jacques Ier, la mémoire des événements antérieurs à ceux que nous venons de raconter, ils se rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzième voyage dans l'Inde après avoir fait son chargement de thé, d'épices et d'indigo aux dépens du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir acheté un perroquet aux îles Rodrigue, le respectable marin dont nous décrivons la véridique histoire avait successivement relâché dans la baie d'Algoa et à l'embouchure de la rivière orange.

Sur chacune de ces deux côtes, il avait, on se le rappelle encore, fait marché, d'abord avec un chef cafre nommé Outavaro, et ensuite avec un chef namaquois nommé Outavari, pour quatre mille défenses d'éléphant. Or, c'était, comme nous l'avons dit, pour donner le temps à ses deux estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur à leur engagement, que le capitaine avait tenté cette fameuse spéculation de la pêche à la morue pendant laquelle il avait été soumis à de si terribles tribulations, et qui cependant s'était terminée à sa plus grande gloire, grâce à son courage et à sa présence d'esprit, secondé par le dévouement de Double-Bouche, qui avait été, à cette occasion, comme on se le rappelle, élevé au grade éminent de maître coq du brick de commerce la Roxelane.

Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, après s'être défait avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons à Paris, avait-il été de recommencer ses apprêts pour un treizième voyage qui lui présentait des chances non moins sûres que les douze premiers. En conséquence, fidèle à ses antécédents dont il avait pu apprécier les bons résultats, il avait pris la voiture d'Orléans, rue de Grenelle-Saint-Honoré, était descendu à l'hôtel du Commerce, et, aux questions habituelles de l'aubergiste, il avait répondu qu'il était un membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait dans le chef-lieu du département du Loiret faire des recherches sur la véritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns écrivent par un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi, l'écrivent avec un C.

Dans un moment où tous les esprits graves sont tournés vers les études historiques, un semblable prétexte devait paraître parfaitement plausible aux habitants d'Orléans, la discussion était assez importante, en effet, pour que l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'en occupât sérieusement, et envoyât un de ses membres les plus distingués pour approfondir cette importante question; en conséquence, le jour même de son arrivée, l'illustre voyageur fut présenté par son hôte à un membre du conseil municipal, qui le présenta le lendemain à l'adjoint, qui le présenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la semaine, le présenta à son tour au préfet; celui-ci, flatté de l'honneur que recevait en sa personne la ville tout entière, invita le capitaine à dîner afin d'arriver plus vite et plus sûrement à la solution de ce grand problème, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge, lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrémy à Chinon, et de Chinon à Orléans, où, ayant pris femme, sa race s'était perpétuée jusqu'à nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des académies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant à la suppression du «de» qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'était un sacrifice que M. de Pelonge père avait fait à la cause du peuple pendant la fameuse nuit où M. de Montmorency brûla ses lettres de noblesse, et où M. de la Fayette renonça à son titre de marquis.

Le hasard servait le digne capitaine au delà de ses souhaits: ce qu'il estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros, c'était, non pas l'illustration qu'il tenait de ses ancêtres, mais celle qu'il s'était acquise par lui-même: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge étant connu pour faire, non seulement en France, mais encore à l'étranger, des envois considérables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or, on sait le besoin qu'éprouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez considérable d'alcool, engagé qu'il était, avec Outavari et Outavaro, à leur en livrer, à l'un quinze cents, et à l'autre deux mille cinq cents bouteilles en échange d'un nombre égal de défenses d'éléphant; aussi accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le préfet.

Le dîner fut véritablement académique. Les convives, qui savaient à quel homme ils avaient affaire, étaient arrivés avec tous les trésors de l'érudition locale, et chacun possédait une telle masse de preuves irrécusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert, les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement à la tête, si le capitaine Pamphile n'avait concilié toutes les opinions, en invitant leurs représentants à envoyer chacun un mémoire à l'Institut, promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les accorder à celui dont l'opinion prévaudrait.

Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le préfet, se levant, proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait à la ville d'Orléans cette grâce, de lui envoyer un de ses membres les plus distingués pour puiser aux sources locales un des rayons de cette lumière dont le soleil parisien éclaire le monde.