Le capitaine Pamphile

Chapter 10

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À mesure qu'il approchait de la fumée qui lui servait de guide, il voyait s'élever la hutte, située à la lisière de la plaine et de la forêt; la nuit vint avant qu'il l'eût jointe, mais sa route n'en fut que plus facile et mieux tracée.

La porte s'ouvrait du côté du voyageur, et, en face de la porte, au fond de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allumé tout exprès pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme passait et repassait une figure qui se détachait en noir sur le foyer.

Parvenu à quelque distance, il reconnut que c'était une femme, et en reprit une nouvelle confiance; enfin, arrivé sur le seuil, il s'arrêta et demanda s'il y avait place pour lui au foyer qu'il voyait briller de si loin, et qu'il désirait depuis si longtemps.

Une espèce de grognement, que le capitaine interpréta à sa guise, lui répondit. En conséquence, il entra sans hésiter, et alla s'asseoir sur un vieil escabeau qui semblait l'attendre à une distance convenable de la flamme.

De l'autre côté du foyer, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains, immobile et sans souffle comme une statue, était accroupi un jeune Indien rouge de la tribu des Sioux; son grand arc de bois d'érable était près de lui et à ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l'espèce des colombes et quelques petits quadrupèdes percés de flèches. Ni l'arrivée ni l'action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie apparente sous laquelle les sauvages cachent la défiance éternelle qu'ils éprouvent à l'approche de l'homme civilisé; car, au seul bruit de ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Européen. Le capitaine Pamphile, de son côté, le regarda avec l'attention profonde d'un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien autre chose que ce qu'il voyait, et que ce qu'il voyait le laissait dans son incertitude, il se décida à lui adresser la parole.

--Mon frère est-il endormi, demanda-t-il, qu'il ne lève même pas la tête à l'arrivée d'un ami?

L'Indien tressaillit; et, sans répondre que par l'action même, il souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti de son orbite, et pendant à un nerf, tandis que de la cavité qu'il avait occupée coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de sang; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte, il laissa retomber sa tête dans ses mains.

Une flèche s'était cassée au moment où la corde de son arc était tendue, et un des fragments du roseau brisé était revenu crever l'oeil de l'Indien; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d'âme de ce sauvage héros du désert. Alors il se retourna vers la femme.

--Le voyageur est las et a faim; sa mère peut-elle lui donner un repas et un lit?

--Il y a sous les cendres un gâteau et dans ce coin une peau d'ours, dit la vieille; mon fils peut manger l'un et se coucher sur l'autre.

--N'avez-vous donc rien autre chose? continua le capitaine Pamphile, qui, après le dîner frugal qu'il avait fait dans la forêt, n'eût pas été fâché de trouver un souper plus substantiel.

--Si fait, j'ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d'un mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la chaîne d'or qui soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue le grand chef. J'ai... Mon fils a une bien belle chaîne!... J'ai de la chair de buffle salé et de bonne venaison. Je serais bien heureuse d'avoir une chaîne pareille.

--Eh bien, apportez votre buffle salé et votre pâté de daim, répondit le capitaine Pamphile évitant de répondre au désir de la vieille, ni par une promesse, ni par un refus; puis, si vous aviez, dans quelque coin, une bouteille d'eau-de-vie d'érable, elle ne serait pas déplacée, je crois, en si bonne compagnie.

La vieille s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour regarder encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie; puis enfin, soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la hutte. À peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la tête.

--Mon frère sait-il où il est? dit-il à voix basse au capitaine.

--Ma foi, non, répondit celui-ci avec insouciance.

--Mon frère a-t-il quelque arme pour se défendre? continua-t-il en baissant encore la voix.

--Aucune, répondit le capitaine.

--En ce cas, que mon frère prenne ce couteau et ne s'endorme pas.

--Et toi? dit le capitaine Pamphile hésitant à accepter l'arme qu'on lui offrait.

--Moi, j'ai mon tomahawk. Silence!

À ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa tête dans ses mains et rentra dans son immobilité, la vieille soulevant la natte: elle apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau à sa ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.

--Mon fil, dit-elle, a rencontré un homme blanc sur le sentier de la guerre; il a tué l'homme blanc et lui a pris cette chaîne, puis il l'a frottée pour en effacer le sang. Voilà pourquoi elle est si brillante.

--Ma mère se trompe, dit le capitaine Pamphile commençant à soupçonner le danger inconnu dont l'avait prévenu l'Indien: j'ai remonté la rivière Outava jusqu'au lac Supérieur, pour chasser le buffle et le castor; puis, quand j'ai eu beaucoup de peaux, j'ai été à la ville, et j'en ai échangé la moitié contre de l'eau-de-feu, et l'autre moitié contre cette montre.

--J'ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et l'eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le castor, et jamais ils n'ont porté assez de peaux à la ville pour revenir avec une chaîne pareille. Mon fils a dit qu'il avait faim et soif, continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.

--Mon frère des prairies ne soupe-t-il pas? dit le capitaine Pamphile s'adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.

--La douleur nourrit, répondit le jeune chasseur sans faire un seul mouvement; je n'ai ni faim ni soif; j'ai sommeil et je vais dormir; que le Grand Esprit garde mon frère!

--Combien mon fils a-t-il donné de peaux de castors pour cette montre? interrompit la vieille revenant à son sujet favori.

--Cinquante, répondit à tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant bravement un filet de buffle.

--J'ai ici dix peaux d'ours et vingt peaux de castor; je les donne à mon fils rien que pour la chaîne.

--La chaîne tient à la montre, répondit le capitaine, on ne peut pas les séparer; d'ailleurs, je désire ne me défaire ni de l'une ni de l'autre.

--C'est bien, dit la vieille avec un sourire de sorcière, que mon fils les garde!... Tout homme vivant est maître de son bien. Il n'y a que les morts qui n'ont rien à eux.

Le capitaine Pamphile jeta un coup d'oeil rapide sur le jeune Indien; mais il paraissait profondément endormi; il revint donc à son souper, auquel il fit à tout hasard le même honneur que s'il se fût trouvé dans une situation moins précaire; puis, le repas fini, il jeta une brassée de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle étendue dans un coin de la hutte, non pas dans l'intention de dormir, mais pour ne donner aucun soupçon à la vieille, qui était rentrée dans le second compartiment et avait disparu.

Un instant après que le capitaine Pamphile fut couché, la natte se souleva doucement, et l'horrible tête de la mégère reparut, fixant tour à tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs; ne leur voyant faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla à la porte de la hutte qui donnait à l'extérieur, et écouta comme si elle attendait quelqu'un; mais, aucun bruit n'étant parvenu à son oreille, elle se retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla détacher des parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant à cheval sur une meule à repasser, elle la fit tourner avec le pied et commença d'aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l'eau tomber goutte à goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces mouvements qu'éclairait la lueur tremblante du foyer; les préparatifs étaient parlants; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture, l'ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le tranchant, et, satisfait de l'examen, il attendit l'événement, immobile et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.

La vieille continuait toujours son opération infernale; cependant elle s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille. Le bruit qu'elle avait entendu se renouvela plus rapproché; elle se leva vivement comme si l'ardeur du meurtre eût rendu à ses membres toute leur souplesse, replaça le couteau à la muraille et alla de nouveau à la porte; cette fois, ceux qu'elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour jeter encore un coup d'oeil sur ses hôtes. Pas un d'eux n'avait fait un mouvement, et ils paraissaient toujours plongés dans le plus profond sommeil.

Presque aussitôt deux jeunes gens de haute taille et de forte stature parurent sur le seuil de la hutte: ils portaient sur leurs épaules un daim qu'ils venaient de tuer. Ils s'arrêtèrent pour regarder silencieusement et d'un air sinistre les hôtes qu'ils trouvaient dans leur chaumière, puis l'un d'eux demanda en anglais à sa mère pourquoi elle avait reçu chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit signe du doigt de se taire: les chasseurs vinrent alors jeter le daim mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derrière la natte; la vieille les suivit, emportant la bouteille d'eau-de-vie d'érable à laquelle avait à peine touché son hôte, et la hutte ne se trouva plus occupée que par les deux dormeurs.

Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement; on entendait pour tout bruit la respiration calme et égale de l'Indien; ce sommeil était si parfaitement simulé, que le capitaine Pamphile commença à croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s'était endormi réellement. Alors, tâchant d'imiter le modèle qu'il avait sous les yeux, il se retourna, comme agité par un de ces mouvements capricieux communiqués au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette manière, au lieu d'avoir le visage tourné contre le mur, il se trouva en face de l'Indien.

Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il entrouvrit ses paupières: il vit alors le jeune Sioux dans la même position où il l'avait laissé; seulement, sa tête n'était plus supportée que par sa main gauche; l'autre était retombée pendante auprès de lui et reposait près de son tomahawk.

En ce moment, on entendit un léger bruit; les doigts de l'Indien se crispèrent aussitôt autour du manche de sa massue, et le capitaine vit que, comme lui, il veillait et s'apprêtait à faire face au danger commun.

Bientôt la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui se glissèrent dessous, l'un après l'autre, rampant sans bruit comme des serpents, derrière eux et après eux apparut la tête de la vieille, dont le corps resta caché dans l'obscurité de l'autre chambre, et qui, pensant qu'il était inutile qu'elle prît part à la scène qui allait se passer, voulait du moins, si besoin était, exciter les assassins de la voix et du geste.

Les jeunes gens se relevèrent lentement en silence, et sans perdre de vue l'Indien et le capitaine Pamphile; l'un d'eux tenait à la main une espèce de serpe recourbée et tranchante en dedans: il voulut s'avancer immédiatement vers l'Indien, mais son frère lui fit signe d'attendre qu'il se fût armé à son tour. En effet, il s'approcha de la muraille sur la pointe du pied et détacha le couteau; alors ils échangèrent un dernier regard d'intelligence, puis reportèrent les yeux sur leur mère comme pour l'interroger.

--Ils dorment, dit la vieille à voix basse, allez.

Les deux jeunes gens obéirent, s'approchant chacun de la victime qu'il avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.

Au même instant, les deux assassins reculèrent poussant chacun un cri: le capitaine avait plongé à l'un son couteau jusqu'au manche dans la poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tête de l'autre avec son tomahawk. Tous deux restèrent encore debout un instant, oscillant sur leurs jambes comme s'ils étaient ivres, tandis que les voyageurs, d'un mouvement instinctif et spontané, s'étaient rapprochés l'un de l'autre; puis les deux jeunes gens tombèrent, pareils à des arbres déracinés par une tempête. Alors la vieille poussa une imprécation et le jeune Sioux un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'élança dans le second compartiment, en ressortit bientôt traînant la vieille par les cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter à un jeune bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins avait laissé tomber, tâta de la pointe s'ils étaient encore vivants; mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut obéi machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche à la main, et commença d'exécuter autour de la hutte une danse étrange accompagnée d'un chant de victoire.

Quelque habitué que fût le capitaine Pamphile aux scènes violentes, il ne put s'empêcher de donner à celle-ci son attention tout entière. En effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout donnait à l'acte de justice qui s'accomplissait un caractère de vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du Niagara aux rives de l'Atlantique, c'était une vieille législation établie que de brûler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait jamais assisté à une exécution de ce genre.

Appuyé contre un arbre et immobile comme s'il eût été garrotté lui-même, il vit d'abord une fumée noire et épaisse sortir par toutes les ouvertures, puis des langues de flamme traversèrent le toit, pareilles à des fers de lance rouges; bientôt de tous côtés, des colonnes de feu surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantôt se tordant comme des serpents, tantôt flottant comme des banderoles.

Pendant ce temps, et pareil au démon de l'incendie, le jeune Indien tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces flammes se réunirent et formèrent un immense foyer qui jeta sa lueur à une demi-lieue à la ronde, s'étendant d'un côté sur l'immense steppe de verdure, plongeant de l'autre sous le dôme sombre de la forêt; enfin, la chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu'à dix pas de l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout à coup le toit s'abîma, une colonne de flammes s'éleva, comme lancée par le cratère d'un volcan, poussant au ciel des milliers d'étincelles; puis successivement chaque paroi s'abattit, et, à chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de lumière. L'obscurité reconquit peu à peu le terrain qu'elle avait perdu; enfin il ne resta bientôt de la hutte maudite qu'un amas de charbons brûlants amoncelés sur les cadavres des meurtriers.

Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma à sa torche une seconde branche de sapin, et la présenta au capitaine.

--Maintenant, dit-il, de quel côté va mon frère?

--À Philadelphie, répondit le capitaine.

--Eh bien, que mon frère me suive, et je vais lui servir de guide jusqu'à ce qu'il ait atteint l'autre côté de la forêt.

À ces mots, le jeune Sioux s'enfonça dans les profondeurs du bois, laissant la vieille à moitié brûlée près des débris fumants de sa cabane.

Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette scène de désolation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au point du jour, ils arrivèrent à la lisière de la forêt et au pied des montagnes; là, le Sioux s'arrêta.

--Mon frère est arrivé, dit-il; du haut de ces montagnes, il verra Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon frère!

Le capitaine Pamphile chercha ce qu'il pouvait donner au sauvage pour le récompenser du dévouement qu'il lui avait montré; et, ne possédant rien que sa montre, il s'apprêta à la détacher, mais son compagnon l'arrêta.

--Mon frère ne me doit rien, dit-il: après un combat avec les Hurons, le jeune élan fut fait prisonnier et emmené sur les bords du lac Supérieur. Il était déjà attaché au poteau: les hommes apprêtaient leurs couteaux à scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui étaient nés comme mon frère de l'autre côté de la rivière salée dispersèrent les Hurons et délivrèrent le jeune élan. Je leur devais ma vie, j'ai sauvé la tienne. Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes quittes.

À ces mots, le jeune sauvage s'enfonça dans la forêt; le capitaine Pamphile le suivit des yeux tant qu'il pût le voir; puis, lorsqu'il eut disparu, notre digne marin cassa un jeune ébénier, qui pouvait lui servir à la fois de canne et de défense, et commença à escalader la montagne.

Le jeune élan n'avait point menti: arrivé au sommet il aperçut Philadelphie s'élevant, pareille à une reine entre les eaux vertes de la Delawarre et les flots bleus de l'océan.

Chapitre XIII

_Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la mère de Tom sur les bords de la rivière Delawarre, et de ce qui s'ensuivit._

Quoiqu'il y eût à vue d'oeil deux bonnes journées de chemin de l'endroit où était parvenu le capitaine Pamphile jusqu'à Philadelphie, il n'en continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arrêtant que pour chercher des oeufs d'oiseau ou des racines; quant à l'eau, il avait bientôt rencontré les sources de la Delawarre, et la rivière, qui coulait à plein bord, lui avait enlevé toute inquiétude à cet égard.

Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se déroulait à sa vue, et dans cette heureuse disposition d'esprit où le voyageur solitaire ne regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon à qui communiquer le trop plein de ses pensées; lorsqu'en arrivant au sommet d'une petite montagne, il crut apercevoir, à une demi-lieue devant lui un point noir qui s'avançait à sa rencontre. Il chercha un instant à reconnaître quelle chose ce pouvait être; mais, la distance étant trop grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inquiéter davantage de l'objet, qu'il perdit bientôt de vue, le terrain sur lequel il marchait étant très accidenté. Il allait donc devant lui, sifflotant un air fort en vogue sur la Cannebière et faisant le moulinet avec son bâton, lorsque le même objet s'offrit de nouveau à ses yeux, rapproché de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine était, de la part du nouveau personnage que nous introduisons sur la scène, l'objet du même examen que celui-ci était occupé à faire; le capitaine Pamphile se fit une espèce de longue-vue avec sa main, regarda un instant à travers le tube improvisé et reconnut que c'était un nègre.

Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu curieux de passer une troisième nuit pareille aux deux nuits précédentes, comptait lui demander des renseignements sur la couchée: il doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le forçassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de si précieux renseignements, mais qu'il espérait retrouver sur la cime d'un petit monticule qui formait à peu près le milieu du chemin à parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé dans ses calculs stratégiques: au sommet de la montagne, il se trouva face à face avec ce qu'il cherchait; seulement, la couleur avait trompé le capitaine: ce n'était pas un nègre. C'était un ours.

Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'oeil l'étendue du danger qui le menaçait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que, en pareil cas, le digne marin était homme de ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'éviter l'animal. À gauche, le fleuve encaissé dans ses rives profondes, et trop rapide pour être traversé à la nage, sans que l'on s'exposât à un péril plus grand peut-être que celui qu'on fuyait; à droite, des rochers à pic, praticables pour les lézards, mais inaccessibles à tout autre animal; derrière et devant soi, une route ou plutôt un sentier large comme celui où Oedipe rencontra Laïus.

De son côté, l'animal avait fait halte à une dizaine de pas du capitaine Pamphile, paraissant tout examiner lui-même avec une attention très particulière.

Le capitaine Pamphile, qui avait rencontré dans sa vie une foule de poltrons déguisés en braves, en augura que l'ours avait peut-être aussi peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc à sa rencontre, l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commença à croire qu'il s'était trompé dans ses conjectures, et s'arrêta; l'ours continua de marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'était pas l'ours qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de manière à laisser le passage libre à son adversaire, et commença à battre en retraite. Il n'avait pas reculé de trois pas, qu'il trouva les rochers à pic; il s'y adossa pour n'être pas surpris par derrière, et attendit l'événement.

L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui était de la plus grosse espèce, s'avança sur la route jusqu'à l'endroit où l'avait quittée le capitaine Pamphile; puis, arrivé là, il dessina le même angle qu'avait tracé l'habile stratégiste auquel il avait affaire, et s'avança droit sur lui. La situation était critique; le lieu était désert; le capitaine Pamphile n'avait de secours à attendre de personne; il ne possédait pour toute arme que son bâton, moyen de défense assez médiocre: l'ours n'était qu'à deux pas de lui, il leva son bâton... À ce geste, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser.

C'était un ours apprivoisé, qui avait rompu sa chaîne et s'était sauvé de New-York, où il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M. Jackson, président des États-unis.

Le capitaine Pamphile, rassuré par les dispositions chorégraphiques de son ennemi, s'aperçut alors que celui-ci était muselé, et qu'un bout de chaîne brisée pendait à son cou: il calcula aussitôt le parti que pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme réduit à la pénurie dans laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son éducation ne lui avaient donné ces fausses idées aristocratiques dont tout autre à sa place eut été peut-être préoccupé, il pensa que le métier de conducteur d'ours était fort honorable, relativement à une foule d'autres métiers qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France et à l'étranger. En conséquence, il prit le bout de la corde du danseur, lui appliqua un coup de bâton sur le museau pour lui expliquer qu'il était temps de terminer son menuet, et continua sa route vers Philadelphie, le conduisant en laisse comme il eût fait d'un chien de chasse.

Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aperçut que son ours s'arrêtait devant certaines plantes qui lui étaient inconnues; la vie nomade qu'il avait menée l'avait mis à même de faire de profondes études sur l'instinct des animaux. Il présuma que ces haltes renouvelées, quoique sans succès, avaient un motif quelconque; en effet, à la première démonstration du même genre que fit l'animal, le capitaine Pamphile s'arrêta et lui donna tout le temps de développer son attention. Les résultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit à nu un groupe de tubercules tout à fait appétissants à voir; le capitaine Pamphile y goûta; ils tenaient à la fois de la truffe et de la patate.