Le Capitaine Martin; ou, les Trois croisières

Part 2

Chapter 23,841 wordsPublic domain

Le capitaine du _Renard_ était en première ligne parmi les croiseurs du littoral armoricain, il venait après Duguay-Trouin, et marchait presque son égal. Les meilleurs marins briguaient l'honneur de s'embarquer avec lui; Toutes ses sorties avaient été fructueuses, et de magnifiques parts de prise les avaient couronnées; On savait que Martin était juste pour ses hommes, et qu'il se serait fait un scrupule de s'approprier la moindre portion de ce qu'ils avaient vaillamment gagné. Ces qualités ralliaient autour du capitaine d'excellents équipages, des matelots de choix, intrépides, dévoués. Au premier signal, ils accouraient, et en vingt-quatre heures Martin pouvait mettre l'agile cutter en état de tenir la mer. Le départ suivait ainsi de près l'ordre de l'armement, et les indiscrétions étaient déjouées. Cette fois les choses furent conduites avec une célérité et une activité plus grandes encore. Une demi-journée suffit pour concevoir le projet et l'exécuter. Le _Renard_ dérapa dans la nuit même.

Cette croisière avait une double importance aux yeux du capitaine Martin; il y poursuivait plus d'une conquête. Aussi jamais ne se montra-t-il plus vigilant, plus attentif. Il ne remettait à personne le soin de surveiller l'horizon pour voir s'il ne recelait pas dans ses profondeurs quelque riche capture. Pilote habile de ces parages, il savait quel vent devait lui amener, des victimes et dans quelle direction les courants, si rapides en Manche, portaient les bâtiments. Une semaine pourtant se passa sans qu'aucune voile marchande se fût présentée. Des bateaux caboteurs, des barques de pêche, rien qui valût un abordage. Il faut dire que l'audace des corsaires malouins avait épouvanté le commerce anglais, et que peu de navires osaient s'aventurer dans cette mer étroite. On l'avait trop battue; le poisson avait fui ailleurs. Jamais Martin n'avait vu son impatience si mal servie. On se trouvait alors dans la belle saison, et des calmes ou des brisés folles enchaînaient le cutter sur les mêmes eaux. C'était à se désespérer.

Au risque de tomber entre les mains de bâtiments de guerre, Martin résolut alors d'aller chercher du butin sur un autre théâtre. Il avait entendu parler des galions espagnols qui revenaient de Porto-Bello ou de la Vera-Cruz, et s'en allaient verser à Cadix les trésors métalliques du Mexique et du Pérou. L'idée de ces prises enflammait depuis longtemps sa pensée. Ces galions étaient, à la vérité, armés de quelques canons, et montés par un nombreux équipage; mais on avait sur _le Renard_ six caronades d'un fort joli calibre et soixante lurons qui ne comptaient jamais leurs ennemis. Martin n'était pas très-versé dans les calculs nautiques; mais il avait auprès de lui, comme second, un jeune homme plein de science et très au fait de la navigation hauturière. Le cutter fit donc route vers le sud en se dirigeant de façon à placer sa croisière entre les Açores et le détroit de Gibraltar; chemin obligé des convois qui arrivaient des Indes occidentales.

Si _le Renard_ n'était pas imposant comme dimension; il avait, en revanche, des qualités solides; il effleurait la vague et, au lieu d'en recevoir le choc, il la coupait avec une agilité merveilleuse. Il avait, comme disait Martin, fait un pacte avec la tempête. Par le travers du golfe de Gascogne, le bâtiment fut mis à une rude épreuve: un ouragan affreux l'assaillit, et, pendant trois jours, il fallut fuir devant les éléments déchaînés. _Le Renard_ lutta d'abord avec succès: mais les vents devenaient à chaque instant plus furieux, la mer plus terrible. La mâture, fort élevée, comme dans tous les bâtiments destinés à la course, souffrait horriblement, et dans un coup de tangage le grand mât se fendit et vola en éclats. Ce fut un cruel moment; la résolution de l'équipage empêcha seule qu'il ne fût fatal. On coupa les agrès qui retenaient les débris, on courut aux pompes pour vider l'eau qui s'était introduite dans la cale. L'un des canons, ayant rompu ses amarres, venait de briser le sabord; on eut toutes les peines du monde à le retenir. Le soir du troisième jour, _le Renard_, naguère si coquet et si fringant, n'était plus qu'un bâtiment désemparé, flottant sans voiles à la merci de l'onde, et c'est à peine si les bras de ses soixante hommes pouvaient affranchir une énorme voie d'eau qui venait de se déclarer.

Le capitaine Martin se sentait ébranlé: jamais son courage n'avait été mis à une plus rude épreuve. La tempête semblait se calmer à mesure que la nuit s'avançait; mais que faire avec un navire sans mât, avec un équipage employé tout entier au travail des pompes? Sa plus favorable chance était alors de pouvoir regagner, tant bien que mal, Saint-Malo pour y réparer ses avaries. Or, quel échec et quelle humiliation! Rentrer les mains vides quand on s'était tant promis! Renoncer à des rêves de galanterie, à des projets de fête, à la perspective d'une fortune nouvelle! C'était pénible et pourtant forcé. On ne pouvait rien se promettre de plus dans l'état désespéré où l'on se trouvait.

Martin faisait ces tristes réflexions sur le pont du cutter. Assis sur le couronnement, la tête appuyée dans ses mains, il en était venu à former les plus noirs projets, et allait se laisser glisser à la mer pour éteindre ses douleurs dans un suicide furtif, lorsqu'en levant les veux il crut voir, à peu de distance, une masse noire et opaque glisser sur les eaux. C'était un monstrueux navire: personne à bord du Renard ne l'avait aperçu, tant la confusion était grande. A l'instant. Martin prit son parti. On ne pouvait reconnaître à quelle nation appartenait ce bois flottant; mais la France étant en guerre avec presque toute l'Europe, il y avait peu de chances de se tromper. Dans tous les cas, ami ou ennemi, il venait à propos; c'était ou un moyen de sauvetage ou une prise. Sans bruit, sans tumulte, le capitaine du _Renard_ rassembla ses hommes et leur dit:

«Camarades, nous avons un mauvais plancher sous les pieds; en voici un autre qui paraît plus solide; il faut qu'il soit à nous avant deux heures. Chacun à son poste, et que tout le mondé fasse son devoir!»

Le cutter né pouvait plus gouverner assez lestement pour que l'abordage de bâtiment à bâtiment fût praticable. Malgré l'état de la mer, Martin résolut de tenter un abordage avec ses chaloupes. Le navire en vue était à la cape et ne faisait que peu de chemin;-son attitude prouvait qu'il n'avait pas aperçu le corsaire. Tout dépendait de la célérité de l'attaque, du silence des hommes, de la rapidité de leurs mouvements. En moins de cinq minutes, les embarcations se trouvaient à flot; les marins, armés jusqu'aux dents, s'étaient répartis dans chacune d'elles. Comme le sort du _Renard_ était compromis par l'interruption du jeu des pompes, tout le monde l'abandonna, sauf à y retourner après l'expédition. Les chaloupes se dirigèrent vers la masse flottante, et arrivèrent par son travers sans que personne à bord parût s'émouvoir: Cela s'expliquait. Le timonier seul était resté sur le tillac; un navire à la cape n'a plus de manoeuvre à faire; l'équipage se reposait. Cette circonstance servit Martin au delà de ses souhaits. Le premier, il monta sur le pont et courut aux écoutilles. A sa vue, le marin placé au gouvernail fit résonner un magnifique _caraco_, qui dénonçait la nationalité du bâtiment surpris.

--Amis, c'est un Espagnol! s'écria le capitaine du _Renard._ Vive la France!

Les assaillants se précipitèrent vers les ouvertures par lesquelles leurs ennemis pouvaient sortir; ils espéraient les surprendre, les enfermer, les forcer à capituler. Malheureusement le capitaine espagnol avait entendu le premier, cri du timonier; et, pressentant le péril, il s'était élancé vers ses armes, avait rallié ses officiers et gagné le gaillard d'arrière. Les matelots, de leur côté, étaient parvenus à s'ouvrir un chemin, et se rangeaient en bataille sur l'avant. Les forces étaient à peu près égales de part et d'autre. Aussi le combat prit-il le caractère d'une boucherie. La nuit empêchait de distinguer les amis des ennemis, et plus d'un coup, porté par les Malouins vint frapper des compagnons d'armes. Pendant une heure environ on lutta ainsi à l'aveugle. Martin venait de recevoir un coup de sabre qui, en lui fendant la joue, avait fait sauter un oeil de son orbite. Il gisait évanoui le long des bastingages. Son jeune et vaillant second prit le commandement et sut maintenir ses avantages.

Quand les premières lueurs du jour vinrent à poindre, le spectacle était des plus douloureux, mais il constatait le triomphe des Malouins. Dix Espagnols seulement survivaient à ce massacre nocturne. Vingt-cinq hommes du Renard étaient tués ou hors de combat. Le pont ne formait plus qu'une mare de sang. Le capitaine espagnol était mort bravement à son poste. Au moment où Martin reprit ses sens, l'affaire était terminée, le succès acquis. Les restes de l'équipage espagnol s'étaient résignés; ils travaillaient avec les vainqueurs à débarrasser le pont des cadavres qui l'encombraient. On avait cherché dans toutes les directions si le Renard flottait encore, il avait disparu: la mer l'avait sans doute englouti. On savait le nom du bâtiment capturé, sa destination, son chargement; c'était le _San-Josef_ qui venait de Porto-Bello avec des lingots d'or et des marchandises d'un grand prix, l'un des plus gros et des plus riches galions qu'eussent jamais attendus les négociants de Cadix.

Martin écouta tous ces détails, et, malgré la perte de son sang, malgré l'horrible blessure qui lui partageait le visage et lui coûtait un oeil, il parut renaître au récit qu'on lui faisait. A peine souffrit-il que l'on pansât sa blessure et qu'on lui arrangeât tant bien que mal un lit sur le pont. Malgré la fièvre, malgré là souffrance, il voulut commander le navire et le conduire à Saint-Malo. Quarante jours après son départ il y rentrait avec sa prise. A peine arrivé, il écrivit le billet suivant:

«Madame,

«Me voici avec un galion de plus et un oeil de moins: il m'est plus facile de vous offrir le premier que de recouvrer le second; Voyez si ce que j'ai gagné peut compenser ce que j'ai perdu.

«Consentez-vous à me recevoir?

«Martin.»

L'entrevue fut accordée; mais il paraît que le résultat n'en fut pas selon les voeux du capitaine, car, au retour, il disait à sa femme:

--Gertrude, choisis une marraine pour Catherine. Et surtout que le baptême soit flambant. C'est le _San-Josef_ qui paye les dragées.

Gertrude fut heureuse ce jour-là. Elle avait un mari borgne et manchot, mais un mari, fidèle désormais.

Ainsi, chaque acte important de sa vie coûtait quelque chose au capitaine Martin. Pour peu qu'il continuât ainsi, il allait ressembler au fameux comte de Rantzau, qui, à l'heure de sa mort, ne put donner à la tombe qu'un bras, qu'un oeil, qu'une jambe et qu'une oreille.

III

La dot de Catherine.

Il faut maintenant franchir dix-huit années depuis la capture du _San-Josef_ et le baptême qu'elle avait défrayé. Catherine n'est plus un enfant, mais une grande et belle fille, l'orgueil de son père, la joie de sa mère. Gertrude se sent revivre en elle, Martin n'a plus d'autre passion. Le brave capitaine n'a pas conservé les allures fringantes d'autrefois; la course l'a vieilli avant l'âge, les blessures ont affaibli sa constitution. Son étoile, si brillante au début, semble avoir pâli. Jusqu'à la paix de Ryswyk, ses campagnes avaient été assez heureuses; mais des habitudes de prodigalité et de faste, poussées à l'extrême, ne lui avaient pas permis de faire la moindre épargne. Aussi, quand les hostilités cessèrent, en 1697, se trouva-t-il aussi peu avancé qu'au jour de son mariage. Il essaya quelques armements marchands qui ne rencontrèrent pas des chances favorables. La guerre de la succession, dans les premières années du dix-huitième siècle, le remit sur pied pendant quelque temps; mais, tombé, par un temps de brume, au milieu d'une flotte anglaise, il fut fait prisonnier, et demeura en Angleterre jusqu'en 1707. Un cartel d'échange venait à peine de le rendre à sa famille.

Qu'on juge de la joie du bon Martin en revoyant, après cinq années de captivité, sa femme et sa fille, sa fille surtout. Il demeurait en extase devant elle: il était heureux comme un enfant quand elle venait l'embrasser, se placer familièrement sur ses genoux. Grâce à l'ordre parfait que Gertrude avait su mettre dans la maison, les deux femmes n'avaient manqué de rien pendant l'absence du chef de la famille. Les ressources du ménage étaient bornées; mais une administration prévoyante les avait accrues. Catherine n'avait pas même manqué de l'instruction de luxe en usage parmi les classes aisées; elle avait eu des maîtres, de musique et de dessin. Aucun travail pénible n'était échu à ses jolies mains. Sa mère gardait pour elle le gros de la besogne et se fâchait quand on voulait l'aider.

Au spectacle de ce dévouement et de cette tendresse, Martin eut un cruel retour sur lui-même: il se souvint dès sommes qu'il avait inutilement dépensées; de tant d'or perdu au jeu, prodigué dans de somptueux repas, jeté à des créatures perdues. Que de richesses mal placées, que de lingots qui s'étaient, pour ainsi dire, fondus entre ses doigts! S'il avait eu tout cela en ce moment, quel, sort il aurait pu assurer à cette enfant, dont les beaux yeux bleus se reposaient sur lui avec tant d'affection et de grâce. Pour la première fois, de sa vie, Martin se prit à regretter l'argent, à en sentir le prix. De plusieurs millions gagnés et dispersés, c'était à peine s'il lui restait alors une trentaine de mille livres. Après vingt ans de courses, il en était revenu à son point de départ. Or, qu'était-ce que trente mille livres pour le capitaine Martin, qui les jouait, naguère, sur un coup de dé? Trente mille livres de dot pour Catherine, il n'eut jamais ose signer un contrat pareil! Cette pensée tourmentait notre corsaire et troublait son bonheur.

Catherine ne faisait pas de semblables calculs; mais un autre souci l'agitait. Pendant la captivité de son père, un jeune cavalier de Saint-Malo, neveu de Duguay-Trouin, servant sous ses ordres, avait distingué la jeune fille, et celle-ci ne s'était pas montrée insensible à cette préférence. Sans se l'être avoué, les deux enfants s'aimaient. Paul Kerval était beau, jeune, brave; il tenait aux meilleures familles de la ville. On le disait loyal, modeste et rangé. Tous ces avantages tentèrent Gertrude; elle s'aperçut de la passion naissante des jeunes gens et n'osa pas imposer sur-le-champ une rupture. Paul avait soin de se trouver partout où il espérait rencontrer Catherine, sur la promenade, à l'église, dans les salons des amis communs. En l'absence de son mari, la pauvre mère ne savait quel parti prendre; et lorsque Martin fut de retour, la crainte d'un reproche arrêta longtemps cet aveu près de s'échapper. Quant à Catherine, elle ne savait que rougir à l'approche, du jeune officier, et il lui eût été difficile de se rendre compté de ce qu'elle éprouvait. Gertrude seule comprenait qu'un échange de regards, si innocent qu'il fût, ne pouvait-pas se continuer sans péril.

Pendant un mois environ, Martin, tout entier au bonheur de revoir sa famille, ne s'aperçut de rien. Catherine elle-même, avec cet instinct des coeurs aimants, avait compris que le retour de son père l'astreignait à s'observer davantage. Sa passion naissante se créa alors une sorte de diversion dans une foule d'attentions adorables qui enchantaient le capitaine. On eut dit qu'elle cherchait à désarmer d'avance son juge, qu'elle se ménageait des trésors d'indulgence pour le jour où elle en aurait besoin. L'amour est fécond en capitulations de ce genre, en préparations ingénieuses, en stratagèmes vraiment profonds; il a sa diplomatie et ses ruses. Martin se livrait à ces témoignages de tendresse sans deviner le motif qui les rendait aussi vifs, aussi persévérants. Catherine, d'ailleurs, n'agissait pas par calcul, mais seulement avec la disposition particulière aux âmes touchées par la passion, avec cette faculté d'expansion qui se communique à tout ce qui les environne et répand autour d'elles on ne saurait dire quel charme idéal.

Cependant il était difficile qu'une jeune fille pût longtemps tromper un vieux corsaire; la situation ne pouvait pas se prolonger ainsi et rester dans cet équivoque. Un jour de grande fête, Martin avait accompagné sa femme et sa fille à la messe de la cathédrale. L'autel était couvert de cierges et de fleurs, l'encens fumait, l'orgue jouait. Paul Kerval n'avait eu garde de manquer une si belle occasion: caché derrière un pilier, il pouvait voir Catherine et en être vu: Gertrude tremblait que le capitaine n'aperçût cet innocent manège. Pendant quelque temps le jeune homme se contint et Catherine ne détourna pas les yeux de dessus son livre de messe. Mais peu à peu les distractions arrivèrent. Cet encens, cette orgue, ces fleurs, cette clarté qui règne dans la nef, tout dispose l'âme aux émotions tendres; le recueillement qu'interrompent les chants religieux favorise ce langage du regard bien plus éloquent que la parole. Les deux enfants résistèrent d'abord à ces séductions, à l'attrait de se sentir longtemps ensemble, sous les mêmes voûtes, dans la même enceinte, respirant le même air, jouissant des mêmes scènes; mais la passion fut enfin la plus forte et la réserve cessa. Martin surprit un coup d'oeil furtif de sa fille, et, avec ce sang-froid de flibustier qui ne l'abandonnait pas, il chercha sans affectation à voir où ce coup d'oeil s'adressait. Paul ne se défiait pas du capitaine, sa prudence de vingt-deux ans se trouva en défaut. Au bout d'un quart d'heure d'observation, Martin savait tout; au sortir de l'église, il s'enferma avec Gertrude, et ses soupçons se trouvèrent confirmés par un aveu. Le capitaine n'était pas homme à s'emporter avec sa femme. Il comprit les scrupules qui avaient dicté sa conduite; il ne s'amusa pas à faire du bruit, ce qui ne répare jamais rien; mais, prenant son parti sur-le-champ, il se rendit chez le jeune Kerval, le prit à part et lui dit:

--Monsieur Paul, vous aimez ma fille!

A cette brusque apostrophe le jeune homme balbutia.

--Point de mauvaises défaites, monsieur Paul, vous aimez ma fille, je le sais; et on en jase.

--Croyez bien, capitaine!...

-Allons au fait. Catherine n'a rien, et vous êtes riche; elle est la fille d'un pêcheur, et vous appartenez aux meilleures familles de Saint-Malo; voilà des obstacles invincibles, vous ne pouvez donc pas l'épouser, monsieur Paul. Sachez maintenant, au cas où vous espéreriez la séduire, que si vous ne discontinuez pas vos poursuites, je vous brûlerai la cervelle de ma main, dussé-je me la faire sauter ensuite, foi de Martin!

Kerval était brave, mais il savait aussi à qui il avait affaire; D'ailleurs la pensée d'une séduction ne lui était pas venue; il aimait Catherine loyalement; et quoiqu'il n'eût pas osé encore s'en ouvrir à sa famille, il désirait du fond du coeur pouvoir en faire sa femme. Il répliqua donc:

--Capitaine, je vous demande deux jours pour prendre un parti.

--Monsieur Paul, reprit l'intraitable Martin, il n'y en a qu'un qui puisse me satisfaire, c'est de quitter Saint-Malo à l'instant. Je connais les ruses de l'amour; je sais qu'un père ne saurait les déjouer toutes. Ainsi, filez votre câble par le bout, si vous voulez conserver mon amitié.

--Demain, capitaine, vous aurez ma réponse.

L'entretien en resta là, chacun se réservant d'agir dans le sens de ses inspirations. Le jeune Kerval était décidé à faire intervenir son oncle, Duguay-Trouin, qui se reposait à Saint-Malo des fatigues d'une campagne laborieuse contre les Anglais. Duguay-Trouin était alors capitaine de vaisseau au service du roi; embarqué sur la _Dauphine_, il avait dans une suite de croisières causé de tels dommages à l'ennemi, que Louis XIV venait de lui envoyer la croix de Saint-Louis avec, des lettres de noblesse, dans lesquelles il était dit «qu'il avait pris plus de trois cents navires marchands et vingt vaisseaux de guerre.» Ce glorieux marin était déjà l'honneur de son arme, l'orgueil de sa patrie. Paul lui confia le secret de sa passion, son entrevue avec Martin, et le désir où il était de terminer l'affaire par un mariage. Duguay hésita d'abord: une alliance entre la bonne bourgeoisie et le peuple ne se contractait pas alors sans difficulté; mais le désir d'obliger son neveu, de se montrer reconnaissant envers son premier compagnon d'armes', triomphèrent bientôt de ses irrésolutions. Il accepta la tâche d'intermédiaire, y employa toute son influence, toute son autorité, et après un long combat il parvint à aplanir les obstacles et à vaincre les répugnances de la famille. Jamais campagne contre l'Anglais ne lui coûta plus de peine. Il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de Martin; et ce mariage était pour lui un tel honneur, que ni Paul ni Duguay ne doutaient que la proposition ne fût accueillie avec joie. Duguay-Trouin voulut cependant s'y prendre de manière à enlever la position. Il se rendit lui-même chez son ancien camarade. Aucun honneur ne pouvait flatter autant le capitaine que cette visite: à la vue de Duguay, le bonheur, la reconnaissance se peignirent sur son visage. Le commandant de la _Dauphine_ alla de suite au fait, en marin qu'il était:

--Mon vieux matelot, dit-il familièrement à Martin, je viens te demander ta fille en mariage.

--Vous, monsieur Duguay? reprit le corsaire étonné.

--Entendons-nous, vieux: pour moi, non; mais pour mon neveu, Paul Kerval, et au nom de toute sa famille.

Le capitaine demeura un instant sans voix. Cette proposition, ainsi faite, passant par une telle bouche, avait une gravité qui le dominait. Il comprenait que le bonheur de sa fille était sérieusement en cause, et que des scrupules personnels seraient mal venus à compromettre un si brillant avenir. A la demande de Duguay-Trouin, il n'opposa donc d'abord que le silence.

Celui-ci reprit alors:

--Eh bien, Martin, qu'as-tu donc? est-ce que tu hésites? Le corsaire sentit qu'une prompte explication était nécessaire. Contenant son émotion, il répondit:

--Mon commandant, vous m'apportez là mon bâton de maréchal, le rêve de ma vie, et pourtant je sais forcé de vous refuser. Ma fille n'a point de dot.

--Qu'importe? Kerval est riche!

--Raison de plus: pour relever le nom d'un pêcheur, ma fille avait besoin d'une fortune; elle ne l'a plus; son père, en dissipateur, la lui a gaspillée.

En disant ceci, le corsaire roulait une larme dans ses yeux.

--Martin, dit Duguay-Trouin, insistant.

--Non, Monsieur Duguay, ma fille serait malheureuse. On la prend pour sa beauté; mais sa beauté passera, et alors les regrets viendront. Une grande fortune, voilà ce qui rapprocherait les distances; elle ne l'a pas.

--Capitaine, vous poussez trop loin les scrupules, reprit Duguay, ému malgré lui.

--Commandant, je connais les hommes; ma fille serait malheureuse. Il lui faut une dot, et voici ce que je propose: Avec le peu qui me reste, je vais armer un corsaire. On me connaît à Saint-Malo, on sait comment je conduis la course. Dans huit jours je pars, dans trois semaines je serai de retour. Si je rapporte une dot à Catherine, le mariage se fera; sinon... à la garde de Dieu.

Duguay-Trouin essaya en vain de détourner Martin de son projet: le capitaine demeura inflexible, et il fallut en passer par ce qu'il voulait. La famille du jeune homme comprenant la noblesse de pareils scrupules, se prêta à tous les délais. Martin arma son corsaire, _le Furet_, portant huit canons, et, sept jours après, il sortit du port de Saint-Malo. Paul Kerval voulait s'embarquer comme volontaire; Martin s'y refusa. C'était assez de chances pour sa pauvre Catherine que d'avoir à trembler pour son père et pour une entreprise d'où dépendait son bonheur. Le capitaine semblait d'ailleurs certain du succès; jamais il n'avait eu une pareille confiance dans son étoile: quand il embrassa sa fille sur le môle, il était rayonnant de joie.