Part 5
La flamme qui brilla dans l’âtre, léchant une plaque de fonte aux armes de Sigognac peu habituée à de pareilles caresses, réunit en un cercle toute la bande comique, qu’elle illuminait de ses lueurs vives. Un feu clair et flambant est toujours agréable après une nuit sinon blanche, du moins grise, et le malaise, qui se lisait sur toutes les figures en grimaces et en meurtrissures plus ou moins visibles, s’évanouit complétement, grâce à cette influence bienfaisante. Isabelle tendait vers la cheminée les paumes de ses petites mains, teintes de reflets roses, et, vermillonnée de ce léger fard, sa pâleur ne se voyait pas. Donna Sérafina, plus grande et plus robuste, se tenait debout derrière elle, comme une sœur aînée qui, moins fatiguée, laisse s’asseoir sa jeune sœur. Quant au Tranche-montagne, perché sur une de ses jambes héronnières, il rêvait à demi éveillé comme un oiseau aquatique au bord d’un marais, le bec dans son jabot, le pied replié sous le ventre. Blazius, le pédant, passant sa langue sur ses lèvres, soulevait les bouteilles les unes après les autres pour voir s’il y restait quelque perle de liqueur.
Le jeune Baron avait pris à part Pierre pour savoir s’il n’y aurait pas moyen d’avoir dans le village quelques douzaines d’œufs pour faire déjeuner les comédiens, ou quelques poulets à qui on tordrait le col, et le vieux domestique s’était éclipsé pour s’acquitter de la commission au plus vite, la troupe ayant manifesté l’intention de partir de bonne heure pour faire une forte étape et ne pas arriver trop tard à la couchée.
«Vous allez faire un mauvais déjeuner, j’en ai bien peur, dit Sigognac à ses hôtes, et il faudra vous contenter d’une chère pythagoricienne; mais encore vaut-il mieux mal déjeuner que de ne pas déjeuner du tout, et il n’y a pas, à six lieues à la ronde, le moindre cabaret ni le moindre bouchon. L’état de ce château vous dit que je ne suis pas riche, mais, comme ma pauvreté ne vient que des dépenses qu’ont faites mes ancêtres à la guerre pour la défense de nos rois, je n’ai point à en rougir.
--Non, certes, monsieur, répondit l’Hérode de sa voix de basse, et tel qui se targue de ses biens serait embarrassé d’en dire la source. Quand le traitant s’habille de toile d’or, la noblesse a des trous à son manteau, mais par ces trous on voit l’honneur.
--Ce qui m’étonne, ajouta Blazius, c’est qu’un gentilhomme accompli, comme paraît l’être monsieur, laisse ainsi se consumer sa jeunesse au fond d’une solitude où la Fortune ne peut venir le chercher, quelque envie qu’elle en ait; si elle passait devant ce château, dont l’architecture pouvait avoir fort bonne mine il y a deux cents ans, elle continuerait son chemin, le croyant inhabité. Il faudrait que monsieur le Baron allât à Paris, l’œil et le nombril du monde, le rendez-vous des beaux esprits et des vaillants, l’Eldorado et le Chanaan des Espagnols français et des Hébreux chrétiens, la terre bénite éclairée par les rayons du soleil de la cour. Là, il ne manquerait pas d’être distingué selon son mérite, et de se pousser, soit en s’attachant à quelque grand, soit en faisant quelque action d’éclat dont l’occasion se trouverait infailliblement.»
Ces paroles du bonhomme, malgré l’amphigouri et les phrases burlesques, réminiscences involontaires de ses rôles de pédant, n’étaient pas dénuées de sens. Sigognac en sentait la justesse, et il s’était dit souvent tout bas, pendant ses longues promenades à travers les landes, ce que Blazius lui disait tout haut.
Mais l’argent lui manquait pour entreprendre un si long voyage, et il ne savait comment s’en procurer. Quoique brave, il était fier, et avait plus peur d’un sourire que d’un coup d’épée. Sans être bien au courant des modes, il se sentait ridicule dans ses accoutrements délabrés et déjà vieux sous l’autre règne. Selon l’usage des gens rendus timides par la pénurie, il ne tenait aucun compte de ses avantages et ne voyait sa situation que par les mauvais côtés. Peut-être aurait-il pu se faire aider de quelques anciens amis de son père en les cultivant un peu, mais c’était là un effort au-dessus de sa nature, et il serait plutôt mort assis sur son coffre, mâchant un cure-dent comme un hidalgo espagnol, à côté de son blason, que de faire une demande quelconque d’avance ou de prêt. Il était de ceux-là qui, l’estomac vide devant un excellent repas où on les invite, feignent d’avoir dîné, de peur d’être soupçonnés de faim.
«J’y ai bien songé quelquefois, mais je n’ai point d’amis à Paris, et les descendants de ceux qui ont pu connaître ma famille lorsqu’elle était plus riche et remplissait des fonctions à la cour, ne se soucieront pas beaucoup d’un Sigognac hâve et maigre, arrivant avec bec et ongles du haut de sa tour ruinée pour prendre sa part de la proie commune. Et puis, je ne vois pas pourquoi je rougirais de le dire, je n’ai point d’équipage, et je ne saurais paraître sur un pied digne de mon nom; je ne sais même, en réunissant toutes mes ressources et celles de Pierre, si je pourrais arriver jusqu’à Paris.
--Mais vous n’êtes pas obligé, répliqua Blazius, d’entrer triomphalement dans la grande ville, comme un César romain monté sur un char traîné par un quadrige de chevaux blancs. Si notre humble char à bœufs ne révolte pas l’orgueil de Votre Seigneurie, venez avec nous à Paris, puisque notre troupe s’y rend. Tel brille présentement qui a fait son entrée pédestrement, avec son paquet au bout de sa rapière et tenant ses souliers à la main de peur de les user.»
Une faible rougeur monta aux pommettes de Sigognac, moitié de honte, moitié de plaisir. Si, d’une part, l’orgueil de race se révoltait en lui à l’idée d’être l’obligé d’un pauvre saltimbanque, de l’autre, sa naturelle bonté de cœur était touchée d’une offre faite franchement et qui répondait si bien à son secret désir. Il craignait, en outre, s’il refusait Blazius, de blesser l’amour-propre du comédien, et peut-être de manquer une occasion qui ne se représenterait jamais. Sans doute la pensée du descendant des Sigognac pêle-mêle dans le chariot de Thespis avec des histrions nomades, avait quelque chose de choquant en soi qui devait faire hennir les licornes et rugir les lions lampassés de gueules de l’armorial; mais, après tout, le jeune Baron avait suffisamment boudé contre son ventre derrière ses murailles féodales.
Il flottait, incertain entre le oui et le non, et pesait ces deux monosyllabes décisifs dans la balance de la réflexion, lorsque Isabelle, s’avançant d’un air gracieux et se plaçant devant le Baron et Blazius, dit cette phrase qui mit fin aux incertitudes du jeune homme:
«Notre poëte, ayant fait un héritage, nous a quittés, et monsieur le Baron pourrait le remplacer, car j’ai trouvé, sans le vouloir, en ouvrant un Ronsard qui était sur la table, près de son lit, un sonnet surchargé de ratures, qui doit être de sa composition; il ajusterait nos rôles, ferait les coupures et les additions nécessaires, et, au besoin, écrirait une pièce sur l’idée qu’on lui donnerait. J’ai précisément un canevas italien où se trouverait un joli rôle pour moi, si quelqu’un voulait donner du tour à la chose.»
En disant cela, l’Isabelle jetait au Baron un regard si doux, si pénétrant, que Sigognac n’y put résister. L’arrivée de Pierre, apportant une forte omelette au lard et un quartier assez respectable de jambon, interrompit ces propos. Toute la troupe prit place autour de la table et se mit à manger de bon appétit. Quant à Sigognac, il toucha, par pure contenance, les mets placés devant lui; sa sobriété habituelle n’était pas capable de repas si rapprochés, et, d’ailleurs, il avait l’esprit préoccupé de plusieurs façons.
Le repas terminé, pendant que le bouvier tournait les courroies du joug autour des cornes de ses bœufs, Isabelle et Sérafine eurent la fantaisie de descendre au jardin, qu’on apercevait de la cour.
«J’ai peur, dit Sigognac, en leur offrant la main pour franchir les marches descellées et moussues, que vous ne laissiez quelques morceaux de votre robe aux griffes des ronces, car si l’on dit qu’il n’y a pas de rose sans épines, il y a, en revanche, des épines sans rose.»
Le jeune Baron disait cela de ce ton d’ironie mélancolique qui lui était ordinaire lorsqu’il faisait allusion à sa pauvreté; mais, comme si le jardin déprécié se fût piqué d’honneur, deux petites roses sauvages, ouvrant à demi leurs cinq pétales autour de leurs pistils jaunes, brillèrent subitement sur une branche transversale qui barrait le chemin aux jeunes femmes. Sigognac les cueillit et les offrit galamment à l’Isabelle et à la Sérafine, en disant: «Je ne
croyais pas mon parterre si fleuri que cela; il n’y pousse que de mauvaises herbes, et l’on n’y peut faire que des bouquets d’ortie et de ciguë; c’est vous qui avez fait éclore ces deux fleurettes, comme un sourire sur la désolation, comme une poésie parmi les ruines.»
Isabelle mit précieusement l’églantine dans son corsage, en jetant au jeune homme un long regard de remercîment qui prouvait le prix qu’elle attachait à ce pauvre régal. Sérafine, mâchant la tige de la fleur, la tenait à sa bouche, comme pour en faire lutter le rose pâle avec l’incarnat de ses lèvres.
On alla ainsi jusqu’à la statue mythologique dont le fantôme se dessinait au bout de l’allée, Sigognac écartant les frondaisons qui auraient pu fouetter au passage la figure des visiteuses. La jeune ingénue regardait avec une sorte d’intérêt attendri ce jardin en friche si bien en harmonie avec ce château en ruine. Elle songeait aux tristes heures que Sigognac avait dû compter dans ce séjour de l’ennui, de la misère et de la solitude, le front appuyé contre la vitre, les yeux fixés sur le chemin désert, sans autre compagnie qu’un chien blanc et qu’un chat noir. Les traits plus durs de Sérafine n’exprimaient qu’un froid dédain masqué de politesse; elle trouvait décidément ce gentilhomme par trop délabré, quoiqu’elle eût un certain respect pour les gens titrés.
«C’est ici que finissent mes domaines, dit le Baron, arrivé devant la niche de rocaille où moisissait Pomone. Jadis, aussi loin que la vue peut s’étendre du haut de ces tourelles lézardées, le mont et la plaine, le champ et la bruyère appartenaient à mes ancêtres; mais il m’en reste juste assez pour attendre l’heure où le dernier des Sigognac ira rejoindre ses aïeux dans le caveau de famille, désormais leur seule possession.
--Savez-vous que vous êtes lugubre de bon matin! répondit Isabelle, touchée par cette réflexion qu’elle avait faite elle-même, et prenant un air enjoué pour dissiper le nuage de tristesse étendu sur le front de Sigognac; la Fortune est femme, et, quoiqu’on la dise aveugle, du haut de sa roue, elle distingue parfois dans la foule un cavalier de naissance et de mérite; il ne s’agit que de se trouver sur son passage. Allons, décidez-vous, venez avec nous, et peut-être, dans quelques années, les tours de Sigognac, coiffées d’ardoises neuves, restaurées et blanchies, feront une aussi fière figure qu’elles en font une piteuse, et puis, vraiment, cela me chagrinerait de vous laisser dans ce manoir à hiboux,» ajouta-t-elle à mi-voix, assez bas pour que Sérafine ne pût l’entendre.
La douce lueur qui brillait dans les yeux d’Isabelle triompha de la répugnance du Baron. L’attrait d’une aventure galante déguisait à ses propres yeux ce que ce voyage fait de la sorte pouvait avoir d’humiliant. Ce n’était pas déroger que de suivre une comédienne par amour et de s’atteler comme soupirant au chariot comique; les plus fins cavaliers ne s’en fussent pas fait scrupule. Le dieu porte-carquois oblige volontiers les dieux et les héros à mille actions et déguisements bizarres: Jupiter prit la forme d’un taureau pour séduire Europe; Hercule fila sa quenouille aux pieds d’Omphale; Aristote le prud’homme marchait à quatre pattes, portant sur son dos sa maîtresse, qui voulait aller à philosophe (plaisant genre d’équitation!), toutes choses contraires à la dignité divine et humaine. Seulement Sigognac était-il amoureux d’Isabelle? Il ne cherchait pas à approfondir la chose, mais il sentit qu’il éprouverait désormais une horrible tristesse à rester dans ce château, vivifié un moment par la présence d’un être jeune et gracieux.
Aussi eut-il bien vite pris son parti, il pria les comédiens de l’attendre un peu, et, tirant Pierre à part, il lui confia son projet. Le fidèle serviteur, quelque peine qu’il eût à se séparer de son maître, ne se dissimulait pas les inconvénients d’un plus long séjour à Sigognac. Il voyait avec peine s’éteindre cette jeunesse dans ce repos morne et cette tristesse indolente, et quoiqu’une troupe de baladins lui semblât un singulier cortége pour un seigneur de Sigognac, il préférait encore ce moyen de tenter la fortune à l’atonie profonde qui, depuis deux ou trois ans surtout, s’emparait du jeune Baron. Il eut bientôt rempli une valise du peu d’effets que possédait son maître, réuni dans une bourse de cuir les quelques pistoles disséminées dans les tiroirs du vieux bahut, auxquelles il eut soin d’ajouter, sans rien dire, son humble pécule, dévouement modeste dont peut-être le Baron ne s’aperçut pas, car Pierre, outre les divers emplois qu’il cumulait au château, avait encore celui de trésorier, une véritable sinécure.
Le cheval blanc fut sellé, car Sigognac ne voulait monter dans la charrette des comédiens qu’à deux ou trois lieux du château, pour dissimuler son départ; il avait, de la sorte, l’air d’accompagner ses hôtes; Pierre devait suivre à pied et ramener la bête à l’écurie.
Les bœufs étaient attelés et tâchaient, malgré le joug pesant sur leur front, de relever leurs mufles humides et noirs, d’où pendaient des filaments de bave argentée; l’espèce de tiare de sparterie rouge et jaune dont ils étaient coiffés et les caparaçons de toile blanche qui les enveloppaient en manière de chemise, pour les préserver de la piqûre des mouches, leur donnaient un air fort mithriaque et fort majestueux. Debout devant eux, le bouvier, grand garçon hâlé et sauvage comme un pâtre de la campagne romaine, s’appuyait sur la gaule de son aiguillon, dans une pose qui rappelait, bien à son insu sans doute, celle des héros grecs sur les bas-reliefs antiques. Isabelle et Sérafine s’étaient assises sur le devant du char pour jouir de la vue de la campagne; la Duègne, le Pédant et le Léandre occupaient le fond, plus curieux de continuer leur sommeil que d’admirer la perspective des landes. Tout le monde était prêt; le bouvier toucha ses bêtes, qui baissèrent la tête, s’arc-boutèrent sur leurs jambes torses et se précipitèrent en avant; le char s’ébranla, les ais gémirent, les roues mal graissées crièrent, et la voûte du porche résonna sous le piétinement lourd de l’attelage. On était parti.
Pendant ces préparatifs, Béelzébuth et Miraut, comprenant qu’il se passait quelque chose d’insolite, allaient et venaient d’un air effaré et soucieux, cherchant dans leurs obscures cervelles d’animaux à se rendre compte de la présence de tant de gens dans un lieu ordinairement si désert. Le chien courait vaguement de Pierre à son maître, les interrogeant de son œil bleuâtre et grommelant après les inconnus. Le chat, plus réfléchi, flairait d’un nez circonspect les roues, examinait d’un peu plus loin les bœufs, dont la masse lui imposait et qui, par un mouvement de corne imprévu, lui faisaient prudemment exécuter un saut en arrière; puis il allait s’asseoir sur son derrière, en face du vieux cheval blanc avec lequel il avait des intelligences, et semblait lui faire des questions; la bonne bête penchait sa tête vers le chat, qui levait la sienne, et brochant ses barres grises hérissées de longs poils, sans doute pour broyer quelque brin de fourrage engagé entre ses vieilles dents, semblait véritablement parler à son ami félin. Que lui disait-il? Démocrite, qui prétendait traduire le langage des animaux, eût pu seul le comprendre; toujours est-il que Béelzébuth, après cette conversation tacite, qu’il communiqua à Miraut par quelques clignements d’œil et deux ou trois petits cris plaintifs, parut être fixé sur le motif de ce remue-ménage. Quand le Baron fut en selle et eut rassemblé les courroies de la bride, Miraut prit la droite et Béelzébuth la gauche du cheval, et le sire de Sigognac sortit du château de ses pères entre son chien et son chat. Pour que le prudent matou se fût décidé à cette hardiesse si peu habituelle à sa race, il fallait qu’il eût deviné quelque résolution suprême.
Au moment de quitter cette triste demeure, Sigognac se sentit le cœur oppressé douloureusement. Il embrassa encore une fois du regard ces murailles noires de vétusté et vertes de mousse dont chaque pierre lui était connue; ces tours aux girouettes rouillées qu’il avait contemplées pendant tant d’heures d’ennui de cet œil fixe et distrait qui ne voit rien; les fenêtres de ces chambres dévastées qu’il avait parcourues comme le fantôme d’un château maudit, ayant presque peur du bruit de ses pas; ce jardin inculte où sautelait le crapaud sur la terre humide, où se glissait la couleuvre parmi les ronces; cette chapelle au toit effondré, aux arceaux croulants, qui obstruait de ses décombres les dalles verdies, sous lesquelles reposaient côte à côte son vieux père et sa mère, gracieuse image, confuse comme le souvenir d’un rêve, à peine entrevue aux premiers jours de l’enfance. Il pensa aussi aux portraits de la galerie qui lui avaient tenu compagnie dans sa solitude et souri pendant vingt ans de leur immobile sourire; au chasseur de halbrans de la tapisserie, à son lit à quenouilles, dont l’oreiller s’était si souvent mouillé de ses pleurs; toutes ces choses vieilles, misérables, maussades, rechignées, poussiéreuses, somnolentes, qui lui avaient inspiré tant de dégoût et d’ennui, lui paraissaient maintenant pleines d’un charme qu’il avait méconnu. Il se trouvait ingrat envers ce pauvre vieux castel démantelé qui pourtant l’avait abrité de son mieux et s’était, malgré sa caducité, obstiné à rester debout pour ne pas l’écraser de sa chute, comme un serviteur octogénaire qui se tient sur ses jambes tremblantes tant que le maître est là; mille amères douceurs, mille tristes plaisirs, mille joyeuses mélancolies lui revenaient en mémoire; l’habitude, cette lente et pâle compagne de la vie, assise sur le seuil accoutumé, tournait vers lui ses yeux noyés d’une tendresse morne en murmurant d’une voix irrésistiblement faible un refrain d’enfance, un refrain de nourrice, et il lui sembla, en franchissant le porche, qu’une main invisible le tirait par son manteau pour le faire retourner en arrière. Quand il déboucha de la porte, précédant le chariot, une bouffée de vent lui apporta une fraîche odeur de bruyères lavées par la pluie, doux et pénétrant arome de la terre natale; une cloche lointaine tintait, et les vibrations argentines arrivaient sur les ailes de la même brise avec le parfum des landes. C’en était trop, et Sigognac, pris d’une nostalgie profonde, quoiqu’il fût à peine à quelques pas de sa demeure, fit un mouvement pour tourner bride; le vieux bidet ployait déjà son col dans le sens indiqué avec plus de prestesse que son âge ne semblait le permettre; Miraut et Béelzébuth levèrent simultanément la tête, comme ayant conscience des sentiments de leur maître, et suspendant leur marche, arrêtèrent sur lui des prunelles interrogatrices. Mais cette demi-conversion eut un résultat tout différent de celui qu’on eût pu attendre, car il fit rencontrer le regard de Sigognac avec celui d’Isabelle, et la jeune fille chargea le sien d’une langueur si caressante et d’une muette prière si intelligible, que le Baron se sentit pâlir et rougir; il oublia complétement les murs lézardés de son manoir, et le parfum de la bruyère, et la vibration de la cloche, qui cependant continuait toujours ses appels mélancoliques, donna une brusque saccade de bride à son cheval, et le fit se porter en avant d’une vigoureuse pression de bottes. Le combat était fini; Isabelle avait vaincu.
Le chariot s’engagea dans la route dont on a parlé à la première de ces pages, faisant fuir des ornières pleines d’eau les rainettes effarées. Quand on eut rejoint la route et que les bœufs, sur un terrain plus sec, purent faire mouvoir lentement la lourde machine à laquelle ils étaient attelés, Sigognac passa de l’avant-garde à l’arrière-garde, ne voulant pas marquer une assiduité trop visible auprès d’Isabelle, et peut-être aussi pour s’abandonner plus librement aux pensées qui agitaient son âme.
Les tours en poivrière de Sigognac étaient déjà cachées à demi derrière les touffes d’arbres; le Baron se haussa sur sa selle pour les voir encore, et, en ramenant les yeux à terre, il aperçut Miraut et Béelzébuth, dont les physionomies dolentes exprimaient toute la douleur que peuvent montrer des masques d’animaux. Miraut, profitant du temps d’arrêt nécessité par la contemplation des tourelles du manoir, roidit ses vieux jarrets étendus et essaya de sauter jusqu’au visage de son maître, afin de le lécher une dernière fois. Sigognac, devinant l’intention de la pauvre bête, le saisit à hauteur de sa botte, par la peau trop large de son col, l’attira sur le pommeau de sa selle, et baisa le nez noir et rugueux comme une truffe de Miraut, sans essayer de se soustraire à la caresse humide dont l’animal reconnaissant lustra la moustache de l’homme. Pendant cette scène, Béelzébuth, plus agile et s’aidant de ses griffes acérées encore, avait escaladé de l’autre côté la botte et la cuisse de Sigognac, et présentait au niveau de l’arçon sa tête noire essorillée, faisant un ronron formidable et roulant ses grands yeux jaunes; il implorait aussi un signe d’adieu. Le jeune Baron passa deux ou trois fois sa main sur le crâne du chat, qui se haussait et se poussait pour mieux jouir du grattement amical. Nous espérons qu’on ne rira pas de notre héros, si nous disons que les humbles preuves d’affection de ces créatures privées d’âme, mais non de sentiment, lui firent éprouver une émotion bizarre, et que deux larmes montées du cœur avec un sanglot, tombèrent sur la tête de Miraut et de Béelzébuth et les baptisèrent amis de leur maître, dans le sens humain du terme.
Les deux animaux suivirent quelque temps de l’œil Sigognac qui avait mis sa monture au trot pour rejoindre la charrette, et, l’ayant perdu de vue à un détour de la route, reprirent fraternellement le chemin du manoir.
L’orage de la nuit n’avait pas laissé, sur le terrain sablonneux des landes, les traces qui dénotent les pluies abondantes dans des campagnes moins arides; le paysage, rafraîchi seulement, offrait une sorte de beauté agreste. Les bruyères, nettoyées de leur couche de poudre par l’eau du ciel, faisaient briller au bord des talus leurs petits bourgeons violets. Les ajoncs reverdis balançaient leurs fleurs d’or; les plantes aquatiques s’étalaient sur les mares renouvelées; les pins eux-mêmes secouaient moins funèbrement leur feuillage sombre et répandaient un parfum de résine; de petites fumées bleuâtres montaient gaiement du sein d’une touffe de châtaigniers trahissant l’habitation de quelque métayer, et sur les ondulations de la plaine déroulée à perte de vue, on apercevait, comme des taches, des moutons disséminés sous la garde d’un berger rêvant sur ses échasses. Au bord de l’horizon, pareils à des archipels de nuages blancs ombrés d’azur, apparaissent les sommets lointains des Pyrénées à demi estompés par les vapeurs légères d’une matinée d’automne.