Part 44
--Le baron de Sigognac, répondit Isabelle d’une voix légèrement tremblante, je livre son nom sans crainte à votre générosité. Vous êtes trop juste pour poursuivre en lui le malheur d’une victoire qu’il déplore.
--Sigognac, dit le prince, je pensais cette race éteinte. N’est-ce pas une famille de Gascogne?
--Oui, mon père, son castel se trouve aux environs de Dax.
--C’est bien cela. Les Sigognac ont des armes parlantes; ils portent d’azur à trois cigognes d’or, deux et une. Leur noblesse est fort ancienne. Palamède de Sigognac figurait glorieusement à la première croisade. Un Raimbaud de Sigognac, le père de celui-ci, sans doute, était fort ami et compagnon de Henri IV en sa jeunesse, mais il ne le suivit point à la cour; car ses affaires, dit-on, étaient fort dérangées, et l’on ne gagnait guère que des coups sur les talons du Béarnais.
--Si dérangées, que notre troupe, forcée par une nuit pluvieuse à chercher un asile, trouva le fils dans une tourelle à hiboux tout en ruines, où se consumait sa jeunesse, et que nous l’arrachâmes à ce château de la misère, craignant qu’il n’y mourût de faim par fierté et mélancolie; je n’ai jamais vu infortune plus vaillamment supportée.
--Pauvreté n’est pas forfaiture, dit le prince, et toute noble maison qui n’a point failli à l’honneur peut se relever. Pourquoi, en son désastre, le baron de Sigognac ne s’est-il pas adressé à quelqu’un des anciens compagnons d’armes de son père, ou même au roi, le protecteur-né de tous les gentilshommes?
--Le malheur rend timide, quelque brave qu’on soit, répondit Isabelle, et l’amour-propre retient le courage. En venant avec nous, le Baron comptait rencontrer à Paris une occasion favorable qui ne s’est point présentée; pour n’être point à notre charge, il a voulu remplacer un de nos camarades mort en route, et comme cet emploi se joue sous le masque, il n’y pensait pas compromettre sa dignité.
--Sous ce déguisement comique, sans être sorcier, je devine bien un petit brin d’amourette, dit le prince en souriant avec une maligne bonté; mais ce ne sont point là mes affaires; je connais assez votre vertu, et je ne m’alarme point de quelques soupirs discrets poussés à votre intention. Il n’y a pas assez longtemps d’ailleurs que je suis votre père, pour me permettre de vous sermonner.»
Pendant qu’il s’exprimait ainsi, Isabelle fixait sur le prince ses grands yeux bleus, où brillaient la plus pure innocence et la plus parfaite loyauté. La nuance rose dont le nom de Sigognac avait coloré son beau visage s’était dissipée; sa physionomie n’offrait aucun signe de honte ou d’embarras. Dans son cœur le regard d’un père, le regard de Dieu même, n’eût rien trouvé de répréhensible.
L’entretien en était là quand l’élève de maître Laurent se fit annoncer; il apportait un bulletin favorable de la santé de Vallombreuse. L’état du blessé était aussi satisfaisant que possible; après la potion, une crise heureuse avait eu lieu, et le médecin répondait désormais de la vie du jeune duc. Sa guérison n’était plus qu’une affaire de temps.
A quelques jours de là, Vallombreuse, soutenu par deux ou trois oreillers, paré d’une chemise à collet en point de Venise, les cheveux séparés et remis en ordre, recevait dans son lit la visite de son fidèle ami le chevalier de Vidalinc, qu’on ne lui avait pas encore permis de voir. Le prince était assis dans la ruelle, regardant avec une profonde joie paternelle le visage pâle et amaigri de son fils, mais qui n’offrait plus aucun symptôme alarmant. La couleur était revenue aux lèvres, et l’étincelle de la vie brillait dans les yeux. Isabelle était debout près du chevet. Le jeune duc lui tenait la main entre ses doigts fluets, et d’un blanc bleuâtre comme ceux des malades abrités du grand air et du soleil depuis quelque temps. Comme il lui était défendu de parler encore autrement que par monosyllabes, il témoignait ainsi sa sympathie à celle qui était la cause involontaire de sa blessure, et lui faisait comprendre combien il lui pardonnait de grand cœur. Le frère avait chez lui remplacé l’amant, et la maladie, en calmant sa fougue, n’avait pas peu contribué à cette transition difficile. Isabelle était bien réellement pour lui la Comtesse de Lineuil, et non plus la comédienne de la troupe d’Hérode. Il fit un signe de tête amical à Vidalinc, et dégagea un moment sa main de celle de sa sœur pour la lui tendre. C’était tout ce que le médecin autorisait pour cette fois.
Au bout de deux ou trois semaines, Vallombreuse, fortifié par de légers aliments, put passer quelques heures sur une chaise longue et supporter l’air d’une fenêtre ouverte, par où entraient les souffles balsamiques du printemps. Isabelle souvent lui tenait compagnie et lui faisait la lecture, fonction à laquelle son ancien métier de comédienne la rendait merveilleusement propre, par l’habitude de soutenir la voix et de varier à propos les intonations.
Un jour qu’ayant achevé un chapitre, elle allait en recommencer un autre dont elle avait déjà lu l’argument, le duc de Vallombreuse lui fit signe de poser le livre, et lui dit:
«Chère sœur, ces aventures sont les plus divertissantes du monde, et l’auteur peut se compter parmi les plus gens d’esprit de la cour et de la ville; il n’est bruit que de son livre dans les ruelles, mais j’avoue que je préfère à cette lecture votre conversation charmante. Je n’aurais pas cru tant gagner en perdant tout espoir. Le frère est auprès de vous en meilleure posture que l’amant; autant vous étiez rigoureuse à l’un, autant vous êtes douce à l’autre. Je trouve à ce sentiment paisible des charmes dont je ne me doutais point. Vous me révélez tout un côté inconnu de la femme. Emporté par des passions ardentes, poursuivant le plaisir que me promettait la beauté, m’exaltant et m’irritant aux obstacles, j’étais comme ce féroce chasseur de la légende que rien n’arrête; je ne voyais qu’une proie dans l’objet aimé. L’idée d’une résistance me semblait impossible. Le mot de vertu me faisait hausser les épaules, et je puis dire sans fatuité à la seule qui ne m’ait point cédé, que j’avais bien des raisons de n’y pas croire. Ma mère était morte quand je ne comptais encore que trois ans; vous n’étiez pas retrouvée, et j’ignorais tout ce qu’il y a de pur, de tendre, de délicat dans l’âme féminine. Je vous vis; une irrésistible sympathie, où la voix secrète du sang était sans doute pour quelque chose, m’entraîna vers vous, et pour la première fois un sentiment d’estime se mêla dans mon cœur à l’amour. Votre caractère, tout en me désespérant, me plaisait. J’approuvais cette fermeté modeste et polie avec laquelle vous repoussiez mes hommages. Plus vous me rejetiez, plus je vous trouvais digne de moi. La colère et l’admiration se succédaient en moi, et quelquefois y régnaient ensemble. Même en mes plus violentes fureurs, je vous ai toujours respectée. Je pressentais l’ange à travers la femme, et je subissais l’ascendant d’une pureté céleste. Maintenant je suis heureux, car j’ai de vous précisément ce que je désirais de vous sans le savoir, cette affection dégagée de tout alliage terrestre, inaltérable, éternelle; je possède enfin une âme.
--Oui, cher frère, répondit Isabelle, vous la possédez, et ce m’est un bien grand bonheur que de pouvoir vous le dire. Vous avez en moi une sœur dévouée qui vous aimera double pour le temps perdu, surtout si, comme vous l’avez promis, vous modérez ces fougues dont s’alarme notre père, et ne laissez paraître que ce qu’il y a d’excellent en vous.
--Voyez la jolie prêcheuse, dit Vallombreuse en souriant; il est vrai que je suis un bien grand monstre, mais je m’amenderai sinon par amour de la vertu, du moins pour ne pas voir ma grande sœur prendre son air sévère à quelque nouvelle escapade. Pourtant je crains d’être toujours la folie, comme vous serez toujours la raison.
--Si vous me complimentez ainsi, fit Isabelle avec un petit air de menace, je vais reprendre mon livre, et il vous faudra ouïr tout au long l’histoire qu’allait raconter, dans la cabine de sa galère, le corsaire barbaresque à l’incomparable princesse Aménaïde, sa captive, assise sur des carreaux de brocart d’or.
--Je n’ai pas mérité une si dure punition. Dussé-je paraître bavard, j’ai envie de parler. Ce damné médecin m’a posé si longtemps sur les lèvres le cachet du silence et fait ressembler à une statue d’Harpocrate!
--Mais ne craignez-vous pas de vous fatiguer? Votre blessure est cicatrisée à peine. Maître Laurent m’a tant recommandé de vous faire la lecture, afin qu’en écoutant vous ménagiez votre poitrine.
--Maître Laurent ne sait ce qu’il dit, et veut prolonger son importance. Mes poumons aspirent et rendent l’air avec la même facilité qu’auparavant. Je me sens tout à fait bien, et j’ai des envies de monter à cheval pour faire une promenade dans la forêt.
--Il vaut mieux encore faire la conversation; le danger, certes, sera moindre.
--D’ici à peu je serai remis sur pied, ma sœur, et je vous présenterai dans le monde où votre rang vous appelle, et où votre beauté si parfaite ne manquera pas d’amener à vos pieds nombre d’adorateurs, parmi lesquels la comtesse de Lineuil pourra se choisir un époux.
--Je n’ai aucune envie de me marier, et croyez que ce ne sont point là propos de jeune fille qui serait bien fâchée d’être prise au mot. J’ai assez donné ma main à la fin des pièces où je jouais, pour n’être pas si pressée de le faire dans la vie réelle. Je ne rêve pas d’existence plus douce que de rester près du prince et de vous.
--Un père et un frère ne suffisent pas toujours, même à la personne la plus détachée du monde. Ces tendresses-là ne remplissent pas tout le cœur.
--Elles rempliront tout le mien, cependant, et si elles me manquaient un jour, j’entrerais en religion.
--Ce serait vraiment pousser l’austérité trop loin. Est-ce que le chevalier de Vidalinc ne vous paraît pas avoir tout ce qu’il faut pour faire un mari parfait?
--Sans doute. La femme qu’il épousera pourra se dire heureuse; mais, quelque charmant que soit votre ami, mon cher Vallombreuse, je ne serai jamais cette femme.
--Le chevalier de Vidalinc est un peu rousseau, et peut-être êtes-vous comme notre roi Louis XIII qui n’aime pas cette couleur, fort prisée des peintres cependant. Mais ne parlons plus de Vidalinc. Que vous semble du marquis de l’Estang, qui vint l’autre jour savoir de mes nouvelles et ne vous quitta pas des yeux tant que dura sa visite? Il était si émerveillé de votre grâce, si ébloui de votre beauté nonpareille, qu’il s’empêtrait en ses compliments et ne faisait que balbutier. Cette timidité à part, qui doit trouver excuse à vos yeux puisque vous en étiez cause, c’est un cavalier accompli. Il est beau, jeune, d’une grande naissance et d’une grande fortune. Il vous conviendrait fort.
--Depuis que j’ai l’honneur d’appartenir à votre illustre famille, répondit Isabelle un peu impatientée de ce badinage, trop d’humilité ne me siérait pas. Je ne dirai donc point que je me regarde comme indigne d’une pareille union; mais le marquis de l’Estang demanderait ma main à mon père, que je refuserais. Je vous l’ai déjà dit, mon frère, je ne veux point me marier, et vous le savez bien, vous qui me tourmentez de la sorte.
--Oh! quelle humeur virginale et farouche vous avez, ma sœur! Diane n’est pas plus sauvage en ses forêts et vallées de l’Hémus. Encore s’il faut en croire les mauvaises langues mythologiques, le seigneur Endymion trouva-t-il grâce à ses yeux. Vous vous fâchez parce que je vous propose, en causant, quelques partis sortables; si ceux-là vous déplaisent, nous vous en découvrirons d’autres.
--Je ne me fâche pas, mon frère; mais décidément vous parlez trop pour un malade, et je vous ferai gronder par maître Laurent. Vous n’aurez pas, à votre souper, votre aile de poulet.
--S’il en est ainsi, je me tais, fit Vallombreuse avec un air de soumission, mais croyez que vous ne serez mariée que de ma main.»
Pour se venger de la moquerie opiniâtre de son frère, Isabelle commença l’histoire du corsaire barbaresque d’une voix haute et vibrante qui couvrait celle de Vallombreuse.
«Mon père, le duc de Fossombrone, se promenait avec ma mère, l’une des plus belles femmes, sinon la plus belle du duché de Gênes, sur le rivage de la Méditerranée où descendait l’escalier d’une superbe villa qu’il habitait l’été, quand les pirates d’Alger, cachés derrière des roches, s’élancèrent sur lui, triomphèrent par le nombre de sa résistance désespérée, le laissèrent pour mort sur la place et emportèrent la duchesse, alors enceinte de moi, malgré ses cris, jusqu’à leur barque, qui s’éloigna rapidement en faisant force de rames, et rejoignit la galère capitaine abritée dans une crique. Présentée au dey, ma mère lui plut et devint sa favorite...»
Vallombreuse, pour déjouer la malice d’Isabelle, ferma les yeux et sur ce passage plein d’intérêt feignit de s’endormir.
Le sommeil que Vallombreuse avait d’abord feint devînt bientôt véritable, et la jeune fille, voyant son frère endormi, se retira sur la pointe du pied.
Cette conversation, où le duc semblait avoir voulu mettre une intention malicieuse, troublait Isabelle quoi qu’elle en eût. Vallombreuse, conservant une rancune secrète à l’endroit de Sigognac, bien qu’il n’en eût pas encore prononcé le nom depuis l’attaque du château, cherchait-il à élever par un mariage un obstacle insurmontable entre le Baron et sa sœur? ou désirait-il simplement savoir si la comédienne transformée en comtesse n’avait pas changé de sentiment comme de fortune? Isabelle ne pouvait répondre à ces deux points d’interrogation que se posait alternativement sa rêverie. Puisqu’elle était la sœur de Vallombreuse, la rivalité de Sigognac et du jeune duc tombait d’elle-même; mais, d’un autre côté, il était difficile de supposer qu’un caractère si altier, si orgueilleux et si vindicatif, eût oublié la honte d’une première défaite, et surtout celle d’une seconde. Quoique les positions fussent changées, Vallombreuse, en son cœur, devait toujours haïr Sigognac. Eût-il assez de grandeur d’âme pour lui pardonner, la générosité n’exigeait pas qu’il l’aimât et l’admît dans sa famille. Il fallait renoncer à l’espoir d’une réconciliation. Le prince, d’ailleurs, ne verrait jamais avec plaisir celui qui avait mis en péril les jours de son fils. Ces réflexions jetaient Isabelle en une mélancolie qu’elle essayait vainement de secouer. Tant qu’elle s’était considérée dans son état de comédienne comme un obstacle à la fortune de Sigognac, elle avait repoussé toute idée d’union avec lui; mais maintenant qu’un coup inopiné du sort la comblait de tous les biens qu’on souhaite, elle eût aimé à récompenser par le don de sa main celui qui la lui avait demandée quand elle était méprisée et pauvre. Elle trouvait une sorte de bassesse à ne point faire partager sa prospérité au compagnon de sa misère. Mais tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de lui garder une inaltérable fidélité, car elle n’osait parler en sa faveur ni au prince ni à Vallombreuse.
Bientôt le jeune duc fut assez bien pour pouvoir dîner à table avec son père et sa sœur; il déployait à ces repas une déférence respectueuse envers le prince, une tendresse ingénieuse et délicate à l’endroit d’Isabelle, et montrait qu’il avait, malgré sa frivolité apparente, l’esprit orné plus qu’on n’eût pu le supposer chez un jeune homme adonné aux femmes, aux duels et à toutes sortes de dissipations. Isabelle se mêlait modestement à ces conversations, et le peu qu’elle disait était si juste, si fin et si à propos, que le prince en était émerveillé, d’autant plus que la jeune fille, avec un tact parfait, évitait préciosité et pédanterie.
Vallombreuse tout à fait rétabli proposa à sa sœur une promenade à cheval dans le parc, et les deux jeunes gens suivirent au pas une longue allée, dont les arbres centenaires se rejoignaient en voûte et formaient un couvert impénétrable aux rayons du soleil; le duc avait repris toute sa beauté, Isabelle était charmante, et jamais couple plus gracieux ne chevaucha côte à côte. Seulement la physionomie du jeune homme exprimait la gaieté et celle de la jeune fille la mélancolie. Parfois les saillies de Vallombreuse lui arrachaient un vague et faible sourire, puis elle retombait dans sa languissante rêverie; mais son frère ne paraissait pas s’apercevoir de cette tristesse, et il redoublait de verve. «Oh! la bonne chose que de vivre, disait-il; on ne se doute pas du plaisir qu’il y a dans cet acte si simple: respirer! Jamais les arbres ne m’ont semblé si verts, le ciel si bleu, les fleurs si parfumées! C’est comme si j’étais né d’hier et que je visse la création pour la première fois. Quand je songe que je pourrais être allongé sous un marbre et que je me promène avec ma chère sœur, je ne me sens pas d’aise! ma blessure ne me fait plus souffrir du tout, et je crois que nous pouvons risquer un petit temps de galop pour retourner au château où le prince s’ennuie à nous attendre.»
Malgré les observations d’Isabelle toujours craintive, Vallombreuse chercha les flancs de sa monture, et les deux chevaux partirent d’un train assez vif. Au bas du perron, en enlevant sa sœur de dessus la selle, le jeune duc lui dit: «Maintenant me voilà un grand garçon, et j’obtiendrai la permission de sortir seul.
--Eh quoi! vous voulez donc nous quitter à peine guéri, méchant que vous êtes?
--Oui, j’ai besoin de faire un voyage de quelques jours, répondit négligemment Vallombreuse.»
En effet, le lendemain il partit après avoir pris congé du prince, qui ne s’opposa point à son départ, et dit à Isabelle d’un ton énigmatique et bizarre: «Au revoir, petite sœur, vous serez contente de moi!»
XIX.
ORTIES ET TOILES D’ARAIGNÉE.
Le conseil d’Hérode était sage, et Sigognac se résolut à le suivre; aucun attrait d’ailleurs, Isabelle devenue de comédienne grande dame, ne le rattachait plus à la troupe. Il fallait disparaître quelque temps, se plonger dans l’oubli, jusqu’à ce que le ressentiment causé par la mort probable de Vallombreuse se fût apaisé. Aussi après avoir fait, non sans émotion, ses adieux à ces braves acteurs qui s’étaient montrés si bons camarades pour lui, Sigognac s’éloigna de Paris, monté sur un vigoureux bidet, les poches assez convenablement garnies de pistoles, produit de sa part sur les recettes. A petites journées, il se dirigeait vers sa gentilhommière délabrée; car, après l’orage, l’oiseau retourne toujours à son nid, ne fût-il que de bûchettes et de vieille paille. C’était le seul gîte où il pût se réfugier, et dans ses désespérances, il éprouvait une sorte de plaisir à retourner au pauvre manoir de ses pères, qu’il eût peut-être mieux fait de ne pas quitter. En effet, sa fortune ne s’était guère améliorée, et cette dernière aventure ne pouvait que lui nuire. «Allons, se disait-il tout en cheminant, j’étais prédestiné à mourir de faim et d’ennui entre ces murailles lézardées, sous ce toit qui laisse passer la pluie comme un crible. Nul n’évite son sort et j’accomplirai le mien: je serai le dernier des Sigognac.»
Il est inutile de décrire tout au long ce voyage qui dura une vingtaine de jours et ne fut égayé d’aucune rencontre curieuse. Il suffira de dire qu’un beau soir Sigognac aperçut de loin les deux tourelles de son château, illuminées par le couchant et se détachant en clair du fond violet de l’horizon. Un caprice de la lumière
les faisait paraître plus rapprochées qu’elles ne l’étaient réellement, et dans un des rares carreaux de la façade, le soleil encadrait une scintillation rouge du plus vif éclat. On eût dit une monstrueuse escarboucle.
Cette vue causa au Baron un attendrissement bizarre; certes, il avait bien souffert dans ce castel en ruines, et cependant il éprouvait à le retrouver l’émotion que procure au retour un ancien ami dont l’absence a fait oublier les défauts. Sa vie s’était écoulée là pauvre, obscure, solitaire, mais non sans quelques secrètes douceurs; car la jeunesse ne peut être tout à fait malheureuse. La plus découragée a encore ses rêves et ses espérances. L’habitude d’une peine finit par avoir son charme, et l’on regrette certaines tristesses plus que certaines joies.
Sigognac donna de l’éperon à son cheval pour lui faire hâter l’allure et arriver avant la nuit. Le soleil ayant baissé et ne laissant plus voir au-dessus de la ligne brune tracée par la lande sur le ciel qu’un mince segment de son disque échancré, la lueur rouge de la vitre s’était éteinte, et le manoir ne formait plus qu’une tache grise se confondant presque avec l’ombre; mais Sigognac connaissait bien la route, et bientôt il s’engagea dans le chemin fréquenté jadis, désert maintenant, qui conduisait au château. Les branches gourmandes de la haie lui fouettaient les bottes, et devant les pas de son cheval, les reinettes peureuses sautelaient à travers l’herbe humide de rosée; un faible et lointain aboi de chien, quêtant tout seul comme pour se désennuyer, se faisait entendre dans le silence profond de la campagne. Sigognac arrêta sa monture pour mieux écouter. Il avait cru reconnaître la voix enrouée de Miraut. Bientôt l’aboi se rapprocha et se changea en un jappement réitéré et joyeux, entrecoupé par une course haletante; Miraut avait éventé son maître, et il accourait de toute la vitesse de ses vieilles pattes. Le baron siffla d’une certaine façon, et au bout de quelques minutes, le bon et brave chien déboucha impétueusement par une brèche de la haie, hurlant, sanglotant, poussant des cris presque humains. Quoique essoufflé et pantelant, il sautait au nez du cheval, tâchait d’escalader la selle pour parvenir jusqu’à son maître, et donnait les plus extravagants témoignages de joie canine que jamais animal de son espèce ait manifestés. Argus lui-même reconnaissant Ulysse chez Eumée n’était pas si content que Miraut. Sigognac se baissa et lui flatta la tête de la main pour calmer cette furie sympathique.
Satisfait de cet accueil, et voulant porter la bonne nouvelle aux habitants du château, c’est-à-dire à Pierre, à Bayard et à Béelzébuth, Miraut partit comme un trait et se mit à aboyer de telle sorte devant le vieux serviteur assis dans la cuisine, que celui-ci comprit qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.
«Est-ce que le jeune maître reviendrait?» se dit Pierre en se levant et en marchant à la suite de Miraut, qui le tirait par le pan de son sayon. Comme la nuit s’était faite, Pierre avait allumé au foyer où cuisait son frugal souper un éclat de bois résineux, dont, à l’entrée du chemin, la fumée rougeâtre illumina tout à coup Sigognac et son cheval.
«C’est vous, monsieur le Baron, s’écria joyeusement le brave Pierre à la vue de son maître; Miraut me l’avait déjà dit en son honnête langage de chien; car nous sommes si seuls ici que, bêtes et gens ne parlant qu’entre eux, finissent par se comprendre. Cependant n’ayant point été averti de votre retour, je craignais de me tromper. Attendu ou non, soyez le bienvenu dans votre domaine; on tâchera de vous fêter le mieux possible.
--Oui, c’est bien moi, mon bon Pierre, Miraut ne t’a pas menti; moi, sinon plus riche, du moins sain et sauf; allons, marche devant avec la torche et rentrons au logis.»
Pierre, non sans effort, ouvrit les battants de la vieille porte, et le baron de Sigognac passa sous le portail éclairé d’une manière fantastique par les reflets de la torche. A cette lueur les trois cigognes sculptées sur le blason à la voûte parurent s’animer et palpiter des ailes comme si elles eussent voulu saluer le retour du dernier rejeton de la famille qu’elles avaient symbolisée pendant tant de siècles. Un hennissement prolongé semblable à un clairon se fit entendre. C’était Bayard qui du fond de son écurie sentait son maître et tirait de ses vieux poumons asthmatiques cette fanfare éclatante!