Part 43
Le chirurgien avait répondu jusqu’au lendemain de la vie de Vallombreuse. Sa promesse s’était réalisée. Le jour, en pénétrant dans la chambre en désordre, où traînaient sur les tables des linges ensanglantés, avait trouvé le jeune malade respirant encore. Ses paupières même s’entr’ouvraient, laissant errer un regard atone et vitreux chargé des vagues épouvantes de l’anéantissement. A travers le brouillard des pâmoisons, le masque décharné de la mort lui était apparu, et par instant, ses yeux, s’arrêtant sur un point fixe, semblaient discerner un objet effrayant invisible pour d’autres. Pour échapper à cette hallucination, il abaissait ses longs cils dont les franges noires faisaient ressortir la pâleur de ses joues envahies par des tons de cire, et il les tenait obstinément fermés; puis la vision s’évanouissait. Son visage reprenait alors une expression moins alarmée, et sa vue de nouveau se mettait à flotter autour de lui. Lentement son âme revenait des limbes, et son cœur, à petit bruit, sous l’oreille appliquée du médecin, recommençait à battre: faibles pulsations, témoignages sourds de la vie, que la science seule pouvait entendre. Les lèvres entr’ouvertes découvraient la blancheur des dents et simulaient un languissant sourire, plus triste que les contractions de la souffrance; car c’était celui que dessine sur les bouches humaines l’approche du repos éternel: cependant quelques légères nuances vermeilles se mêlaient aux teintes violettes et montraient que le sang reprenait peu à peu son cours.
Debout au chevet du blessé, maître Laurent le chirurgien observait ces symptômes, si malaisément appréciables, avec une attention profonde et perspicace. C’était un homme instruit que maître Laurent, et à qui, pour être connu comme il méritait de l’être, il n’avait manqué jusque-là que des occasions illustres. Son talent ne s’était exercé encore que _in animâ vili_, et il avait guéri obscurément des manants, de petits bourgeois, des soldats, des greffiers, des procureurs et autres bas officiers de justice, dont la vie ou la mort ne signifiait rien. Il attachait donc à la cure du jeune duc une importance énorme. Son amour-propre et son ambition étaient en jeu également dans ce duel qu’il soutenait contre la Mort. Pour se garder entière la gloire du triomphe, il avait dit au prince, qui voulait faire venir de Paris les plus célèbres médecins, que lui seul suffirait à cette besogne, et que rien n’était plus grave qu’un changement de méthode dans le traitement d’une telle blessure.
«Non, il ne mourra point, se disait-il, tout en examinant le jeune duc; il n’a pas la face hippocratique, ses membres gardent de la souplesse, et il a bien supporté cette angoisse du matin qui redouble les maladies et détermine les crises funestes. D’ailleurs, il faut qu’il vive, son salut est ma fortune; je l’arracherai des pattes osseuses de la camarde, ce beau jeune homme héritier d’une noble race! Les sculpteurs attendront encore longtemps pour tailler son marbre. C’est lui qui me tirera de ce village où je végète. Tâchons d’abord, au risque de déterminer la fièvre, de lui rendre un peu de force par quelque cordial énergique.»
Ouvrant lui-même sa boîte de médicaments, car son famulus, qui avait veillé une partie de la nuit, dormait sur le lit de camp improvisé, il en tira plusieurs petits flacons contenant des essences teintes diversement, les unes rouges comme le rubis, les autres vertes comme l’émeraude, celles-ci d’un jaune d’or, celles-là d’une transparence diamantée. Des étiquettes latines abréviées et semblables, pour l’ignorant, à des formules cabalistiques, étaient collées sur le cristal des flacons. Maître Laurent, bien qu’il fût sûr de lui-même, lut à plusieurs reprises le titre des fioles qu’il avait mises à part, en mira le contenu à la lumière, profitant d’un rayon du soleil levant qui filtrait à travers les rideaux, pesa les quantités qu’il empruntait à chaque bouteille dans une éprouvette d’argent dont il connaissait le poids, et composa du tout une potion d’après une recette dont il faisait mystère.
Le mélange préparé, il réveilla son famulus et lui ordonna de hausser un peu la tête de Vallombreuse, puis il desserra, au moyen d’une mince spatule, les dents du blessé, et parvint à introduire entre leur double rangée de perles le mince goulot du flacon. Quelques gouttes du liquide pénétrèrent dans le palais du jeune duc, et leur saveur âcre et puissante fit se contracter légèrement ses traits immobiles. Une gorgée descendit dans la poitrine, bientôt suivie d’une autre, et la dose entière, au grand contentement du médecin, fut absorbée sans trop de peine. A mesure que Vallombreuse buvait, une imperceptible rougeur montait à ses pommettes; une lueur chaude brillantait ses yeux, et sa main inerte, allongée sur le drap, cherchait à se déplacer. Il poussa un soupir et promena autour de lui, comme quelqu’un qui se réveille d’un rêve, un regard où revenait l’intelligence.
«Je jouais gros jeu, fit maître Laurent en lui-même, ce médicament est un philtre. Il peut tuer ou ressusciter. Il a ressuscité. Esculape, Hygie et Hippocrate soient bénis!»
En ce moment, une main écarta avec précaution la tapisserie de la portière, et sous le pli relevé apparut la tête vénérable du prince, fatiguée et plus vieillie par l’angoisse de cette nuit terrible, que par dix années. «Eh bien! maître Laurent?» murmura-t-il d’une voix anxieuse. Le chirurgien posa son doigt sur sa bouche, et de l’autre main lui montra Vallombreuse, un peu soulevé sur l’oreiller, et n’ayant plus l’aspect cadavérique; car la potion le brûlait et le ranimait par sa flamme.
Maître Laurent, de ce pas léger habituel aux personnes qui soignent les malades, vint trouver le prince sur le seuil de la porte et, le tirant un peu à part, il lui dit: «Vous voyez, monseigneur, que l’état de monsieur votre fils, loin d’avoir empiré, s’améliore sensiblement. Sans doute, il n’est point sauvé encore; mais, à moins d’une complication imprévue que je fais tous mes efforts pour prévenir, je pense qu’il s’en tirera et pourra continuer ses destinées glorieuses comme s’il n’eût point été blessé.»
Un vif sentiment de joie paternelle illumina la figure du prince; et comme il s’avançait vers la chambre pour embrasser son fils, maître Laurent lui posa respectueusement la main sur la manche et l’arrêta: «Permettez-moi, prince, de m’opposer à l’accomplissement de ce désir si naturel; les docteurs sont fâcheux souvent, et la médecine a des rigueurs à nulle autre pareilles. De grâce, n’entrez pas chez le duc. Votre présence chérie et redoutée pourrait, en l’affaiblissement où il se trouve, provoquer une crise dangereuse. Toute émotion lui serait fatale, et capable de briser le fil bien frêle dont je l’ai rattaché à la vie. Dans quelques jours, sa plaie étant en voie de cicatrisation, et ses forces revenues peu a peu, vous aurez tout à votre aise et sans péril cette douceur de le voir.»
Le prince, rassuré, et se rendant aux justes raisons du chirurgien, se retira dans son appartement, où il s’occupa de lectures pieuses jusqu’au coup de midi, heure à laquelle le majordome le vint avertir «que le dîner de monseigneur était servi sur table.»
«Qu’on prévienne la comtesse Isabelle de Lineuil, ma fille,--tel est le titre qu’elle portera désormais,--de vouloir bien descendre dîner,» dit le prince au majordome qui s’empressa d’obéir à cet ordre.
Isabelle traversa cette antichambre aux armures, cause de ses terreurs nocturnes, et ne la trouva du tout si lugubre aux vives clartés du jour. Une lumière pure tombait des hautes fenêtres que n’aveuglaient plus les volets fermés. L’air avait été renouvelé. Des fagots de genévrier et de bois odorant, brûlés à grande flamme dans les cheminées, avaient chassé l’odeur de relent et de moisissure. Par la présence du maître, la vie était revenue à ce logis mort.
La salle à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui la veille paraissait dressée pour un festin de spectres, recouverte d’une riche nappe où la cassure des plis dessinait des carrés symétriques, prenait tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures et blasonnée d’armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés d’or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices et ses mets d’où montaient des fumées odorantes.
D’énormes bûches jetées sur des chenets formés de grosses boules de métal poli superposées, envoyaient le long d’une plaque au blason du prince de larges tourbillons de flamme mêlés de joyeuses crépitations d’étincelles, et répandaient une douce chaleur dans la vaste pièce. Les orfèvreries des dressoirs, les vernis d’or et d’argent de la tenture en cuir de Cordoue prenaient à ce foyer, malgré la clarté du jour, des reflets et des paillettes rouges.
Quand Isabelle entra, le prince était déjà en sa chaise dont le haut dossier figurait une sorte de dais. Derrière lui se tenaient deux laquais en grande livrée. La jeune fille adressa à son père une révérence modeste qui ne sentait pas son théâtre, et que toute grande dame eût approuvée. Un domestique lui avança un siége, et, sans trop d’embarras, elle prit place en face du prince à l’endroit qu’il lui désignait de la main.
Les potages servis, l’écuyer tranchant découpa sur une crédence les viandes que lui portait de la table un officier de bouche, et que les valets y reportaient disséquées.
Un laquais versait à boire à Isabelle, qui n’usait de vin que fort trempé, en personne réservée et sobre qu’elle était. Tout émue des événements de la journée et de la nuit précédentes, tout éblouie et troublée par le brusque changement de sa fortune, inquiète de son frère si grièvement navré, perplexe sur le sort de son bien-aimé Sigognac, elle ne touchait non plus aux mets placés devant elle que du bout des dents.
«Vous ne mangez ni ne buvez, comtesse, lui dit le prince; acceptez donc cette aile de perdrix.»
A ce titre de comtesse prononcé d’une voix amicale et pourtant sérieuse, Isabelle tourna vers le prince ses beaux yeux bleus étonnés avec un regard timidement interrogatif.
«Oui, comtesse de Lineuil; c’est le titre d’une terre que je vous donne, car ce nom d’Isabelle, tout charmant qu’il soit, ne saurait convenir à ma fille, sans être quelque peu accompagné.»
Isabelle, cédant à un impétueux mouvement de cœur, se leva, passa de l’autre côté de la table, et s’agenouillant près du prince, lui prit la main et la baisa en reconnaissance de cette délicatesse.
«Relevez-vous, ma fille, reprit le prince d’un air attendri, et reprenez votre place. Ce que je fais est juste. La destinée seule m’empêcha de le faire plus tôt, et cette terrible rencontre qui nous a tous réunis a quelque chose où je vois le doigt du ciel. Votre vertu a empêché qu’un grand crime fût commis, et je vous aime pour cette honnêteté, dût-elle me coûter la vie de mon fils. Mais Dieu le sauvera, pour qu’il se repente d’avoir outragé la plus pure innocence. Maître Laurent m’a donné bon espoir, et du seuil d’où je le contemplais en son lit, Vallombreuse ne m’a point paru avoir sur le front ce cachet de la mort que nous autres gens de guerre savons bien reconnaître.»
On donna à laver dans une magnifique aiguière de vermeil, et le prince, jetant sa serviette, se dirigea vers le salon, où, sur un signe, Isabelle le suivit. Le vieux seigneur s’assit près de la cheminée, monument sculptural qui s’élevait jusqu’au plafond, et sa fille prit place à côté de lui sur un pliant. Comme les laquais s’étaient retirés, le prince prit tendrement la main d’Isabelle entre les siennes, et contempla quelque temps en silence cette fille si étrangement retrouvée. Ses yeux exprimaient une joie mêlée de tristesse. Car, malgré les assurances du médecin, la vie de Vallombreuse pendait encore à un fil. Heureux d’une part, il était malheureux de l’autre; mais le charmant visage d’Isabelle dissipa bientôt cette impression pénible, et le prince tint ce discours à la nouvelle comtesse:
«Sans doute, ma chère fille, en cet événement qui nous réunit d’une façon bizarre, romanesque et surnaturelle, la pensée doit vous être venue que, pendant tout ce temps écoulé depuis votre enfance jusqu’à ce jour, je ne vous ai point cherchée, et que le hasard seul a remis l’enfant perdu au père oublieux. Ce serait mal connaître mes sentiments, et vous avez l’âme si bonne, que cette idée a dû être bientôt abandonnée par vous. Votre mère Cornélia, vous ne l’ignorez pas, était d’humeur arrogante et fière; elle prenait tout avec une violence extraordinaire, et, lorsque de hautes convenances, je dirais presque des raisons d’État, me forcèrent à me séparer d’elle, bien malgré moi, pour un mariage ordonné par un de ces désirs suprêmes qui sont des ordres auxquels nul ne résiste, outrée de dépit et de colère, elle refusa obstinément tout ce qui pouvait adoucir sa situation et assurer la vôtre à l’avenir. Terre, châteaux, contrats de rente, argent, bijoux, elle me renvoya tout avec un outrageux dédain. Ce désintéressement que j’admirais ne me trouva pas moins entêté, et je laissai chez une personne de confiance les sommes et les titres renvoyés pour qu’elle les pût reprendre... au cas où son caprice changerait. Mais elle persista dans ses refus et, changeant de nom, passa à une autre troupe avec laquelle elle se mit à courir en province, évitant Paris et les endroits où je me trouvais. Je perdis bientôt sa trace, d’autant plus que le roi mon maître me chargea d’ambassades et missions délicates qui me tinrent longtemps à l’étranger. Quand je revins, par des affidés aussi sûrs qu’intelligents, lesquels avaient questionné et fait jaser des comédiens de divers théâtres, j’appris que Cornélia était morte depuis quelques mois déjà. Quant à l’enfant, on n’en avait point entendu parler, et l’on ne savait pas ce qu’il était devenu. Le voyage perpétuel de ces compagnies comiques, les noms de guerre qu’adoptent les acteurs qui les composent, et dont ils changent souvent par nécessité ou caprice, rendent fort difficiles ces recherches à qui ne peut les faire lui-même. Le frêle indice qui guiderait l’intéressé ne suffit pas à l’agent qu’anime seulement un motif cupide. On me signala bien quelques petites filles parmi ces troupes; mais le détail de leur naissance ne se rapportait point à la vôtre. Même quelquefois des suppositions furent hasardées par des mères peu soucieuses de conserver leur fruit, et je dus me tenir en garde contre ces ruses. On n’avait point touché aux sommes déposées. Évidemment la rancunière Cornélia avait voulu me dérober sa fille et se venger ainsi. Je dus croire à votre mort, et cependant un instinct secret me disait que vous existiez. Je me rappelais combien vous étiez gentille et mignonne en votre berceau, et comme de vos petits doigts roses vous tiriez ma moustache, noire alors, quand je me penchais pour vous baiser. La naissance de mon fils avait ravivé ce souvenir au lieu de l’éteindre. Je pensais, en le voyant grandir au sein du luxe, couvert de rubans et de dentelles comme un enfant royal, ayant pour hochets des joyaux qui eussent été la fortune d’honnêtes familles, que peut-être, en ce moment, vêtue à peine de quelque oripeau fané de théâtre, vous souffriez du froid et de la faim sur une charrette ou dans une grange ouverte à tous les vents. Si elle vit, me disais-je, quelque directeur de troupe la malmène et la bat. Suspendue à un fil d’archal, elle fait, à demi morte de peur, les amours et les petits génies dans les vols des pièces à machines. Ses larmes mal contenues coulent sillonnant le fard grossier dont on a barbouillé ses joues pâles, ou bien, tremblante d’émotion, elle balbutie à la fumée des chandelles un petit bout de rôle enfantin qui lui a valu déjà bien des soufflets. Et je me repentais de n’avoir pas, dès le jour de sa naissance, enlevé l’enfant à la mère; mais alors je croyais ces amours éternelles. Plus tard, ce furent d’autres tourments. En cette vie errante et dissolue, belle comme elle promettait de l’être, que d’attaques sa pudicité n’a-t-elle point à souffrir de la part de ces libertins qui volent aux comédiennes comme papillons aux lumières, et le rouge me montait à la figure à l’idée que mon sang qui coule dans vos veines subissait ces outrages. Bien des fois, affectant plus de goût que je n’en avais pour la comédie, je me rendais aux théâtres, cherchant à découvrir parmi les ingénues quelque jeune personne de l’âge que vous eussiez dû avoir et de la beauté que je vous supposais. Mais je ne vis que mines attelées et fardées, et qu’effronterie de courtisane sous des grimaces d’innocente. Aucune de ces péronnelles ne pouvait être vous.
«J’avais donc tristement renoncé à l’espoir de retrouver cette fille dont la présence eût égayé ma vieillesse; la princesse ma femme, morte après trois ans d’union, ne m’avait donné d’autre enfant que Vallombreuse, qui, par son caractère effréné, me causait bien des peines. Il y a quelques jours, étant à Saint-Germain auprès du roi, pour devoirs de ma charge, j’entendis des courtisans parler avec faveur de la troupe d’Hérode, et ce qu’ils en dirent me fit naître l’envie d’assister à une représentation de ces comédiens, les meilleurs qui fussent venus depuis longtemps de province à Paris. On louait surtout une certaine Isabelle pour son jeu correct, décent, naturel et tout plein d’une grâce naïve. Ce rôle d’ingénue qu’elle rendait si bien au théâtre, elle le soutenait, assurait-on, à la ville, et les plus méchantes langues se taisaient devant sa vertu. Agité d’un secret pressentiment, je me rendis à la salle où récitaient ces acteurs, et je vous vis jouer à l’applaudissement général. Votre air de jeune personne honnête, vos façons timides et modestes, le son de votre voix si frais et si argentin, tout cela me troublait l’âme d’étrange sorte. Il est impossible même à l’œil d’un père de reconnaître dans la belle fille de vingt ans l’enfant qu’il n’a pas vue depuis le berceau, et surtout à la lueur des chandelles, à travers l’éblouissement du théâtre; mais il me semblait que si un caprice de la fortune poussait sur les planches une fille de qualité, elle aurait cette mine réservée et discrète tenant à distance les autres comédiens, cette distinction qui fait dire à tout le monde: «Comment se trouve-t-elle là?» Dans la même pièce figurait un pédant dont la trogne avinée ne m’était point inconnue. Les années n’avaient en rien altéré sa laideur grotesque, et je me souvins que déjà il faisait les Pantalons et les vieillards ridicules dans la compagnie où jouait Cornélia. Je ne sais pourquoi mon imagination établissait un rapport entre vous et ce pédant jadis camarade de votre mère. La raison avait beau alléguer que cet acteur pouvait bien avoir pris de l’emploi en cette troupe, sans que pour cela vous y fussiez; il me semblait qu’il tenait entre ses mains le bout du fil mystérieux à l’aide duquel je me guiderais dans ce dédale d’événements obscurs. Aussi formai-je la résolution de l’interroger, et l’aurais-je fait si, quand j’envoyai à l’auberge de la rue Dauphine, on ne m’eût dit que les comédiens d’Hérode étaient partis pour donner une représentation dans un château aux environs de Paris. Je me serais tenu tranquille jusqu’au retour des acteurs, si un brave serviteur ne me fût venu prévenir, craignant quelque rencontre fâcheuse, que le duc de Vallombreuse, amoureux à la folie d’une comédienne nommée Isabelle qui lui résistait avec la plus ferme vertu, avait fait le projet de l’enlever pendant cette expédition supposée, au moyen d’une escouade de spadassins à gages, action par trop énorme et violente, capable de mal tourner, la jeune fille étant accompagnée d’amis qui n’allaient pas sans armes. Le soupçon que j’avais de votre naissance me jeta, à cet avertissement, dans une perturbation d’âme étrange à concevoir. Je frémis à l’idée de cet amour criminel qui se changeait en amour monstrueux, si mes pressentiments ne me trompaient point, puisque vous étiez, au cas qu’ils fussent vrais, la propre sœur de Vallombreuse. J’appris que les ravisseurs devaient vous transporter en ce château, et je m’y rendis en toute diligence. Vous étiez déjà délivrée sans que votre honneur eût souffert, et la bague d’améthyste a confirmé ce que me disait à votre vue la voix du sang.
--Croyez, monseigneur et père, répondit Isabelle, que je ne vous ai jamais accusé. Habituée d’enfance à cette vie ambulante de comédienne, j’avais facilement accepté mon sort, n’en connaissant et n’en rêvant pas d’autre. Le peu que je savais du monde me faisait comprendre que j’aurais mauvaise grâce à vouloir entrer dans une famille illustre, que des raisons puissantes forçaient sans doute à me laisser dans l’obscurité et l’oubli. Le souvenir confus de ma naissance m’inspirait parfois de l’orgueil, et je me disais, en voyant l’air dédaigneux que prennent les grandes dames à l’endroit des comédiennes: «Moi aussi je suis de noble race!» Mais ces légères fumées se dissipaient bientôt, et je ne gardais que l’invincible respect de moi-même. Pour rien au monde je n’aurais souillé le pur sang qui coulait dans mes veines. Les licences des coulisses, et les poursuites dont sont l’objet les actrices, même lorsqu’elles manquent de beauté, ne m’inspiraient que du dégoût. J’ai vécu au théâtre presque comme en un couvent, car on peut être sage partout, quand on le veut. Le Pédant était pour moi comme un père, et certes Hérode eût brisé les os à quiconque eût osé me toucher du doigt, ou seulement me dire une parole libre. Quoique comédiens, ce sont de très-braves gens, et je vous les recommande s’ils se trouvent jamais en quelque nécessité. Je leur dois en grande partie de pouvoir présenter sans rougir mon front à vos lèvres, et me dire hautement votre fille. Mon seul regret est avoir été la cause bien innocente du malheur arrivé à M. le duc votre fils, et j’aurais souhaité entrer dans votre famille sous de meilleurs auspices.
--Vous n’avez rien à vous reprocher, ma chère fille, vous ne pouviez deviner ces mystères qui ont éclaté tout à coup par un concours de circonstances qu’on trouverait romanesques si on les rencontrait en un livre, et ma joie de vous revoir aussi digne de moi que si vous n’eussiez pas vécu à travers les hasards d’une vie errante, et d’une profession peu rigoureuse d’ordinaire, efface bien la douleur où m’a jeté la fâcheuse blessure de mon fils. Qu’il survive ou succombe, je ne saurais vous en vouloir. En tout cas, votre vertu l’a sauvé d’un crime. Ainsi, ne parlons plus de cela. Mais, parmi vos libérateurs, quel était ce jeune homme qui semblait diriger l’attaque, et qui a blessé Vallombreuse? Un comédien, sans doute, quoiqu’il m’ait paru de bien grand air et de hardi courage.
--Oui, mon père, répondit Isabelle dont les joues se couvrirent d’une faible et pudique rougeur, un comédien. Mais s’il m’est permis de trahir un secret, qui n’en est plus un déjà pour monsieur le duc, je vous dirai que ce prétendu capitaine Fracasse (tel est son emploi dans la troupe) cache sous son masque un noble visage, et sous son nom de théâtre un nom de race illustre.
--En effet, répondit le prince, je crois avoir entendu parler de cela. Il eût été étonnant qu’un comédien se risquât à cet acte téméraire de contrecarrer un duc de Vallombreuse, et d’entrer en lutte avec lui. Il faut un sang généreux pour de telles audaces. Un gentilhomme seul peut vaincre un gentilhomme, de même qu’un diamant n’est rayé que par un autre diamant.»
L’orgueil nobiliaire du prince éprouvait quelque consolation à penser que son fils n’avait point été navré par quelqu’un de bas lieu. Les choses reprenaient ainsi une situation régulière. Ce combat devenait une sorte de duel entre gens de condition égale, et le motif en était avouable; l’élégance n’avait rien à souffrir de cette rencontre.
«Et comment se nomme ce valeureux champion, reprit le prince, ce preux chevalier défenseur de l’innocence?