Part 42
Isabelle, tout à fait remise de son évanouissement, se tenait debout, les yeux baissés, près de Sigognac et d’Hérode, rajustant d’une main pudique le désordre de ses habits. Lampourde et Scapin, un peu en arrière, s’effaçaient comme des figures de second plan, et dans le cadre de la porte on entrevoyait les têtes curieuses des bretteurs qui avaient pris part à la lutte et n’étaient pas sans inquiétude sur leur sort, craignant qu’on ne les envoyât aux galères ou au gibet pour avoir aidé Vallombreuse en ses méchantes entreprises.
Enfin le prince rompit ce silence embarrassant et dit: «Quittez ce château à l’instant, vous tous qui avez mis vos épées au service des mauvaises passions de mon fils. Je suis trop gentilhomme pour faire l’office des archers et du bourreau; fuyez, disparaissez, rentrez dans vos repaires. La justice saura bien vous y retrouver.»
Le compliment n’était pas fort gracieux; mais il eût été hors de propos de montrer une susceptibilité trop farouche. Les bretteurs, que Lampourde avait déliés dès le commencement de cette scène, s’éloignèrent sans demander leur reste, avec Malartic leur chef.
Quand ils se furent retirés, le père de Vallombreuse prit Isabelle par la main, et la détachant du groupe où elle se trouvait, la fit ranger près de lui et lui dit: «Restez là, mademoiselle; votre place est désormais à mes côtés. C’est bien le moins que vous me rendiez une fille puisque vous m’ôtez un fils.» Et il essuya une larme qui, malgré lui, débordait de sa paupière. Puis se retournant vers Sigognac avec un geste d’une incomparable noblesse: «Monsieur, vous pouvez vous en aller avec vos compagnons. Isabelle n’a rien à redouter près de son père, et ce château sera dès à présent sa demeure. Maintenant que sa naissance est connue, il ne convient pas que ma fille retourne à Paris. Je la paye assez cher pour la garder. Je vous remercie, quoiqu’il m’en coûte l’espoir d’une race perpétuée, d’avoir épargné à mon fils une action honteuse, que dis-je, un crime abominable! Sur mon blason je préfère une tache de sang à une tache de boue. Puisque Vallombreuse était infâme, vous avez bien fait de le tuer; vous avez agi en vrai gentilhomme, et l’on m’assure que vous l’êtes, en protégeant la faiblesse, l’innocence et la vertu. C’était votre droit. L’honneur de ma fille sauvé rachète la mort de son frère. Voilà ce que la raison me dit; mais mon cœur paternel en murmure et d’injustes idées de vengeance pourraient me prendre dont je ne serais pas maître. Disparaissez, je ne ferai aucune poursuite, et je tâcherai d’oublier qu’une nécessité rigoureuse a dirigé votre fer sur le sein de mon fils!
--Monseigneur, répondit Sigognac sur le ton du plus profond respect, je fais à la douleur d’un père une part si grande, que j’eusse, sans sonner mot, accepté les injures les plus sanglantes et les plus amères, bien qu’en ce désastreux conflit ma loyauté ne me fasse aucun reproche. Je ne voudrais rien dire, pour me justifier à vos yeux, qui accusât cet infortuné duc de Vallombreuse; mais croyez que je ne l’ai point cherché, qu’il s’est jeté de lui-même sur ma route et que j’ai tout fait, en plus d’une rencontre, pour l’épargner. Ici même, c’est sa fureur aveugle qui l’a précipité sur mon épée. Je laisse en vos mains Isabelle, qui m’est plus chère que la vie, et me retire à jamais désolé de cette triste victoire pour moi véritable défaite, puisqu’elle détruit mon bonheur. Ah! que mieux eût valu que je fusse tué et victime au lieu de meurtrier!»
Là-dessus, Sigognac fit au prince un salut, et lançant à Isabelle un long regard chargé d’amour et de regret, descendit les marches de l’escalier, suivi de Scapin et de Lampourde, non sans retourner plus d’une fois la tête, ce qui lui permit de voir la jeune fille appuyée contre la rampe de peur de défaillir, et portant son mouchoir à ses yeux pleins de larmes. Était-ce la mort de son frère ou le départ de Sigognac qu’elle pleurait? Nous pensons que c’était le départ de Sigognac, l’aversion que lui inspirait Vallombreuse n’ayant point encore eu le temps de se changer chez elle en tendresse à cette révélation de parenté subite. Du moins le Baron, quelque modeste qu’il fût, en jugea ainsi, et, chose étrange que le cœur humain, s’éloigna consolé par les larmes de celle qu’il aimait.
Sigognac et sa troupe sortirent par le pont-levis, et tout en longeant le fossé pour aller reprendre leurs chevaux dans le petit bois où ils les avaient laissés, ils entendirent une voix plaintive s’élever du fossé à l’endroit même que comblait l’arbre renversé. C’était le portier de la comédie, qui n’avait pu se dégager de l’enchevêtrement des branches, et criait piteusement à l’aide, n’ayant que la tête hors de l’eau, et risquant d’avaler ce fade liquide qu’il haïssait plus que médecine noire, toutes les fois qu’il ouvrait le bec pour appeler au secours. Scapin, qui était fort agile et délié de son corps, se risqua sur l’arbre et eut bientôt repêché le portier tout ruisselant d’eau et d’herbes aquatiques.
Les chevaux n’avaient point bougé de leur couvert, et bientôt enfourchés par leurs cavaliers, ils reprirent allégrement la route de Paris.
«Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements? disait Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son fils? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet blasonné? Ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre? Après tout, puisque le théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient même d’avoir vu le prince qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille à rechercher son père; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.
--Oui, je savais cela, répondit Sigognac; sans attacher autrement d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille, qu’il y avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve précisément son frère! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux; un ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son honneur que par cette mort. Malheureux que je suis! j’ai moi-même créé l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais. De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle en deuil? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais c’était le sang fraternel! Quand bien même elle me pardonnerait et me verrait sans horreur, le prince qui maintenant a sur elle des droits de père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh! je suis né sous une étoile enragée.
--Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant, après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre. Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure que vous ne pensez.
--Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide, froid et pâle, devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.
--Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles. Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit. Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer. Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre deux rangées de manches à balais, sous la lueur froide de la lune.»
Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive; mais pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches, posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason, toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants. Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle et de prix, et de main d’ouvrier; mais ces mythologies féroces avaient je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux d’airain, défenseurs de la toison d’or, et on eût dit que Vallombreuse, gisant inanimé au-dessous-d’eux, fût une de leurs victimes.
Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite, étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes, témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.
Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il déplorait, c’était la mort de sa maison: une douleur inconnue aux bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.
Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé, crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont l’objet.
«Et ce médecin qui ne vient pas! fit le prince avec impatience, il y a peut-être encore quelque remède.»
Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut, accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le miroir; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.
«La vie n’est pas complétement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers le prince et en essuyant son miroir; le blessé respire encore, et tant que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance. Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait ensuite votre douleur plus amère: j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse n’avait point exhalé le dernier soupir; voilà tout. De là à le ramener en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué sur-le-champ.
--Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé son examen.»
La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et saccagé par la lutte qui s’y était passée.
Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse, déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était fait en dedans; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.
«Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse; il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.
--N’est-ce pas qu’il vivra? fit le prince; si vous le sauvez, je vous ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits; ce que vous demanderez, vous l’obtiendrez.
--Oh! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien encore; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave, très-grave. Cependant comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti, sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en réchappe, à moins de complications imprévues: il y a pour de tels cas des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de ressources! La séve de la vie encore ascendante répare si vite les pertes et rajuste si bien les dégâts! Avec des ventouses et des scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les compresses, que je pose le premier appareil.»
L’opération terminée, le chirurgien dit au prince: «Ordonnez, s’il vous plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi, monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils... jusqu’à demain.»
Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins de l’état du jeune duc.
Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire; seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées naguère, pétillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas perdu pour M. le duc. A cette nouvelle, la joie disparut de son masque sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.
Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée, et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la reconnaissait pour sa fille; elle se greffait, humble fleur, sur un des rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un héros! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que des têtes couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait, sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce château, naguère sa prison, était devenu sa demeure; elle y était chez elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de toute attente.
Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus grande joie; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle sa vie de théâtre; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux? Pauvre, elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune; riche, c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas, peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le priver d’un fils; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre alliance; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et doué comme un prince des contes de fées.
Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.
«Que veux-tu, ma chère enfant? lui dit Isabelle de sa voix la plus douce, tu n’es donc pas partie avec les autres? si tu désires rester près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.
--Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita; mais je ne puis rester avec toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent: «_Soy de un dueño_,» ce qui signifie: «Je n’ai qu’un maître,» une belle parole digne de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela doit être si bon!
--Oh! de tout mon cœur! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son émotion était forte.
--Maintenant, adieu!» dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.
Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et elle dit à Isabelle:
«Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin.»
Et elle disparut.
XVIII.
EN FAMILLE.