Part 41
Hérode, resté seul, continua à suivre l’allée, regardant à travers les arbres le maudit château où il n’avait pu pénétrer, à son grand regret. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté du côté de l’attaque, et le reste du manoir était enseveli dans l’ombre et le silence. Cependant, sur la façade en retour, la lune qui se levait commençait à répandre ses molles lueurs et glaçait d’argent les ardoises violettes du toit. Sa clarté naissante permettait de voir un homme en faction promenant son ombre sur une petite esplanade au bord du fossé. C’était Labriche, qui gardait la barque au moyen de laquelle Mérindol, La Râpée, Azolan et Agostin avaient traversé le fossé.
Cette vue fit réfléchir Hérode. «Que diable peut faire cet homme tout seul à cet endroit désert pendant que ses camarades jouent des couteaux? Sans doute de peur de surprise ou pour assurer la retraite, il garde quelque passage secret, quelque poterne masquée par où, peut-être, en l’étourdissant d’un coup de gourdin sur la tête, je parviendrai à m’introduire en ce damné manoir et montrer à Sigognac que je ne l’oublie pas.»
En ratiocinant de la sorte, Hérode, suspendant ses pas et ne faisant non plus de bruit que si ses semelles eussent été doublées de feutre, s’approchait de la sentinelle avec cette lenteur moelleuse et féline dont sont doués les gros hommes. Quand il fut à portée, il lui asséna sur le crâne un coup suffisant pour mettre hors de combat, mais non pour tuer celui qui le recevait. Comme on l’a pu voir, Hérode n’était point autrement cruel et ne désirait point la mort du pécheur.
Aussi surpris que si la foudre lui fût tombée sur sa tête par un temps serein, Labriche roula les quatre fers en l’air et ne bougea plus; car la force du choc l’avait étourdi et fait se pâmer. Hérode s’avança jusqu’au parapet du fossé et vit qu’à une étroite coupure du garde-fou aboutissait un escalier diagonal taillé dans le revêtement de la douve, et qui menait au fond du fossé ou du moins jusqu’au niveau de l’eau clapotant sur ses dernières marches. Le Tyran descendit les degrés avec précaution et se sentant le pied mouillé s’arrêta, tâchant de percer l’obscurité du regard. Il démêla bientôt la forme de la barque, rangée à l’ombre du mur, et l’attira par la chaîne qui l’amarrait au bas de l’escalier. Rompre la chaîne ne fut qu’un jeu pour le robuste tragédien, et il entra dans le bateau que son poids pensa faire tourner. Quand les oscillations se furent apaisées et que l’équilibre se fut rétabli, Hérode fit jouer doucement l’aviron unique placé en la poupe pour servir à la fois de rame et de gouvernail. La barque, cédant à l’impulsion, sortit bientôt de la tranche d’ombre pour entrer dans la tranche de lumière, où sur l’eau huileuse tremblotaient comme des écailles d’ablettes les paillons de la lune. La clarté pâle de l’astre découvrit à Hérode, dans le soubassement du château, un petit escalier pratiqué sous une arcade de brique. Il y aborda, et suivant la voûte, il parvint sans encombre à la cour intérieure, complétement déserte en ce moment.
«Me voici donc au cœur de la place, se dit Hérode en se frottant les mains; mon courage a meilleure assiette sur les larges dalles bien cimentées que sur ce bâton à perroquet d’où je descends. Çà, orientons-nous et allons rejoindre les compagnons.»
Il avisa le perron gardé par les deux sphinx de pierre et jugea fort sainement que cette entrée architecturale conduisait aux plus riches salles du logis, où sans doute Vallombreuse avait mis la jeune comédienne et où devait s’agiter la bataille en l’honneur de cette
Hélène sans Ménélas et vertueuse surtout pour Pâris. Les sphinx ne firent pas mine de lever la griffe pour l’arrêter au passage.
La victoire semblait restée aux assaillants. Bringuenarilles, Tordgueule et Piedgris gisaient sur le plancher comme veaux sur la paille. Malartic, le chef de la bande, avait été désarmé. Mais en réalité les vainqueurs étaient captifs. La porte de la chambre, fermée en dehors, s’interposait entre eux et l’objet de leur recherche, et cette porte, d’un chêne épais, historiée d’élégantes ferrures en acier poli, pouvait devenir un obstacle infranchissable à des gens qui ne possédaient ni haches ni pinces pour l’enfoncer. Sigognac, Lampourde et Scapin appuyant l’épaule contre les battants s’efforçaient de la faire céder, mais elle tenait bon et leurs vigueurs réunies y mollissaient.
«Si nous y mettions le feu, dit Sigognac qui se désespérait, il y a des bûches enflammées dans l’âtre.
--Ce serait bien long, répondit Lampourde; le cœur de chêne brûle malaisément; prenons plutôt ce bahut et nous en faisons une sorte de catapulte ou bélier propre à effondrer cette barrière trop importune.»
Ce qui fut dit fut fait, et le curieux meuble ouvragé de délicates sculptures, empoigné brutalement et lancé avec force, alla heurter les solides parois, sans autre succès que d’en rayer le poli et d’y perdre une jolie tête d’ange ou d’amour mignonnement taillée qui formait un de ses angles. Le Baron enrageait, car il savait que Vallombreuse avait quitté la chambre emportant Isabelle, malgré la résistance désespérée de la jeune fille.
Tout à coup, un grand bruit se fit entendre. Les branchages qui obstruaient la fenêtre avaient disparu et l’arbre tombait dans l’eau du fossé avec un fracas auquel se mêlaient des cris humains, ceux du portier de comédie qui s’était arrêté dans son ascension, la branche étant devenue trop faible pour le supporter. Azolan, Agostin et Basque avaient eu cette triomphante idée de pousser l’arbre à l’eau afin de couper la retraite aux assiégeants.
«Si nous ne jetons bas cette porte, dit Lampourde, nous sommes pris comme rats au piége. Au diable soient les ouvriers du temps jadis qui travaillaient de façon si durable! Je vais essayer de découper le bois autour de la serrure avec mon poignard pour la faire sauter, puisqu’elle tient si fort. Il faut sortir d’ici à tout prix; nous n’avons plus la ressource de nous accrocher à notre arbre comme les ours à leur tronc dans les fossés de Berne en Suisse.»
Lampourde allait se mettre à l’œuvre, quand un léger grincement, pareil à celui d’une clef qui tourne, résonna dans la serrure, et la porte inutilement attaquée s’ouvrit d’elle-même.
«Quel est le bon ange, s’écria Sigognac, qui vient de la sorte à notre secours? et par quel miracle cette porte cède-t-elle toute seule après avoir tant résisté?
--Il n’y a ni ange ni miracle, répondit Chiquita en sortant de derrière la porte et fixant sur le Baron son regard mystérieux et tranquille.
--Où est Isabelle?» cria Sigognac, parcourant de l’œil la salle faiblement éclairée par la lueur vacillante d’une petite lampe.
Il ne l’aperçut point d’abord. Le duc de Vallombreuse, surpris par la brusque ouverture des battants, s’était acculé dans un angle, plaçant derrière lui la jeune comédienne à demi pâmée d’épouvante et de fatigue; elle s’était affaissée sur ses genoux, la tête appuyée à la muraille, les cheveux dénoués et flottants, les vêtements en désordre, les ferrets de son corsage brisés, tant elle s’était désespérément tordue entre les bras de son ravisseur, qui, sentant sa proie lui échapper, avait essayé vainement à lui dérober quelques baisers lascifs, comme un faune poursuivi entraînant une jeune vierge au fond des bois.
«Elle est ici, dit Chiquita, dans ce coin, derrière le seigneur Vallombreuse; mais pour avoir la femme, il faut tuer l’homme.
--Qu’à cela ne tienne, je le tuerai, fit Sigognac en s’avançant l’épée droite vers le jeune duc déjà tombé en garde.
--C’est ce que nous verrons, monsieur le capitaine Fracasse, chevalier de bohémiennes,» répondit le jeune duc d’un air de parfait dédain.
Les fers étaient engagés et se suivaient en tournant autour l’un de l’autre avec cette lenteur prudente qu’apportent aux luttes qui doivent être mortelles les habiles de l’escrime. Vallombreuse n’était pas d’une force égale à celle de Sigognac; mais il avait, comme il convenait à un homme de sa qualité, fréquenté longtemps les académies, mouillé plus d’une chemise aux salles d’armes, et travaillé
sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte. Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu par une chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher; l’épée du Baron faillit lui clouer la main sur la bouche; mais la pointe, relevée par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce. Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer; un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche, il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.
Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les rivaux y vissent plus clair. Attention touchante!
«Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense; mais s’il se fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui. Ah! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je vous disais? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture. Vallombreuse est touché; non, il a fait une retraite fort à propos.»
Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.
«Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces drôles. Je fais mon affaire du Capitaine;» et il courut sur lui l’épée haute.
L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa garde; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.
Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle manière; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et brutalisait avec une férocité fantasque.
«A moi, coquins! à moi, soupira-t-il d’une voix faible. Laisserez-vous ainsi votre duc sans aide et sans secours?»
Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode montait, d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle, sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer, et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode, se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement, comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.
En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe fort admiré de Lampourde. Le Baron s’agenouilla près de son amie, lui prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du fond d’un rêve, il lui dit: «Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne, maintenant, ne vous saurait nuire.»
Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles, moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se connaître mieux que pas un aux choses du cœur.
Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis; un tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de l’escalier.
Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine, vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches, sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de muscles indiquât, en aucune façon, qu’ils aperçussent le spectacle assez singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.
Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse. Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des successions le rendît à son tour chef de famille.
A l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au ciel en poussant un soupir. «Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque diligence que j’aie faite,» et il se baissa vers la jeune comédienne dont il prit la main inerte.
A cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre, brillait au doigt annulaire une bague, dont une améthyste assez grosse formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher, et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.
Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.
«Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce monstre indigne de ma race?»
Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le tenait-elle? «Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et la mienne? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce damné libertin; cet amour est un inceste; oh! je suis cruellement puni d’une faute ancienne.»
Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à un type autrefois chéri.
«De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains souvenirs; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession? dit le vieux seigneur d’une voix émue.
--Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie recueilli de ma mère, répondit Isabelle.
--Et qui était votre mère, que faisait-elle? dit le prince avec un redoublement d’intérêt.
--Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.
--Cornélia! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle; mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit à Isabelle: Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai quand il faudra.
--Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance, s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue se pencher vers son berceau.
--Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais trouver étrange votre présence armée dans mon château; mais je sais le motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils dégénéré qui déshonore ma vieillesse?»
Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic; il était affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait aux coins de la bouche; il ôta même son chapeau, malgré la douleur atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi découvert et silencieux.
«Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous, la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre, continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse résistance?--votre sœur!
--Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre! répondit Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage livide les sueurs de l’agonie; mais je ne suis pas coupable comme vous le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire à la parole d’un gentilhomme expirant.»
Cette phrase fut prononcée d’une voix assez haute pour être entendue de tous. Isabelle tourna ses beaux yeux humides de larmes vers Sigognac, et vit sur la figure de ce parfait amant qu’il n’avait pas attendu, pour croire à la vertu de celle qu’il aimait, l’attestation _in extremis_ de Vallombreuse.
«Mais qu’avez-vous donc? dit le prince en étendant la main vers le jeune duc qui chancelait malgré le soutien de Malartic.
--Rien, mon père, répondit Vallombreuse d’une voix à peine articulée,... rien... Je meurs; et il tomba tout d’une pièce sur les dalles du palier sans que Malartic pût le retenir.
--Il n’est pas tombé sur le nez, dit sentencieusement Jacquemin Lampourde, ce n’est qu’une pâmoison; il en peut réchapper encore. Nous connaissons ces choses-là, nous autres hommes d’épée, mieux que les hommes de lancette et les apothicaires.
--Un médecin! un médecin! s’écria le prince, oubliant son ressentiment à ce spectacle; peut-être y a-t-il encore quelque espoir. Une fortune à qui sauvera mon fils, le dernier rejeton d’une noble race! Mais allez donc! que faites-vous là? courez, précipitez-vous!»
Deux des laquais impassibles qui avaient éclairé cette scène de leurs torches sans même faire un clignement d’œil, se détachèrent de la muraille et se hâtèrent pour exécuter les ordres de leur maître.
D’autres domestiques, avec toutes les précautions imaginables, soulevèrent le corps de Vallombreuse, et, sur l’ordre de son père, le transportèrent à son appartement, où ils le déposèrent sur son lit.
Le vieux seigneur suivit d’un regard où la douleur éteignait déjà la colère, ce cortége lamentable. Il voyait sa race finie avec ce fils aimé et détesté à la fois, mais dont il oubliait en ce moment les vices pour ne se souvenir que de ses qualités brillantes. Une mélancolie profonde l’envahissait, et il resta quelques minutes plongé dans un silence que tout le monde respecta.