Part 40
Montant les degrés quatre à quatre, Malartic, Bringuenarilles, Piedgris et Tordgueule accoururent dans la chambre d’Isabelle pour soutenir l’assaut et porter aide à Vallombreuse, tandis que La Râpée, Mérindol et les bretteurs ordinaires du duc, qu’il avait amenés avec lui, traversaient le fossé dans la barque afin d’opérer une sortie et de prendre l’ennemi en queue. Stratégie savante et digne d’un bon général d’armée!
La cime de l’arbre obstruait la fenêtre, d’ailleurs assez étroite, et ses branches s’étendaient presque jusqu’au milieu de la chambre; on ne pouvait donc présenter aux assaillants un assez large front de bataille. Malartic se rangea avec Piedgris d’un côté contre la muraille, et fit mettre de l’autre côté Tordgueule et Bringuenarilles pour qu’ils n’eussent pas à supporter la première furie de l’attaque et fussent plus à leur avantage. Avant d’entrer dans la place, il fallait franchir cette haie de gaillards farouches qui attendaient l’épée d’une main et le pistolet de l’autre. Tous avaient repris leurs masques, car nul de ces honnêtes gens ne se souciait d’être reconnu au cas où l’affaire tournerait mal, et c’était un spectacle assez effrayant que ces quatre hommes au visage noir, immobiles et silencieux comme des spectres.
«Retirez-vous ou masquez-vous, dit Malartic d’une voix basse à Vallombreuse, il est inutile qu’on vous voie en cette rencontre.
--Que m’importe? répondit le jeune duc, je ne crains personne au monde, et ceux qui m’auront vu n’iront pas le dire, ajouta-t-il en agitant son épée d’une façon menaçante.
--Emmenez au moins dans une autre pièce Isabelle, l’Hélène de cette autre guerre de Troie, qu’une pistolade égarée pourrait gâter d’aventure, ce qui serait dommage.»
Le duc trouvant le conseil judicieux, s’avança vers Isabelle qui se trouvait abritée avec Chiquita derrière un bahut de chêne, et la prit dans ses bras quoiqu’elle s’accrochât de ses doigts crispés aux saillies des sculptures et fît aux efforts de Vallombreuse la résistance la plus vive; cette vertueuse fille, surmontant les timidités de son sexe, préférait rester sur le champ de bataille, exposée à des balles et pointes d’épée qui n’eussent tué que sa vie, à demeurer seule avec Vallombreuse abritée du combat, mais exposée à des entreprises qui eussent tué son honneur.
«Non, non, laissez-moi,» s’écriait-elle en se débattant et en se rattrapant d’un effort désespéré au chambranle de la porte, car elle sentait que Sigognac ne pouvait être loin. Enfin le duc parvint à entr’ouvrir le battant, et il allait entraîner Isabelle dans l’autre pièce, lorsque la jeune femme se dégagea de ses mains et courut vers la fenêtre; mais Vallombreuse la reprit, lui fit quitter la terre et l’emporta vers le fond de l’appartement.
«Sauvez-moi, cria-t-elle d’une voix faible, se sentant à bout de force, sauvez-moi, Sigognac!»
Un bruit de branches froissées se fit entendre, et une forte voix qui semblait venir du ciel jeta dans la chambre ces mots: «Me voici!» et, avec la vitesse de l’éclair, une ombre noire passa entre les quatre bretteurs, poussée d’un tel élan qu’elle était déjà au milieu de la pièce lorsque quatre détonations de pistolets éclatèrent presque simultanément. Des nuages de fumée se répandirent en épais flocons qui cachèrent quelques secondes le résultat de ce feu quadruple; quand ils furent un peu dissipés, les bretteurs virent Sigognac, ou, pour mieux dire, le capitaine Fracasse, car ils ne le connaissaient que sous ce nom, debout, l’épée au poing et sans autre blessure que la plume de son feutre coupée, les batteries à rouet des pistolets n’ayant pu partir assez vite pour que les balles l’atteignissent en ce passage aussi inattendu que rapide. Mais Isabelle et Vallombreuse n’étaient plus là. Le duc avait profité du tumulte pour emporter sa proie à moitié évanouie. Une porte solide, un verrou poussé s’interposaient entre la pauvre comédienne et son généreux défenseur, déjà bien empêché par cette bande qu’il avait sur les bras. Heureusement, vive et souple comme une couleuvre, Chiquita, dans l’espérance d’être utile à Isabelle, s’était glissée par l’entre-bâillement de la porte sur les pas du duc, qui, en ce désordre d’une action violente, au milieu de ces bruits d’armes à feu, ne prit pas garde à elle, d’autant plus qu’elle se dissimula bien vite dans un angle obscur de cette vaste salle, assez faiblement éclairée par une lampe posée sur une crédence.
«Misérables, où est Isabelle? cria Sigognac en voyant que la jeune comédienne n’était pas là; j’ai tout à l’heure ouï sa voix.
--Vous ne nous l’avez pas donnée à garder, répondit Malartic avec le plus beau sang-froid du monde, et nous sommes d’ailleurs d’assez mauvaises duègnes.»
Et, en disant ces mots, il fondait l’épée haute sur le Baron, qui le reçut de la belle manière. Ce n’était pas un adversaire à dédaigner que Malartic; il passait, après Lampourde, pour le gladiateur le plus adroit de Paris, mais il n’était pas de force à lutter longtemps contre Sigognac.
«Veillez à la fenêtre pendant que je m’occupe avec ce compagnon,» dit-il tout en ferraillant, à Piedgris, Tordgueule et Bringuenarilles, qui rechargeaient leurs pistolets en toute hâte.
Au même instant un nouvel assiégeant débusqua dans la chambre en faisant le saut périlleux. C’était Scapin, à qui son ancien métier de bateleur et de soldat donnait des facilités singulières pour ces sortes d’ascensions obsidionales. D’un coup d’œil rapide, il vit que les mains des bretteurs étaient occupées à verser de la poudre et des balles dans leurs armes, et qu’ils avaient déposé leurs épées à côté d’eux; aussi prompt que l’éclair, il profita d’un moment d’incertitude chez l’ennemi étonné de son entrée bizarre, ramassa les rapières et les jeta par la fenêtre; puis il courut sur Bringuenarilles, le saisit à bras-le-corps et se fit de son ennemi un bouclier, le poussant devant lui et le tournant de manière à le présenter aux gueules des pistolets braqués sur lui.
«De par tous les diables, ne tirez pas, hurlait Bringuenarilles à demi suffoqué par les bras nerveux de Scapin, ne tirez pas. Vous me casseriez les reins ou la tête, et cela me serait particulièrement dur d’être meurtri par des camarades.»
Pour ne pas donner à Tordgueule et à Piedgris la facilité de le viser par derrière, Scapin s’était prudemment adossé à la muraille, leur opposant Bringuenarilles comme rempart; et, dans le but de changer le point de mire, il secouait çà et là le bretteur, qui, encore que ses pieds touchassent parfois la terre, ne reprenait pas de nouvelles forces comme Antée.
Ce manége était fort judicieux; car Piedgris, qui n’aimait pas beaucoup Bringuenarilles et se souciait de la vie d’un homme autant que d’un fétu, cet homme fût-il son compagnon, ajusta la tête de Scapin dont la taille dépassait un peu celle du spadassin; le coup partit, mais le comédien s’était baissé, haussant Bringuenarilles pour se garantir, et la balle alla trouer la boiserie, emportant l’oreille du pauvre diable, qui se prit à hurler: «Je suis mort! je suis mort!» avec une vigueur qui prouvait qu’il était bien vivant.
Scapin, qui n’était pas d’humeur à attendre un second coup de pistolet, sachant bien que le plomb passerait pour l’atteindre à travers le corps de Bringuenarilles, sacrifié par des amis peu délicats, et le pourrait encore navrer grièvement, se servit du blessé comme d’un projectile et le lança si rudement contre Tordgueule qui s’avançait abaissant le canon de son arme, que le pistolet lui échappa de la main et que le bretteur roula pêle-mêle sur le plancher avec son camarade, dont le sang lui jaillissait au visage et l’aveuglait. La chute avait été si roide qu’il en resta quelques minutes étourdi et froissé, ce qui donna le temps à Scapin de repousser du pied le pistolet sous un meuble et de mettre sa dague au vent pour recevoir Piedgris qui le chargeait avec furie, un poignard au poing, enragé d’avoir manqué son coup.
Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui certainement l’eût tué, sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte. Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure étonna Piedgris et le fit chanceler; en sorte que le comédien, imprimant au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le faire tenir tout à fait tranquille.
Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit jaillir des étincelles; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva; mais, avant qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui cria: «Rendez-vous, ou vous êtes mort!»
A ce moment critique, un grand corps brisant les menues branches, fit son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu avisant la situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité: «Tu peux te soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant; il a ta vie au bout de son épée. Tu as loyalement fait ton devoir; considère-toi comme prisonnier de guerre.»
Puis, se tournant vers Sigognac: «Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous désormais.»
Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air assez piteux, la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge s’élargissait.
«Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde (car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors de combat, afin de ménager leur peau qui pourtant ne vaut pas grand’chose.»
Et, se penchant sur les corps gisants sur le plancher, il tira de son haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un cadavre dont il avait la pâleur livide.
Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à la disposition du capitaine; services qui n’étaient pas à dédaigner en ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades, soldés par des intérêts divers, se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent, mais cela ne faisait point scrupule.
On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche, franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque, étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre, tombé en travers de l’eau, servait à la fois de pont volant et d’échelle aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère Isabelle, aimée de toute la troupe, et de lui particulièrement. Si on ne l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient nullement à sa couardise; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension; mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades, sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante. Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de porter son corps.
«Humph! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser sur un fil d’araignée, qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran de comédie, plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne, épaisse et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de grenouilles et de crapauds, et je m’y enfonce en la vase jusque par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc, volte-face; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque chose.»
Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure, plus prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa descente. Tout à coup, il s’arrêta. Un léger bruit, comme d’un frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite de l’arbre. Pour n’être point aperçu, il se pencha, s’aplatit autant que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes, et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade, Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce qui, à travers l’ombre, lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses moustaches. Hérode, avec sa forte main, lui saisit le col, et lui serra la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants firent quelques mouvements convulsifs; et bientôt le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes jusque sous les pieds d’Hérode.
«Et d’un, se dit le Tyran; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse.»
Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de pistolet; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa l’obscurité, une détonation se fit entendre, et une balle passa à deux ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une tortue en sa carapace, dont bien lui prit.
«Triple corne de cocu! grogna une voix rauque, qui n’était autre que celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.
--Un peu, mon petit, répond Hérode, je suis pourtant assez gros; il faut que tu sois diantrement maladroit; mais toi, pare celle-là.»
Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir, arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau, après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura
que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la force du coup ayant été rompue.
Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés. La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule, suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran, il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un peu l’étau, et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde gorgée d’air, puis Hérode le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit les mains toutes grandes et le bretteur tomba; mais c’était un gaillard leste et robuste, comme nous l’avons dit, et, de ses doigts crispés, il se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme, pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise, s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu voir le sang jaillir des ongles bleuis.
La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux dilatés regardaient fixement la profondeur sombre; ses oreilles bourdonnaient; des sifflements traversaient ses tempes comme des flèches; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct toujours vivace de la conservation: il ne savait pas nager, et, pour lui, ce fossé c’était le tombeau.
Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond, Hérode était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le tronc d’arbre, il dit à La Râpée:
«Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.
--Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces; mais faites vite, par pitié, je tombe.»
De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta, grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée de chiffon.
Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons, il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme, où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une masse inerte.
«Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous le nez, lui dit le Tyran en fouillant à sa poche; mais voici un cordial qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la quintessence solaire.»
Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur défaillant.
«Allons, tète-moi ce petit lait; deux ou trois gorgées encore et tu seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne.»
Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa souplesse.
«Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons de ce perchoir où je n’ai pas toutes mes aises, sur le sacro-saint plancher des vaches, qui sied mieux à ma corpulence. Va devant,» ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans l’autre sens.
La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du fossé un groupe en sentinelle, composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque. «Ami,» leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix basse au comédien: «Ne sonnez mot et marchez sur mes talons.»
Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta: «Ce compagnon et moi nous sommes blessés, et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver nos plaies et les bander.»
Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode: «Vous m’avez généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne me regarde point comme quitte; si vous avez jamais besoin de moi, vous me trouverez. Maintenant, allez à vos affaires. Je tourne par ici, tournez par là.»