Part 4
Quand au Tyran, c’était un fort bon homme que la nature avait doué, sans doute par plaisanterie, de tous les signes extérieurs de la férocité. Jamais âme plus débonnaire ne revêtit une enveloppe plus rébarbative. De gros sourcils charbonnés, larges de deux doigts, noirs comme s’ils eussent été en peau de taupe, se rejoignant à la racine du nez, des cheveux crépus, une barbe épaisse montant jusqu’aux yeux, et qu’il ne taillait point pour n’avoir pas à s’en adapter une postiche lorsqu’il jouait les Hérodes et les Polyphontes, un teint basané comme un cuir de Cordoue, lui faisaient une physionomie truculente et formidable comme les peintres aiment à en donner aux bourreaux et à leurs aides dans les écorchements de saint Barthélemy ou les décollations de saint Jean-Baptiste. Une voix de taureau à faire trembler les vitres et remuer les verres sur la table, ne contribuait pas peu à entretenir la terreur qu’inspirait cet aspect de Croquemitaine rehaussé par un pourpoint de velours noir d’une mode surannée; aussi obtenait-il un succès d’épouvante en hurlant les vers de Garnier et de Scudéry. Il était, du reste, entripaillé comme il faut, et capable de bien remplir un trône.
Le Tranche-montagne, lui, était maigre, hâve, noir et sec comme un pendu d’été. Sa peau semblait un parchemin collé sur des os; un grand nez recourbé en bec d’oiseau de proie, et dont l’arête mince luisait comme de la corne, élevait sa cloison entre les deux côtés de sa figure aiguisée en navette, et encore allongée par une barbiche pointue. Ces deux profils collés l’un contre l’autre avaient beaucoup de peine à former une face, et les yeux pour s’y loger se retroussaient à la chinoise vers les tempes. Les sourcils à demi rasés se contournaient en virgule noire au-dessus d’une prunelle inquiète, et les moustaches, d’une longueur démesurée, poissées et maintenues à chaque bout par un cosmétique, remontaient en arc de cercle et poignardaient le ciel; les oreilles écartées de la tête figuraient assez bien les deux anses d’un pot, et donnaient de la prise aux croquignoles et aux nasardes. Tous ces traits extravagants, tenant plutôt de la caricature que du naturel, semblaient avoir été sculptés par une fantaisie folâtre dans un manche de rebec ou copiés d’après ces coquecigrues et chimères pantagruéliques qui tournent le soir aux lanternes des pâtissiers; ses grimaces de matamore étaient devenues, à la longue, sa physionomie habituelle, et, sorti de la coulisse, il marchait fendu comme un compas, la tête rejetée en arrière, le poing sur la hanche et la main à la coquille de l’épée. Un justaucorps jaune, bombé en cuirasse, agrémenté de vert et tailladé de crevées à l’espagnole disposées dans le sens des côtes, une golille empesée soutenue de fils de fer et de carton, large comme la table ronde et où les douze pairs eussent pu prendre leurs repas, des hauts-de-chausses bouillonnés et rattachés d’aiguillettes, des bottes de cuir blanc de Russie, où ses jambes de coq ballottaient comme des flûtes dans leur étui quand le ménétrier les remporte, une rapière démesurée qu’il ne quittait jamais, et dont la poignée de fer, fenestrée à jour, pesait bien cinquante livres, formaient l’accoutrement du drôle, accoutrement sur lequel il drapait, pour plus de braverie, une couverture dont son épée relevait le bord. Disons, pour ne rien omettre, que deux pennes de coq, bifurquées comme un cimier de cocuage, adornaient grotesquement son feutre gris allongé en chausse à filtrer.
L’artifice de l’écrivain a cette infériorité sur celui du peintre, qu’il ne peut montrer les objets que successivement. Un coup d’œil suffirait à saisir dans un tableau où l’artiste les aurait groupées autour de la table les diverses figures dont le dessin vient d’être donné; on les y verrait avec les ombres, les lumières, les attitudes contrastées, le coloris propre à chacun et une infinité de détails d’ajustement qui manquent à cette description, cependant déjà trop longue, bien qu’on ait tâché de la faire le plus brève possible; mais il fallait vous faire lier connaissance avec cette troupe comique tombée si inopinément dans la solitude du manoir de Sigognac.
Le commencement du repas fut silencieux; les grands appétits sont muets comme les grandes passions! mais, les premières furies apaisées, les langues se dénouèrent. Le jeune Baron, qui peut-être ne s’était pas rassasié depuis le jour où il avait été sevré, bien qu’il eût la meilleure envie du monde de paraître amoureux et romanesque devant la Sérafine et l’Isabelle, mangeait ou plutôt engloutissait avec une ardeur qui n’eût pas laissé soupçonner qu’il eût soupé déjà. Le Pédant, que cette fringale juvénile amusait, empilait sur l’assiette du sieur de Sigognac des ailes de perdrix et des tranches de jambon, aussitôt disparues que des flocons de neige sur une pelle rouge. Béelzébuth, emporté par la gourmandise, s’était déterminé, malgré ses terreurs, à quitter le poste inattaquable qu’il occupait sur la corniche du dressoir, et s’était fait ce raisonnement triomphal, qu’il serait difficile de lui tirer les oreilles, puisqu’il n’en possédait pas, et qu’on ne pourrait se livrer sur lui à cette plaisanterie vulgaire de lui affûter une casserole au derrière, puisque la queue absente interdisait ce genre de facétie plus digne de polissons que de gens de bonne compagnie, comme le paraissaient les hôtes réunis autour de cette table chargée de mets d’une succulence et d’un parfum inusités. Il s’était approché, profitant de l’ombre, ventre à terre, et tellement aplati, que les jointures de ses pattes formaient des coudes au-dessus de son corps, comme une panthère noire guettant une gazelle, sans que personne eût pris garde à lui. Parvenu jusqu’à la chaise du baron de Sigognac, il s’était redressé, et, pour attirer l’attention du maître, il lui jouait sur le genou un air de guitare avec ses dix griffes. Sigognac, indulgent pour l’humble ami qui avait souffert de si longues famines à son service, le faisait participer à sa bonne fortune en lui passant sous la table des os et des reliefs accueillis avec une reconnaissance frénétique. Miraut, qui avait trouvé moyen de s’introduire dans la salle du festin sur les pas de Pierre, eut aussi plus d’un bon lopin pour sa part.
La vie semblait revenue à cette habitation morte; il y avait de la lumière, de la chaleur et du bruit. Les comédiennes, ayant bu deux doigts de vin, pépiaient comme des perruches sur leurs bâtons et se complimentaient sur leurs succès réciproques. Le Pédant et le Tyran disputaient sur la préexcellence du poëme comique et du poëme tragique; l’un soutenant qu’il était plus difficile de faire rire les honnêtes gens que de les effrayer par des contes de nourrice qui n’avaient de mérite que l’antiquité; l’autre prétendant que la scurrilité et la bouffonnerie dont usaient les faiseurs de comédies ravalaient fort leur auteur. Le Léandre avait tiré un petit miroir de sa poche, et se regardait avec autant de complaisance que feu Narcissus le nez dans sa source. Contrairement à l’usage du Léandre, il n’était pas amoureux de l’Isabelle; ses visées allaient plus haut. Il espérait, par ses grâces et ses manières de gentilhomme, donner dans l’œil à quelque inflammable douairière, dont le carrosse à quatre chevaux viendrait le prendre à la sortie du théâtre et le conduire à quelque château où l’attendrait la sensible beauté, dans le négligé le plus galant, en face d’un régal des plus délicats. Cette vision s’était-elle réalisée quelquefois? Léandre l’affirmait... Scapin le niait, et c’était entre eux le sujet de contestations interminables. Le damné valet, malicieux comme un singe, prétendait que le pauvre homme avait beau jouer de la prunelle, lancer des regards assassins dans les loges, rire de façon à montrer ses trente-deux dents, tendre le jarret, cambrer sa taille, passer un petit peigne dans les crins de sa perruque et changer de linge à chaque représentation, dût-il se passer de déjeuner pour payer la lavandière, mais qu’il n’était pas parvenu encore à donner la plus légère envie de sa peau à la moindre baronne, même âgée de quarante-cinq ans, couperosée et constellée de signes moustachus.
Scapin, voyant Léandre occupé à cette contemplation, avait adroitement remis cette querelle sur le tapis, et le bellâtre furieux offrit d’aller chercher parmi ses bagages un coffre rempli de poulets flairant le musc et le benjoin, à lui adressés par une foule de personnes de qualité, comtesses, marquises et baronnes, toutes folles d’amour, en quoi le fat ne se vantait pas tout à fait, ce travers de donner dans les histrions et les baladins régnant assez par les morales relâchées du temps. Sérafine disait que si elle était une de ces dames, elle ferait donner les étrivières au Léandre, pour son impertinence et son indiscrétion; et Isabelle jurait par badinerie que s’il n’était pas plus modeste, elle ne l’épouserait pas à la fin de la pièce. Sigognac, quoique la male honte le tînt à la gorge, et qu’il n’en laissât sortir que des phrases embrouillées, admirait fort l’Isabelle, et ses yeux parlaient pour sa bouche. La jeune fille s’était aperçue de l’effet qu’elle produisait sur le jeune Baron, et lui répondait par quelques regards langoureux, au grand déplaisir du Tranche-montagne, secrètement amoureux de cette beauté, quoique sans espoir, vu son emploi grotesque. Un autre plus adroit et plus audacieux que Sigognac eût poussé sa pointe; mais notre pauvre Baron n’avait point appris les belles manières de la cour dans son castel délabré, et quoiqu’il ne manquât ni de lettres ni d’esprit, il paraissait en ce moment assez stupide.
Les dix flacons avaient été religieusement vidés, et le Pédant renversa le dernier, en faisant rubis sur l’ongle; ce geste fut compris par le Matamore, qui descendit à la charrette chercher d’autres bouteilles. Le Baron, quoiqu’il fût déjà un peu gris, ne put s’empêcher de porter à la santé des princesses un rouge-bord qui l’acheva.
Le Pédant et le Tyran buvaient en ivrognes émérites qui, s’ils ne sont jamais tout à fait de sang-froid, ne sont non plus jamais tout à fait ivres; le Tranche-montagne était sobre à la façon espagnole, et eût vécu comme ces hidalgos qui dînent de trois olives pochetées et soupent d’un air de mandoline. Cette frugalité avait une raison: il craignait, en mangeant et en buvant trop, de perdre la maigreur phénoménale qui était son meilleur moyen comique. S’il engraissait, son talent diminuait, et il ne subsistait qu’à la condition de mourir de faim, aussi était-il dans des transes perpétuelles, et regardait-il souvent à la boucle de son ceinturon pour s’assurer si, d’aventure, il n’avait pas grossi depuis la veille. Volontaire Tantale, abstème comédien, martyr de la maigreur, anatomie disséquée par elle-même, il ne touchait aux mets que du bout des dents, et s’il eût appliqué des jeûnes à un but pieux, il eût été en paradis comme Antoine et Macaire. La duègne s’ingurgitait solides et liquides d’une manière formidable; ses flasques bajoues et ses fanons tremblaient au branle d’une mâchoire encore bien garnie. Quant à la Sérafina et à l’Isabelle, n’ayant pas d’éventail sous la main, elles bâillaient à qui mieux mieux, derrière le rempart diaphane de leurs jolis doigts. Sigognac, quoiqu’un peu étourdi par les fumées du vin, s’en aperçut et leur dit:
«Mesdemoiselles, je vois, bien que la civilité vous fasse lutter contre le sommeil, que vous mourez d’envie de dormir. Je voudrais bien pouvoir vous donner à chacune une chambre tendue avec ruelle et cabinet, mais mon pauvre castel tombe en ruine comme ma race dont je suis le dernier... Je vous cède ma chambre, la seule à peu près où il ne pleuve pas; vous vous y arrangerez toutes deux avec madame; le lit est large, et une nuit est bientôt passée. Ces messieurs resteront ici, et s’accommoderont des fauteuils et des bancs... Surtout, n’allez pas avoir peur des ondulations de la tapisserie, ni des gémissements du vent dans la cheminée, ni des sarabandes des souris; je puis vous certifier que, quoique le lieu soit assez lugubre, il n’y revient point de fantômes.
--Je joue les Bradamante et ne suis pas poltronne. Je rassurerai la timide Isabelle, dit la Sérafina en riant; quant à notre duègne, elle est un peu sorcière, et si le diable vient, il trouvera à qui parler.»
Sigognac prit une lumière, et conduisit les dames dans la
chambre à coucher, qui leur parut, en effet, très-fantastique d’aspect, car la lampe tremblotante, agitée par le vent, faisait vaciller des ombres bizarres sur les poutres du plafond, et des formes monstrueuses semblaient s’accroupir dans les angles non éclairés.
«Cela ferait une excellente décoration pour un cinquième acte de tragédie,» dit la Sérafina, en promenant ses regards autour d’elle, tandis qu’Isabelle ne pouvait comprimer un frisson, moitié de froid, moitié de terreur, en se sentant enveloppée par cette atmosphère de ténèbres et d’humidité. Les trois femelles se glissèrent sans se déshabiller sous la couverture. Isabelle se mit entre la Sérafina et la duègne pour que si quelque patte pelue de fantôme ou d’incube sortait de dessous le lit, elle rencontrât d’abord une de ses camarades. Les deux braves s’endormirent bientôt, mais la craintive jeune fille resta longtemps les yeux ouverts et fixés sur la porte condamnée, comme si elle eût pressenti au delà des mondes de fantômes et de terreurs nocturnes. La porte ne s’ouvrit cependant pas, et aucun spectre n’en déboucha vêtu d’un suaire et secouant ses chaînes, quoique des bruits singuliers se fissent entendre parfois dans les appartements vides; mais le sommeil finit par jeter sa poudre d’or sous les paupières de la peureuse Isabelle, et son souffle égal se joignit bientôt à celui plus accentué de ses compagnes.
Le Pédant dormait à poings fermés, le nez sur la table, en face du Tyran qui ronflait comme un tuyau d’orgue et grommelait, en rêvant, quelques hémistiches d’alexandrins. Le Matamore, la tête appuyée sur le rebord d’un fauteuil et les pieds allongés sur les chenets, s’était roulé dans sa cape grise, et ressemblait à un hareng dans du papier. Pour ne pas déranger sa frisure, Léandre tenait la tête droite et dormait tout d’une pièce. Sigognac s’était campé dans un fauteuil resté vacant, mais les événements de la soirée l’avaient trop agité pour qu’il pût s’assoupir.
Deux jeunes femmes ne font pas ainsi irruption dans la vie d’un jeune homme sans la troubler, surtout lorsque ce jeune homme a vécu jusque-là triste, chaste, isolé, sevré de tous les plaisirs de son âge par cette dure marâtre qu’on appelle la misère.
On dira qu’il n’est pas vraisemblable qu’un garçon de vingt ans ait vécu sans amourette; mais Sigognac était fier, et, ne pouvant se présenter avec l’équipage assorti à son rang et à son nom, il restait chez lui. Ses parents, dont il eût pu réclamer les services sans honte, étaient morts. Il s’enfonçait tous les jours plus profondément dans la retraite et l’oubli. Il avait bien quelquefois, pendant ses promenades solitaires, rencontré Yolande de Foix, montée sur sa blanche haquenée, qui courait le cerf en compagnie de son père et de jeunes seigneurs. Cette étincelante vision passait bien souvent dans ses rêves; mais quel rapport pouvait jamais exister entre la belle et riche châtelaine et lui, pauvre hobereau ruiné et mal en point? Loin de chercher à être remarqué d’elle, il s’était, lors de ses rencontres, effacé le plus qu’il avait pu, ne voulant pas donner à rire par son feutre bossué et piteux, son plumet mangé des rats, ses habits passés et trop larges, son vieux bidet pacifique, plus propre à servir de monture à un curé de campagne qu’à un gentilhomme; car rien n’est plus triste, pour un cœur bien situé, que de paraître ridicule à ce qu’il aime, et il s’était fait, pour étouffer cette passion naissante, tous les froids raisonnements qu’inspire la pauvreté. Y avait-il réussi?..... C’est ce que nous ne pouvons dire. Il le croyait, du moins, et avait repoussé cette idée comme une chimère; il se trouvait assez malheureux, sans ajouter à ses douleurs les tourments d’un amour impossible.
La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur de l’Isabelle causée par Béelzébuth, qui s’était pelotonné sur sa poitrine, en manière de Smarra, et ne voulait point se retirer, trouvant le coussin fort doux.
Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil, soit qu’il n’eût point l’habitude de dormir hors de son lit, soit que le voisinage de jolies femmes lui fantasiât la cervelle. Nous croirions plutôt qu’un vague projet commençait à se dessiner dans son esprit et le tenait éveillé et perplexe. La venue de ces comédiens lui semblait un coup du sort et comme une ambassade de la Fortune pour l’inviter à sortir de cette masure féodale où ses jeunes années moisissaient dans l’ombre et s’étiolaient sans profit.
Le jour commençait à se lever, et déjà des lueurs bleuâtres filtrant par les vitres à mailles de plomb, faisaient paraître la lumière des lampes près de s’éteindre d’un jaune livide et malade. Les visages des dormeurs s’éclairaient bizarrement à ce double reflet et se découpaient en deux tranches, de couleurs différentes, comme
les surcots du moyen âge. Le Léandre prenait des tons de cierge jauni et ressemblait à ces Saint-Jean de cire emperruqués de soie et dont le fard est tombé malgré la montre de verre. Le Tranche-montagne, les yeux fermés exactement, les pommettes saillantes, les muscles des mâchoires tendus, le nez effilé comme s’il eût été pincé par les maigres doigts de la mort, avait l’air de son propre cadavre. Des rougeurs violentes et des plaques apoplectiques marbraient la trogne du Pédant; les rubis de son nez s’étaient changés en améthystes, et sur ses lèvres épaisses s’épanouissait la fleur bleue du vin. Quelques gouttes de sueur, roulant à travers les ravines et les contrescarpes de son front, s’étaient arrêtées aux broussailles de ses sourcils grisonnants; les joues molles pendaient flasquement. L’hébétation d’un sommeil lourd rendait hideuse cette face qui, éveillée et vivifiée par l’esprit, paraissait joviale; incliné ainsi sur le bord de la table, le Pédant faisait l’effet d’un vieil égipan crevé de débauche au revers d’un fossé à la suite d’une bacchanale. Le Tyran se maintenait assez bien avec sa figure blafarde et sa barbe de crin noir; sa tête d’Hercule bonasse et de bourreau paterne ne pouvait guère changer. La soubrette supportait aussi passablement la visite indiscrète du jour; elle n’était point trop défaite. Ses yeux cerclés d’une meurtrissure un peu plus brune, ses joues martelées de quelques marbrures violâtres trahissaient seuls la fatigue d’une nuit mal dormie. Un lubrique rayon de soleil, se glissant à travers les bouteilles vides, les verres à demi pleins et les victuailles effondrées, allait caresser le menton et la bouche de la jeune fille comme un faune qui agace une nymphe endormie. Les chastes douairières de la tapisserie au teint bilieux tâchaient de rougir sous leur vernis à la vue de leur solitude violée par ce campement de bohèmes, et la salle du festin présentait un aspect à la fois sinistre et grotesque.
La soubrette s’éveilla la première sous ce baiser matinal; elle se dressa sur ses petits pieds, secoua ses jupes comme un oiseau ses plumes, passa la paume de ses mains sur ses cheveux pour leur redonner quelque lustre, et, voyant que le baron de Sigognac était assis sur son fauteuil, l’œil clair comme un basilic, elle se dirigea de son côté, et le salua d’une jolie révérence de comédie.
«Je regrette, dit Sigognac en rendant le salut à la soubrette, que l’état de délabrement de cette demeure, plus faite pour loger des fantômes que des êtres vivants, ne m’ait pas permis de vous recevoir d’une façon plus convenable; j’aurais voulu vous faire reposer entre des draps de toile de Hollande sous une courtine de damas des Indes, au lieu de vous laisser morfondre sur ce siége vermoulu.
--Ne regrettez rien, monsieur, répondit la soubrette; sans vous nous aurions passé la nuit dans un chariot embourbé, à grelotter sous une pluie battante, et le matin nous aurait trouvés fort mal en point. D’ailleurs, ce gîte que vous dédaignez est magnifique à côté des granges ouvertes à tous les vents, où nous sommes souvent forcés de dormir sur des bottes de paille, tyrans et victimes, princes et princesses, Léandres et soubrettes, dans notre vie errante de comédiens allant de bourgs en villes.»
Pendant que le Baron et la soubrette échangeaient ces civilités, le Pédant roula par terre avec un fracas d’ais brisés. Son siége, las de le porter, s’était rompu, et le gros homme, étendu à jambes rebindaines, se démenait comme une tortue retournée en poussant des gloussements inarticulés. Dans sa chute, il s’était rattrapé machinalement au bord de la nappe et avait déterminé une cascade de vaisselle dont les flots rebondissaient sur lui. Ce fracas éveilla en sursaut toute la compagnie. Le Tyran, après s’être étiré les bras et frotté les yeux, tendit une main secourable au vieux comique et le remit en pied.
«Un pareil accident n’arriverait pas au Matamore, dit l’Hérode avec une sorte de grognement caverneux qui lui servait de rire; il tomberait dans une toile d’araignée sans la rompre.
--C’est vrai, répliqua l’acteur ainsi interpellé en dépliant ses longs membres articulés comme des pattes de faucheux, tout le monde n’a pas l’avantage d’être un Polyphème, un Cacus, une montagne de chair et d’os comme toi, ni un sac à vin, un tonneau à deux pieds comme Blazius.»
Ce vacarme avait fait apparaître sur le seuil de la porte l’Isabelle, la Sérafina et la duègne. Ces deux jeunes femmes, quoiqu’un peu fatiguées et pâlies, étaient charmantes encore à la lumière du jour. Elles semblèrent à Sigognac les plus rayonnantes du monde, bien qu’un observateur méticuleux eût pu trouver à reprendre à leur élégance un peu fripée et défraîchie; mais que signifient quelques rubans fanés, quelques lés d’étoffe éraillés et miroités, quelques misères et quelques incongruités de toilette lorsque celles qui les portent sont jeunes et jolies? D’ailleurs, les yeux du Baron, accoutumés au spectacle des choses vieillies, poussiéreuses, passées de ton et délabrées, n’étaient pas capables de discerner de pareilles vétilles. La Sérafina et l’Isabelle lui paraissaient attifées superbement au milieu de ce château sinistre, où tout tombait de vétusté. Ces gracieuses figures lui donnaient la sensation d’un rêve.
Quant à la duègne, elle jouissait, grâce à son âge, du privilége d’une immuable laideur; rien ne pouvait altérer cette physionomie de buis sculpté, où luisaient des yeux de chouette. Le soleil ou les bougies lui étaient indifférents.
En ce moment, Pierre entra pour remettre la salle en ordre, jeter du bois dans la cheminée, où quelques tisons consumés blanchissaient sous une robe de peluche, et faire disparaître les restes du festin, si répugnants la faim satisfaite.