Le capitaine Fracasse

Part 39

Chapter 393,875 wordsPublic domain

--Vous me détestez donc bien? fit le duc de Vallombreuse avec un tremblement de dépit dans la voix. Je ne le mérite pas, cependant. Mes torts envers vous, si j’en ai, viennent de ma passion même; et quelle femme, pour chaste et vertueuse qu’elle soit, en veut sérieusement à un galant homme de l’effet que ses charmes ont produit sur lui malgré elle?

--Certes, ce n’est point là un motif d’aversion lorsque l’amant se tient dans les limites du respect et soupire avec une timidité discrète. La plus prude le peut supporter; mais quand son impatience insolente se livre tout d’abord aux derniers excès et procède par le guet-apens, le rapt et la séquestration, comme vous n’avez pas craint de le faire, il n’est pas d’autre sentiment possible qu’une invincible répugnance. Toute âme un peu haute et fière se révolte quand on la prétend forcer. L’amour, qui est chose divine, ne se commande ni ne s’extorque. Il souffle où il veut.

--Ainsi, une répugnance invincible, voilà tout ce que je puis attendre de vous, répondit Vallombreuse dont les joues étaient devenues pâles et qui s’était mordu plus d’une fois les lèvres pendant qu’Isabelle lui parlait avec cette fermeté douce qui était le ton naturel de cette jeune personne aussi sage qu’aimable.

--Vous auriez un moyen de reconquérir mon estime et de gagner mon amitié. Rendez-moi noblement la liberté que vous m’avez prise. Faites-moi reconduire par un carrosse à mes compagnons inquiets qui ne savent ce que je suis devenue et me cherchent éperdument, avec transes mortelles. Laissez-moi reprendre mon humble vie de comédienne avant que cette aventure, dont mon honneur pourrait souffrir, ne s’ébruite parmi le public étonné de mon absence.

--Quel malheur, s’écria le duc, que vous me demandiez la seule chose que je ne saurais vous accorder sans me trahir moi-même! Que ne désirez-vous un empire, un trône, je vous le donnerais; une étoile, j’irais vous la chercher en escaladant le ciel. Mais vous voulez que je vous ouvre la porte de cette cage où vous ne rentreriez jamais une fois sortie. C’est impossible! Je sais que vous m’aimez si peu que je n’ai d’autre ressource pour vous voir que de vous enfermer. Quoiqu’il en coûte à mon orgueil, je l’emploie; car je ne peux pas plus me passer de votre présence qu’une plante de la lumière. Ma pensée se tourne vers vous comme vers son soleil, et il fait nuit pour moi où vous n’êtes point. Si ce que j’ai hasardé est un crime, il faut au moins que j’en profite, car vous ne me le pardonneriez pas, quoique vous le disiez. Ici, du moins, je vous tiens, je vous entoure, j’enveloppe votre haine de mon amour, je souffle sur les glaçons de votre froideur la chaude haleine de ma passion. Vos prunelles sont forcées de refléter mon image, vos oreilles d’entendre le son de ma voix. Quelque chose de moi s’insinue malgré vous dans votre âme; j’agis sur vous, ne fût-ce que par l’effroi que je vous cause, et le bruit de mon pas dans l’antichambre vous fait tressaillir. Et puis, cette captivité vous sépare de celui que vous regrettez et que j’abhorre pour avoir détourné ce cœur qui eût été mien. Ma jalousie satisfaite se résout à ce mince bonheur et ne veut point le jouer en vous rendant cette liberté dont vous feriez usage contre moi.

--Et jusques à quand, dit la jeune femme, avez-vous la prétention de me tenir en chartre privée, non pas comme seigneur chrétien, mais comme corsaire barbaresque?

--Jusqu’à ce que vous m’aimiez ou que vous me le disiez, ce qui revient au même,» répondit le jeune duc avec un sérieux parfait et de l’air le plus convaincu du monde. Puis il fit à Isabelle le salut le plus gracieux et opéra une sortie pleine d’aisance, comme un véritable homme de cour qu’aucune situation n’embarrasse.

Une demi-heure après, un laquais apportait un bouquet, assemblage des fleurs les plus rares, mêlant leurs couleurs et leurs parfums; d’ailleurs, toutes étaient rares à cette époque de l’année, et il avait fallu tout le talent des jardiniers et l’été factice des serres pour déterminer ces charmantes filles de Flore à s’épanouir si précocement. La queue du bouquet était serrée d’un bracelet magnifique et digne d’une reine. Parmi les fleurs, un papier blanc plié en deux attirait l’œil. Isabelle le prit, car dans sa situation, ces menus détails de galanterie n’avaient plus la signifiance qu’ils auraient eue si elle eût été libre.

Ce papier était un billet de Vallombreuse conçu en ces termes et tracé d’une écriture hardie congruant au caractère du personnage. La prisonnière y reconnut la main qui avait écrit «pour Isabelle» sur la cassette à bijoux laissée dans sa chambre à Poitiers:

«Chère Isabelle,

«Je vous envoie ces fleurs, quoique je sois certain qu’elles seront mal accueillies. Venant de moi, leur fraîcheur et nouveauté ne trouveront pas grâce devant vos rigueurs non pareilles. Mais, quel que soit leur sort, et ne vous occupiez-vous d’elles que pour les jeter par la fenêtre en signe de grand dédain, elles obligeront, par la colère même, votre pensée à s’arrêter un instant, ne fût-ce que pour le maudire, sur celui qui se déclare, en dépit de tout, votre opiniâtre adorateur.

«VALLOMBREUSE.»

Ce billet, d’une galanterie précieuse, mais qui révélait chez celui qui l’avait écrit une ténacité formidable, et que rien ne saurait rebuter, produisit en partie l’effet que le duc s’en était promis. Isabelle le tenait à la main d’un air morne, et la figure de Vallombreuse se présentait à son esprit sous une apparence diabolique. Les parfums des fleurs, la plupart étrangères, posées près d’elle, sur le guéridon, où le laquais les avait mises, se développaient à la chaleur de la chambre, et leurs arômes exotiques s’épandaient puissants et vertigineux. Isabelle les prit et les jeta dans l’antichambre, sans retirer le bracelet de diamants qui entourait les queues, craignant quelles ne fussent imprégnées de quelque philtre subtil, narcotique ou aphrodisiaque, propre à troubler la raison. Jamais plus belles fleurs ne furent plus maltraitées, et cependant Isabelle les aimait fort; mais elle eût craint, si elle les eût conservées, que la fatuité du duc n’en prit avantage; et d’ailleurs ces plantes aux formes bizarres, aux couleurs étranges, aux parfums inconnus n’avaient pas le charme modeste des fleurs ordinaires; leur beauté orgueilleuse rappelait celle de Vallombreuse et lui ressemblait trop.

Elle avait à peine déposé le bouquet proscrit sur une crédence de la pièce voisine, et s’était remise sur son fauteuil, qu’une fille de chambre se présenta pour l’accommoder. Cette fille, assez jolie, très-pâle, l’air triste et doux, avait dans son empressement quelque chose d’inerte, et semblait brisée par une terreur secrète ou un ascendant terrible. Elle offrit ses services à Isabelle, sans presque la regarder, et d’une voix atone comme si elle eût craint d’être entendue par l’oreille des murailles. Sur un signe affirmatif de la jeune femme, elle lui peigna ses cheveux blonds tout en désordre, à la suite des scènes violentes de la veille et des inquiétudes nerveuses de la nuit, en noua les boucles soyeuses avec des nœuds de velours et s’acquitta de sa besogne en coiffeuse qui sait son métier. Elle tira ensuite d’une armoire pratiquée dans le mur plusieurs robes d’une richesse et d’une élégance rares, qui semblaient coupées à la taille d’Isabelle, mais dont la jeune actrice ne voulut point, encore que la sienne fût défraîchie et fripée, car elle eût paru porter ainsi la livrée du duc, et son intention bien formelle était de ne rien accepter qui vînt de lui, dût sa captivité se prolonger plus qu’elle ne pensait.

La fille de chambre n’insista point et respecta ce caprice, de même qu’on laisse faire aux personnes condamnées ce qu’elles veulent, dans l’enceinte de leur prison. On eût dit aussi qu’elle évitait de se lier avec sa maîtresse temporaire, de peur d’y prendre un intérêt inutile. Elle se réduisait autant que possible à l’état d’automate. Isabelle, qui pensait en tirer quelque lumière, comprit qu’il était superflu de l’interroger, et s’abandonna à ses soins muets non sans une espèce de terreur.

Quand la fille de chambre se fut retirée, on apporta le dîner, et, malgré la tristesse de sa situation, Isabelle y fit honneur; la nature réclame impérieusement ses droits même chez les personnes les plus délicates. Cette réfection lui donna les forces dont elle avait grand besoin, les siennes étant épuisées par ces émotions et assauts divers. L’esprit un peu plus tranquille, la prisonnière se mit à songer au courage de Sigognac, qui s’était si vaillamment conduit, et l’eût arrachée aux ravisseurs, quoique seul, s’il n’eût perdu quelques minutes à se désencapuchonner du manteau jeté par le traître aveugle. Il devait être prévenu maintenant, et nul doute qu’il n’accourût à la défense de celle qu’il aimait plus que sa vie. A l’idée des dangers auxquels il allait s’exposer en cette entreprise périlleuse, car le duc n’était pas homme à lâcher sa proie sans résistance, le sein d’Isabelle se gonfla d’un soupir et une larme monta de son cœur à ses yeux; elle s’en voulait d’être la cause de ces conflits, et maudissait presque sa beauté, origine de tout le mal. Cependant elle était modeste, et par coquetterie n’avait point cherché à exciter les passions autour d’elle, comme font beaucoup de comédiennes et même de grandes dames ou bourgeoises.

Elle en était là de sa rêverie, lorsqu’un petit coup sec vint à sonner contre la fenêtre dont un carreau s’étoila, comme s’il eût été frappé d’un grêlon. Isabelle s’approcha de la croisée, et vit dans l’arbre en face Chiquita qui lui faisait mystérieusement signe d’ouvrir la fenêtre, et balançait la cordelette munie, à son extrémité, d’une griffe de fer. La comédienne prisonnière comprit l’intention de l’enfant, obéit à son geste, et le crampon, lancé d’une main sûre, vint mordre l’appui du balcon. Chiquita noua l’autre bout de la corde à la branche, et s’y suspendit comme la veille: mais elle n’était pas à moitié chemin, que le nœud se défit, à la grande frayeur d’Isabelle, et se détacha de l’arbre. Au lieu de tomber dans l’eau verte du fossé, comme on pouvait le craindre, Chiquita dont cet accident, si c’en était un, n’avait pas troublé la présence d’esprit, vint donner avec la corde retenue au balcon par le crampon de fer contre la muraille du château, au-dessous de la fenêtre qu’elle eut bientôt gagnée, en s’aidant des mains et des pieds qu’elle appuyait contre la paroi. Puis elle enjamba le balcon et sauta légèrement dans la chambre; et, voyant Isabelle toute pâle, et presque évanouie, elle lui dit avec un sourire:

«Tu as eu peur et tu as cru que Chiquita allait rejoindre les grenouilles du fossé. Je n’avais fait à la branche qu’un nœud coulant pour pouvoir ramener la corde à moi. Au bout de cette ligne noire je devais avoir l’air, maigre et brune comme je suis, d’une araignée qui remonte après son fil.

--Chère petite, dit Isabelle en baisant Chiquita au front, tu es une brave et courageuse enfant.

--J’ai vu tes amis, ils t’avaient bien cherchée; mais sans Chiquita, ils n’auraient jamais découvert ta retraite. Le Capitaine allait et venait comme un lion; sa tête fumait, ses yeux lançaient des éclairs. Il m’a posée sur l’arçon de sa selle, et il est caché dans un petit bois non loin du château avec ses camarades. Il ne faut pas qu’on les voie. Ce soir, dès que l’ombre sera tombée, ils tenteront ta délivrance; il y aura des coups d’épée et de pistolet. Ce sera superbe. Rien n’est beau comme des hommes qui se battent; mais ne va pas t’effrayer et pousser des cris. Les cris des femmes dérangent les courages. Si tu veux, je me tiendrai près de toi pour te rassurer.

--Sois tranquille, Chiquita, je ne gênerai pas par de sottes frayeurs les braves amis qui exposeront leur vie pour me sauver.

--C’est bien, reprit la petite, défends-toi jusqu’à ce soir avec le couteau que je t’ai donné. Le coup doit se porter de bas en haut, ne l’oublie pas. Pour moi, comme il ne faut pas qu’on nous voie ensemble, je vais chercher quelque coin où je puisse dormir. Surtout, ne regarde point par la fenêtre, cela inspirerait des soupçons et montrerait peut-être que tu attends du secours de ce côté. Alors on ferait une battue autour du château et l’on découvrirait tes amis. Le coup serait manqué et tu resterais au pouvoir de ce Vallombreuse que tu détestes.

--Je n’approcherai pas de la croisée, répondit Isabelle, je te le promets, quelque curiosité qui me pousse.»

Rassurée sur ce point important, Chiquita disparut et alla rejoindre dans la salle basse les spadassins qui, noyés de boisson, appesantis par un sommeil bestial, ne s’étaient même pas aperçus de son absence. Elle s’adossa contre le mur, joignit les mains sur la poitrine, ce qui était sa position favorite, ferma les yeux et ne tarda pas à s’endormir; car ses petits pieds de biche avaient fait plus de huit lieues la nuit précédente, entre Vallombreuse et Paris. Le retour à cheval, allure qui ne lui était pas habituelle, l’avait peut-être fatiguée davantage. Quoique son frêle corps eût la vigueur de l’acier, elle était rompue, et son sommeil était si profond qu’elle semblait morte.

«Comme cela dort, ces enfants! dit Malartic qui s’était enfin éveillé; malgré notre bacchanal, elle n’a fait qu’un somme! Holà! vous autres, aimables brutes, tâchez de vous dresser sur vos pattes de derrière, et allez dans la cour vous répandre un seau d’eau froide sur la tête. La Circé de l’ivresse a fait de vous des pourceaux; redevenez hommes par ce baptême, et ensuite nous irons faire une ronde pour voir s’il ne se trame rien en faveur de la beauté dont le seigneur Vallombreuse nous a confié la garde et la défense.»

Les bretteurs se soulevèrent pesamment et sortirent non sans dessiner quelques crochets de la table à la porte, pour obtempérer aux prescriptions si sages de leur chef. Quand ils furent à peu près rentrés en leur sang-froid, Malartic prit avec lui Tordgueule, Piedgris et La Râpée, se dirigea vers la poterne, ouvrit le cadenas qui fermait la chaîne de la barque amarrée à la porte d’eau de la cuisine, et le batelet, poussé par une perche et déchirant le manteau glauque des lentilles aquatiques, aborda bientôt à un étroit escalier pratiqué dans le revêtement de la douve.

«Toi, dit Malartic à La Râpée, quand ses hommes eurent monté sur le revers du talus, tu vas rester là et garder la barque, en cas où l’ennemi voudrait s’en emparer pour pénétrer dans la place. Aussi bien, tu ne parais pas fort solide sur ton socle. Nous autres, nous allons faire la patrouille et battre un peu les buissons, afin d’en faire envoler les oiseaux.»

Malartic, suivi de ses deux acolytes, se promena autour du château pendant plus d’une heure, sans rien rencontrer de suspect; et quand il revint à son point de départ, il trouva La Râpée qui dormait debout adossé à un arbre.

«Si nous étions une troupe régulière, lui dit-il en l’éveillant d’un coup de poing, je te ferais passer par les armes pour avoir tapé de l’œil en faction, chose contraire à toute bonne discipline martiale; mais puisque je ne puis te faire arquebuser, je te pardonne et te condamne seulement à boire une pinte d’eau.

--J’aimerais mieux, répondit l’ivrogne, deux balles dans la tête, qu’une pinte d’eau sur l’estomac.

--Cette réponse est belle, fit Malartic, et digne d’un héros de Plutarque. Ta faute t’est remise sans punition, mais ne pèche plus.»

La patrouille rentra, et la barque fut soigneusement rattachée et cadenassée avec les précautions dont on use dans une place forte. Satisfait de son inspection, Malartic se dit à lui-même: «Si la charmante Isabelle sort d’ici, ou si le valeureux capitaine Fracasse y entre, car il faut prévoir les deux cas, que mon nez devienne blanc ou que ma face rougisse.»

Restée seule, Isabelle ouvrit un volume de l’_Astrée_, par le sieur Honoré d’Urfé, qui traînait oublié sur une console. Elle essaya d’attacher sa pensée à cette lecture. Mais ses yeux seuls suivaient machinalement les lignes. L’esprit s’envolait loin des pages, et ne s’associait pas un instant à ces bergerades déjà surannées. D’ennui, elle jeta le volume et se croisa les bras dans l’attente des événements. A force de faire des conjectures, elle s’en était lassée, et sans chercher à deviner comment Sigognac la délivrerait, elle comptait sur l’absolu dévouement de ce galant homme.

Le soir était venu. Les laquais allumèrent les bougies, et bientôt le majordome parut annonçant la visite du duc de Vallombreuse. Il

entra sur les pas du valet et salua sa captive avec la plus parfaite courtoisie. Il était vraiment d’une beauté et d’une élégance suprêmes. Son visage charmant devait inspirer l’amour à tout cœur non prévenu. Une veste de satin gris de perle, un haut-de-chausses de velours incarnadin, des bottes à entonnoir en cuir blanc remplies de dentelles, une écharpe de brocart d’argent soutenant une épée à pommeau de pierreries, faisaient merveilleusement ressortir les avantages de sa personne, et il fallait toute la vertu et constance d’Isabelle pour ne point en être touché.

«Je viens voir, adorable Isabelle, dit-il en s’asseyant dans un fauteuil près de la jeune femme, si je serai mieux reçu que mon bouquet; je n’ai pas la fatuité de le croire, mais je veux vous habituer à moi. Demain, nouveau bouquet et nouvelle visite.

--Bouquets et visites seront inutiles, répondit Isabelle, il en coûte à ma politesse de le dire, mais ma sincérité ne doit vous laisser aucun espoir.

--Eh bien, fit le duc avec un geste d’insouciance hautaine, je me passerai de l’espoir et me contenterai de la réalité. Vous ne savez donc pas, pauvre enfant, ce que c’est que Vallombreuse, vous qui essayez de lui résister. Jamais désir inassouvi n’est rentré dans son âme; il marche à ce qu’il veut sans que rien le puisse fléchir ou détourner: ni larmes, ni supplications, ni cris, ni cadavres jetés en travers, ni ruines fumantes; l’écroulement de l’univers ne l’étonnerait pas, et sur les débris du monde il accomplirait son caprice. N’augmentez pas sa passion par l’attrait de l’impossible, imprudente qui faites flairer l’agneau au tigre et le retirez.»

Isabelle fut effrayée du changement de physionomie opéré sur le visage de Vallombreuse pendant qu’il prononçait ces paroles. L’expression gracieuse en avait disparu. On n’y lisait plus qu’une méchanceté froide et une résolution implacable. Par un mouvement instinctif, Isabelle recula son fauteuil et porta la main à son corsage pour y sentir le couteau de Chiquita. Vallombreuse rapprocha son siège sans affectation. Maîtrisant sa colère, il avait déjà fait reprendre à sa figure cet air charmant, enjoué et tendre, qui jusque-là avait été irrésistible.

«Faites un effort sur vous-même; ne vous retournez pas vers une vie qui doit être désormais comme un songe oublié. Abandonnez ces obstinations de fidélité chimérique à un languissant amour indigne de vous, et songez qu’aux yeux du monde vous m’appartenez dès à présent. Songez surtout que je vous adore avec un emportement, une frénésie, un délire qu’aucune femme ne m’a jamais inspirés. N’essayez pas d’échapper à cette flamme qui vous enveloppe, à cette volonté inéluctable que rien ne peut faire dévier. Comme un métal froid jeté dans un creuset où bout déjà du métal en fusion, votre indifférence jetée dans ma passion y fondra en s’amalgamant avec elle. Quoi que vous fassiez, vous m’aimerez de gré ou de force, parce que je le veux, parce que vous êtes jeune et belle et que je suis jeune et beau. Vous avez beau vous roidir et vous débattre, vous n’ouvrirez pas les bras fermés sur vous. Donc, toute résistance aurait mauvaise grâce, puisqu’elle serait inutile. Résignez-vous en souriant; est-ce donc un si grand malheur, après tout, que d’être éperdument aimée du duc de Vallombreuse! Ce malheur ferait la félicité de plus d’une.»

Pendant qu’il parlait avec cet entraînement chaleureux qui enivre la raison des femmes et fait céder leurs pudeurs, mais qui n’avait cette fois aucune action, Isabelle, attentive à la moindre rumeur du dehors, d’où lui devait venir la délivrance, croyait entendre un petit bruit presque imperceptible arrivant de l’autre bord du fossé. Il était sourd et rhythmique comme le froissement d’un travail régulier dirigé avec précaution contre quelque obstacle. Craignant que Vallombreuse ne le remarquât, la jeune femme répondit de manière à blesser la fatuité orgueilleuse du jeune duc. Elle l’aimait mieux irrité qu’amoureux, et préférait ses éclats à ses tendresses. Elle espérait d’ailleurs, en le querellant, l’empêcher d’entendre.

«Cette félicité serait une honte à laquelle j’échapperais par la mort si je n’avais pas d’autre moyen. Vous n’aurez jamais de moi que mon cadavre. Vous m’étiez indifférent; je vous hais pour votre conduite outrageuse, infâme et violente. Oui, j’aime Sigognac que vous avez essayé à plusieurs reprises de faire assassiner.»

Le petit bruit continuait toujours, et Isabelle ne ménageant plus rien, haussait la voix pour le couvrir.

A ces mots audacieux, Vallombreuse pâlit de rage, ses yeux lancèrent des regards vipérins; une légère écume moussa aux coins de ses lèvres; il porta convulsivement la main à la garde de son épée. L’idée de tuer Isabelle lui avait traversé le cerveau comme un éclair; mais, par un prodigieux effort de volonté, il se contint et se mit à rire d’un rire strident et nerveux en s’avançant vers la jeune comédienne.

«De par tous les diables, s’écria-t-il, tu me plais ainsi; quand tu m’injuries, tes yeux prennent un lumineux particulier, ton teint un éclat surnaturel; tu redoubles de beauté. Tu as bien fait de parler franc. Ces contraintes m’ennuyaient. Ah! tu aimes Sigognac! tant mieux! il ne m’en sera que plus doux de te posséder. Quel plaisir de baiser ces lèvres qui vous disent: «Je t’abhorre!» Cela a plus de ragoût que cet éternel et fade «Je t’aime,» dont les femmes vous écœurent.»

Effrayée de la résolution de Vallombreuse, Isabelle s’était levée et avait retiré de son corset le couteau de Chiquita.

«Bon! fit le duc en voyant la jeune femme armée, déjà le poignard au vent! Si vous n’aviez oublié l’histoire romaine, vous sauriez, ma toute belle, que madame Lucrèce ne se servit de sa dague qu’après l’attentat de Sextus, fils de Tarquin le Superbe. Cet exemple de l’antiquité est bon à suivre.»

Et sans plus se soucier du couteau que d’un aiguillon d’abeille, il s’avança vers Isabelle qu’il saisit entre ses bras avant qu’elle eût eu le temps de lever la lame.

Au même instant, un craquement se fit entendre, suivi bientôt d’un fracas horrible; la fenêtre, comme si elle eût reçu par dehors le coup de genou d’un géant, tomba avec un tintamarre de carreaux pulvérisés dans la chambre, où pénétrèrent des masses de branches formant une sorte de catapulte chevelue et de pont volant.

C’était la cime de l’arbre qui avait favorisé la sortie et la rentrée de Chiquita. Le tronc, scié par Sigognac et ses camarades, cédait aux lois de la pesanteur. Sa chute avait été dirigée de manière à jeter un trait d’union au-dessus de l’eau de la berge à la fenêtre d’Isabelle.

Vallombreuse, surpris de l’irruption soudaine de cet arbre se mêlant à une scène d’amour, lâcha la jeune actrice et mit l’épée à la main, prêt à recevoir le premier qui se présenterait à l’assaut.

Chiquita, qui était entrée sur la pointe du pied, légère comme une ombre, tira Isabelle par la manche, et lui dit: «Abrite-toi derrière ce meuble, la danse va commencer.»

La petite disait vrai; deux ou trois coups de feu retentirent dans le silence de la nuit. La garnison avait éventé l’attaque.

XVII.

LA BAGUE D’AMÉTHYSTE.