Part 38
La chanson fut accueillie par des cris de joie, et Tordgueule, qui se piquait de poésie, ne craignit point de proclamer Malartic l’émule de Saint-Amand, avis qui prouvait combien l’ivresse faussait la judiciaire du compagnon. On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer qu’il avait bu consciencieusement sa rasade. Ce coup acheva les plus faibles de la bande; la Râpée glissa sous la table, où il fit matelas à Bringuenarilles. Piedgris et Tordgueule, plus robustes, laissèrent seulement choir leurs têtes en avant et s’endormirent ayant pour oreiller leurs bras croisés. Quant à Malartic, il se tenait droit dans sa chaise le gobelet au poing, les yeux écarquillés et le nez enluminé d’un rouge si vif qu’il semblait jeter des étincelles comme un fer tiré de la forge; il répétait machinalement avec l’hébétude solennelle de l’ivresse contenue, sans que personne fît chorus:
A Bacchus, biberon insigne, Crions: «Masse!» et chantons en chœur...
Dégoûtée de ce spectacle, Isabelle quitta la fente du volet et poursuivit ses investigations, qui l’amenèrent bientôt sous la voûte où pendaient avec leur contre-poids les chaînes du pont-levis ramené vers le château. Il n’y avait aucun espoir de mettre en branle cette lourde machine, et, comme il fallait abattre le pont pour sortir, la place n’ayant pas d’autre issue, la captive dut renoncer à tout projet d’évasion. Elle alla reprendre sa lampe où elle l’avait laissée dans la galerie des portraits, qu’elle parcourut cette fois avec moins de terreur, car elle savait maintenant l’objet de son épouvante, et la peur est faite d’inconnu. Elle traversa rapidement la bibliothèque, la salle d’honneur et toutes les pièces qu’elle avait explorées avec une précaution anxieuse. Les armures dont elle s’était si fort effrayée lui parurent presque risibles, et d’un pas délibéré elle monta l’escalier descendu tout à l’heure en retenant son souffle et sur la pointe du pied, de peur d’éveiller le moindre écho assoupi dans la cage sonore.
Mais quel ne fut pas son effroi lorsque du seuil de sa chambre elle aperçut une figure étrange assise au coin de sa cheminée! Ce n’était pas un fantôme assurément, car la lumière des bougies et le reflet du foyer l’éclairaient d’une façon trop nette pour qu’on pût s’y méprendre; c’était bien un corps grêle et délicat, il est vrai, mais très-vivant ainsi que l’attestaient deux grands yeux noirs d’un éclat sauvage, et n’ayant nullement le regard atone des spectres, qui se fixaient sur Isabelle, encadrée dans le chambranle de la porte, avec une tranquillité fascinante. De grands cheveux bruns rejetés en arrière permettaient de voir en tous ses détails une figure d’une teinte olivâtre, aux traits finement sculptés avec une maigreur juvénile et vivace, et dont la bouche entr’ouverte découvrait une denture d’une blancheur éclatante. Les mains tannées au grand air, mais de forme mignonne, se croisaient sur la poitrine montrant des ongles plus pâles que les doigts. Les pieds nus n’atteignaient pas la terre, les jambes étant trop courtes pour arriver du fauteuil au parquet. Par l’interstice d’une grossière chemise de toile brillaient vaguement quelques grains d’un collier en perles.
A ce détail du collier, on a sans doute reconnu Chiquita. C’était elle en effet, non pas sous son costume de fille, mais encore travestie en garçon, déguisement qu’elle avait pris pour jouer le conducteur du faux aveugle. Cet habit, composé d’une chemise et de larges braies, ne lui seyait point mal; car elle avait cet âge où le sexe est douteux entre la fillette et le jouvenceau.
Dès qu’elle eut reconnu la bizarre créature, Isabelle se remit de l’émotion que lui avait fait éprouver cette apparition inattendue. Chiquita n’était pas par elle-même bien redoutable, et d’ailleurs elle semblait professer, à l’endroit de la jeune comédienne, une sorte de reconnaissance désordonnée et fantasque qu’elle avait prouvée à sa manière dans une première rencontre.
Chiquita, tout en regardant Isabelle, murmurait à demi-voix cette espèce de chanson en prose qu’elle avait fredonnée avec un accent de folie, le corps engagé dans l’œil-de-bœuf, lors de la première tentative d’enlèvement aux _Armes de France_: «Chiquita danse sur la pointe des grilles, Chiquita passe par le trou des serrures.»
«As-tu toujours le couteau, dit cette singulière créature à Isabelle lorsqu’elle se fut approchée de la cheminée, le couteau à trois raies rouges?
--Oui, Chiquita, répondit la jeune femme, je le porte là, entre ma chemisette et mon corsage. Mais pourquoi cette question? ma vie est-elle donc en péril?
--Un couteau, dit la petite dont les yeux brillèrent d’un éclat féroce, un couteau est un ami fidèle; il ne trahit pas son maître, si son maître le fait boire; car le couteau a soif.
--Tu me fais peur, mauvaise enfant, reprit Isabelle que troublaient ces paroles sinistrement extravagantes, mais qui, dans la position où elle se trouvait, pouvaient renfermer un avertissement profitable.
--Aiguise la pointe au marbre de la cheminée, continua Chiquita, repasse la lame sur le cuir de ta chaussure.
--Pourquoi me dis-tu tout cela? fit la comédienne toute pâle.
--Pour rien; qui veut se défendre prépare ses armes, voilà tout.»
Ces phrases bizarres et farouches inquiétaient Isabelle, et cependant, d’un autre côté, la présence de Chiquita dans sa chambre la rassurait. La petite semblait lui porter une sorte d’affection qui, pour être basée sur un motif futile, n’en était pas moins réelle. «Je ne te couperai jamais le col,» avait dit Chiquita; et, dans ses idées sauvages, c’était une solennelle promesse, un pacte d’alliance auquel elle ne devait pas manquer. Isabelle était la seule créature humaine qui, après Agostin, lui eût témoigné de la sympathie. Elle tenait d’elle le premier bijou dont se fût parée sa coquetterie enfantine, et, trop jeune encore pour être jalouse, elle admirait naïvement la beauté de la jeune comédienne. Ce doux visage exerçait une séduction sur elle, qui n’avait vu jusqu’alors que des mines hagardes et féroces exprimant des pensées de rapine, de révolte et de meurtre.
«Comment se fait-il que tu sois ici, lui dit Isabelle après un moment de silence? As-tu pour charge de me garder?
--Non, répondit Chiquita; je suis venue toute seule où la lumière et le feu m’ont guidée. Cela m’ennuyait de rester dans un coin pendant que ces hommes buvaient bouteille sur bouteille. Je suis si petite, si jeune et si maigre, qu’on ne fait pas plus attention à moi qu’à un chat qui dort sous la table. Au plus fort du tapage, je me suis esquivée. L’odeur du vin et des viandes me répugne, habituée que je suis au parfum des bruyères et à la senteur résineuse des pins.
--Et tu n’as pas eu peur à errer sans chandelle, à travers ces longs couloirs obscurs, ces grandes chambres pleines de ténèbres?
--Chiquita ne connaît pas la peur; ses yeux voient dans l’ombre, ses pieds y marchent sans trébucher. Si elle rencontre une chouette, la chouette ferme ses prunelles; la chauve-souris ploie ses membranes quand elle approche. Le fantôme se range pour la laisser passer ou retourne en arrière. La Nuit est sa camarade et ne lui cache aucun de ses mystères. Chiquita sait le nid du hibou, la cachette du voleur, la fosse de l’assassiné, l’endroit que hante le spectre; mais elle ne l’a jamais dit au Jour.»
En prononçant ces paroles étranges, les yeux de Chiquita brillaient d’un éclat surnaturel. On devinait que son esprit, exalté par la solitude, se croyait une espèce de pouvoir magique. Les scènes de brigandage et de meurtre auxquelles son enfance s’était mêlée avaient dû agir fortement sur son imagination ardente, inculte et fébrile. Sa conviction agissait sur Isabelle qui la regardait avec une appréhension superstitieuse.
«J’aime mieux, continua la petite, rester là, près du feu, à côté de toi. Tu es belle, et cela me plaît de te voir; tu ressembles à la bonne Vierge que j’ai vue briller sur l’autel; mais de loin seulement, car on me chassait de l’église avec les chiens, sous prétexte que j’étais mal peignée et que mon jupon jaune-serin aurait fait rire les fidèles. Comme ta main est blanche! la mienne posée dessus a l’air d’une patte de singe. Tes cheveux sont fins comme de la soie; ma tignasse se hérisse comme une broussaille. Oh! je suis bien laide, n’est-ce pas?
--Non, chère petite, répondit Isabelle que cette admiration naïve touchait malgré elle, tu as ta beauté aussi; il ne te manque que d’être un peu accommodée pour valoir les plus jolies filles.
--Tu crois? pour être brave, je volerai de beaux habits, et alors Agostin m’aimera.»
Cette idée illumina d’une lueur rose le visage fauve de l’enfant, et, pendant quelques minutes, elle demeura comme perdue dans une rêverie délicieuse et profonde.
«Sais-tu où nous sommes? reprit Isabelle, lorsque Chiquita releva ses paupières frangées de longs cils noirs qu’elle avait tenues un instant abaissées.
--Dans un château appartenant au seigneur qui a tant d’argent, et qui voulait déjà te faire enlever à Poitiers. Je n’avais qu’à tirer le verrou, c’était fait. Mais tu m’avais donné le collier de perles, et je ne voulais pas te causer de la peine.
--Pourtant, cette fois, tu as aidé à m’emporter, dit Isabelle; tu ne m’aimes donc plus, que tu me livres à mes ennemis?
--Agostin avait commandé; il fallait obéir. D’ailleurs un autre aurait fait le conducteur de l’aveugle, et je ne serais pas entrée au château avec toi. Ici, je puis te servir peut-être à quelque chose. Je suis courageuse, agile et forte, quoique petite, et je ne veux pas qu’on te fasse mal.
--Est-ce bien loin de Paris, ce château où l’on me tient prisonnière? dit la jeune femme en attirant Chiquita entre ses genoux; en as-tu entendu prononcer le nom par quelqu’un de ces hommes?
--Oui, Tordgueule a dit que l’endroit se nommait... comment donc déjà? fit la petite, en se grattant la tête d’un air d’embarras.
--Tâche de t’en souvenir, mon enfant, dit Isabelle en flattant de la main les joues brunes de Chiquita, qui rougit de plaisir à cette caresse, car jamais personne n’avait eu pareille attention pour elle.
--Je crois que c’est Vallombreuse, répondit Chiquita, syllabe par syllabe comme si elle écoutait un écho intérieur. Oui, Vallombreuse, j’en suis sûre maintenant; le nom même du seigneur que ton ami le capitaine Fracasse a blessé en duel. Il aurait mieux fait de le tuer. Ce duc est très-méchant, quoiqu’il jette l’or à poignées comme un semeur le grain. Tu le hais, n’est-ce pas? et tu serais bien contente si tu parvenais à lui échapper.
--Oh! oui; mais c’est impossible, dit la jeune comédienne; un fossé profond entoure le château, le pont-levis est ramené. Toute évasion est impraticable.
--Chiquita se rit des grilles, des serrures, des murailles et des douves; Chiquita peut sortir à son gré de la prison la mieux close et s’envoler dans la lune aux yeux du geôlier ébahi. Si elle veut, avant que le soleil se lève, le Capitaine saura où est cachée celle qu’il cherche.»
Isabelle craignait, en entendant ces phrases incohérentes, que la folie n’eût troublé le faible cerveau de Chiquita; mais la physionomie de l’enfant était si parfaitement calme, ses yeux avaient un regard si lucide, et le son de sa voix un tel accent de conviction, que cette supposition n’était pas admissible; cette étrange créature possédait certainement une partie du pouvoir presque magique qu’elle s’attribuait.
Comme pour convaincre Isabelle qu’elle ne se vantait point, elle lui dit: «Je vais sortir d’ici tout à l’heure; laisse-moi réfléchir un instant pour trouver le moyen; ne parle pas, retiens ta respiration; le moindre bruit me distrait; il faut que j’entende l’Esprit.»
Chiquita pencha la tête, mit la main sur ses yeux afin de s’isoler, resta quelques minutes dans une immobilité morte, puis elle releva le front, ouvrit la fenêtre, monta sur l’appui et plongea dans l’obscurité un regard d’une intensité profonde. Au bas de la muraille clapotait l’eau sombre du fossé poussée par la bise nocturne.
«Va-t-elle, en effet, prendre son vol comme une chauve-souris?» se disait la jeune actrice qui suivait d’un œil attentif tous les mouvements de Chiquita.
En face de la fenêtre, de l’autre côté de la douve, se dressait un grand arbre plusieurs fois centenaire, dont les maîtresses branches s’étendaient presque horizontalement moitié sur la terre, moitié sur l’eau du fossé; mais il s’en fallait de huit ou dix pieds que l’extrémité du plus long branchage atteignît la muraille. C’était sur cet arbre qu’était basé le projet d’évasion de Chiquita. Elle rentra dans la chambre, elle tira d’une de ses poches une cordelette de crin, très-fine, très-serrée, mesurant de sept à huit brasses, la déroula méthodiquement sur le parquet; tira de son autre poche une sorte d’hameçon de fer qu’elle accrocha à la corde; puis elle s’approcha de la fenêtre et lança le crochet dans les branches de l’arbre. La première fois l’ongle de fer ne mordit pas et retomba avec la corde en sonnant sur les pierres du mur. A la seconde tentative, la griffe de l’hameçon piqua l’écorce et Chiquita tira la corde à elle, en priant Isabelle de s’y suspendre de tout son poids. La branche accrochée céda autant que la flexibilité du tronc le permettait, et se rapprocha de la croisée de cinq ou six pieds. Alors Chiquita fixa la cordelette après la serrurerie du balcon par un nœud qui ne pouvait glisser et, soulevant son corps frêle avec une agilité singulière, elle se pendit des mains au cordage, et par des déplacements de poignets eut bientôt gagné la branche qu’elle enfourcha dès qu’elle la sentit solide.
«Défais maintenant le nœud de la corde que je la retire à moi, dit-elle à la prisonnière d’une voix basse mais distincte, à moins que tu n’aies envie de me suivre, mais la peur te serrerait le col, et le vertige te tirerait par les pieds pour te faire tomber dans l’eau. Adieu! je vais à Paris et je serai bientôt de retour. On marche vite au clair de lune.»
Isabelle obéit, et l’arbre n’étant plus maintenu, reprit sa position ordinaire, reportant Chiquita à l’autre bord du fossé. En moins d’une minute, s’aidant des genoux et des mains, elle se trouva au bas du tronc, sur la terre ferme, et bientôt la captive la vit s’éloigner d’un pas rapide et se perdre dans les ombres bleuâtres de la nuit.
Tout ce qui venait de se passer semblait un rêve à Isabelle. En proie à une sorte de stupeur, elle n’avait pas encore refermé la fenêtre, et elle regardait l’arbre immobile qui dessinait en face d’elle les linéaments noirs de son squelette sur le gris laiteux d’un nuage pénétré d’une lumière diffuse par le disque de l’astre qu’il cachait à demi. Elle frémissait en voyant combien était frêle à son extrémité la branche à laquelle n’avait pas craint de se confier la courageuse et légère Chiquita. Elle s’attendrissait à l’idée de l’attachement que lui montrait ce pauvre être misérable et sauvage dont les yeux étaient si beaux, si lumineux et si passionnés, yeux de femme dans un visage d’enfant, et qui montrait tant de reconnaissance pour un chétif cadeau. Comme la fraîcheur la saisissait et faisait s’entre-choquer avec une crépitation fébrile ses petites dents de perles, elle referma la croisée, rabattit les rideaux et s’arrangea dans un fauteuil, au coin du feu, les pieds sur les boules de cuivre des chenets.
Elle était à peine assise, que le majordome entra suivi des deux mêmes valets qui portaient une petite table couverte d’une riche nappe à frange ouvragée, où était servi un souper non moins fin et délicat que le dîner. Quelques minutes plus tôt, l’entrée de ces laquais eût déjoué l’évasion de Chiquita. Isabelle, tout agitée encore de cette scène émouvante, ne toucha point aux mets placés devant elle, et fit signe qu’on les remportât. Mais le majordome fit placer près du lit un en-cas de blancs-mangers et de massepains; il fit aussi déployer sur un fauteuil une robe, des coiffes et un manteau de nuit tout garni de dentelles et de la bonne faiseuse. D’énormes bûches furent jetées sur les braises croulantes et l’on renouvela les bougies. Cela fait, le majordome dit à Isabelle que si elle avait besoin d’une femme de chambre qui l’accommodât, on allait lui en envoyer une.
La jeune comédienne ayant fait un geste de dénégation, le majordome s’en alla, sur un salut le plus respectueux du monde.
Lorsque le majordome et les laquais furent retirés, Isabelle, ayant jeté le manteau de nuit sur ses épaules, se coucha tout habillée sans se mettre entre les draps, pour être promptement debout en cas d’alerte. Elle sortit de son corsage le couteau de Chiquita, l’ouvrit, en tourna la virole et le plaça près d’elle à portée de sa main. Ces précautions prises, elle abaissa ses longues paupières avec la volonté de dormir, mais le sommeil se faisait prier. Les événements de la journée avaient agité les nerfs d’Isabelle, et les appréhensions de la nuit n’étaient guère faites pour les calmer. D’ailleurs, ces châteaux anciens qu’on n’habite plus ont, pendant les heures sombres, des physionomies singulières; il semble qu’on y dérange quelqu’un, et qu’un hôte invisible se retire à votre approche par quelque couloir secret caché dans les murs. Toutes sortes de petits bruits inexplicables s’y produisent inopinément. Un meuble craque, l’horloge de la mort frappe ses coups secs contre la boiserie, un rat passe derrière la tenture, une bûche piquée des vers éclate dans le feu comme un marron d’artifice et vous réveille avec transes au moment même où vous alliez vous assoupir. C’est ce qui arrivait à la jeune prisonnière; elle se dressait, ouvrait des yeux effarés, promenait ses regards autour de la chambre, et, n’y voyant rien que d’ordinaire, elle reposait sa tête sur l’oreiller. Le somme finit cependant par l’envahir, de manière à la séparer du monde réel dont les rumeurs ne lui parvenaient plus. Vallombreuse, s’il eût été là, aurait eu beau jeu pour ses entreprises téméraires et galantes; car la fatigue avait vaincu la pudeur. Heureusement pour Isabelle, le jeune duc n’était point encore arrivé au château. Ne se souciait-il déjà plus de sa proie la tenant désormais dans son aire, et la possibilité de satisfaire son caprice l’avait-il éteint? Nullement; la volonté était plus tenace chez ce beau et méchant duc, surtout la volonté de mal faire; car il éprouvait, en dehors de la volupté, un certain plaisir pervers à se jouer de toute loi divine et humaine; mais, pour détourner les soupçons, le jour même de l’enlèvement, il s’était montré à Saint-Germain, avait fait sa cour au roi, suivi la chasse, et, sans affectation, parlé à plusieurs personnes. Le soir, il avait joué et perdu ostensiblement des sommes qui eussent été importantes pour quelqu’un de moins riche. Il avait paru de charmante humeur, surtout depuis qu’un affidé venu à franc étrier s’était incliné en lui remettant un pli. Ce besoin d’établir, en cas de recherches, un incontestable alibi, avait sauvegardé cette nuit-là la pudicité d’Isabelle.
Après un sommeil traversé de rêves bizarres où tantôt elle voyait Chiquita courir en agitant ses bras comme des ailes devant le capitaine Fracasse à cheval, tantôt le duc de Vallombreuse avec des yeux flamboyants pleins de haine et d’amour, Isabelle s’éveilla et fut surprise du temps qu’elle avait dormi. Les bougies avaient brûlé jusqu’aux bobèches, les bûches s’étaient consumées, et un gai rayon de soleil pénétrant par l’interstice des rideaux s’émancipait jusqu’à jouer sur son lit encore qu’il n’eût pas été présenté. Ce fut pour la jeune femme un grand soulagement que le retour de la lumière. Sa position, sans doute, n’en valait guère mieux; mais le danger n’était plus grossi de ces terreurs fantastiques que la nuit et l’inconnu apportent aux esprits les plus fermes. Pourtant sa joie ne fut pas de longue durée, car un grincement de chaînes se fit entendre; le pont-levis s’abaissa: le roulement d’un carrosse mené d’un grand train retentit sur le plateau du tablier, gronda sous la voûte comme un tonnerre sourd et s’éteignit dans la cour intérieure.
Qui pouvait entrer de cette façon altière et magistrale si ce n’est le seigneur du lieu, le duc de Vallombreuse lui-même? Isabelle sentit à ce mouvement qui avertit la colombe de la présence du vautour, bien qu’elle ne le voie pas encore, que c’était bien l’ennemi et non un autre. Ses belles joues en devinrent pâles comme cire vierge, et son pauvre petit cœur se mit à battre la chamade dans la forteresse de son corsage quoiqu’il n’eût aucune envie de se rendre. Mais bientôt faisant effort sur elle-même, cette courageuse fille rappela ses esprits et se prépara pour la défense. «Pourvu, se disait-elle, que Chiquita arrive à temps et m’amène du secours!» et ses yeux involontairement se tournaient vers le médaillon placé au-dessus de la cheminée: «O toi, qui as l’air si noble et si bon, protége-moi contre l’insolence et la perversité de ta race. Ne permets pas que ces lieux où rayonne ton image soient témoins de mon déshonneur!»
Au bout d’une heure que le jeune duc employa à réparer le désordre qu’apporte toujours dans une toilette un voyage rapide, le majordome entra cérémonieusement chez Isabelle et lui demanda si elle pouvait recevoir monsieur le duc de Vallombreuse.
«Je suis prisonnière, répondit la jeune femme avec beaucoup de dignité; ma réponse n’est pas plus libre que ma personne, et cette demande, qui serait polie en situation ordinaire, n’est que dérisoire en l’état où je suis. Je n’ai aucun moyen d’empêcher monsieur le duc d’entrer dans cette chambre d’où je ne puis sortir. Sa visite, je ne l’accepte point; je la subis. C’est un cas de force majeure. Qu’il vienne s’il lui plaît de venir, à cette heure ou à une autre: ce m’est tout un. Allez lui redire mes paroles.»
Le majordome s’inclina, se retira à reculons vers la porte, car les plus grands égards lui avaient été recommandés à l’endroit d’Isabelle, et disparut pour aller dire à son maître que «mademoiselle» consentait à le recevoir.
Au bout de quelques instants le majordome reparut, annonçant le duc de Vallombreuse.
Isabelle s’était levée à demi de son fauteuil, où l’émotion la fit retomber couverte d’une mortelle pâleur. Vallombreuse s’avança vers elle, chapeau bas, dans l’attitude du plus profond respect. Comme il la vit tressaillir à son approche, il s’arrêta au milieu de la chambre, salua la jeune comédienne, et lui dit de cette voix qu’il savait rendre si douce pour séduire:
«Si ma présence est trop odieuse maintenant à la charmante Isabelle, et qu’elle ait besoin de quelque temps pour s’habituer à l’idée de me voir, je me retirerai. Elle est ma prisonnière, mais je n’en suis pas moins son esclave.
--Cette courtoisie vient tard, répondit Isabelle, après la violence que vous avez exercée contre moi.
--Voilà ce que c’est, reprit le duc, que de pousser les gens à bout par une vertu trop farouche. N’ayant plus d’espoir, ils se portent aux dernières extrémités, sachant qu’ils ne peuvent empirer leur situation. Si vous aviez bien voulu souffrir que je vous fisse ma cour, et montrer quelque complaisance à ma flamme, je serais resté parmi les rangs de vos adorateurs, essayant, à force de galanteries délicates, de magnificences amoureuses, de dévouements chevaleresques, de passion ardente et contenue, d’attendrir lentement ce cœur rebelle. Je vous aurais inspiré sinon de l’amour, du moins cette pitié tendre qui parfois le précède et l’amène. A la longue, peut-être, votre froideur se serait trouvée injuste, car rien ne m’eût coûté pour la mettre dans son tort.
--Si vous aviez employé ces moyens si honnêtes, dit Isabelle, j’aurais plaint un amour que je n’aurais pu partager, puisque mon cœur ne se donnera jamais, et, du moins, je n’eusse pas été contrainte de vous haïr, sentiment qui n’est point fait pour mon âme, et qu’il lui est douloureux d’éprouver.