Part 37
L’homme masqué remit Isabelle aux mains d’une sorte de laquais en livrée grise. Ce laquais la conduisit, par un vaste escalier dont la rampe très-ouvragée se tordait en ces enroulements et arabesques de serrurerie de mode sous l’autre règne, à un appartement qui avait dû jadis sembler le _nec plus ultra_ du luxe, et dont la richesse fanée valait bien les élégances modernes. Des boiseries de vieux chêne recouvraient les murailles de la première chambre, figurant des architectures avec des pilastres, des corniches et des cadres en feuillages sculptés remplis par des verdures de Flandre. Dans la seconde, également boisée de chêne, mais d’une ornementation plus recherchée et rehaussée de quelque dorure, des peintures remplaçaient les tapisseries et représentaient des allégories dont le sens eût été assez difficile à découvrir sous les fumées du temps et les couches de vernis jaune; les noirs avaient repoussé, et seules les portions claires se distinguaient encore. Ces figures de divinités, de nymphes et de héros, se dégageant à demi de l’ombre et n’étant saisissables que par leur côté lumineux, produisaient un effet singulier et qui, le soir, aux clartés douteuses d’une lampe, pouvait devenir effrayant. Le lit occupait une alcôve profonde et se drapait d’un couvre-pied en tapisserie au petit point, rayé de bandes de velours; le tout fort magnifique, mais amorti de ton. Quelques fils d’or et d’argent brillaient parmi les soies et les laines passées, et des écrasements bleuâtres miroitaient la nuance autrefois rouge de l’étoffe. Une toilette admirablement sculptée inclinait un miroir de Venise qui fit voir à Isabelle la pâleur et l’altération de ses traits. Un grand feu, montrant que la jeune comédienne était attendue, brûlait dans la cheminée, vaste monument supporté par des Hermès à gaînes et tout chargé de volutes, consoles, guirlandes et ornements d’une richesse un peu lourde, au milieu desquels était enchâssé un portrait d’homme dont l’expression frappa beaucoup Isabelle. Cette figure ne lui était pas inconnue; il lui semblait se la rappeler comme au réveil une de ces formes aperçues en rêve et qui, ne s’évanouissant pas avec le songe, vous suivent longtemps dans la vie. C’était une tête pâle aux yeux noirs, aux lèvres vermeilles, aux cheveux bruns, accusant une quarantaine d’années et d’une fierté pleine de noblesse. Une cuirasse d’acier bruni, rayée de rubans d’or niellés et traversée d’une écharpe blanche, recouvrait la poitrine. Malgré les préoccupations et les terreurs bien légitimes que lui inspirait sa situation, Isabelle ne pouvait s’empêcher de regarder ce portrait et d’y reporter ses yeux comme fascinée. Il y avait dans cette figure quelque ressemblance avec celle de Vallombreuse; mais l’expression en était si différente que ce rapport disparaissait bientôt.
Elle était dans cette rêverie quand le laquais en livrée grise qui s’était éloigné quelques instants revint avec deux valets portant une petite table à un couvert, et dit à la captive: «Mademoiselle est servie.» Un des valets avança silencieusement un fauteuil, l’autre découvrit une soupière en vieille argenterie massive, et il s’en éleva un tourbillon de fumée odorante annonçant un bouillon plein de succulence.
Isabelle, en dépit du chagrin que lui causait son aventure, se sentait une faim qu’elle se reprochait, comme si jamais la nature perdait ses droits; mais l’idée que ces mets renfermaient peut-être quelque narcotique qui la livrerait sans défense aux entreprises l’arrêta, et elle repoussa l’assiette où déjà elle avait plongé sa cuiller.
Le laquais en livrée grise parut deviner cette appréhension, et il fit devant Isabelle l’essai du vin, de l’eau et de tous les mets placés sur la table. La prisonnière, un peu rassurée, but une gorgée de bouillon, mangea une bouchée de pain, suça l’aile d’un poulet et, ce léger repas achevé, comme les émotions de la journée lui avaient donné un mouvement de fièvre, elle approcha son fauteuil du feu et resta ainsi quelque temps, le coude sur le bras de son siége, le menton dans la main, et l’esprit perdu en une vague et douloureuse rêverie.
Elle se leva ensuite et s’approcha de la fenêtre pour voir quel horizon l’on en découvrait. Il n’y avait aucune grille ou barreau, ni rien qui rappelât une prison. Mais en se penchant elle vit, au pied de la muraille, l’eau stagnante et verdie d’un fossé profond qui entourait le château. Le pont-levis sur lequel avait passé le carrosse était ramené, et à moins de franchir le fossé à la nage, tout moyen de communication avec l’extérieur était impossible. Encore eût-il été bien difficile de remonter à pic le revêtement en pierre de la douve. Quant à l’horizon, une sorte de boulevard, formé d’arbres séculaires plantés autour du manoir l’interceptait complétement. Des fenêtres on n’apercevait que leurs branches entrelacées qui, même dépouillées de feuilles, obstruaient la perspective. Il fallait renoncer à tout espoir de fuite ou de délivrance, et attendre l’événement avec cette inquiétude nerveuse pire peut-être que la catastrophe la plus terrible.
Aussi la pauvre Isabelle tressaillait-elle au plus léger bruit. Le murmure de l’eau, un soupir du vent, un craquement de la boiserie, une crépitation du feu lui faisaient perler dans le dos des sueurs froides. A chaque instant elle s’attendait à ce qu’une porte s’ouvrît, à ce qu’un panneau se déplaçât, trahissant un corridor secret, et que de ce cadre sombre il sortît _quelqu’un_, homme ou fantôme. Peut-être même le spectre l’eût-il moins effrayée. Avec le crépuscule qui allait s’assombrissant ses terreurs augmentaient; un grand laquais entra apportant un flambeau chargé de bougies, elle faillit s’évanouir.
Tandis qu’Isabelle tremblait de frayeur dans son appartement solitaire, ses ravisseurs, en une salle basse, faisaient carousse et chère lie, car ils devaient rester au château comme une sorte de garnison, en cas d’attaque de la part de Sigognac. Ils buvaient tous comme des éponges, mais un d’eux surtout déployait une remarquable puissance d’ingurgitation. C’était l’homme qui avait emporté Isabelle en travers de son cheval, et comme il avait déposé son masque, il était loisible à chacun de contempler sa face blême comme un fromage où flambait un nez chauffé au rouge. A ce nez couleur de guigne, on a reconnu Malartic, l’ami de Lampourde.
XVI.
VALLOMBREUSE.
Isabelle, restée seule dans cette chambre inconnue où le péril pouvait surgir d’un moment à l’autre sous une forme mystérieuse, se sentait le cœur oppressé d’une inexprimable angoisse, quoique sa vie errante l’eût rendue plus courageuse que ne le sont ordinairement les femmes. Le lieu n’avait pourtant rien de sinistre dans son luxe ancien mais bien conservé. Les flammes dansaient joyeusement sur les énormes bûches du foyer; les bougies jetaient une clarté vive qui, pénétrant jusqu’aux moindres recoins, en chassait avec l’ombre les chimères de la peur. Une douce chaleur y régnait, et tout y conviait aux nonchalances du bien-être. Les peintures des panneaux recevaient trop de lumière pour prendre des aspects fantastiques, et, dans son cadre d’ornementations au-dessus de la cheminée, le portrait d’homme remarqué par Isabelle n’avait pas ce regard fixe et qui cependant semble vous suivre, si effrayant chez certains portraits. Il paraissait plutôt sourire avec une bonté tranquille et protectrice, comme une image de saint qu’on peut invoquer à l’heure du danger. Tout cet ensemble de choses calmes, rassurantes, hospitalières ne détendait point les nerfs d’Isabelle, frémissants comme les cordes d’une guitare qu’on vient de pincer; ses yeux erraient autour d’elle, inquiets et furtifs, voulant voir et craignant de voir, et ses sens surexcités démêlaient avec terreur, au milieu du profond repos de la nuit, ces bruits imperceptibles qui sont la voix du silence. Dieu sait les significations formidables qu’elle leur attribuait! Bientôt son malaise devint si fort qu’elle se résolut à quitter cette chambre si éclairée, si chaude et si commode, pour s’aventurer par les corridors du château, au risque de quelque rencontre fantastique, à la recherche de quelque issue oubliée ou de quelque lieu de refuge. Après s’être assurée que les portes de sa chambre n’étaient point fermées à double tour, elle prit sur le guéridon la lampe que le laquais y avait laissée pour la nuit, et l’abritant de sa main elle se mit en marche.
D’abord elle rencontra l’escalier à la rampe de serrurerie compliquée qu’elle avait monté sous l’escorte du domestique; elle le descendit, pensant avec raison qu’aucune sortie favorable à son évasion ne se pouvait trouver au premier étage. Au bas de l’escalier, sous le vestibule, elle aperçut une grande porte à deux battants dont elle tourna le bouton, et qui s’ouvrit devant elle avec un craquement de bois et un grincement de gonds dont le bruit lui parut égal à celui du tonnerre, encore qu’il fût impossible de l’entendre à trois pas. La faible clarté de la lampe, grésillant dans l’air humide d’un appartement longtemps fermé, découvrit ou plutôt fit entrevoir à la jeune comédienne une vaste pièce, non pas délabrée, mais ayant ce caractère mort des lieux qu’on n’habite plus; de grands bancs de chêne s’adossaient aux murailles revêtues de tapisseries à personnages; des trophées d’armes, gantelets, épées et boucliers, révélés par de brusques éclairs, y étaient suspendus. Une lourde table à pieds massifs, contre laquelle la jeune femme faillit se heurter, occupait le milieu de la pièce; elle la contourna, mais quelle ne fut pas sa terreur quand, en approchant de la porte qui faisait face à la porte d’entrée et donnait accès dans la salle suivante, elle aperçut deux figures armées de pied en cap, qui se tenaient immobiles en sentinelle de chaque côté du chambranle, les gantelets croisés sur la garde de grandes épées ayant la pointe fichée en terre: les cribles de leurs casques représentaient des faces d’oiseaux hideux, dont les trous simulaient les prunelles, et le nasal le bec; sur les cimiers, se hérissaient comme des ailes irritées et palpitantes, des lamelles de fer ciselées en pennes; le ventre du plastron frappé d’une paillette lumineuse se bombait d’une façon étrange, comme soulevé par une respiration profonde; des genouillères et des cubitières jaillissait une pointe d’acier recourbé en façon de serre d’aigle, et le bout des pédieux s’allongeait en griffe. Aux clartés vacillantes de la lampe qui tremblait à la main d’Isabelle, ces deux fantômes de fer prenaient une apparence vraiment effrayante et bien faite pour alarmer les plus fiers courages. Aussi le cœur de la pauvre Isabelle palpitait-il si fort qu’elle en entendait les battements et en sentait les trépidations jusque dans sa gorge. Croyez qu’elle regrettait alors d’avoir quitté sa chambre pour cette aventureuse promenade nocturne. Cependant, comme les guerriers ne bougeaient pas quoiqu’ils eussent dû remarquer sa présence, et qu’ils ne faisaient pas mine de brandir leurs épées pour lui barrer le passage, elle s’approcha de l’un d’eux et lui mit la lumière sous le nez. L’homme d’armes ne s’en émut nullement et conserva sa pose avec une insensibilité parfaite. Isabelle enhardie et se doutant de la vérité, lui leva sa visière qui, ouverte, ne laissa voir qu’un vide plein d’ombre comme les timbres dont on décore les blasons. Les deux sentinelles n’étaient que des panoplies, des armures allemandes curieuses, disposées là sur le squelette d’un mannequin. Mais l’illusion était bien permise à une pauvre captive errant la nuit dans un château solitaire, tant ces carapaces métalliques, moulées sur le corps humain comme des statues de la guerre, en rappellent la forme même lorsqu’elles sont vides, et la rendent plus formidable par les rigueurs de leurs angles et les nodosités de leurs articulations. Isabelle, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de sourire en reconnaissant son erreur, et pareille aux héros des romans de chevalerie, lorsqu’au moyen d’un talisman ils ont rompu le charme qui défendait un palais enchanté, elle entra bravement dans la seconde salle sans plus se soucier désormais des deux gardiens réduits à l’impuissance.
C’était une vaste salle à manger comme en témoignaient de hauts dressoirs en chêne sculpté, où luisaient vaguement des blocs d’orfévrerie: aiguières, salières, boîtes à épices, hanaps, vases à panses renflées, grands plats d’argent ou de vermeil, semblables à des boucliers ou à des roues de char, et des verreries de Bohême et de Venise, aux formes grêles et capricieuses, qui jetaient, surprises par la lumière, des feux verts, rouges et bleus. Des chaises à dossier carré rangées autour de la table paraissaient attendre des convives qui ne devaient pas venir, et, la nuit, pouvaient servir à faire asseoir un festin d’ombres. Un vieux cuir de Cordoue gaufré d’or et ramagé de fleurs, tendu au-dessus d’un revêtement de chêne à mi-hauteur, s’illuminait par places d’un reflet fauve au passage de la lampe, et donnait à l’obscurité une richesse chaude et sombre. Isabelle, d’un coup d’œil, entrevit ces vieilles magnificences et se hâta de franchir la troisième porte.
Cette salle, qui semblait le salon d’honneur, était plus grande que les autres déjà fort spacieuses. La petite lumière de la lampe n’en éclairait pas les profondeurs et son faible rayonnement s’éteignait, à quelques pas d’Isabelle, en filaments jaunâtres comme les rais d’une étoile parmi le brouillard. Si pâle qu’elle fût, cette clarté suffisait pour rendre l’ombre visible et donner aux ténèbres des figurations effrayantes et difformes, vagues ébauches que la peur achevait. Des fantômes se drapaient avec les plis des rideaux; les bras des fauteuils semblaient envelopper des spectres, et des larves monstrueuses s’accroupissaient dans les coins obscurs, hideusement repliées sur elles-mêmes ou accrochées par des ongles de chauve-souris.
Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin et vit au fond de la salle un dais seigneurial coiffé de plumes, historié d’armoiries dont il eût été difficile de déchiffrer le blason, et surmontant un fauteuil en forme de trône posé sur une estrade recouverte d’un tapis où l’on accédait par trois marches. Tout cela éteint, confus, baigné d’ombre et trahi seulement par quelque reflet, prenait du mystère une grandeur farouche et colossale. On eût dit une chaire à présider un sanhédrin d’esprits, et il n’eût pas fallu un grand effort d’imagination pour y voir un ange sombre assis entre ses longues ailes noires.
Isabelle pressa le pas, et, quelque légère que fût sa démarche, les craquements de ses chaussures acquéraient à travers ce silence des sonorités terribles. La quatrième salle était une chambre à coucher occupée en partie par un lit énorme dont les rideaux, en damas des Indes, rouge sombre, retombaient pesamment autour de la couchette. Dans la ruelle un prie-Dieu d’ébène faisait miroiter le crucifix d’argent qui le surmontait. Un lit fermé a, même le jour, quelque chose d’inquiétant. On se demande ce qu’il y a derrière ces voiles rabattus; mais la nuit, dans une chambre abandonnée, un lit hermétiquement clos est effrayant. Il peut cacher un dormeur comme un cadavre ou même encore un vivant qui guette. Isabelle crut entendre derrière les rideaux le rhythme intermittent et profond d’une respiration endormie; était-ce une illusion ou une réalité? Elle n’osa pas s’en assurer en écartant les plis de l’étoffe rouge et en faisant tomber sur le lit le rayon de sa lampe.
La bibliothèque suivait la chambre à coucher; dans les armoires, surmontées par des bustes de poëtes, de philosophes et d’historiens qui regardaient Isabelle de leurs grands yeux blancs, de nombreux volumes assez en désordre montraient leurs dos étiquetés de chiffres et de titres, dont l’or se ravivait au passage de la lumière. Là, le bâtiment faisait un retour d’équerre et l’on débouchait dans une longue galerie occupant une autre façade de la cour. C’était la galerie où, par ordre chronologique, se succédaient les portraits de famille. Une rangée de fenêtres correspondait à la paroi où ils étaient accrochés dans des cadres de vieil or rougi. Des volets percés dans le haut d’un trou ovale fermaient ces fenêtres, et cette disposition produisait en ce moment un effet singulier. La lune s’était levée, et par la découpure de ces trous envoyait un rayon qui en reportait l’image sur la muraille opposée; il arrivait parfois que la tache de lumière bleuâtre tombât sur le visage d’un portrait et s’y adaptât comme un masque blafard. Sous cette lueur magique, la peinture prenait une vie alarmante d’autant plus que, le corps restant dans l’ombre, ces têtes aux pâleurs argentées avec leur relief subit, paraissaient jaillir en ronde bosse de leur cadre comme pour voir passer Isabelle. D’autres, que le reflet seul de la lampe atteignait, conservaient sous le jaune vernis leur attitude solennellement morte, mais il semblait que par leurs noires prunelles l’âme des aïeux vînt regarder dans le monde comme à travers des ouvertures ménagées exprès, et ce n’était pas les moins sinistres effigies de la collection.
Ce fut pour le courage d’Isabelle une action aussi brave de traverser cette galerie bordée de figures fantastiques, que pour un soldat de marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d’angoisse mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s’imaginait que derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d’ordres de chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés, descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d’ombres frôler imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit l’extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui donnait sur la cour; elle l’ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et après avoir eu soin d’abriter sa lampe pour la retrouver en revenant sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et d’illusions nocturnes.
A l’aspect du ciel libre où quelques étoiles, que n’atteignait pas tout à fait la lueur blanche de la lune, brillaient avec une scintillation d’argent, Isabelle se sentit une joie délicieuse et profonde comme si elle revenait de la mort à la vie; il lui semblait que Dieu la voyait maintenant de son firmament, tandis qu’il eût bien pu l’oublier lorsqu’elle était perdue dans ces ténèbres intenses, sous ces plafonds opaques, à travers ce dédale de chambres et de couloirs. Quoique sa situation ne fût en rien améliorée, un poids immense était enlevé de dessus sa poitrine. Elle continua ses explorations, mais la cour était exactement fermée partout comme l’enceinte d’une forteresse, à l’exception d’une poterne ou arcade de brique donnant probablement sur le fossé, car Isabelle, en s’y penchant avec précaution, sentit la fraîcheur humide de l’eau profonde lui monter à la figure comme une bouffée de vent, et elle entendit le faible murmure d’une petite vague se brisant au pied de la douve. C’était probablement par là qu’on approvisionnait les cuisines du château; mais pour y arriver ou s’en éloigner, il fallait une petite barque rangée, sans doute, au bas du rempart, en quelque remise d’eau hors de la portée d’Isabelle.
L’évasion était donc impossible de ce côté comme des autres. C’est ce qui expliquait la liberté relative laissée à la prisonnière. Elle avait sa cage ouverte comme ces oiseaux exotiques qu’on transporte sur des navires et qu’on sait bien être forcés de revenir se percher sur la mâture après quelque courte excursion, car la terre la plus prochaine est si éloignée encore que l’aile s’userait avant d’y arriver. Le fossé autour du château faisait l’office de l’Océan autour du navire.
Dans un coin de la cour, une lueur rougeâtre filtrait à travers les volets d’une salle basse, et, dans le silence de la nuit, une certaine rumeur se dégageait de cet angle baigné d’ombre. La jeune fille se dirigea vers cette lumière et ce bruit, mue d’une curiosité facile à concevoir; elle appliqua son œil à la fente d’un volet moins hermétiquement clos que les autres, et elle put aisément découvrir ce qui se passait à l’intérieur de la salle.
Autour d’une table qu’éclairait une lampe à trois becs, suspendue au plafond par une chaîne de cuivre, banquetaient des gaillards de mine farouche et truculente, dans lesquels Isabelle, bien qu’elle ne les eût vus que masqués, reconnut sans peine les hommes qui avaient concouru à son enlèvement. C’étaient Piedgris, Tordgueule, la Râpée et Bringuenarilles, dont le physique répondait à ces noms charmants. La lumière tombant du haut faisait luire leur front, plongeait leurs yeux dans l’ombre, dessinait l’arête de leur nez et se raccrochait à leurs moustaches extravagantes, de manière à exagérer encore la sauvagerie de ces têtes qui n’avaient pas besoin de cela pour paraître effrayantes. Un peu plus loin, au bout de la table, était assis, comme brigand de province ne pouvant aller de pair avec des spadassins de Paris, Agostin, débarrassé de la perruque et de la fausse barbe qui lui avaient servi à jouer l’aveugle. A la place d’honneur siégeait Malartic, élu roi du festin à l’unanimité. Sa face était plus blême et son nez plus rouge qu’à l’ordinaire; phénomène qui pouvait s’expliquer par le nombre de bouteilles vides rangées sur le buffet comme des corps emportés de la bataille, et par le nombre de bouteilles pleines que le sommelier plantait devant lui avec une prestesse infatigable.
De la conversation confuse des buveurs, Isabelle ne démêlait que quelques mots dont le sens lui échappait le plus souvent; car c’étaient des vocables de tripot, de cabaret et de salle d’armes, quelquefois même de hideux termes d’argot empruntés au dictionnaire de la cour des Miracles, où se parlent les langues d’Égypte et de Bohême; elle n’y trouvait rien qui l’éclairât sur le sort qu’on lui réservait, et un peu saisie par le froid, elle allait se retirer lorsque Malartic donna sur la table, pour obtenir le silence, un épouvantable coup de poing qui fit chanceler les bouteilles comme si elles eussent été ivres, et cliqueter les verres les uns contre les autres avec une sonnerie cristalline donnant en musique _ut_, _mi_, _sol_, _si_. Les buveurs, quelque abrutis qu’ils fussent, en sautèrent d’un demi-pied en l’air sur leur banc, et toutes les trognes se tournèrent instantanément vers Malartic.
Profitant de cette trêve dans le vacarme de l’orgie, Malartic se leva et dit, en élevant son verre dont il fit briller le vin à la lumière comme un chaton de bague: «Amis, écoutez cette chanson que j’ai faite, car je m’aide de la lyre aussi bien que de l’épée, une chanson bachique comme il convient à un bon ivrogne. Les poissons, qui boivent de l’eau, sont muets; s’ils buvaient du vin, ils chanteraient. Donc, montrons que nous sommes des humains par une beuverie mélodieuse.
--La chanson! la chanson! crièrent Bringuenarilles, la Râpée, Tordgueule et Piedgris,» incapables de suivre cette dialectique subtile.
Malartic se nettoya le gosier par quelques vigoureux hum! hum! et, avec toutes les manières d’un chanteur appelé dans la chambre du roi, il entonna d’une voix qui, bien qu’un peu rauque, ne manquait pas de justesse, les couplets suivants:
A Bacchus, biberon insigne, Crions: «Masse!» et chantons en chœur: Vive le pur sang de la vigne Qui sort des grappes qu’on trépigne! Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille, Du vin nous portons les couleurs. Notre fard est dans la bouteille Qui nous fait la trogne vermeille Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d’eau claire se mouille Au lieu de boire du vin frais! Devant les brocs qu’il s’agenouille! Ou soit mué d’homme en grenouille Et barbote dans les marais!