Le capitaine Fracasse

Part 36

Chapter 363,469 wordsPublic domain

L’enfant, debout à côté de l’aveugle, avait une mine hagarde et farouche. Son visage était à moitié voilé par les longues mèches de cheveux noirs qui lui pleuvaient le long des joues. Un vieux chapeau défoncé beaucoup trop grand pour lui, et ramassé au coin de quelque borne, lui baignait d’ombre le haut du masque, ne laissant en lumière que le menton et la bouche, dont les dents brillaient d’une blancheur sinistre. Une espèce de sayon en grosse toile rapiécée formait tout son vêtement et dessinait un corps maigre et nerveux, non sans élégance malgré toute cette misère. Les pieds délicats et purs rougissaient sans bas ni chaussure sur la terre froide.

Isabelle se sentit touchée à l’aspect de ce groupe pitoyable où se réunissaient les infortunes de la vieillesse et de l’enfance, et elle s’arrêta devant l’aveugle, qui débitait ses patenôtres avec une volubilité toujours croissante accompagné par la voix aiguë de son guide, cherchant dans sa pochette une pièce de monnaie blanche pour la donner au mendiant. Mais elle ne trouva pas sa bourse, et, se retournant vers Sigognac, le pria de lui prêter un teston ou deux, ce à quoi s’accorda bien volontiers le Baron, quoique cet aveugle, avec ses jérémiades, ne lui plût guère. En galant homme, pour éviter à Isabelle d’approcher cette vermine, il s’avança lui-même et mit la pièce en la sébile.

Alors, au lieu de remercier Sigognac de cette aumône, le mendiant si courbé tout à l’heure se redressa, au grand effroi d’Isabelle, et ouvrant les bras, comme un vautour qui, pour prendre l’essor, palpite des ailes, déploya ce grand manteau brun sous lequel il semblait accablé, le ramassa sur son épaule et le lança avec un mouvement pareil à celui des pêcheurs qui jettent l’épervier dans un étang ou une rivière. La lourde étoffe s’étala comme un nuage par-dessus la tête de Sigognac, le coiffa, et retomba pesamment le long de son corps, car les bords en étaient plombés comme ceux d’un filet, lui ôtant du même coup la vue, la respiration, l’usage des mains et des pieds.

La jeune actrice, pétrifiée d’épouvante, voulut crier, fuir, appeler au secours, mais avant qu’elle eût pu tirer un son de sa gorge, elle se sentit enlevée de terre avec une prestesse extrême. Le vieil aveugle devenu, en une minute, jeune et clairvoyant par un miracle plus infernal que céleste, l’avait saisie sous les bras, tandis que le jeune garçon lui soutenait les jambes. Tous deux gardaient le silence et l’emportaient hors du chemin. Ils s’arrêtèrent derrière la masure où attendait un homme masqué monté sur un cheval vigoureux.

Deux autres hommes, également à cheval, masqués, armés jusqu’aux dents, se tenaient derrière un mur qui empêchait qu’on ne les vît de la route prêts à venir en aide au premier, en cas de besoin.

Isabelle, plus qu’à demi morte de frayeur, fut assise sur l’arçon de la selle, recouvert d’un manteau plié en plusieurs doubles, de façon à former une espèce de coussin. Le cavalier lui entoura la taille d’une courroie en cuir assez lâche pour l’environner lui-même à la hauteur des reins et, les choses ainsi arrangées avec une dextérité rapide prouvant une grande pratique de ces enlèvements hasardeux, il donna de l’éperon à son cheval qui s’écrasa sous ses jarrets et partit d’un train à prouver que cette double charge ne lui pesait guère: il est vrai que la jeune comédienne n’était pas bien lourde.

Tout ceci se passa dans un temps moins long que celui nécessaire pour l’écrire. Sigognac se démenait sous le lourd manteau du faux aveugle, comme un rétiaire entortillé par le filet de son adversaire. Il enrageait, pensant à quelque trahison de Vallombreuse, à l’endroit d’Isabelle, et s’épuisait en efforts. Heureusement cette idée lui vint de tirer sa dague et de fendre l’épaisse étoffe qui le chargeait comme ces chapes de plomb que portent les damnés du Dante.

En deux ou trois coups de dague, il ouvrit sa prison, et, comme un faucon désencapuchonné, parcourant la campagne d’un regard perçant et rapide, il vit les ravisseurs d’Isabelle qui coupaient à travers champs, et semblaient s’efforcer de gagner un petit bouquet de bois non loin de là. Quant à l’aveugle et à l’enfant, ils avaient disparu, s’étant cachés en quelque fossé ou sous quelque broussaille. Mais ce n’était point à ce vil gibier qu’en voulait Sigognac. Jetant son manteau, qui l’eût gêné, il se lança à la poursuite de ces coquins avec une furie désespérée. Le Baron était alerte, bien découplé, taillé pour la course, et, en sa jeunesse, il avait souvent lutté de vitesse contre les plus agiles enfants du village. Les ravisseurs, en se retournant sur leur selle, voyaient diminuer la distance qui les séparait du Baron, et l’un d’eux lui lâcha même un coup de pistolet pour l’arrêter en sa poursuite. Mais il le manqua, car Sigognac, tout en courant, sautait à droite et à gauche, afin de ne pouvoir être ajusté sûrement. Le cavalier qui portait Isabelle essayait de prendre les devants, laissant à son arrière-garde le soin de se débrouiller avec Sigognac, mais la jeune femme placée sur l’arçon ne lui permettait pas de conduire sa monture comme il l’eût voulu, car elle se débattait et s’agitait, tâchant de glisser à terre.

Sigognac se rapprochait de plus en plus, le terrain n’étant plus favorable aux chevaux. Il avait dégaîné, sans ralentir sa course, son épée qu’il portait haute; mais il était à pied, seul, contre trois hommes bien montés, et le vent commençait à lui manquer; il fit un effort prodigieux, et en deux ou trois bonds joignit les cavaliers qui protégeaient la fuite du ravisseur. Pour ne pas perdre de temps à lutter contre eux, il piqua, à deux ou trois reprises, avec la pointe de sa rapière, la croupe de leurs bêtes, comptant qu’aiguillonnées de la sorte, elles s’emporteraient. En effet, les chevaux, affolés de douleur, se cabrèrent, lancèrent des ruades et, prenant le mors aux dents, quelques efforts que leurs cavaliers fissent pour les contenir, ils gagnèrent à la main et se mirent à galoper comme si le diable les emportait, sans souci des fossés ni des obstacles, si bien qu’en un moment ils furent hors de vue.

Haletant, la figure baignée de sueur, la bouche aride, croyant à chaque minute que son cœur allait éclater dans sa poitrine, Sigognac atteignit enfin l’homme masqué qui tenait Isabelle en travers sur le garrot de sa monture. La jeune femme criait: «A moi, Sigognac, à moi!»--«Me voici,» râla le Baron d’une voix entrecoupée et sifflante, et de la main gauche il se suspendit à la courroie qui reliait Isabelle au brigand. Il s’efforçait de le tirer à bas, courant à côté du cheval comme ces écuyers que les Latins nommaient _desultores_. Mais le cavalier serrait les genoux, et il eût été aussi facile de dévisser le torse d’un centaure que de l’arracher de sa selle; en même temps il cherchait des talons le ventre de sa bête pour l’enlever, et tâchait de secouer Sigognac qu’il ne pouvait charger, car il avait les mains occupées à tenir la bride et à contraindre Isabelle. La course du cheval ainsi tiraillé et empêché perdait de sa vitesse, ce qui permit à Sigognac de reprendre un peu haleine; même il profita de ce léger temps d’arrêt pour chercher à percer son

adversaire; mais la crainte de blesser Isabelle en ces mouvements tumultueux fit qu’il assura mal son coup. Le cavalier, lâchant un instant les rênes, prit dans sa veste un couteau dont il trancha la courroie à laquelle Sigognac s’accrochait désespérément; puis il enfonça, à en faire jaillir le sang, les molettes étoilées de ses éperons dans les flancs du pauvre animal, qui se porta en avant avec une impétuosité irrésistible. La lanière de cuir resta au poing de Sigognac, qui n’ayant plus d’appui et ne s’attendant pas à cette feinte, tomba fort rudement sur le dos; quelque agilité qu’il mît à se relever et à ramasser son épée roulée à quatre pas de lui, ce court intervalle avait suffi au cavalier pour prendre une avance que le Baron ne devait pas espérer faire disparaître, fatigué comme il l’était par cette lutte inégale et cette course furibonde. Cependant, aux cris de plus en plus faibles d’Isabelle, il se lança de nouveau à la poursuite du ravisseur; inutile effort d’un grand cœur qui se voit enlever ce qu’il aime! Mais il perdait sensiblement du terrain, et déjà le cavalier avait gagné le bois dont la masse, bien que dénuée de feuilles, suffisait par l’enchevêtrement de ses troncs et de ses branches à masquer la direction qu’avait prise le bandit.

Quoique forcené de rage et outré de douleur, il fallut bien que Sigognac s’arrêtât, laissant son Isabelle si chère aux griffes de ce démon; car il ne la pouvait secourir même avec l’aide d’Hérode et de Scapin qui, au bruit de la pistolade, étaient sautés à bas de la charrette, bien que le maraud de laquais tâchât à les retenir, se doutant de quelque algarade, mésaventure ou guet-apens.

En quelques mots brefs et saccadés, Sigognac les mit au courant de l’enlèvement d’Isabelle et de tout ce qui s’était passé.

«Il y a du Vallombreuse là-dessous, dit Hérode; a-t-il eu vent de notre voyage au château de Pommereuil et nous a-t-il dressé cette embuscade? ou bien cette comédie pour laquelle j’ai reçu des sommes n’était-elle qu’un stratagème destiné à nous attirer hors de la ville où de semblables coups sont difficiles et dangereux à faire? En ce cas, le sacripant qui a joué le majordome vénérable est le plus grand acteur que j’aie jamais vu. J’aurais juré que ce drôle était un naïf intendant de bonne maison tout pétri de vertus et qualités. Mais maintenant que nous voilà trois, fouillons en tous sens ce bocage pour trouver au moins quelque indice de cette bonne Isabelle que j’aime, tout tyran que je suis, plus que ma fressure et mes petits boyaux. Hélas! j’ai bien peur que cette innocente abeille soit prise en la toile d’une araignée monstrueuse qui ne la tue avant que nous ne puissions la dépêtrer de ses réseaux trop bien ourdis.

--Je l’écraserai, dit Sigognac en frappant la terre du talon comme s’il tenait l’araignée sous sa botte, je l’écraserai, la bête venimeuse!»

L’expression terrible de sa physionomie ordinairement si calme et si douce montrait que ce n’était point là une vaine fanfaronnade et qu’il le ferait comme il le disait.

«Çà, dit Hérode, sans perdre plus de temps en paroles, entrons dans le bois et battons-le. Le gibier ne peut pas être encore bien loin.»

En effet, de l’autre côté de la futaie que Sigognac et les comédiens traversèrent, en dépit des broussailles qui leur entravaient les jambes et des gaulis qui leur fouettaient la figure, un carrosse à rideaux fermés détalait de toute la vitesse que pouvait donner à quatre chevaux de poste une mousquetade de coups de fouet. Les deux cavaliers dont Sigognac avait piqué les montures, ayant réussi à les calmer, galopaient près des portières, et l’un d’eux tenait en laisse le cheval de l’homme masqué; car le compagnon était entré dans la voiture sans doute afin d’empêcher qu’Isabelle ne soulevât les mantelets pour appeler au secours, ou même n’essayât de sauter à terre au péril de sa vie.

A moins d’avoir les bottes de sept lieues que le Petit-Poucet ravit si subtilement à l’Ogre, il était insensé de courir pédestrement après un carrosse mené de ce train et si bien accompagné. Tout ce que purent faire Sigognac et ses camarades, ce fut d’observer la direction que prenait le cortége, bien faible indice pour retrouver Isabelle. Le Baron essaya de suivre les traces des roues, mais le temps était sec et leurs bandes n’avaient laissé que de légères marques sur la terre dure; encore les marques s’embrouillaient-elles bientôt avec les sillons d’autres carrosses et charrettes passés sur la route les jours précédents. Arrivé à un carrefour où le chemin se divisait en plusieurs branches, le Baron perdit tout à fait la piste et demeura plus embarrassé qu’Hercule entre la Volupté et la Vertu. Force lui fut de retourner sur ses pas, un faux jugement pouvant l’éloigner davantage de son but. La petite troupe revint donc piteusement vers le chariot où les autres comédiens attendaient avec assez d’inquiétude et d’anxiété l’éclaircissement de tout ce mystère.

Dès l’engagement de l’affaire, le laquais conducteur avait pressé la marche de la charrette pour ôter à Sigognac le secours des comédiens, bien qu’ils lui criassent d’arrêter; et lorsque le Tyran et Scapin, au bruit du pistolet, étaient descendus malgré lui, il avait piqué des deux et, franchissant le fossé, gagné au large pour rejoindre ses complices, se souciant peu, désormais, que la troupe comique atteignît ou non le château de Pommereuil, si toutefois ce château existait: question au moins douteuse, après ce qui venait de se passer.

Hérode s’enquit d’une vieille qui cheminait par là, un fagot de bourrée sur sa bosse, si l’on était bien loin encore de Pommereuil: à quoi la vieille répondit qu’elle ne connaissait aucune terre, bourg ou château de ce nom, à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’elle eût, en son âge de soixante-dix ans, battu depuis son enfance tout le pays d’alentour, son industrie étant de quémander et chercher sa misérable vie par voies et par chemins.

Il devenait de toute évidence que cette histoire de comédie était un coup monté par des coquins subtils et ténébreux, au profit de quelque grand, qui ne pouvait être que Vallombreuse, amoureux d’Isabelle, car il avait fallu beaucoup de monde et d’argent pour faire jouer cette machination compliquée.

Le chariot retourna vers Paris; mais Sigognac, Hérode et Scapin restèrent à l’endroit même, ayant intention de louer, à quelque prochain village, des chevaux qui leur permissent de se mettre plus efficacement à la recherche et poursuite des ravisseurs.

Isabelle, après la chute du Baron, avait été portée dans une clairière du bois, descendue de cheval et mise en carrosse, bien qu’elle se débattît de son mieux, en moins de trois ou quatre minutes; puis la voiture s’était éloignée dans un tonnerre de roues, comme le char de Capanée sur le pont d’airain. En face d’elle était respectueusement assis l’homme masqué qui l’avait emportée sur sa selle.

A un mouvement qu’elle fit pour mettre la tête à la portière, l’homme avança le bras et la retint. Il n’y avait pas moyen de lutter contre cette main de fer. Isabelle se rassit et se mit à crier, espérant être entendue de quelque passant.

«Mademoiselle, calmez-vous, de grâce, dit le ravisseur mystérieux, avec toutes les formes de la plus exquise politesse. Ne me forcez point à employer la contrainte matérielle avec une si charmante et si adorable personne. On ne vous veut aucun mal, peut-être même vous veut-on beaucoup de bien. Ne vous obstinez pas à des révoltes inutiles: si vous êtes sage, j’aurai pour vous les plus grands égards, et une reine captive ne serait pas mieux traitée; mais si vous faites le diable, si vous vous démenez et criez pour appeler un secours qui ne vous viendra point, j’ai de quoi vous réduire. Ceci vous rendra muette et cela vous fera rester tranquille.»

Et l’homme tirait de sa poche un bâillon fort artistement fabriqué et une longue cordelette de soie roulée sur elle-même.

«Ce serait une barbarie, continua-t-il, d’adapter cette espèce de muselière ou caveçon à une bouche si fraîche, si rose et si melliflue; des cercles de corde iraient très-mal aussi, convenez-en, à des poignets mignons et délicats faits pour porter des bracelets d’or constellés de diamants.»

La jeune comédienne, quelque courroucée et désolée qu’elle fût, se rendit à ces raisons qui, en effet, étaient bonnes. La résistance physique ne pouvait servir à rien. Isabelle se réfugia donc dans l’angle du carrosse et demeura silencieuse. Mais des soupirs gonflaient sa poitrine et, de ses beaux yeux, des larmes roulaient sur ses joues pâles, comme des gouttes de pluie sur une rose blanche. Elle pensait aux risques que courait sa vertu et au désespoir de Sigognac.

«A la crise nerveuse, pensa l’homme masqué, succède la crise humide; les choses suivent leur cours régulier. Tant mieux, cela m’eût ennuyé d’agir brutalement avec cette aimable fille.»

Tapie dans son coin, Isabelle jetait de temps en temps un regard craintif vers son gardien qui s’en aperçut et lui dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre douce, quoiqu’elle fût naturellement rauque: «Vous n’avez rien à redouter de moi, mademoiselle, je suis galant homme et n’entreprendrai rien qui vous déplaise. Si la fortune m’avait plus favorisé de ses biens, certes, honnête, belle et pleine de talent comme vous l’êtes, je ne vous eusse point enlevée au profit d’un autre; mais les rigueurs du sort obligent parfois la délicatesse à des actions un peu bizarres.

--Vous convenez donc, dit Isabelle, qu’on vous a soudoyé pour me ravir, chose infâme, abusive et cruelle!

--Après ce que j’ai fait, répondit l’homme au masque du ton le plus tranquille, il serait tout à fait oiseux de le nier. Nous sommes ainsi, sur le pavé de Paris, un certain nombre de philosophes sans passions, qui nous intéressons pour de l’argent à celles des autres et les mettons à même de les satisfaire en leur prêtant notre esprit et notre courage, notre cervelle et notre bras; mais pour changer d’entretien, que vous étiez charmante dans la dernière comédie! Vous avez dit la scène de l’aveu avec une grâce à nulle autre seconde. Je vous ai applaudie à tout rompre. Cette paire de mains qui sonnaient comme battoirs de lavandières, c’était moi!

--Je vous dirai à mon tour: laissons là ces propos et compliments déplacés. Où me menez-vous ainsi, malgré ma volonté, et en dépit de toute loi et convenance?

--Je ne saurais vous le dire, et cela d’ailleurs vous serait parfaitement inutile; nous sommes obligés au secret comme les confesseurs et les médecins; la discrétion la plus absolue est indispensable en ces affaires occultes, périlleuses et fantasques, qui sont conduites par des ombres anonymes et masquées. Souvent, pour plus de sûreté, nous ne connaissons pas celui qui nous fait agir et il ne nous connaît pas.

--Ainsi, vous ne savez pas la main qui vous pousse à cet acte outrageant et coupable d’enlever sur une grande route une jeune fille à ses compagnons?

--Que je le sache ou que je l’ignore, la chose revient au même puisque la conscience de mes devoirs me clôt le bec. Cherchez parmi vos amoureux le plus ardent et le plus maltraité. Ce sera sans doute celui-là.»

Voyant qu’elle n’en tirerait rien de plus, Isabelle n’adressa plus la parole à son gardien. D’ailleurs, elle ne doutait pas que ce ne fût Vallombreuse l’auteur du coup: la façon menaçante dont il lui avait jeté, du seuil de la porte, ces mots: «Au revoir, mademoiselle,» lors de la visite à la rue Dauphine, lui était restée en mémoire, et avec un homme de cette trempe, si furieux en ses désirs, si âpre en ses volontés, cette simple phrase ne présageait rien de bon. Cette conviction redoublait les transes de la pauvre comédienne, qui pâlissait, en songeant aux assauts qu’allait avoir à subir sa pudicité, de la part de ce seigneur altier, plus blessé d’orgueil encore que d’amour. Elle espérait que le courage de Sigognac lui viendrait en aide. Mais cet ami fidèle et vaillant parviendrait-il à la découvrir opportunément en la retraite absconse où ses ravisseurs la conduisaient? «En tout cas, se dit-elle, si ce méchant duc me veut affronter, j’ai dans ma gorge le couteau de Chiquita, et je sacrifierai ma vie à mon honneur.» Cette résolution prise lui rendit un peu de tranquillité.

Le carrosse roulait du même train depuis deux heures, sans autre arrêt que quelques minutes pour changer de chevaux à un relais disposé d’avance. Comme les rideaux baissés empêchaient la vue, Isabelle ne pouvait deviner dans quel sens on l’entraînait ainsi. Bien qu’elle ne connût pas cette campagne, si elle eût eu la faculté de regarder au dehors, elle se fût orientée quelque peu d’après le soleil; mais elle était emportée obscurément vers l’inconnu.

En sonnant sur les poutres ferrées d’un pont-levis, les roues du carrosse avertirent Isabelle qu’on était arrivé au terme de la course. En effet, la voiture s’arrêta, la portière s’ouvrit et l’homme masqué offrit la main à la jeune comédienne pour descendre.

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et vit une grande cour carrée formée par quatre corps de logis en briques, dont le temps avait changé la couleur vermeille en une teinte sombre assez lugubre. Des fenêtres étroites et longues perçaient les façades intérieures, et derrière leurs carreaux verdâtres on apercevait des volets clos, indiquant que les chambres auxquelles elles donnaient du jour, étaient inhabitées depuis longtemps. Un cadre de mousse sertissait chaque pavé de la cour, et vers le pied des murailles quelques herbes avaient poussé. Au bas du perron deux sphinx à l’égyptiaque allongeaient sur un socle leurs griffes émoussées, et des plaques de cette lèpre jaune et grise qui s’attache à la vieille pierre tigraient leurs croupes arrondies. Bien que frappé de cette tristesse qu’imprime aux habitations l’absence du maître, le château inconnu avait encore fort bon air et sentait sa seigneurie. Il était désert, mais non abandonné et nul symptôme de ruine ne s’y faisait remarquer. Le corps était intact, l’âme seule y manquait.