Part 35
Ce triomphant discours achevé, maître Jacquemin Lampourde fit exécuter à son feutre les mêmes évolutions qu’il avait déjà décrites en saluant le duc au commencement de l’entretien, l’enfonça sur sa tête, rabattit le bord sur ses yeux et sortit de la chambre à pas comptés et majestueux, satisfait de son éloquence et de sa bonne tenue devant un si grand seigneur.
Cette apparition bizarre, moins étrange cependant en ce siècle de raffinés et de bretteurs qu’elle ne l’eût été à toute autre époque, avait amusé et intéressé le jeune duc de Vallombreuse. Le caractère original de Jacquemin Lampourde, honnête à sa façon, ne lui déplaisait point; il lui pardonnait même de n’avoir pas réussi à tuer Sigognac. Puisque le Baron avait résisté à ce gladiateur de profession, c’est qu’il était réellement invincible, et la honte d’en avoir été blessé lui était moins cuisante à l’amour-propre. Ensuite, quelque forcené que fût Vallombreuse, cette action de faire assassiner Sigognac lui paraissait un peu énorme, non par aucune tendresse ou susceptibilité de conscience, mais parce que son ennemi était gentilhomme: car il ne se fût fait nul scrupule de meurtre et trucider une demi-douzaine de bourgeois qui l’eussent gêné, le sang de telles ribaudailles n’ayant de valeur à ses yeux non plus que l’eau des fontaines. Il eût préféré dépêcher son rival lui-même, sans la supériorité de Sigognac à l’escrime, supériorité dont son bras, cicatrisé à peine, avait gardé le souvenir, et qui ne lui permettait pas de risquer, avec des chances favorables, un nouveau duel ou une attaque à main armée. Ses pensées se tournèrent donc vers l’enlèvement d’Isabelle, qui lui souriait davantage par les perspectives amoureuses qu’il ouvrait à son imagination. Il ne doutait pas que la jeune comédienne, une fois séparée de Sigognac et de ses camarades, ne s’humanisât et ne devînt sensible aux charmes d’un duc si bien fait de sa personne, et dont raffolaient les plus hautes dames de la cour. La fatuité de Vallombreuse était incorrigible, car jamais il n’en fut de mieux fondée. Elle justifiait toutes ses prétentions, et ses plus impertinentes vanteries n’étaient que vérités. Aussi, malgré l’échec récemment subi près d’Isabelle, semblait-il au jeune duc illogique, absurde, incroyable et outrageux de n’être point aimé.
«Que je la tienne, se disait-il, quelques jours en une retraite d’où elle ne puisse m’échapper, et je saurai bien la réduire. Je serai si galant, si passionné, si persuasif, qu’elle s’étonnera bientôt elle-même de m’avoir si longtemps tenu rigueur. Je la verrai se troubler, muer de couleur, baisser ses longues paupières à mon aspect, et, quand je la tiendrai entre mes bras, pencher sa tête sur mon épaule pour y cacher sa pudeur et sa confusion. Dans un baiser, elle me dira qu’elle m’a toujours aimé, et que ses fuites n’étaient que pour m’enflammer mieux, ou bien encore appréhensions et timidités de mortelle poursuivie par un dieu, ou autres telles charmantes mignardises, que les femmes savent trouver en ces rencontres, même les plus chastes. Mais quand j’aurai son âme et son corps, ah! c’est alors que je me vengerai de ses anciennes rebuffades.»
XV.
MALARTIC A L’ŒUVRE.
Si la colère du duc en rentrant chez lui avait été vive, celle du Baron ne fut pas moindre en apprenant l’équipée de Vallombreuse à l’encontre d’Isabelle. Il fallut que le Tyran et Blazius lui tinssent de longs raisonnements pour l’empêcher de courir à l’hôtel de ce seigneur dans le but de le provoquer à un combat qu’il eût certainement refusé, car Sigognac n’étant ni le frère, ni le mari, ni le galant avoué de la comédienne, il n’avait aucun droit à demander raison d’un acte qui d’ailleurs s’excusait de lui-même. En France, il y a toujours eu liberté de faire la cour aux jolies femmes. L’agression du spadassin sur le Pont-Neuf était, à coup sûr, moins légitime; mais, bien qu’il fût probable que le coup vînt de la part du duc, comment suivre les ramifications ténébreuses qui reliaient cet homme de sac et de corde à ce magnifique seigneur? Et, en supposant même qu’on les eût découvertes, comment les prouver, et à qui demander justice de ces lâches attaques? Aux yeux du monde, Sigognac, cachant sa qualité, était un vil histrion, un farceur de bas étage qu’un gentilhomme comme Vallombreuse pouvait, à sa fantaisie, faire bâtonner, emprisonner ou tuer, sans que personne y trouvât à redire, s’il le fâchait ou le gênait en quelque chose. Isabelle, pour sa résistance honnête, eût paru une mijaurée et une bégueule; la vertu des femmes de théâtre comptant beaucoup de Thomas incrédules et de Pyrrhons sceptiques. Il n’y avait donc pas moyen de s’en prendre ouvertement au duc, ce dont enrageait Sigognac, reconnaissant malgré lui la vérité des motifs qu’alléguaient Hérode et le Pédant de faire les morts, mais l’œil ouvert et l’oreille au guet; car ce damné seigneur, beau comme un ange et méchant comme un diable, n’abandonnerait certes pas son entreprise, quoiqu’elle eût manqué sur tous les points. Un doux regard d’Isabelle, qui prit entre ses blanches mains les mains frémissantes de Sigognac, en l’engageant à dompter son courage pour l’amour d’elle, pacifia tout à fait le Baron, et les choses reprirent leur train habituel.
Les débuts de la troupe avaient obtenu beaucoup de succès. La grâce pudique d’Isabelle, la verve étincelante de la Soubrette, la coquetterie élégante de Sérafine, l’extravagance superbe du capitaine Fracasse, l’emphase majestueuse du Tyran, les dents blanches et les gencives roses de Léandre, la bonhomie grotesque du Pédant, l’esprit madré de Scapin, la perfection comique de la Duègne, produisaient le même effet à Paris qu’en province; il ne leur manquait plus, ayant celle de la ville, que l’approbation de la cour, où sont les plus gens de goût et les plus fins connaisseurs; il était question de les appeler même à Saint-Germain, car le roi, sur le bruit qui s’en faisait, les désirait voir; ce qui réjouissait fort Hérode, chef et caissier de la compagnie. Souvent des personnes de qualité les demandaient pour donner la comédie en leur hôtel, à l’occasion de quelque fête ou régal, à des dames curieuses de voir ces acteurs qui balançaient ceux de l’hôtel de Bourgogne et de la troupe du Marais.
Aussi Hérode ne fut-il pas surpris, accoutumé qu’il était à de semblables requêtes, lorsqu’un beau matin, à l’auberge de la rue Dauphine, se présenta une sorte d’intendant ou majordome, d’aspect vénérable comme l’ont ces serviteurs vieillis dans la domesticité des grandes maisons, qui demandait à lui parler de la part de son maître, le comte de Pommereuil, pour affaires de théâtre.
Ce majordome, vêtu de velours noir de la tête aux pieds, avait au cou une chaîne en or de ducats, des bas de soie et des souliers à larges cocardes, carrés du bout, un peu amples, comme il convient à un vieillard qui parfois a les gouttes. Un collet en forme de rabat étalait sa blancheur sur le noir du pourpoint, et relevait le teint de la face basanée par le grand air de la campagne où ressortaient, comme des touches de neige sur une antique sculpture, les sourcils, les moustaches et la barbiche. Ses longs cheveux tout chenus lui tombaient jusqu’aux épaules et lui donnaient la physionomie la plus patriarcale et la plus honnête. Ce devait être un de ces intendants dont la race est perdue, qui soignent la fortune de leur maître plus âprement que la leur propre, font des remontrances sur les dépenses folles et, aux époques des revers, apportent leurs minces épargnes pour soutenir la famille qui les a nourris en ses prospérités.
Hérode ne se pouvait lasser d’admirer la bonne mine et prud’homie de cet intendant, qui, l’ayant salué, lui dit avec des paroles courtoises:
«Vous êtes bien cet Hérode qui gouverne, d’une main aussi ferme que celle d’Apollon, la troupe des Muses, cette excellente compagnie dont la renommée se répand par la ville, et en a déjà dépassé l’enceinte; car elle est venue jusqu’au fond du domaine que mon maître habite.
--C’est moi qui ai cet honneur, répondit Hérode en faisant le salut le plus gracieux que lui permît sa mine rébarbative et tragique.
--Le comte de Pommereuil, reprit le vieillard, désirerait fort, pour divertir des hôtes d’importance, leur offrir la comédie en son château. Il a pensé que nulle troupe mieux que la vôtre ne remplirait ce but, et il m’envoie vous demander s’il vous serait possible d’aller donner une représentation à sa terre, qui n’est distante d’ici que de quelques lieues. Le comte, mon maître, est un seigneur magnifique qui ne regarde pas à la dépense, et à qui rien ne coûtera pour posséder votre illustre compagnie.
--Je ferai tout pour contenter un si galant homme, répondit le Tyran, encore qu’il nous soit difficile de quitter Paris, fût-ce pour quelques jours, au moment le plus vif de notre vogue.
--Trois journées suffiront bien, dit le majordome: une pour le voyage, l’autre pour la représentation, et la dernière pour le retour. Il y a au château un théâtre tout machiné où vous n’aurez qu’à poser vos décorations; de plus, voici cent pistoles que le comte de Pommereuil m’a chargé de remettre entre vos mains pour les menus frais de déplacement; vous en recevrez autant après la comédie, et les actrices auront sans doute quelque présent, bagues, épingles ou bracelets, à quoi est toujours sensible la coquetterie féminine.»
Joignant l’action aux paroles, l’intendant du comte de Pommereuil tira de sa poche une longue et pesante bourse, hydropique de monnaie, la pencha et en fit couler sur la table cent beaux écus neufs de l’éclat le plus engageant.
Le Tyran regardait ces pièces couchées les unes sur les autres, d’un air de satisfaction, en caressant sa large barbe noire. Quand il les eut assez contemplées, il les releva, les mit en pile, puis les jeta dans son gousset avec un geste d’acquiescement.
«Ainsi donc, dit l’intendant, vous acceptez, et je puis dire à mon maître que vous vous rendrez à son appel.
--Je suis à la disposition de Sa Seigneurie avec tous mes camarades, répondit Hérode; maintenant désignez-moi le jour où doit avoir lieu la représentation et la pièce que M. le comte désire, afin que nous emportions les costumes et les accessoires nécessaires.
--Il serait bon, répondit l’intendant, que ce fût jeudi, car l’impatience de mon maître est grande; quant à la pièce, il en laisse le choix à votre goût et commodité.
--L’_Illusion comique_, dit Hérode, d’un jeune auteur normand qui promet beaucoup, est ce qu’il y a de plus nouveau et de plus couru en ce moment.
--Va pour l’_Illusion comique_: les vers n’en sont point méchants et il y a un rôle de Matamore superbe.
--A présent, il ne reste plus qu’à nous indiquer, d’une façon précise à ce que nous ne puissions errer, les site et plantation du château avec le chemin à suivre pour y parvenir.»
L’intendant du comte de Pommereuil donna des renseignements si exacts et si détaillés, qu’ils eussent suffi à un aveugle tâtant la terre de son bâton; mais craignant sans doute que le comédien une fois en route ne se rappelât plus bien nettement ces: allez devant vous, puis tournez à droite et ensuite prenez à gauche, il ajouta: «Ne chargez pas votre mémoire, obstruée des plus beaux vers de nos meilleurs poëtes, de si vulgaires et prosaïques notions; j’enverrai un laquais, lequel vous servira de guide.»
L’affaire ainsi conclue, le vieillard se retira avec force salutations qu’Hérode lui rendait, et qu’après la courbette du comédien, il réitérait en s’inclinant plus bas. Ils avaient l’air de deux parenthèses prises de la danse de Saint-Guy, et se trémoussant l’une vis-à-vis l’autre. Ne voulant pas être vaincu en ce combat de politesse, le Tyran descendit l’escalier, traversa la cour et ne s’arrêta que sur le seuil, d’où il adressa au bonhomme un salut suprême: le dos convexe, la poitrine concave autant que son bedon le lui permettait, les bras ballants et la tête touchant presque la terre.
Si Hérode eût suivi du regard l’intendant du comte de Pommereuil jusqu’au bout de la rue, peut-être eût-il remarqué, chose contraire aux lois de la perspective, que sa taille grandissait en raison inverse de l’éloignement. Son dos voûté s’était redressé, le tremblement sénile de ses mains avait disparu, et à la vivacité de son allure il ne semblait du tout si goutteux; mais Hérode était déjà rentré dans la maison et ne vit rien de tout cela.
Le mercredi au matin, comme des garçons d’auberge chargeaient les décorations et paquets sur une charrette attelée de deux forts chevaux et louée par le Tyran pour le transport de la troupe, un grand maraud de laquais en livrée fort propre et chevauchant un bidet percheron, se présenta faisant claquer son fouet à la porte de l’auberge, afin de hâter le départ des comédiens et de leur servir de courrier. Les femmes, qui sont toujours paresseuses au lit et longues à s’attifer, même les comédiennes ayant l’habitude de s’habiller et de se déshabiller en un clin d’œil pour les changements de costumes qu’exige le théâtre, descendirent enfin et s’arrangèrent le plus commodément qu’elles purent sur les planches rembourrées de paille qu’on avait suspendues aux ridelles de la charrette. Le marmouset de la Samaritaine martelait huit heures sur son timbre, quand la lourde machine s’ébranla et se mit en marche. On eut en moins d’une demi-heure dépassé la porte Saint-Antoine et la Bastille, mirant ses faisceaux de tours dans l’eau noire de ses douves. L’on franchit ensuite le faubourg et ses vagues cultures semées de maisonnettes, et l’on chemina à travers la campagne dans la direction de Vincennes, qui montrait au loin son donjon derrière une légère gaze de vapeur bleuâtre, reste de l’humidité nocturne se dissipant aux rayons du soleil, comme une fumée d’artillerie que le vent disperse.
Bientôt, car les chevaux étaient frais et marchaient d’un bon pas, l’on atteignit la vieille forteresse dont les défenses gothiques avaient encore bonne apparence quoiqu’elles ne fussent plus capables de résister aux canons et aux bombardes. Les croissants dorés qui surmontaient les minarets de la chapelle bâtie par Pierre de Montereau, brillaient joyeusement au-dessus des remparts comme s’ils eussent été fiers de se trouver à côté de la croix, signe de rédemption. Ensuite, après avoir admiré quelques minutes ce monument de l’ancienne splendeur de nos rois, on entra dans le bois, où, parmi les halliers et les baliveaux, s’élevaient majestueusement quelques vieux chênes, contemporains sans doute de celui sous lequel saint Louis rendait la justice, occupation bien séante à un monarque.
Comme la route n’était guère fréquentée, quelquefois des lapins s’ébattant et se passant la patte sur les moustaches étaient surpris par l’arrivée de la charrette qu’ils n’avaient point entendue, car elle roulait à petit bruit, la terre étant molle et souvent tapissée d’herbe. Ils détalaient grand’erre et comme s’ils eussent eu les chiens aux trousses; ce qui divertissait les comédiens. Plus loin, un chevreuil traversait la route tout effaré, et l’on pouvait suivre quelque temps de l’œil sa fuite à travers les arbres dénués de feuillage. Sigognac surtout s’intéressait à ces choses, ayant été élevé et nourri en la campagne. Cela le réjouissait de voir des champs, des buissons, des bois, des animaux en liberté, spectacle dont il était privé depuis qu’il habitait la ville, où l’on ne voit que maisons, rues boueuses, cheminées qui fument, l’œuvre des hommes, et non l’œuvre de Dieu. Il s’y serait fort ennuyé s’il n’avait eu la compagnie de cette douce femme, dont les yeux contenaient assez d’azur pour remplacer le ciel.
Au sortir du bois une petite côte à monter se présenta. Sigognac dit à Isabelle: «Chère âme, pendant que le coche gravira lentement cette pente, ne vous conviendrait-il point de descendre et de mettre votre bras sur le mien pour faire quelques pas? Cela vous réchauffera les pieds et dégourdira les jambes. La route est unie, et il fait un joli temps d’hiver clair, frais et piquant, mais non trop froid.»
La jeune comédienne accepta l’offre de Sigognac, et, posant le bout de ses doigts sur la main qu’il lui présentait, elle sauta légèrement à terre. C’était un moyen d’accorder à son amant un innocent tête-à-tête que sa pudeur lui eût refusé dans la solitude d’une chambre fermée. Ils marchaient tantôt presque soulevés par leur amour, et rasant le sol comme des oiseaux, tantôt s’arrêtant à chaque pas pour se contempler et jouir d’être ensemble, côte à côte, les bras enlacés et les regards plongés dans les yeux l’un de l’autre. Sigognac disait à Isabelle combien il l’aimait; cette phrase, qu’il avait dite plus de vingt fois, paraissait à la jeune femme nouvelle, comme dut l’être le premier mot d’Adam essayant le verbe le lendemain de la création. Comme c’était la personne du monde la plus délicate et la plus désintéressée en fait de sentiments, elle tâchait par des fâcheries et des négations caressantes de contenir dans les limites de l’amitié un amour qu’elle ne voulait pas couronner, le jugeant nuisible à l’avenir du Baron.
Mais ces jolis débats et contestations ne faisaient qu’aviver l’amour de Sigognac, qui ne songeait, en ce moment, à la dédaigneuse Yolande de Foix non plus que si elle n’eût jamais existé.
«Quoi que vous fassiez, mignonne, disait-il à son aimée, vous ne parviendrez pas à lasser ma constance. S’il le faut, j’attendrai que vos scrupules se soient dissipés d’eux-mêmes jusqu’à ce que vos beaux cheveux d’or se soient mués en cheveux d’argent.
--Oh! fit Isabelle, alors je serai un vrai remède d’amour et laide à épouvanter le plus fier courage; j’aurais peur, en la récompensant, de punir votre fidélité.
--Même à soixante ans vous garderez vos charmes comme la belle vieille de Maynard, répondit galamment Sigognac, car votre beauté vient de l’âme, qui est immortelle.
--C’est égal, reprit la jeune femme, vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot, et vous promettais ma main pour l’époque où je compterai seulement dix lustres d’âge. Mais, continua-t-elle en reprenant son sérieux, cessons ces badineries; vous savez ma résolution, contentez-vous d’être aimé plus que ne le fut jamais aucun mortel, depuis que des cœurs palpitent sur la terre.
--Un si charmant aveu me devrait satisfaire, j’en conviens; mais, comme mon amour est infini, il ne saurait souffrir la moindre barrière. Dieu peut bien dire à la mer: «Tu n’iras pas plus loin,» et en être obéi. Une passion telle que la mienne ne connaît pas de rivage et elle monte toujours, encore que de votre voix céleste vous lui disiez: «Arrête-toi là.»
--Sigognac, vous me fâchez par ces discours, dit Isabelle en faisant au baron une petite moue plus gracieuse que le plus charmant sourire; car, malgré elle, son âme était inondée de joie à ces protestations d’un amour qu’aucune froideur ne rebutait.»
Ils firent quelques pas sans se parler; Sigognac, en insistant davantage, craignait de déplaire à celle qu’il aimait plus que sa vie. Tout à coup Isabelle lui quitta brusquement la main et courut vers le bord de la route avec un cri d’enfant et une légèreté de biche. Elle venait, sur le revers d’un fossé, au pied d’un chêne, parmi les feuilles sèches entassées par l’hiver, d’apercevoir une violette, la première de l’année à coup sûr, car on n’était encore qu’au mois de février; elle s’agenouilla, écarta délicatement les feuilles mortes et les brins d’herbe, coupa de son ongle la frêle tige et revint avec la fleurette plus contente que si elle eût trouvé une agrafe de pierreries oubliée dans la mousse par une princesse.
«Voyez, comme elle est mignonne, dit-elle en la montrant à Sigognac, avec ses feuilles à peine dépliées à ce premier rayon de soleil.
--Ce n’est pas le soleil, répondit Sigognac, c’est votre regard qui l’a fait éclore. Sa fleur a précisément la nuance de vos prunelles.
--Son parfum ne se répand pas, parce qu’elle a froid,» reprit Isabelle, en mettant dans sa gorgerette la fleur frileuse. Au bout de quelques minutes elle la reprit, la respira longuement, et la tendit à Sigognac, après y avoir mis furtivement un baiser.
«Comme elle fleure bon, maintenant! la chaleur de mon sein lui fait exhaler sa petite âme de fleur timide et modeste.
--Vous l’avez parfumée, répondit Sigognac, portant la violette à ses lèvres pour y prendre le baiser d’Isabelle; cette délicate et suave odeur n’a rien de terrestre.
--Ah! le méchant, fit Isabelle, je lui donne à la bonne franquette une fleur à sentir, et le voilà qui aiguise des _concetti_ en style marinesque, comme si, au lieu d’être sur un grand chemin, il coquetait dans la ruelle de quelque illustre précieuse. Il n’y a pas moyen d’y tenir; à toute parole, même la plus simple du monde, il répond par un madrigal!»
Cependant, en dépit de cette bouderie apparente, la jeune comédienne n’en voulait sans doute pas beaucoup à Sigognac, car elle lui reprit le bras, et peut-être même s’y appuya-t-elle un peu plus que ne l’exigeaient sa démarche, ordinairement si légère, et le chemin, uni en cet endroit comme une allée de jardin. Ce qui prouve que la
vertu la plus pure n’est pas insensible à la louange et que la modestie même sait récompenser une flatterie.
La charrette gravissait avec lenteur sur une pente assez roide, au bas de laquelle quelques chaumines s’étaient accroupies, comme pour s’éviter la peine de la monter. Les manants qui les habitaient étaient allés aux champs pour quelques travaux de culture, et l’on ne voyait au bord du chemin qu’un aveugle accompagné d’un jeune garçon, resté là, sans doute, pour implorer la charité des voyageurs.
Cet aveugle, qui semblait accablé par l’âge, psalmodiait d’un ton nasillard une espèce de complainte, où il déplorait sa cécité et implorait la charité des passants, leur promettant ses prières et leur garantissant le paradis en retour de leur aumône. Depuis longtemps déjà sa voix lamentable parvenait aux oreilles d’Isabelle et de Sigognac, comme un bourdonnement importun et fâcheux à travers leurs douces causeries d’amour, et même le Baron s’en impatientait; car, lorsque le rossignol chante près de vous, il est ennuyeux d’entendre au coin croasser le corbeau.
Quand ils arrivèrent près du vieux pauvre, celui-ci, averti par son guide, redoubla de gémissements et de supplications. Pour exciter leur pitié aux largesses, d’un mouvement saccadé il secouait une sébile de bois où tintaient quelques liards, deniers, blancs et autres pièces de menue monnaie. Une guenille trouée lui entourait la tête, et sur son dos courbé comme une arche de pont était jetée une grosse couverture de laine brune fort rude et fort pesante, plutôt faite pour une bête de somme que pour un chrétien, et qu’il avait sans doute héritée de quelque mulet mort du farcin ou de la rogne. Ses yeux retournés ne montraient que le blanc, et sur cette face brune et ridée produisaient un effet hideux; le bas du visage s’ensevelissait dans une longue barbe grise, digne d’un frère capucin ou d’un ermite, qui lui tombait jusqu’au nombril, comme un antipode de chevelure. De tout son corps on ne voyait que les mains qui sortaient tremblotantes par l’ouverture du manteau pour agiter l’écuelle élémosinaire. En signe de piété et de soumission aux décrets de la Providence, l’aveugle était agenouillé sur quelques brins de paille plus triturés et pourris que l’antique fumier de Job. La commisération, devant ce haillon humain, devait frissonner de dégoût, et l’aumône lui jetait son obole en détournant la tête.