Part 29
--Votre proposition m’agrée fort, brave Hérode, répondit Sigognac, mais prévenez Scapin qu’il reste à l’hôtel, et de son œil de renard surveille les allants et venants dont les façons ne seraient pas bien claires. Qu’il ne quitte pas Isabelle. La vengeance de Vallombreuse rôde autour de nous, cherchant à nous dévorer. Cette nuit j’ai revu les quatre marauds que nous avons si bien accommodés en la ruelle de Poitiers. Leur dessein était, je l’imagine, de forcer ma porte, de me surprendre au milieu de mon sommeil et de me faire un mauvais parti. Comme je veillais avec l’idée de quelque embûche à l’endroit de notre jeune amie, leur projet n’a pu s’effectuer, et, se voyant découverts, ils se sont sauvés dare dare sur leurs chevaux, qui les attendaient tout sellés à l’écurie sous prétexte qu’ils voulaient matinalement partir.
--Je ne pense pas, répondit le Tyran, qu’ils osent rien tenter de jour. L’aide viendrait au moindre appel, et ils doivent d’ailleurs avoir encore le nez cassé de leur déconvenue. Scapin, Blazius et Léandre suffiront bien à garder Isabelle jusqu’à notre rentrée au logis. Mais de crainte de quelque querelle ou algarade par les rues, je vais prendre mon épée pour appuyer la vôtre au besoin.»
Cela dit, le Tyran boucla son majestueux abdomen d’un ceinturon soutenant une longue et solide rapière. Il jeta sur le coin de son épaule un petit manteau court qui ne pouvait embarrasser ses mouvements, et il enfonça jusqu’au sourcil son feutre à plume rouge; car il faut se méfier, quand on passe les ponts, du vent de bise ou de galerne, lequel a bientôt fait d’envoyer un chapeau à la rivière, au grand ébaudissement des pages, laquais et galopins. Telle était la raison que donnait Hérode de cette coiffure ainsi rabattue, mais l’honnête comédien pensait que cela pourrait peut-être nuire plus tard à Sigognac gentilhomme d’avoir été vu publiquement avec un histrion. C’est pourquoi il dissimulait autant que possible sa figure trop connue du populaire.
A l’angle de la rue Dauphine, Hérode fit remarquer à Sigognac, sous le porche des Grands-Augustins, les gens qui venaient acheter la viande saisie chez les bouchers les jours défendus et se ruaient pour en avoir quelque quartier à bas prix. Il lui montra aussi les nouvellistes, agitant entre eux les destins des royaumes, remaniant à leur gré les frontières, partageant les empires et rapportant de point en point les discours que les ministres avaient tenus seuls en leurs cabinets. Là se débitaient les gazettes, les libelles, écrits satiriques et autres menues brochures colportées sous le manteau. Tout ce monde chimérique avait la mine hâve, l’air fou et le vêtement délabré.
«Ne nous arrêtons pas, dit Hérode, à écouter leurs billevesées, nous n’en aurions jamais fini; à moins pourtant que vous ne teniez à savoir le dernier édit du sophi de Perse ou le cérémonial usité à la cour du Prêtre-Jean. Avançons de quelques pas et nous allons jouir d’un des plus beaux spectacles de l’univers, et tels que les théâtres n’en présentent point dans leurs décorations de pièces à machines.»
En effet, la perspective qui se déploya devant les yeux de Sigognac et de son guide, lorsqu’ils eurent franchi les arches jetées sur le petit cours de l’eau, n’avait pas alors et n’a pas encore de rivale au monde. Le premier plan en était formé par le pont lui-même avec les gracieuses demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile. Le Pont-Neuf n’était pas chargé, comme le pont au Change et le pont Saint-Michel, de deux files de hautes maisons. Le grand monarque qui l’avait fait bâtir n’avait pas voulu que de chétives et maussades constructions obstruassent la vue du somptueux palais où résident nos rois, et qu’on découvre de ce point en tout son développement.
Sur le terre-plein formant la pointe de l’île, avec l’air calme d’un Marc-Aurèle, le bon roi chevauchait sa monture de bronze au sommet d’un piédestal où s’adossait à chaque angle un captif de métal se contournant dans ses liens. Une grille en fer battu, à riches volutes, l’entourait pour préserver sa base des familiarités et irrévérences de la plèbe; car, parfois, enjambant la grille, les polissons se risquaient à monter en croupe du débonnaire monarque, surtout les jours d’entrée royale ou d’exécution curieuse. Le ton sévère du bronze se détachait en vigueur sur le vague de l’air et le fond des coteaux lointains qu’on apercevait au delà du pont Rouge.
Du côté de la rive gauche, au-dessus des maisons, jaillissait la flèche de Saint-Germain des Prés, la vieille église romane, et se dressaient les hauts toits de l’hôtel de Nevers, grand palais toujours inachevé. Un peu plus loin, la tour, antique reste de l’hôtel de Nesle, trempait son pied dans la rivière, au milieu d’un monceau de décombres, et quoique depuis longtemps à l’état de ruine, gardait encore une fière attitude sur l’horizon. Au delà, s’étendait la Grenouillère, et dans une vague brume azurée l’on distinguait au bord du ciel les trois croix plantées au haut du Calvaire ou mont Valérien.
Le Louvre occupait splendidement la rive droite éclairée et dorée par un gai rayon de soleil, plus lumineux que chaud, comme peut l’être un soleil d’hiver, mais qui donnait un singulier relief aux détails de cette architecture à la fois noble et riche. La longue galerie réunissant le Louvre aux Tuileries, disposition merveilleuse qui permet au roi d’être tour à tour, quand bon lui semble, dans sa bonne ville ou dans la campagne, déployait ses beautés nonpareilles, fines sculptures, corniches historiées, bossages vermiculés, colonnes et pilastres à égaler les constructions des plus habiles architectes grecs ou romains.
A partir de l’angle où s’ouvre le balcon de Charles IX le bâtiment faisait une retraite, laissant place à des jardins et à des constructions parasites, champignons poussés au pied de l’ancien édifice. Sur le quai, des ponceaux arrondissaient leurs arcades, et un peu plus en aval que la tour de Nesle s’élevait une cour, reste du vieux Louvre de Charles V, flanquant la porte bâtie entre le fleuve et le palais. Ces deux vieilles tours, couplées à la mode gothique, se faisant face diagonalement, ne contribuaient pas peu à l’agrément de la perspective. Elles rappelaient le temps de la féodalité, et tenaient leur place parmi les architectures neuves et de bon goût, comme une chaire à l’antique ou quelque vieux dressoir en chêne curieusement ouvré au milieu de meubles modernes plaqués d’argent et de dorures. Ces reliques des siècles disparus donnent aux cités une physionomie respectable, et l’on devrait bien se garder de les faire disparaître.
Au bout du jardin des Tuileries, où finit la ville, on distinguait la porte de la Conférence, et le long du fleuve, au delà du jardin, les arbres du Cours-la-Reine, promenade favorite des courtisanes et personnes de qualité qui vont là faire montre de leurs carrosses.
Les deux rives, dont nous venons de tirer un crayon rapide, encadraient comme deux coulisses la scène animée que présentait la rivière sillonnée de barques allant d’un bord à l’autre, obstruée de bateaux amarrés et groupés près de la berge, ceux-là chargés de foin, ceux-ci de bois et autres denrées. Près du quai, au bas du Louvre, les galiotes royales attiraient l’œil par leurs ornements sculptés et dorés et leurs pavillons aux couleurs de France.
En ramenant le regard vers le pont, on apercevait par-dessus les faîtes aigus des maisons semblables à des cartes appuyées l’une contre l’autre, les clochetons de Saint-Germain l’Auxerrois. Ce point de vue suffisamment contemplé, Hérode conduisit Sigognac devant la Samaritaine.
«Encore que ce soit le rendez-vous des nigauds qui restent là de longs espaces de temps à attendre que le clocheteur de métal frappe l’heure sur le timbre de l’horloge, il y faut aller et faire comme les autres. Un peu de badauderie ne messied point au voyageur nouveau débarqué. Il y aurait plus de sauvagerie que de sagesse à mépriser avec rebuffades sourcilleuses ce qui fait le charme du populaire.»
C’est en ces termes que le Tyran s’excusait près de son compagnon pendant que tous deux faisaient pied de grue au bas de la façade du petit édifice hydraulique, et regardaient, attendant aussi que l’aiguille arrivât à mettre en branle le joyeux carillon, le Jésus de plomb doré parlant à la Samaritaine accoudée sur la margelle du puits, le cadran astronomique avec son zodiaque et sa pomme d’ébène marquant le cours du soleil et de la lune, le mascaron vomissant l’eau puisée au fleuve, l’Hercule à gaîne supportant tout ce système de décoration, et la statue creuse servant de girouette comme la Fortune à la Dogana de Venise et la Giralda à Séville.
La pointe de l’aiguille atteignit enfin le chiffre X; les clochettes se mirent à tintinnabuler le plus joyeusement du monde avec leurs petites voix grêles, argentines ou cuivrées, chantant un air de sarabande; le clocheteur leva son bras d’airain, et le marteau descendit autant de fois sur le timbre qu’il y avait d’heures à piquer. Ce mécanisme, ingénieusement élaboré par le Flamand Lintlaer, amusa beaucoup Sigognac, lequel, bien que spirituel de nature, était fort neuf en beaucoup de choses, n’ayant jamais quitté sa gentilhommière au milieu des landes.
«Maintenant, dit Hérode, tournons-nous de l’autre côté; la vue n’est du tout si magnifique par là. Les maisons du pont au Change la bornent trop étroitement. Les bâtisses du quai de la Mégisserie ne valent rien; cependant cette tour Saint-Jacques, ce clocher de Saint-Méderic et ces flèches d’églises lointaines annoncent bien leur grande ville. Et sur l’île du palais, au quai du grand cours de l’eau, ces maisons régulières de briques rouges, reliées par des chaînes de pierre blanche, ont un aspect monumental que termine heureusement la vieille tour de l’Horloge coiffée de son toit en éteignoir, qui souvent perce à propos la brume du ciel. Cette place Dauphine ouvrant son triangle en face du roi de bronze, et laissant voir la porte du Palais, peut se ranger parmi les mieux ordonnées et les plus propres. La flèche de la Sainte-Chapelle, cette église à deux étages, si célèbre par son trésor et ses reliques, domine de façon gracieuse ses hauts toits d’ardoises percés de lucarnes ornementées et qui luisent d’un éclat tout neuf, car il n’y a pas longtemps que ces maisons sont bâties, et en mon enfance j’ai joué à la marelle sur le terrain qu’elles occupent; grâce à la munificence de nos rois, Paris s’embellit tous les jours à la grande admiration des étrangers, qui, de retour dans leur pays, en racontent merveilles, le trouvant amélioré, agrandi et quasi neuf à chaque voyage.
--Ce qui m’étonne, répondait Sigognac, encore plus que la grandeur, richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues, places et ponts comme des fourmis dont on vient de renverser la fourmilière, et qui courent éperdus de çà, de là, avec des mouvements dont on ne peut soupçonner le but. Il est étrange à penser que parmi les individus qui composent cette inépuisable multitude, chacun a une chambre, un lit bon ou mauvais, et mange à peu près tous les jours, sans quoi il mourrait de malemort. Quel prodigieux amas de victuailles, combien de troupeaux de bœufs, de muids de farine, de poinçons de vin il faut pour nourrir tout ce monde amoncelé sur le même point, tandis qu’en nos landes on rencontre à peine un habitant de loin en loin!»
En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée se suivaient et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur attelage; les autres moins brillants, aux peintures ternies, aux rideaux de cuir, aux ressorts énervés, traînés par des chevaux beaucoup plus pacifiques dont la mèche du fouet avait besoin de réveiller l’ardeur et qui annonçaient chez leurs maîtres une moindre opulence. Dans les premiers, à travers les vitres, on apercevait des courtisans magnifiquement vêtus, des dames coquettement attifées; dans les seconds des robins, docteurs et autres personnages graves. A tout cela se mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux, conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne manœuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et crottée par un moyeu de roue. Les chaises à porteurs, les unes de maîtres, les autres de louage, tâchaient de se tenir sur les bords du courant pour n’en être point entraînées, et longeaient autant que possible les parapets du pont. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le désordre fut à son comble. Les bêtes cornues, nous ne voulons pas parler des bipèdes mariés qui lors traversaient le Pont-Neuf, mais bien des bœufs, couraient çà et là, baissant la tête, effarés, harcelés par les chiens, bâtonnés par les conducteurs. A leur vue les chevaux s’effrayaient, piaffaient et faisaient des pétarades. Les passants se sauvaient de peur d’être encornés, et les chiens se glissant entre les jambes des moins lestes les écartaient du centre de gravité et les faisaient choir plats comme porcs. Même une dame fardée et mouchetée, toute passequillée de jayet et de rubans couleur de feu, qui semblait quelque prêtresse de Vénus en quête d’aventure, trébucha de ses hauts patins et s’étala sur le dos, sans se faire mal, comme ayant habitude de telles chutes, ne manquèrent pas à dire les mauvais plaisants qui lui donnèrent la main pour se relever. D’autres fois, c’était une compagnie de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et tambour en tête, et il fallait bien que la foule fît place à ces fils de Mars accoutumés à ne point rencontrer de résistance.
«Tout ceci, dit Hérode à Sigognac que ce spectacle absorbait, n’est que de l’ordinaire. Tâchons de fendre la presse et de gagner les endroits où se tiennent les originaux du Pont-Neuf, figures extravagantes et falotes qu’il est bon de considérer de plus près. Nulle autre ville que Paris n’en produit de si hétéroclites. Elles poussent entre ses pavés comme fleurs ou plutôt champignons difformes et monstrueux auxquels aucun sol ne convient comme cette boue noire. Eh! tenez, voici précisément le Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté, qui fait la cour au roi de bronze. Les uns prétendent que c’est un singe échappé de quelque ménagerie; d’autres affirment que c’est un des chameaux ramenés par M. de Nevers. On n’a pas encore résolu le problème: moi je le tiens pour homme à sa folie, à son arrogance, à sa malpropreté. Les singes cherchent leur vermine et la croquent par esprit de vengeance et représailles; lui ne prend pas un tel soin; les chameaux se lissent le poil et s’aspergent de poussière comme de poudre d’iris; ils ont d’ailleurs plusieurs estomacs
et ruminent leur nourriture: ce que celui-ci ne saurait faire, car il a toujours le jabot vide comme la tête. Jetez-lui quelque aumône; il la prendra en maugréant et en vous maudissant. C’est donc bien un homme, puisqu’il est fol, sale et ingrat.»
Sigognac tira de son escarcelle une pièce blanche qu’il tendit au poëte qui, d’abord, enfoncé dans une rêverie profonde comme sont d’habitude ces gens blessés de cervelle et fantastiques d’humeur, ne voyait pas le Baron planté devant lui. Il l’aperçut enfin, et sortant de sa méditation creuse, il prit la pièce d’un geste brusque et fou et la plongea dans sa pochette en grommelant quelques vagues injures, puis, le démon des vers s’emparant de nouveau de lui, il se mit à brocher des babines, à rouler des yeux, à faire des grimaces aussi curieuses au moins que celles des mascarons sculptés par Germain Pilon sous la corniche du Pont-Neuf, accompagnant le tout de mouvements de doigts pour scander les pieds du vers qu’il murmurait entre ses dents, qui le rendaient semblable à un joueur de mourre, et réjouissaient les polissons réunis en cercle autour de lui.
Ce poëte, il faut le dire, était plus singulièrement accoutré que l’effigie de Mardi-Gras, quand on la mène brûler au mercredi des Cendres, ou qu’un de ces mannequins qu’on suspend dans les vergers ou dans les vignes pour effrayer la gourmandise des oiseaux. On eût dit, à le voir, que le clocheteur de la Samaritaine, le petit More du Marché-Neuf ou le Jacquemard de Saint-Paul se fussent allés vêtir à la friperie. Un vieux feutre roussi par le soleil, lavé par la pluie, ceint d’un cordon de graisse, accrété, en guise de plumet, d’une plume de coq rongée aux mites, plus comparable à une chausse à filtrer d’apothicaire qu’à une coiffure humaine, lui descendait jusqu’au sourcil, le forçant à relever le nez pour voir, car les yeux étaient presque occultés sous ce bord flasque et crasseux. Son pourpoint, d’une étoffe et d’une couleur indescriptibles, paraissait de meilleure humeur que lui, car il riait par toutes les coutures. Ce vêtement facétieux crevait de gaieté et aussi de vieillesse, ayant vécu plus d’années que Mathusalem. Une lisière de drap de frise lui servait de ceinture et de baudrier, et soutenait en guise d’épée un fleuret démoucheté dont la pointe, comme un soc de charrue, creusait le pavé derrière lui. Des grègues de satin jaune, qui jadis avait déguisé les masques à quelque entrée de ballet, s’engloutissaient dans des bottes, l’une de pêcheur d’huîtres, en cuir noir, l’autre à genouillère, en cuir blanc de Russie, celle-ci à pied plat, l’autre à pied tortu, ergotée d’un éperon, et que sa semelle feuilletée eût abandonnée depuis longtemps sans le secours d’une ficelle faisant plusieurs tours sur le pied comme les bandelettes d’un cothurne antique. Un roquet de bourracan rouge, que toutes les saisons retrouvaient à son poste, complétait cet ajustement qui eût fait honte à un cueilleur de pommes du Perche, et dont notre poëte ne semblait pas médiocrement fier. Sous les plis du roquet, à côté du pommeau de la brette chargée sans doute de le défendre, un chignon de pain montrait son nez.
Plus loin, dans une des demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile, un aveugle, accompagné d’une grosse commère qui lui servait d’yeux, braillait des couplets gaillards, ou, d’un ton comiquement lugubre, psalmodiait une complainte sur la vie, les forfaits et la mort d’un criminel célèbre. A un autre endroit, un charlatan, revêtu d’un costume en serge rouge, se démenait, un pélican à la main, sur une estrade enjolivée par des guirlandes de dents canines, incisives ou molaires, enfilées dans des fils de laiton. Il débitait aux badauds attroupés une harangue où il se faisait fort d’enlever sans douleur (pour lui-même) les chicots les plus rebelles et les mieux enracinés, d’un coup de sabre ou de pistolet, au choix des personnes, à moins, cependant, qu’elles ne préférassent être opérées par les moyens ordinaires. «Je ne les arrache pas... s’écriait-il d’une voix glapissante. Je les cueille! Allons, que celui d’entre vous qui jouit d’une mauvaise denture entre dans le cercle sans crainte, et je vais le guérir à l’instant!»
Une espèce de rustre, dont la joue ballonnée témoignait qu’il souffrait d’une fluxion, vint s’asseoir sur la chaise, et l’opérateur lui plongea dans la bouche la redoutable pince d’acier poli. Le malheureux, au lieu de se retenir aux bras du fauteuil, suivait sa dent, qui avait bien de la peine à se séparer de lui, et se soulevait à plus de deux pieds en l’air, ce qui amusait beaucoup la foule. Une saccade brusquement donnée finit son supplice, et l’opérateur brandit au-dessus des têtes son trophée tout sanglant!
Pendant cette scène grotesque, un singe attaché sur l’estrade par une chaînette rivée à un ceinturon de cuir qui lui sanglait les
reins, contrefaisait d’une façon comique les cris, gestes et contorsions du patient.
Ce spectacle ridicule ne retint pas longtemps Hérode et Sigognac, qui s’arrêtèrent plus volontiers aux marchands de gazettes et aux bouquinistes installés sur les parapets. Même le Tyran fit remarquer à son compagnon un gueux tout déguenillé qui s’était établi en dehors du pont, sur l’épaisseur de la corniche, sa béquille et son écuelle auprès de lui, et de là haussant le bras, mettait son chapeau crasseux sous le nez des gens penchés pour feuilleter un livre ou regarder le cours de l’eau, afin qu’ils y jetassent un double ou un teston, ou plus s’il leur plaisait, car il ne refusait aucune monnaie, étant bien capable de faire passer la fausse.
«Chez nous, dit Sigognac, il n’y a que les hirondelles qui logent aux corniches, ici ce sont les hommes!
--Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode, c’est bien de la politesse, mais chrétiennement il ne faut mépriser personne. Au reste, il y a de tout sur ce pont, peut-être même d’honnêtes gens, puisque nous y sommes. D’après le proverbe, on n’y saurait passer sans rencontrer un moine, un cheval blanc et une drôlesse. Voici précisément un frocard qui se hâte faisant claquer sa sandale, le cheval blanc n’est pas loin; eh! pardieu regardez devant vous; cette rosse qui fait la courbette comme entre les piliers. Il ne manque plus que la courtisane. Nous n’attendrons pas longtemps. Au lieu d’une il en vient trois, la gorge découverte, fardées en roue de carrosse, et riant d’un rire affecté pour montrer leurs dents. Le proverbe n’a pas menti.»
Tout à coup un tumulte se fit entendre à l’autre bout du pont, et la foule courut au bruit. C’étaient des bretteurs qui s’escrimaient sur le terre-plein au pied de la statue, comme en l’endroit le plus libre et le plus dégagé. Ils criaient: _Tue! tue!_ et faisaient mine de se charger avec furie. Mais ce n’étaient qu’estocades simulées, que bottes retenues et courtoises comme dans les duels de comédie, où, tant tués que blessés, il n’y a jamais personne de mort. Ils se battaient deux contre deux, et paraissaient animés d’une rage extrême, écartant les épées qu’interposaient leurs compagnons pour les séparer. Cette feinte querelle avait pour but de produire un rassemblement pour que, parmi la foule, les coupe-bourses et les tire-laines pussent faire leurs coups tout à l’aise. En effet, plus d’un curieux qui était entré dans le groupe un beau manteau doublé de panne sur l’épaule, et la pochette bien garnie, sortit de la presse en simple pourpoint, et ayant dépensé son argent sans le savoir. Sur quoi les bretteurs, qui ne s’étaient jamais brouillés, s’entendant comme larrons en foire qu’ils étaient, se réconcilièrent et se secouèrent la main avec grande affectation de loyauté, déclarant l’honneur satisfait. Ce qui n’était vraiment pas difficile; l’honneur de tels maroufles ne devait point avoir de bien sensibles délicatesses.
Sigognac, sur l’avis d’Hérode, ne s’était pas trop approché des combattants, de sorte qu’il ne pouvait les voir que confusément à travers les interstices que laissaient au regard les têtes et les épaules des curieux. Cependant il lui sembla reconnaître dans ces quatre drôles les hommes dont il avait, la nuit précédente, surveillé les mystérieuses allures à l’auberge de la rue Dauphine, et il communiqua son soupçon à Hérode. Mais déjà les bretteurs s’étaient prudemment éclipsés derrière la foule, et il eût été plus malaisé de les retrouver qu’une aiguille en un tas de foin.