Part 27
--De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer. Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble, si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.
--Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.
--Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des applaudissements, même illustres.
--Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»
Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.
Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.
«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»
Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.
Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine, Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il lut les lignes suivantes:
«Cher Léandre, je crains bien que mon mari ne m’ait reconnue à la comédie, malgré mon masque; il fixait les yeux avec une telle insistance sur ma loge, que je me suis retirée en toute hâte pour ne pas être surprise. La prudence, si contraire à l’amour, nous prescrit de ne pas nous voir, cette nuit, au pavillon. Vous pourriez être épié, suivi, tué peut-être, sans parler des dangers que moi-même je puis courir. En attendant des occasions plus heureuses et plus commodes, veuillez bien porter cette chaîne d’or à trois tours que mon page vous remettra. Puisse-t-elle, toutes les fois que vous la mettrez à votre col, vous faire souvenir de celle qui ne vous oubliera jamais et vous aimera toujours.
«Celle qui, pour vous, n’est que Marie.»
«Hélas! voilà mon beau roman fini, se disait Léandre en donnant quelque monnaie au laquais dont il avait emprunté le falot; c’est dommage! Ah! charmante marquise, comme je vous eusse aimée longtemps! continua-t-il quand le valet fut éloigné, mais les destins jaloux de mon bonheur ne l’ont point permis; soyez tranquille, madame, je ne vous compromettrai point par des flammes indiscrètes. Ce brutal de mari me navrerait sans pitié et plongerait le fer en votre blanche poitrine. Non, non, point de ces tueries sauvages, mieux faites pour les tragédies que pour la vie commune. Dût mon cœur en saigner, je ne chercherai point à vous revoir, et me contenterai de baiser cette chaîne moins fragile et plus pesante que celle qui nous a un instant unis. Combien peut-elle valoir? Mille ducats pour le moins, à en juger par sa lourdeur! Comme j’ai raison d’aimer les grandes dames! elles n’ont d’inconvénients que les coups de bâton et les coups d’épée qu’on risque à leur service. En somme, l’aventure s’arrête au bel endroit, ne nous plaignons pas.» Et curieux de voir à la lumière briller et chatoyer sa chaîne d’or, il se rendit à l’hôtel
des _Armes de France_ d’un pas assez délibéré pour un amant qui vient de recevoir son congé.
En rentrant dans sa chambre, Isabelle trouva au milieu de la table une cassette placée de manière à forcer le regard le plus distrait de la voir. Un papier plié était posé sous un des angles de la boîte qui devait contenir des choses fort précieuses, car elle était déjà un joyau elle-même. Le papier n’était point scellé et contenait ces mots d’une écriture tremblée et péniblement formée comme celle d’une main dont l’usage n’est pas libre: «Pour Isabelle.»
Une rougeur d’indignation monta aux joues de la comédienne à l’aspect de ces présents dont plus d’une vertu eût été ébranlée. Sans même ouvrir la cassette par curiosité féminine, elle appela maître Bilot qui n’était point couché encore, préparant un souper pour quelques seigneurs, et lui dit d’emporter cette boîte pour la remettre à qui de droit, car elle ne la voulait pas souffrir une minute de plus en sa possession.
L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle. Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer, présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui n’agit que sur les âmes viles.
«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma réputation.»
Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux, celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.
Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas encore couchée.»
Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième fantôme qui paraissait faire le guet.
Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien. Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait. En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?
Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée, elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables terreurs.
Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon, la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait l’air suspect ou surnaturel.
Dans le haut d’une des murailles était pratiqué un œil-de-bœuf destiné sans doute à donner du jour à quelque cabinet obscur. Cet œil-de-bœuf s’arrondissait sur la paroi grisâtre, aux faibles reflets de la lumière, comme l’énorme prunelle noire d’un œil cyclopéen, et semblait espionner les actions de la jeune femme. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de regarder fixement ce trou profond et sombre, grillé, au reste, de deux barreaux de fer en croix. Il n’y avait donc rien à craindre de ce côté; pourtant, à un certain moment, Isabelle crut voir au fond de cette ombre briller deux yeux humains.
Bientôt une tête basanée, à longs cheveux noirs, ébouriffés, s’engagea dans un des étroits compartiments dessinés par l’intersection des barreaux; un bras maigre suivit, puis les épaules passèrent, se froissant au rude contact du fer, et une petite fille de huit à dix ans, se cramponnant de la main au rebord de l’ouverture, allongea tant qu’elle put son corps chétif le long de la muraille et se laissa tomber sur le plancher sans faire plus de bruit qu’une plume ou qu’un flocon de neige qui descendent à terre.
A l’immobilité d’Isabelle, pétrifiée et médusée de terreur, l’enfant l’avait crue endormie, et quand elle s’approcha du lit, pour s’assurer si ce sommeil était profond, une surprise extrême se peignit sur son visage couleur de bistre.
«La dame au collier! dit-elle en touchant les perles qui bruissaient à son col maigre et brun, la dame au collier!»
De son côté, Isabelle, à demi morte de peur, avait reconnu la petite fille rencontrée à l’auberge du _Soleil bleu_ et sur la route de Bruyères en compagnie d’Agostin. Elle essaya d’appeler au secours, mais l’enfant lui mit la main sur la bouche.
«Ne crie pas, tu ne cours aucun danger; Chiquita a dit qu’elle ne couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle avait envie de voler.
--Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? fit Isabelle, reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.
--Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son action; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.
--Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou? Pour me voler?
--Oh non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux; c’était pour que les hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.
--Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant les mains.
--Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on les prendrait; pas si bêtes!
--Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait entendue.
--Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.
--Qui a tramé cette machination odieuse? dit la pauvre comédienne, tout effarée du péril qu’elle avait couru.
--C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh! beaucoup d’argent! comme ça, plein les mains! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent d’un éclat cupide et farouche; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des perles; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront. Laisse-moi te regarder; tu es belle, et je t’aime, oui, beaucoup, presque autant qu’Agostin. Tiens! fit-elle en avisant sur la table le couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.
Quand cette vipère vous pique, Pas de remède en la boutique.
Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela; de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand les méchants te voudront contrarier, paf! tu leur fendras le ventre.» Et la petite commentait ses paroles de gestes assortis.
Cette leçon du couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.
«Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts serrés. On ne te fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita!»
La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une sorte de vague chanson en prose: «Chiquita passe par les trous de serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille sans se faire mal. Bien malin qui la prendra!»
Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil tant cet événement bizarre l’avait agitée; mais le reste de la nuit fut tranquille.
Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette tentative scélérate.
«M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations, et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les choses se gâtent.»
Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé pour le lendemain.
XI.
LE PONT-NEUF.
Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique jusqu’à Paris, la grand’ville; il n’arriva point pendant la route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et faire de bonnes traites. A Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode plus sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse. Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route quelques buissons, taillis, pans de murs ou chaumines ruinées, pouvaient servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin, Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme un lièvre. D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt le courage.
Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.
Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent, derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants semblables à des côtes de poissons gigantesques, ses deux tours carrées et sa flèche aiguë plantée sur l’intersection des nefs. D’autres clochetons plus humbles trahissant au-dessus des toits des églises ou des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris, et que la grandeur de ce monument étonnait.
Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de feu dans ses eaux noires.
Bientôt se dessina dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une statue équestre, celle du bon roi Henri IV; mais le chariot tournant l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.
Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom, une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la caisse permettait ce luxe; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’_Illusion comique_.
La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait rouge et flamboyante, comme la gueule représentant