Part 24
La dame masquée s’était retirée un peu avant la fin de la seconde pièce, pour éviter de se trouver parmi la foule, et pouvoir regagner sans être vue la chaise à porteurs qui l’attendait à quelques pas du jeu de paume. Sa disparition intrigua beaucoup Léandre, qui de l’angle d’une coulisse surveillait la salle et suivait les mouvements de la femme mystérieuse.
Jetant à la hâte un manteau sur son costume de berger du Lignon, Léandre se précipita vers la porte des acteurs pour suivre l’inconnue. Le fil léger qui les liait l’un à l’autre allait se rompre s’il ne faisait diligence. La dame, sortie de l’ombre un instant, y rentrait pour toujours, et l’intrigue, à peine formée, avortait. Bien qu’il se fût hâté jusqu’à perdre le souffle, Léandre, lorsqu’il arriva dehors, n’aperçut autour de lui que les maisons noires et les ruelles profondes où tremblotaient quelques lanternes portées par des valets escortant leurs maîtres, et dont le reflet miroitait dans les flaques de pluie. La chaise, enlevée par de vigoureux porteurs, avait déjà tourné l’angle d’une rue qui la dérobait aux regards du passionné Léandre.
«Je suis stupide, se dit-il à lui-même avec cette franchise dont on use quelquefois envers soi-même dans les moments désespérés. J’aurais dû sortir après la première pièce, revêtir un costume de ville et attendre mon inconnue à la porte du théâtre, qu’elle restât ou non pour voir _les Rodomontades du capitaine Fracasse_. Ah! animal, ah! faquin! une grande dame, car c’en était une à coup sûr, te fait les yeux doux et se pâme sous son masque à te voir jouer, et tu n’as pas l’esprit de courir après elle? Tu mérites d’avoir toute ta vie pour maîtresses des caillettes, des gaupes, des Gothon, des Maritornes aux mains rendues calleuses par le balai.»
Léandre en était là de sa harangue intérieure, quand une espèce de petit page, vêtu d’une livrée brune et sans galons, coiffé d’un chapeau rabattu sur les yeux, se dressa subitement devant lui comme une apparition, et lui dit d’une voix au timbre enfantin qu’il cherchait à grossir pour la déguiser:
«Est-ce vous qui êtes monsieur Léandre, celui qui, tout à l’heure, faisait le berger Lygdamon dans la pièce de M. de Scudéry?
--C’est moi-même, répondit Léandre. Que voulez-vous de moi et que puis-je faire pour vous servir?
--Oh! merci, dit le page, je ne désire rien de vous; je suis seulement chargé de vous répéter une phrase, si toutefois vous êtes disposé à l’entendre, une phrase de la part d’une dame masquée.
--De la part d’une dame masquée? s’écria Léandre, oh! dites-la tout de suite! je meurs d’impatience!
--La voici mot pour mot, dit le page: «Si Lygdamon est aussi courageux qu’il est galant, il n’a qu’à se trouver près de l’église à minuit: un carrosse l’attendra; qu’il y monte et se laisse conduire.»
Avant que Léandre étonné eût eu le temps de répondre, le page s’était éclipsé, le laissant fort perplexe sur ce qu’il devait faire. Si le cœur lui bondissait de joie à l’idée d’une bonne fortune, les épaules lui frissonnaient au souvenir de la bastonnade reçue dans certain parc, au pied de la statue de l’Amour discret. Était-ce encore un piége tendu à sa vanité par quelque bourru jaloux de ses charmes? Allait-il trouver au rendez-vous quelque mari forcené, l’épée à la main, prêt à le meurtrir et à lui couper la gorge? Ces réflexions glaçaient prodigieusement son enthousiasme, car, nous l’avons dit, Léandre ne craignait rien, sinon les coups et la mort, comme Panurge. Cependant, s’il ne profitait pas de l’occasion qui se présentait si favorable et si romanesque, elle ne reviendrait peut-être jamais, et avec elle s’évanouirait le rêve de sa vie, ce rêve qui lui avait tant coûté en pommades, cosmétiques, linge et braveries. Puis la belle inconnue, s’il ne venait pas, le soupçonnerait de lâcheté, chose par trop horrible à penser, et qui donnerait du cœur au ventre des plus couards. Cette idée insupportable détermina Léandre. «Mais, se dit-il, si cette belle pour qui je vais m’exposer à me faire rompre les os et jeter en quelque oubliette, allait être une douairière plâtrée de fard et de céruse, avec des cheveux et des dents postiches? Il ne manque pas de ces chaudes vieilles, de ces goules d’amour qui, différentes des goules de cimetière, aiment à se
repaître de chair fraîche. Ho! non; elle est jeune et pleine d’appas, j’en suis sûr. Ce que j’apercevais de son col et de sa gorge était blanc, rond, appétissant, et promettait merveille pour le reste! Oui, j’irai, certes! je monterai dans le carrosse. Un carrosse! rien n’est plus noble et de meilleur air!»
Cette résolution prise, Léandre retourna aux _Armes de France_, ne toucha que du bout des dents au souper des comédiens, et se retira dans sa chambre où il s’adonisa de son mieux, n’épargnant ni le linge fin à broderies fenestrées, ni la poudre d’iris, ni le musc. Il prit aussi une dague et une épée, bien qu’il ne fût guère capable de s’en servir à l’occasion, mais un amant armé impose toujours plus de respect aux fâcheux jaloux. Puis il rabattit son chapeau sur ses yeux, s’embossa à l’espagnole dans un manteau de couleur sombre, et sortit de l’hôtel à pas de loup, ayant eu ce bonheur de ne point être aperçu du malicieux Scapin, qui ronflait à poings tendus dans sa logette à l’autre bout de la galerie.
Les rues étaient désertes depuis longtemps, car Poitiers se couchait de bonne heure. Léandre ne rencontra âme qui vive, sauf quelques chats efflanqués qui rôdaient mélancoliquement et au bruit de ses pas disparaissaient comme des ombres sous une porte mal jointe ou par un soupirail de cellier. Notre galant débouchait sur la place de l’église comme le dernier coup de minuit sonnait, faisant à son tintement lugubre envoler les hiboux de la vieille tour. La vibration sinistre de la cloche au milieu du silence de la nuit causait en l’âme peu rassurée de Léandre une horreur religieuse et secrète. Il lui semblait entendre son propre glas. Un instant il fut sur le point de rebrousser chemin et d’aller prudemment s’allonger seul entre ses deux draps au lieu de courir les aventures nocturnes; mais il vit le carrosse attendant à la place désignée, et le petit page, messager de la dame masquée, qui, debout sur le marchepied, tenait la portière ouverte. Il n’y avait plus moyen de reculer, car peu de gens ont le courage d’être lâches devant témoins. Léandre avait été aperçu par l’enfant et le cocher; il s’avança donc d’un air délibéré que démentait intérieurement un fort battement de cœur, et il monta dans la voiture avec l’intrépidité apparente d’un Galaor.
A peine Léandre fut-il assis, que le cocher toucha ses chevaux qui prirent un trot soutenu. Une obscurité profonde régnait dans le carrosse; outre qu’il faisait nuit, des mantelets de cuir étaient rabattus le long des glaces, et ne permettaient pas de rien distinguer au dehors. Le page était resté debout sur le marchepied, et l’on ne pouvait engager de conversation avec lui ni en tirer le moindre éclaircissement. Il paraissait, du reste, fort laconique et peu disposé à dire ce qu’il savait, s’il savait quelque chose. Notre comédien tâtait les coussins, qui étaient de velours piqué de bouffettes; il sentait sous ses pieds un tapis épais, et il aspirait un faible parfum d’ambre dégagé par l’étoffe de la garniture intérieure, témoignage d’élégance et de recherche. C’était bien chez une personne de qualité que ce carrosse le voiturait si mystérieusement! Il essaya de s’orienter, mais il connaissait peu Poitiers; cependant il lui sembla, au bout de quelque temps, que le bruit des roues n’était plus répercuté par des murailles et que l’équipage ne coupait plus de ruisseaux. On roulait hors la ville, dans la campagne, vers quelque retraite propice aux amours et aux assassinats, pensa Léandre avec un léger frisson et en portant la main à sa dague, comme si quelque mari sanguinaire ou quelque frère féroce fût assis devant lui dans l’ombre.
Enfin la voiture s’arrêta. Le petit page ouvrit la portière; Léandre descendit, et se trouva en face d’une haute muraille noirâtre qui lui parut être la clôture de quelque parc ou jardin. Bientôt il y distingua une porte que son bois fendillé, bruni et couvert de mousse faisait d’abord confondre avec les pierres du mur. Le page pressa fortement un des clous rouillés qui fixaient les planches, et la porte s’entr’ouvrit.
«Donnez-moi la main, dit le page à Léandre, que je vous guide; il fait trop sombre pour que vous me puissiez suivre à travers ces labyrinthes d’arbres.»
Léandre obéit, et tous deux marchèrent pendant quelques minutes dans un bois encore assez touffu, quoique fort dépouillé par l’hiver, et dont les feuilles sèches craquaient sous leurs pieds. Au bois succéda un parterre dessiné par des buis, et orné d’ifs taillés en pyramide qui prenaient, dans l’obscurité, de vagues apparences de spectres ou d’hommes en sentinelle, chose plus effrayante encore pour le peureux comédien. Le parterre traversé, Léandre et son guide montèrent la rampe d’une terrasse sur laquelle s’élevait un pavillon d’ordre rustique coiffé d’un dôme et orné de pots à feu à ses angles. Ces détails furent observés par notre galant à cette lueur obscure que répand toujours le ciel de la nuit dans un endroit découvert. Ce pavillon eût paru inhabité, si une faible rougeur tamisée par un épais rideau de damas n’eût empourpré l’une des fenêtres découpant son embrasure sur le fond sombre de la masse.
C’était sans doute derrière ce rideau qu’attendait la dame masquée, émue, elle aussi, car, en ces équipées amoureuses, les femmes risquent leur bonne réputation, et parfois leur vie, tout de même que les galants, pour peu que leurs maris apprennent la chose et se trouvent d’humeur brutale. Mais en ce moment Léandre n’avait plus peur; l’orgueil satisfait lui cachait le danger. Le carrosse, le page, le jardin, le pavillon, tout cela sentait la grande dame, et l’intrigue se nouait d’une façon qui n’avait rien de bourgeois. Il était aux anges, et ses pieds ne touchaient pas la terre. Il aurait voulu que ce méchant raillard de Scapin le vît en cette gloire et ce triomphe.
Le page poussa une grande porte vitrée et se retira, laissant Léandre seul dans le pavillon qui était meublé avec beaucoup de goût et de magnificence. La voûte formée par le dôme représentait un ciel bleu turquin léger, où flottaient de petits nuages roses et voletaient des Amours en diverses attitudes pleines de grâce. Une tapisserie historiée de scènes empruntées à _l’Astrée_, roman de M. Honoré d’Urfé, revêtait moelleusement les parois des murailles. Des cabinets incrustés en pierres dures de Florence, des fauteuils de velours rouge à crépines, une table couverte d’un tapis de Turquie, des vases de la Chine pleins de fleurs, malgré la saison, montraient assez que la maîtresse du lieu était riche et de haut lignage. Des bras de nègre en marbre noir, jaillissant d’une manche dorée, formaient candélabres, et jetaient la clarté de leurs bougies sur ces magnificences. Ébloui de ces splendeurs, Léandre ne remarqua pas d’abord qu’il n’y avait personne dans ce salon; il se débarrassa de son manteau, qu’il posa avec son feutre sur un pliant, redonna, devant une glace de Venise, un meilleur tour à une de ses boucles, dont l’économie était compromise, prit la pose la plus gracieuse de son répertoire, et se dit en promenant ses yeux autour de lui:
«Eh mais! où donc est la divinité de ces lieux? je vois bien le temple, mais non l’idole. Quand va-t-elle sortir de son nuage et se révéler, vraie déesse par sa démarche, selon l’expression de Virgile?»
Léandre en était là de sa phraséologie galante intérieure, quand le pli d’une portière en damas des Indes incarnadin se dérangea, ouvrant passage à la dame masquée admiratrice de Lygdamon. Elle avait encore son loup de velours noir, ce qui inquiéta notre comédien.
«Serait-elle laide? pensa-t-il, cet amour du masque m’alarme.» Sa crainte dura peu, car la dame, s’avançant au milieu du salon où se tenait respectueusement Léandre, défit son touret de nez et le jeta sur la table, découvrant aux lueurs des bougies une figure assez régulière et agréable où brillaient deux beaux yeux couleur de tabac d’Espagne, enflammés de passion et où souriait une bouche bien meublée, rouge comme une cerise et coupée d’une petite raie à la lèvre inférieure. Autour de ce visage frisaient d’opulentes grappes de cheveux bruns qui s’allongeaient jusque sur des épaules blanches et grasses et se hasardaient même à baiser le contour de certains demi-globes dont le frémissement des dentelles qui les voilaient trahissait les palpitations.
«Madame la marquise de Bruyères! s’écria Léandre surpris au dernier point et quelque peu inquiet, le souvenir de la bastonnade lui revenant, est-ce possible? suis-je le jouet d’un rêve? oserai-je croire à ce bonheur inespéré?
--Vous ne vous trompez pas, mon ami, dit la marquise, je suis bien madame de Bruyères et j’espère que votre cœur me reconnaît comme le font vos yeux.
--Oh! votre image est là gravée en traits de flamme, répondit Léandre avec un ton pénétré, je n’ai qu’à regarder en moi pour l’y voir parée de toutes les grâces et de toutes les perfections.
--Je vous remercie, dit la marquise, d’avoir gardé ce bon souvenir de moi. Cela prouve une âme bien faite et généreuse. Vous avez dû me croire cruelle, ingrate et fausse. Hélas! mon faible cœur n’est que trop tendre, et j’étais loin d’être insensible à la passion que vous me marquiez. Votre lettre, remise à une suivante infidèle, est tombée aux mains du marquis. Il y fit la réponse que vous reçûtes et qui vous abusa. Plus tard M. de Bruyères, riant de ce qu’il appelait un bon tour, me fit lire cette missive où éclatait l’amour le plus vif et le plus pur, comme une pièce d’un parfait ridicule. Mais il ne produisit pas l’effet qu’il attendait. Le sentiment que j’avais pour vous ne fit que s’accroître, et je résolus de vous récompenser des peines que vous aviez endurées pour moi. Sachant mon mari occupé à sa nouvelle conquête, je suis venue à Poitiers; cachée sous ce masque, je vous entendis exprimer si bien l’amour fictif que je voulus voir si vous seriez aussi éloquent en parlant pour vous-même.
--Madame, dit Léandre en s’agenouillant sur un carreau aux pieds de la marquise, qui s’était laissée tomber entre les bras d’un fauteuil, comme épuisée par l’effort que l’aveu qu’elle venait de faire avait coûté à sa pudeur, madame, ou plutôt reine et déité, que peuvent être des paroles fardées, des flammes contrefaites, des concetti imaginés à froid par des poëtes qui se rongent les ongles, de vains soupirs poussés aux genoux d’une comédienne barbouillée de rouge et dont les yeux distraits errent parmi le public, à côté de mots jaillis de l’âme, de feux qui brûlent les moelles, des hyperboles d’une passion à laquelle tout l’univers ne saurait fournir d’assez brillantes images pour parer son idole, et des élans d’un cœur qui voudrait s’élancer de la poitrine où il est contenu pour servir de coussin aux pieds de l’objet adoré? Vous daignez trouver, céleste marquise, que j’exprime avec chaleur l’amour dans les pièces de théâtre, c’est que je n’ai jamais regardé une actrice, et que mon idée va toujours au delà, vers un idéal parfait, quelque dame belle, noble, spirituelle comme vous, et c’est elle seule que j’aime sous les noms de Silvie, de Doralice et d’Isabelle, qui lui servent de fantômes.»
En disant cela, Léandre, trop bon acteur pour oublier que la pantomime doit accompagner le débit, se penchait sur une main que la marquise lui abandonnait et la couvrait de baisers ardents. La marquise laissait errer ses doigts blancs, longs et chargés de bagues dans la chevelure soyeuse et parfumée du comédien, et regardait sans les voir, à demi renversée dans son fauteuil, les petits Amours ailés au plafond bleu turquin.
Tout à coup la marquise repoussa Léandre et se leva en chancelant.
«Oh! finissez, dit-elle d’une voix brève et haletante, finissez, Léandre, vos baisers me brûlent et me rendent folle!»
Et, s’appuyant de la main à la muraille, elle gagna la porte par où elle était entrée et souleva la portière, dont le pli retomba sur elle et sur Léandre qui s’était approché pour la soutenir.
Une aurore d’hiver soufflait dans ses doigts rouges, quand Léandre, bien enveloppé de sa cape et dormant à demi dans le coin du carrosse, fut ramené à la porte de Poitiers. Ayant soulevé le coin du mantelet pour reconnaître sa route, il aperçut de loin le marquis de Bruyères qui marchait à côté de Sigognac et se dirigeait vers l’endroit fixé pour le duel. Léandre rabattit le rideau de cuir pour n’être pas vu par le marquis que le carrosse effleura presque. Un sourire de vengeance satisfaite erra sur ses lèvres. Les coups de bâton étaient payés!
L’endroit choisi était abrité du vent par une longue muraille qui avait aussi l’avantage de cacher les combattants aux voyageurs passant sur la route. Le terrain était ferme, bien battu, sans pierres, ni mottes, ni touffes d’herbe qui pussent embarrasser les pieds, et offrait toutes les facilités pour se couper correctement la gorge entre gens d’honneur.
Le duc de Vallombreuse et le chevalier Vidalinc, suivis d’un barbier-chirurgien, ne tardèrent pas à arriver. Les quatre gentilshommes se saluèrent avec une courtoisie hautaine et une politesse froide, comme il sied à des gens bien élevés qui vont se battre à mort. Une complète insouciance se lisait sur la figure du jeune duc, parfaitement brave, et d’ailleurs sûr de son adresse. Sigognac ne faisait pas moins bonne contenance, quoique ce fût son premier duel. Le marquis de Bruyères fut très-satisfait de ce sang-froid et en augura bien.
Vallombreuse jeta son manteau et son feutre, et défit son pourpoint, manœuvres qui furent imitées de point en point par Sigognac. Le marquis et le chevalier mesurèrent les épées des combattants. Elles étaient de longueur égale.
Chacun se mit sur son terrain, prit son épée et tomba en garde.
«Allez, messieurs, et faites en gens de cœur, dit le marquis.
--La recommandation est inutile, fit le chevalier de Vidalinc; ils vont se battre comme des lions. Ce sera un duel superbe.»
Vallombreuse, qui, au fond, ne pouvait s’empêcher de mépriser un peu Sigognac et s’imaginait de ne rencontrer qu’un faible adversaire, fut surpris, lorsqu’il eut négligemment tâté le fer du Baron,
de trouver une lame souple et ferme qui déjouait la sienne avec une admirable aisance. Il devint plus attentif, puis essaya quelques feintes aussitôt devinées. Au moindre jour qu’il laissait, la pointe de Sigognac s’avançait, nécessitant une prompte parade. Il risqua une attaque; son épée, écartée par une riposte savante, le laissa découvert et, s’il ne se fût brusquement penché en arrière, il eût été atteint en pleine poitrine. Pour le duc, la face du combat changeait. Il avait cru pouvoir le diriger à son gré, et après quelques passes, blesser Sigognac où il voudrait au moyen d’une botte qui jusque-là lui avait toujours réussi. Non-seulement il n’était plus maître d’attaquer à son gré, mais il avait besoin de toute son habileté pour se défendre. Quoi qu’il fît pour rester de sang-froid, la colère le gagnait; il se sentait devenir nerveux et fébrile, tandis que Sigognac, impassible, semblait, par sa garde irréprochable, prendre plaisir à l’irriter.
«Ne ferons-nous rien pendant que nos amis s’escriment? dit le chevalier de Vidalinc au marquis de Bruyères; il fait bien froid ce matin, battons-nous un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer.
--Bien volontiers, dit le marquis, cela nous dégourdira.»
Vidalinc était supérieur au marquis de Bruyères en science d’escrime, et au bout de quelques bottes, il lui fit sauter l’épée de la main par un lié sec et rapide. Comme aucune rancune n’existait entre eux, ils s’arrêtèrent de commun accord, et leur attention se reporta sur Sigognac et Vallombreuse.
Le duc, pressé par le jeu serré du Baron, avait déjà rompu de plusieurs semelles. Il se fatiguait, et sa respiration devenait haletante. De temps en temps des fers froissés rapidement jaillissait une étincelle bleuâtre, mais la riposte faiblissait devant l’attaque et cédait. Sigognac qui, après avoir lassé son adversaire, portait des bottes et se fendait, faisait toujours reculer le duc.
Le chevalier de Vidalinc était fort pâle et commençait à craindre pour son ami. Il était évident, aux yeux des connaisseurs en escrime, que tout l’avantage appartenait à Sigognac.
«Pourquoi diable, murmura Vidalinc, Vallombreuse n’essaye-t-il pas la botte que lui a enseignée Girolamo de Naples et que ce Gascon ne doit pas connaître?»
Comme s’il lisait dans la pensée de son ami, le jeune duc tâcha d’exécuter la fameuse botte, mais au moment où il allait la détacher par un coup fouetté, Sigognac le prévint et lui porta un coup droit si bien à fond qu’il traversa l’avant-bras de part en part. La douleur de cette blessure fit ouvrir les doigts au duc, dont l’épée roula sur terre.
Sigognac, avec une courtoisie parfaite, s’arrêta aussitôt, quoiqu’il pût doubler le coup sans manquer aux conventions du duel, qui ne devait pas s’arrêter au premier sang. Il appuya la pointe de sa lame en terre, mit la main gauche sur la hanche et parut attendre les volontés de son adversaire. Mais Vallombreuse, à qui, sur un geste d’acquiescement de Sigognac, Vidalinc remit l’épée en main, ne put la tenir et fit signe qu’il en avait assez.
Sur quoi Sigognac et le marquis de Bruyères saluèrent le plus poliment du monde le duc de Vallombreuse et le chevalier de Vidalinc, et reprirent le chemin de la ville.
X.
UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE.
Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques semaines, n’était point dangereuse; sans léser artère ni nerf, la lame avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent, pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs, qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le blessé de les appeler «butors,» et de leur promettre les étrivières, car ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.
Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.
Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes:
«Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi perforé de son long bec? moi qui me suis mesuré avec les plus fines lames du temps et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure, y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre les bras de ses témoins?