Part 22
Désormais la rue était libre, et la victoire demeurait aux comédiens. Azolan et Basque, rampant sur leurs poignets, tâchaient de gagner quelque auvent pour reprendre leurs esprits. Labriche gisait comme un ivrogne en travers du ruisseau. Mérindol, moins grièvement navré, avait pris la poudre d’escampette sans doute pour que quelqu’un survécût au désastre, et le pût raconter. Cependant, en approchant de l’hôtel Vallombreuse, il ralentit le pas, car il allait se trouver en face de la colère du jeune duc, non moins redoutable que le gourdin d’Hérode. A cette idée la sueur lui coulait du front, et il ne sentait plus la douleur de son épaule luxée, après laquelle pendait un bras inerte et flasque comme une manche vide.
A peine était-il rentré à l’hôtel que le duc, impatient de savoir le succès de l’algarade, le fit appeler. Mérindol parut avec une contenance
embarrassée et gauche, car il souffrait beaucoup de son bras. Sous le hâle de son teint se glissaient des pâleurs verdâtres, et une fine sueur lui perlait sur le front. Immobile et silencieux, il se tenait au seuil de la chambre, attendant un mot d’encouragement ou une question de la part du duc qui se taisait.
«Eh bien, dit le chevalier de Vidalinc voyant que Vallombreuse regardait Mérindol d’un air farouche, quelles nouvelles apportez-vous? Mauvaises, sans doute, car vous n’avez pas la mine fort triomphante.
--Monsieur le duc, répondit Mérindol, ne peut douter de notre zèle à exécuter ses ordres; mais cette fois la fortune a mal servi notre valeur.
--Comment cela? fit le duc avec un mouvement de colère; à vous quatre, vous n’avez pas réussi à bâtonner cet histrion?
--Cet histrion, répondit Mérindol, passe en vigueur et en courage les Hercules fabuleux. Il s’est rué si furieusement contre nous que, d’assailli devenu assaillant, il a couché en moins de rien Azolan et Basque sur le carreau. Sous ses coups ils sont tombés comme capucins de cartes, et pourtant ce sont de rudes compagnons. Labriche a été mis bas par un autre baladin au moyen d’un tour subtil de gymnastique, et sa nuque maintenant sait combien est dur le pavé de Poitiers. Moi-même j’ai eu mon bâton cassé sous la massue du sieur Hérode, et l’épaule froissée de façon à ne pas me servir de mon bras d’ici à quinze jours.
--Vous n’êtes que des veaux, des gavaches et des ruffians sans adresse, sans dévouement et sans courage! s’écria le duc de Vallombreuse outré de fureur. Une vieille femme vous mettrait en fuite avec sa quenouille. J’ai eu bien tort de vous sauver de la potence et des galères! autant vaudrait avoir d’honnêtes gens à son service: ils ne seraient ni plus gauches ni plus lâches! Puisque les bâtons ne suffisaient pas, il fallait prendre les épées!
--Monseigneur, reprit Mérindol, avait commandé une bastonnade et non un assassinat. Nous n’aurions osé prendre sur nous d’outre-passer ses ordres.
--Voilà, dit en riant Vidalinc, un coquin formaliste, ponctuel et consciencieux. J’aime cette candeur dans le guet-apens; qu’en dites-vous? Cette petite aventure s’emmanche d’une façon assez romanesque et qui doit vous plaire, Vallombreuse, puisque les facilités vous rebutent et que les obstacles vous charment. Pour une comédienne, l’Isabelle me paraît de laborieuse approche; elle habite une tour sans pont-levis et gardée, comme dans les histoires de chevalerie, par des dragons soufflant feu et flamme. Mais voici notre armée en déroute qui revient.»
En effet, Azolan, Basque et Labriche, remis de son évanouissement, se montrèrent à la porte du salon tendant vers le duc des mains suppliantes. Ils étaient livides, hagards, souillés de boue et de sang, bien qu’ils n’eussent d’autres blessures que des contusions, mais la violence des coups avait déterminé des hémorragies nasales, et des plaques rougeâtres tigraient hideusement le cuir jaune de leurs buffles.
«Rentrez dans vos chenils, canailles! s’écria le duc qui n’était pas tendre, à la vue de cette troupe écloppée. Je ne sais à quoi tient que je ne vous fasse donner les étrivières pour votre imbécillité et couardise; mon chirurgien va vous visiter, et me dira si les horions dont vous vous prétendez navrés sont de conséquence, sinon je vous ferai écorcher vifs comme anguilles de Melun. Allez!»
L’escouade déconfite se le tint pour dit et disparut comme si elle eût été ingambe, tant le jeune duc inspirait de terreur à ces spadassins, gens de sac et de corde, qui n’étaient pourtant pas fort timides de nature.
Quand les pauvres diables se furent retirés, Vallombreuse se jeta sur une pile de carreaux, et garda un silence que Vidalinc respecta. Des pensées tempétueuses se succédaient dans sa cervelle comme les nuages noirs poussés par un vent furieux sur un ciel d’orage. Il voulait mettre le feu à l’auberge, enlever Isabelle, tuer le capitaine Fracasse, jeter à l’eau toute la troupe de comédiens. Pour la première fois de sa vie il rencontrait une résistance! il avait ordonné une chose qui ne s’était pas faite! Un baladin le bravait! Des gens à lui s’étaient enfuis rossés par un capitan de théâtre! Son orgueil se révoltait à cette idée, et il en éprouvait comme une sorte de stupeur. Cela était donc possible que quelqu’un lui tînt tête? Puis il songeait que, revêtu d’un costume magnifique, constellé de diamants, paré de toutes ses grâces, dans tout l’éclat de son rang et de sa beauté, il n’avait pu obtenir un regard favorable d’une fille de rien, d’une actrice ambulante, d’une poupée exposée chaque soir aux sifflets du premier croquant, lui que les princesses accueillaient le sourire aux lèvres, pour qui les duchesses se pâmaient d’amour, et qui n’avait jamais rencontré de cruelle. Il en grinçait des dents de rage, et sa main crispée froissait le splendide pourpoint de satin blanc qu’il n’avait pas quitté encore, comme s’il eût voulu le punir de l’avoir si mal secondé en ses projets de séduction.
Enfin il se leva brusquement, fit un signe d’adieu à son ami Vidalinc, et se retira, sans toucher au souper qu’on venait de lui servir, dans sa chambre à coucher où le Sommeil ne vint pas fermer les rideaux de damas de son lit.
Vidalinc, à qui l’idée de Sérafine tenait joyeusement compagnie, ne s’aperçut pas qu’il soupait seul et mangea de fort bon appétit. Bercé de fantaisies voluptueuses où figurait toujours la jeune comédienne, il dormit tout d’un somme jusqu’au lendemain.
Quand Sigognac, Hérode et Scapin rentrèrent à l’auberge, ils trouvèrent les autres comédiens fort alarmés. Les cris: Tue! tue! et le bruit de la rixe étaient parvenus, à travers le silence de la nuit, aux oreilles d’Isabelle et de ses camarades. La jeune fille avait manqué défaillir, et sans Blazius qui lui soutenait le coude, elle se fût affaissée sur les genoux. Pâle comme une cire et toute tremblante, elle attendait sur le seuil de sa porte pour savoir des nouvelles. A la vue de Sigognac sans blessure, elle poussa un faible cri, leva les bras au ciel et les laissa retomber autour du col du jeune homme, se cachant la figure contre son épaule avec un adorable mouvement de pudeur; mais, dominant promptement son émotion, elle se dégagea bientôt de cette étreinte, recula de quelques pas et reprit sa réserve habituelle.
«Vous n’êtes pas blessé, au moins? dit-elle avec sa voix la plus douce. Que de chagrins j’aurais, si, à cause de moi, il vous était arrivé le moindre mal! Aussi, quelle imprudence! aller braver ce duc si beau et si méchant, qui a le regard et l’orgueil de Lucifer, pour une pauvre fille comme moi! Vous n’êtes pas raisonnable, Sigognac; puisque vous êtes maintenant comédien comme nous, il faut savoir souffrir certaines insolences.
--Je ne laisserai jamais, répondit Sigognac, personne insulter en ma présence à l’adorable Isabelle, encore que j’aie sur la figure le masque d’un capitan.
--Bien parlé, capitaine, dit Hérode, bien parlé et mieux agi! Tudieu! quelles rudes estocades! Bien en a pris à ces drôles que l’épée de défunt Matamore n’eût pas le fil, car vous les eussiez fendus du crâne au talon, comme les chevaliers errants faisaient des Sarrasins et des enchanteurs.
--Votre bâton travaillait aussi bien que ma rapière, répliqua Sigognac, rendant à Hérode la monnaie de son compliment, et votre conscience doit être tranquille, car ce n’étaient point des innocents que vous massacriez cette fois.
--Oh! non, répondit le Tyran riant d’un pied en carré dans sa large barbe noire, la fine fleur des bagnes, de vrais gibiers de potence!
--Ces besognes, il faut en convenir, ne peuvent être faites par les plus gens de bien, dit Sigognac; mais n’oublions pas de célébrer comme il convient la vaillance héroïque du glorieux Scapin, lequel a combattu et vaincu sans armes autres que celles suppéditées par la nature.»
Scapin, qui était bouffon, fit le gros dos, comme gonflé de la louange, mit la main sur son cœur, baissa les yeux, et exécuta une révérence comique confite en modestie.
«Je vous aurais bien accompagné, fit Blazius; mais le chef me branle pour mon vieil âge, et je ne suis plus bon que le verre au poing, en des conflits de bouteilles et batailles de pots.»
Ces propos achevés, les comédiens, comme il se faisait tard, se retirèrent chacun en sa chacunière, à l’exception de Sigognac qui fit encore quelques tours en la galerie, comme méditant un projet: le comédien était vengé, mais le gentilhomme ne l’était pas. Allait-il jeter le masque qui assurait son incognito, dire son vrai nom, faire un éclat, attirer peut-être sur ses camarades la colère du jeune duc? La prudence vulgaire disait non, mais l’honneur disait oui. Le Baron ne pouvait résister à cette voix impérieuse, et il se dirigea vers la chambre de Zerbine.
Il gratta doucement à la porte, qui s’entre-bâilla et s’ouvrit toute grande lorsqu’il eut dit son nom. Une vive lumière brillait dans la chambre; de riches flambeaux chargés de bougies roses étaient placés sur une table recouverte d’une nappe damassée à plis symétriques, où fumait un délicat souper servi en vaisselle plate. Deux perdrix cuirassées d’une barde de lard doré se prélassaient au milieu d’un cercle de rouelles d’oranges; des blanc-manger et une tourte aux quenelles de poisson, chef-d’œuvre de maître Bilot, les accompagnaient. Dans un flacon de cristal moucheté de fleurettes d’or étincelait un vin couleur de rubis, auquel, dans un flacon pareil, faisait pendant un vin couleur de topaze. Il y avait deux couverts, et lorsque Sigognac entra, Zerbine faisait raison d’un rouge-bord au marquis de Bruyères, dont le regard flambait d’une double ivresse, car jamais la maligne soubrette n’avait été plus séduisante, et d’autre part le marquis professait cette doctrine que sans Cérès et sans Bacchus, Vénus se morfond.
Zerbine fit à Sigognac un gracieux signe de tête où se mélangeaient habilement la familiarité de l’actrice pour le camarade et le respect de la femme pour le gentilhomme.
«C’est bien charmant à vous, fit le marquis de Bruyères, de venir nous surprendre dans notre nid d’amoureux. J’espère que sans crainte de troubler le tête-à-tête, vous allez souper avec nous. Jacques, mettez un couvert pour monsieur.
--J’accepte votre gracieuse invitation, dit Sigognac, non que j’aie grand’faim, mais je ne veux pas vous troubler dans votre repas, et rien n’est désagréable pour l’appétit comme un témoin qui ne mange pas.»
Le Baron prit place sur le fauteuil que lui avança Jacques en face du marquis et à côté de Zerbine. M. de Bruyères lui découpa une aile de perdrix et lui remplit son verre sans lui faire aucune question, en homme de qualité qu’il était, car il se doutait bien qu’une circonstance grave amenait le Baron, d’ordinaire fort réservé et sauvage.
«Ce vin vous plaît-il ou préférez-vous le blanc? dit le marquis; moi je bois des deux, pour ne pas faire de jaloux.
--Je suis fort sobre de nature et d’habitude, dit Sigognac, et je tempère Bacchus par les nymphes, comme disaient les anciens. Le vin rouge me suffit; mais ce n’est pas pour banqueter que j’ai commis l’indiscrétion de pénétrer dans la retraite de vos amours à cette heure incongrue. Marquis, je viens vous requérir d’un service qu’un gentilhomme ne refuse point à un autre. Mademoiselle Zerbine a dû sans doute vous conter qu’au foyer des actrices, M. le duc de Vallombreuse avait voulu porter la main à la gorge d’Isabelle, sous prétexte d’y poser une mouche, action indigne, lascive et brutale, que ne justifiait aucune coquetterie ou avance de la part de cette jeune personne, aussi sage que modeste, pour qui je fais profession d’une estime parfaite.
--Elle la mérite, fit Zerbine, et quoique femme et sa camarade, je ne saurais en dire du mal quand même je le voudrais.
--J’ai arrêté, continua Sigognac, le bras du duc dont la colère a débordé en menaces et invectives auxquelles j’ai répondu avec un sang-froid moqueur, abrité par mon masque de Matamore. Il m’a menacé de me faire bâtonner par ses laquais; et en effet, tout à l’heure, comme je rentrais à l’hôtel des _Armes de France_ en suivant une ruelle obscure, quatre coquins se sont précipités sur moi. Avec quelques coups de plats d’épée, j’ai fait justice de deux de ces drôles; Hérode et Scapin ont accommodé les deux autres de la bonne façon. Bien que le duc s’imaginât n’avoir affaire qu’à un pauvre comédien, comme il se trouve un gentilhomme dans la peau de ce comédien, un tel outrage ne saurait demeurer impuni. Vous me connaissez, marquis; quoique jusqu’à présent vous ayez respecté mon incognito, vous savez quels furent mes ancêtres, et vous pouvez certifier que le sang des Sigognac est noble depuis mille ans, pur de toute mésalliance, et que tous ceux qui ont porté ce nom n’ont jamais souffert une tache à leurs armoiries.
--Baron de Sigognac, dit le marquis de Bruyères en donnant pour la première fois à son hôte son véritable nom, j’attesterai sur mon honneur devant qui vous le souhaiterez l’antiquité et la noblesse de votre race. Palamède de Sigognac fit merveille à la première croisade, où il menait cent lances sur un dromon équipé à ses frais. C’était à une époque où bien des nobles qui font aujourd’hui les superbes n’étaient pas même écuyers. Il était fort ami de Hugues de Bruyères, mon aïeul, et tous deux couchaient sous la même tente comme frères d’armes.»
A ces glorieux souvenirs, Sigognac relevait la tête; il sentait palpiter en lui l’âme des aïeux, et Zerbine, qui le contemplait, fut surprise de la beauté singulière, et pour ainsi dire intérieure, qui illuminait comme une flamme la physionomie habituellement triste du Baron. «Ces nobles, se dit la Soubrette, ont l’air d’être sortis de la propre cuisse de Jupiter; au moindre mot, leur orgueil se dresse sur les ergots, et ils ne peuvent, comme les vilains, digérer l’insulte. C’est égal, si le Baron me regardait avec ces yeux-là, je ferais bien, en sa faveur, une infidélité au marquis. Ce petit Sigognac flambe d’héroïsme.»
«Donc, puisque telle est votre opinion sur ma famille, dit le Baron au marquis, vous défierez en mon nom M. le duc de Vallombreuse et lui porterez le cartel?
--Je le ferai, répondit le marquis d’un ton grave et mesuré qui contrastait avec son enjouement ordinaire, et de plus je mets comme second mon épée à votre service. Demain je me présenterai à l’hôtel Vallombreuse. Le jeune duc, s’il a le défaut d’être insolent, n’a pas celui d’être lâche, et il ne se retranchera pas derrière sa dignité dès qu’il saura votre véritable condition. Mais en voilà assez sur ce sujet. N’ennuyons pas plus longtemps Zerbine de nos querelles d’homme. Je vois ses lèvres purpurines se contracter malgré la politesse, et il faut que ce soit le rire et non le bâillement qui nous montre les perles dont sa bouche est l’écrin. Allons, Zerbine, reprenez votre gaieté et versez à boire au Baron.»
La Soubrette obéit avec autant de grâce que de dextérité. Hébé versant le nectar ne s’y fût pas mieux prise. Elle faisait bien tout ce qu’elle faisait.
Il ne fut plus question de rien pendant le reste du souper. La conversation roula sur le jeu de Zerbine, que le marquis accablait de compliments auxquels Sigognac pouvait joindre les siens sans nulle complaisance ou galanterie, car la Soubrette avait montré un esprit, une verve et un talent incomparables. On parla aussi des vers de M. de Scudéry, un des plus beaux esprits du temps, que le marquis trouvait parfaits, mais légèrement soporifiques, préférant à _Lygdamon et Lydias_ les _Rodomontades du capitaine Fracasse_. C’était un homme de goût que ce marquis!
Dès qu’il put le faire, Sigognac prit congé et se retira en sa chambre dont il poussa le verrou. Puis il sortit d’un étui de serge qui l’entourait de peur de la rouille, une épée ancienne, celle de son père, qu’il avait emportée avec lui comme une amie fidèle. Il la tira lentement du fourreau et en baisa respectueusement la poignée. C’était une belle arme, riche sans ornementation superflue, une arme de combat et non de parade. Sur la lame d’acier bleuâtre, relevée de quelques minces filets d’or, se voyait imprimée la marque d’un des plus célèbres armuriers de Tolède. Sigognac prit un chiffon de laine et le passa à plusieurs reprises sur ce fer pour lui rendre tout son brillant. Il tâta du doigt le fil et la pointe, et l’appuyant contre la porte, il courba la lame presque jusqu’à son poignet afin d’en éprouver la souplesse. Le noble fer subit vaillamment ces essais et fit voir qu’il ne trahirait pas son homme sur le pré. Animé par l’éclat poli de l’acier, sentant la garde bien à la main, Sigognac se mit à tirer au mur, et vit qu’il n’avait rien oublié des leçons que Pierre, ancien prévôt de salle, lui donnait pendant ses longs loisirs au château de la Misère.
Ces exercices auxquels il s’était livré avec son vieux domestique, faute de pouvoir suivre les académies comme il eût été convenable pour un jeune gentilhomme, avaient développé sa force, corroboré ses muscles, augmenté sa souplesse naturelle. N’ayant rien autre chose à faire, il s’était pris d’une sorte de passion à l’endroit de l’escrime et avait profondément étudié cette noble science; bien qu’il ne se crût encore qu’un écolier, il était depuis longtemps passé maître, et il lui arrivait souvent, dans les assauts qu’ils faisaient ensemble, de moucheter d’un point bleuâtre le plastron de buffle dont Pierre se couvrait la poitrine. Il est vrai qu’en sa modestie il se disait que le bon Pierre faisait exprès de se laisser toucher, pour ne pas le décourager toujours avec des parades invincibles. Il se trompait en cela: le vieux prévôt n’avait caché à son élève chéri aucun des secrets de son art. Pendant des années entières il l’avait tenu aux principes, quoique Sigognac parfois témoignât de l’ennui de ces exercices si longuement répétés, en sorte que le jeune Baron possédait une solidité égale à celle de son maître, mais la jeunesse lui donnait plus de souplesse et de rapidité; sa vue aussi était meilleure, en sorte que Pierre, quoique sachant une riposte à toute botte, ne parvenait pas aussi régulièrement qu’autrefois à écarter le fer du Baron. Ces défaites, qui eussent aigri un maître d’armes ordinaire, car ces gladiateurs de profession ne se laissent pas volontiers vaincre, même par leurs plus chers, réjouissaient et remplissaient
d’orgueil le cœur du brave domestique, mais il cachait sa joie, de peur que le Baron ne se négligeât, croyant avoir atteint le but et emporté la palme.
Ainsi en ce siècle de raffinés, de fendeurs de naseaux, de gens campés sur la hanche, de duellistes et de bretteurs fréquentant les salles des maîtres espagnols et napolitains pour apprendre des bottes secrètes et des coups de Jarnac, notre jeune Baron, qui n’était jamais sorti de sa tourelle que pour chasser, à la queue de Miraut, un maigre lièvre sur la bruyère, se trouvait être, sans en avoir la conscience, une des plus fines lames de l’époque, et capable de se mesurer avec les épées les plus célèbres. Peut-être n’avait-il pas l’élégance insolente, la pose délibérée, la forfanterie provocatrice de tel ou tel gentilhomme renommé pour ses prouesses sur le pré, mais bien habile eût été le fer capable de pénétrer dans le petit cercle où sa garde l’enfermait.
Content de lui et de son épée qu’il posa près de son chevet, Sigognac ne tarda pas à s’endormir dans une sécurité parfaite, comme s’il n’avait pas chargé le marquis de Bruyères de provoquer le puissant duc de Vallombreuse.
Isabelle ne put fermer l’œil: elle comprenait que Sigognac n’en resterait pas là, et elle redoutait pour son ami les suites de la querelle, mais il ne lui vint pas à l’idée de s’interposer entre les combattants. Les affaires d’honneur étaient en ce temps choses sacrées, que les femmes ne se fussent point avisées d’interrompre ou de gêner par leurs pleurnicheries.
Sur les neuf heures, le marquis, déjà tout habillé, alla trouver Sigognac dans sa chambre, pour régler avec lui les conditions du combat, et le Baron voulut qu’il prît, en cas d’incrédulité ou de refus de la part du duc, les vieilles chartes, les antiques parchemins auxquels pendaient de larges sceaux de cire sur queue de soie, les diplômes cassés à tous les plis et paraphés de signatures royales dont l’encre avait jauni, l’arbre généalogique aux rameaux touffus chargés de cartels, toutes les pièces enfin qui attestaient la noblesse des Sigognac. Ces illustres paperasses, dont l’écriture gothiquement indéchiffrable eût demandé des lunettes et la science d’un bénédictin, étaient enveloppées pieusement d’un morceau de taffetas cramoisi dont la couleur passée avait pris une teinte pisseuse. On eût dit un morceau de la bannière qui conduisait jadis les cent lances du baron Palamède de Sigognac contre l’ost des Sarrasins.
«Je ne crois pas, dit le marquis, qu’il soit besoin, en cette occurrence, de faire vos preuves comme devant un héraut d’armes; il suffira de ma parole dont personne n’a jamais douté. Cependant comme il se peut que le duc de Vallombreuse, par extravagant dédain et folle outrecuidance, feigne de ne voir en vous que le capitaine Fracasse, comédien aux gages du sieur Hérode, je vais toujours prendre ces pièces que mon valet portera au cas qu’il les faille produire.
--Vous ferez ce que vous jugerez à propos, répondit Sigognac; je m’en fie à votre sagesse et je remets mon honneur entre vos mains.
--Il n’y périclitera pas, répondit M. de Bruyères, soyez-en sûr, et nous aurons raison de ce duc outrageux dont les façons altières me choquent plus qu’assez. Le tortil du baron, les feuilles d’ache et les perles du marquis valent bien les pointes de la couronne ducale, quand la race est ancienne et la filiation pure de tout mélange. Mais c’est assez parler, il faut agir. Les paroles sont femelles, les actions mâles, et la lessive de l’honneur ne se coule qu’avec du sang, comme disent les Espagnols.»
Là-dessus le marquis appela son valet, lui remit la liasse de papiers, et sortit de l’auberge pour aller à l’hôtel de Vallombreuse s’acquitter de sa mission.
Il ne faisait pas encore jour chez le duc, qui, agité et coléré par les événements de la veille, ne s’était assoupi que fort tard. Aussi quand le marquis de Bruyères dit au valet de chambre de Vallombreuse de l’annoncer à son maître, les yeux du maraud s’écarquillèrent-ils à cette demande énorme. Réveiller le duc! entrer chez lui avant qu’il n’eût sonné! Autant eût valu pénétrer dans la cage d’un lion de Barca ou d’un tigre de l’Inde. Le duc, même quand il s’était couché de bonne humeur, n’avait pas le réveil gracieux.
«Monsieur ferait mieux d’attendre, dit le laquais tremblant à l’idée d’une telle audace, ou de revenir plus tard. Monseigneur n’a pas encore appelé, et je n’ose prendre sur moi...