Part 21
On se rendit à la répétition, qui devait être en costume pour qu’on pût bien se rendre compte de l’effet général. Pour ne pas traverser la ville en carême prenant, les comédiens avaient fait porter leurs habits au jeu de paume et les actrices s’accommodaient dans la salle que nous avons décrite. Les gens de condition, les galantins, les beaux esprits de l’endroit avaient fait rage pour pénétrer dans ce temple ou plutôt sacristie de Thalia où les prêtresses de la Muse se revêtaient de leurs ornements pour célébrer les mystères. Tous faisaient les empressés auprès des comédiennes. Les uns leur présentaient le miroir, les autres approchaient les bougies afin qu’elles se vissent mieux. Celui-ci donnait son opinion sur la place d’un nœud de ruban, celui-là tendait la boîte à poudre; un autre plus timide restait assis sur un coffre, branlant les jambes, sans dire mot et filant sa moustache par manière de contenance.
Chaque comédienne avait son cercle de courtisans dont les yeux goulus cherchaient fortune dans les trahisons et les hasards de la toilette. Tantôt le peignoir glissant à propos découvrait un dos lustré comme un marbre; tantôt c’était un demi-globe de neige ou d’ivoire qui s’impatientait des rigueurs du corset et qu’il fallait mieux coucher dans son nid de dentelles, ou bien encore un beau bras qui, se relevant pour ajuster quelque chose à la coiffure, se montrait nu jusqu’à l’épaule. Nous vous laisserons à penser que de madrigaux, de compliments et de fadeurs mythologiques arrachèrent à ces provinciaux la vue de pareils trésors; Zerbine riait comme une folle d’entendre ces sottises; Sérafine, plus vaniteuse que spirituelle, s’en délectait; Isabelle ne les écoutait point et sous les yeux de tous ces hommes s’arrangeait avec modestie, refusant d’un ton poli mais froid les offres de service de ces messieurs.
Vallombreuse, suivi de son ami Vidalinc, n’avait eu garde de manquer cette occasion de voir Isabelle. Il la trouva plus jolie encore de près que de loin, et sa passion s’en accrut d’autant. Ce jeune duc s’était adonisé pour la circonstance, et de fait il était admirablement beau. Il portait un magnifique costume de satin blanc, bouillonné et relevé d’agréments et de nœuds cerise attachés par des ferrets de diamants. Des flots de linge fin et de dentelles débordaient des manches du pourpoint; une riche écharpe en toile d’argent soutenait l’épée; un feutre blanc à plume incarnadine se balançait à la main emprisonnée dans un gant à la frangipane.
Ses cheveux noirs et longs, frisés en minces boucles, se contournaient le long de ses joues d’un ovale parfait et en faisaient valoir la chaude pâleur. Sous sa fine moustache ses lèvres brillaient rouges comme des grenades et ses yeux étincelaient entre deux épaisses franges de cils. Son col blanc et rond comme une colonne de marbre supportait fièrement sa tête et sortait dégagé d’un rabat en point de Venise du plus grand prix.
Cependant il y avait quelque chose de déplaisant dans toute cette perfection. Ces traits si fins, si purs, si nobles, étaient déparés par une expression antihumaine, si l’on peut employer ce terme. Évidemment les douleurs et les plaisirs des hommes ne touchaient que fort peu le porteur de ce visage impitoyablement beau. Il devait se croire et se croyait en effet d’une espèce particulière.
Vallombreuse s’était placé silencieusement près de la toilette d’Isabelle, son bras appuyé sur le cadre du miroir de manière à ce que les yeux de la comédienne, obligée de consulter la glace à chaque minute, dussent souvent le rencontrer. C’était une manœuvre savante et de bonne tactique qui eût réussi, sans doute, avec toute autre que notre ingénue. Il voulait, avant de parler, frapper un coup par sa beauté, sa mine altière et sa magnificence.
Isabelle, qui avait reconnu le jeune audacieux de la ruelle et que ce regard d’une ardeur impérieuse gênait, gardait la plus extrême réserve et ne détournait pas sa vue du miroir. Elle ne semblait pas s’être aperçue qu’il y avait devant elle planté un des plus beaux seigneurs de la France, mais c’était une singulière fille qu’Isabelle.
Ennuyé de cette pose, Vallombreuse prit son parti brusquement et dit à la comédienne:
«N’est-ce pas vous, mademoiselle, qui jouez Silvie dans la pièce de _Lygdamon et Lydias_ de M. de Scudéry?
--Oui, monsieur, répondit Isabelle qui ne pouvait se soustraire à cette question habilement banale.
--Jamais rôle n’aura été mieux rempli, continua Vallombreuse. S’il est mauvais, vous le rendrez bon; s’il est bon, vous le ferez excellent. Heureux les poëtes qui confient leurs vers à ces belles lèvres!»
Ces vagues compliments ne sortaient pas des galanteries que les gens qui ont de la politesse adressent d’habitude aux comédiennes, et Isabelle dut les accepter, en remerciant le duc d’une faible inclination de tête.
Sigognac ayant, avec l’aide de Blazius, achevé de s’habiller en la logette du jeu de paume réservée aux comédiens, rentra dans la chambre des actrices pour attendre que la répétition commençât. Il était masqué et avait déjà bouclé le ceinturon de la grande rapière à lourde coquille, terminée par une toile d’araignée, héritage du pauvre Matamore. Sa cape écarlate déchiquetée en barbe d’écrevisse flottait bizarrement sur ses épaules et le bout de l’épée en relevait le bord. Pour se conformer à l’esprit de son rôle, il marchait la hanche en avant et fendu comme un compas, d’un air outrageant et provoquant comme il sied à un capitaine Fracasse.
«Vous êtes vraiment très-bien, lui dit Isabelle qu’il vint saluer, et jamais capitan espagnol n’eut mine plus superbement arrogante.»
Le duc de Vallombreuse toisa avec la plus dédaigneuse hauteur ce nouveau venu à qui la jeune comédienne parlait d’un ton si doux: Voilà apparemment le faquin dont on la prétend amoureuse, se dit-il à lui-même, tout enfiellé de dépit, car il ne concevait point qu’une femme pût hésiter un instant entre le jeune et splendide duc de Vallombreuse et ce ridicule histrion.
Au reste, il fit semblant de ne pas s’apercevoir que Sigognac fût là. Il ne comptait pas plus sa présence que celle d’un meuble. Pour lui ce n’était pas un homme, mais une chose, et il agissait devant le Baron avec la même liberté que s’il eût été seul, couvant Isabelle de ses regards enflammés qui s’arrêtaient sur une naissance de gorge laissée à découvert par l’échancrure de la chemisette.
Isabelle, confuse, se sentait rougir, malgré elle, sous ce regard insolemment fixe, chaud comme un jet de plomb fondu, et elle se hâtait de terminer sa toilette pour s’y dérober, d’autant plus qu’elle voyait la main de Sigognac, furieux, se crisper convulsivement sur le pommeau de sa rapière.
Elle se posa une mouche au coin de la lèvre et fit mine de se lever pour passer sur le théâtre, car le Tyran, avec sa voix de taureau, avait déjà crié plusieurs fois: Mesdemoiselles, êtes-vous prêtes?
«Permettez, mademoiselle, dit le duc; vous oubliez de mettre une assassine.»
Et Vallombreuse, plongeant un doigt dans la boîte à mouches posée sur la toilette, en retira une petite étoile de taffetas noir.
«Souffrez, continua-t-il, que je vous la pose; ici, tout près du sein; elle en relèvera la blancheur et paraîtra comme un grain de beauté naturel.»
L’action accompagna le discours si vite, qu’Isabelle, effarouchée de cette outrecuidance, eut à peine le temps de se renverser le dos sur sa chaise pour éviter l’insolent contact; mais le duc n’était pas de ceux qui s’intimidaient aisément, et son doigt moucheté allait effleurer la gorge de la jeune comédienne lorsqu’une main de fer s’abattit sur son bras et le maintint comme dans un étau.
Le duc de Vallombreuse, transporté de rage, retourna la tête et vit le capitaine Fracasse campé dans une pose qui ne sentait point son poltron de comédie.
«Monsieur le duc, dit Fracasse en tenant toujours le poignet de Vallombreuse, mademoiselle pose ses mouches elle-même. Elle n’a besoin des services de personne.»
Cela dit, il lâcha le bras du jeune seigneur, dont le premier mouvement fut de chercher la garde de son épée. En ce moment Vallombreuse, malgré sa beauté, avait une tête plus horrible et formidable que celle de Méduse. Une pâleur affreuse couvrait son visage, ses noirs sourcils s’abaissaient sur ses yeux injectés de sang. La pourpre de ses lèvres prenait une couleur violette et blanchissait d’écume; ses narines palpitaient comme aspirant le carnage. Il s’élança vers Sigognac, qui ne rompit pas d’une semelle, attendant l’assaut; mais, tout à coup, il s’arrêta. Une réflexion soudaine éteignit, comme une douche d’eau glacée, sa bouillante frénésie. Ses traits se remirent en place; les couleurs naturelles lui revinrent, il avait complétement repris possession de lui-même, et son visage exprimait le dédain le plus glacial, le mépris le plus suprême qu’une créature humaine puisse témoigner à une autre. Il venait de penser que son adversaire n’était pas né et qu’il avait failli se commettre avec un histrion. Tout son orgueil nobiliaire se révoltait à cette idée. L’insulte partie de si bas ne pouvait l’atteindre; se bat-on avec la boue qui vous éclabousse? Cependant il n’était pas dans sa nature de laisser une offense impunie d’où qu’elle vînt, et, se rapprochant de Sigognac, il lui dit: «Drôle, je te ferai rompre les os par mes laquais!
--Prenez garde, monseigneur, répondit Sigognac du ton le plus tranquille et de l’air le plus détaché du monde, prenez garde, j’ai les os durs et les bâtons s’y briseront comme verre. Je ne reçois de volée que dans les comédies.
--Quelque insolent que tu sois, maraud, je ne te ferai pas l’honneur de te battre moi-même. C’est une ambition qui passe tes mérites, dit Vallombreuse.
--C’est ce que nous verrons, monsieur le duc, répliqua Sigognac. Peut-être bien, ayant moins de fierté, vous battrai-je de mes propres mains.
--Je ne réponds pas à un masque, fit le duc en prenant le bras de Vidalinc qui s’était rapproché.
--Je vous montrerai mon visage, duc, en lieu et en temps opportun, reprit Sigognac, et je crois qu’il vous sera plus désagréable encore que mon faux nez. Mais brisons là. Aussi bien j’entends la sonnette qui tinte, et je courrais risque en tardant davantage de manquer mon entrée.»
Les comédiens admiraient son courage, mais, connaissant la qualité du Baron, ne s’en étonnaient pas comme les autres spectateurs de cette scène, interdits d’une telle audace. L’émotion d’Isabelle avait été si vive que le fard lui en était tombé, et que Zerbine, voyant la pâleur mortelle qui les couvrait, avait été obligée de lui mettre un pied de rouge sur les joues. A peine pouvait-elle se tenir sur ses jambes, et si la Soubrette ne lui eût soutenu le coude, elle aurait piqué du nez sur les planches en entrant en scène. Être l’occasion d’une querelle était profondément désagréable à la douce, bonne et modeste Isabelle, qui ne redoutait rien tant que le bruit et l’éclat qui se font autour d’une femme, la réputation y perdant toujours; d’ailleurs, quoique résolue à ne lui point céder, elle aimait tendrement Sigognac, et la pensée d’un guet-apens, ou tout au moins d’un duel, à quoi il était exposé, la troublait plus qu’on ne saurait dire.
Malgré cet incident, la répétition marcha son train, les émotions réelles de la vie ne pouvant distraire les comédiens de leurs passions fictives. Isabelle même joua très-bien, quoiqu’elle eût le cœur plein de souci. Quant à Fracasse, excité par la querelle, il se montra étincelant de verve. Zerbine se surpassa. Chacun de ses mots soulevait des rires et des battements de mains prolongés. Du coin de l’orchestre partait avant tous les autres un applaudissement qui ne cessait que le dernier et dont la persistance enthousiaste finit par attirer l’attention de Zerbine.
La Soubrette feignant un jeu de scène s’avança près des chandelles, allongea le col avec un mouvement d’oiseau curieux qui passe sa tête entre deux feuilles, plongea le regard dans la salle et découvrit le marquis de Bruyères tout rouge de satisfaction et dont les yeux petillants de désir flambaient comme des escarboucles. Il avait retrouvé la Lisette, la Marton, la Sméraldine de son rêve! Il était aux anges.
«Monsieur le marquis est arrivé, dit tout bas Zerbine à Blazius qui jouait Pandolfe, dans l’intervalle d’une demande à une réplique avec cette voix à bouche close que les acteurs savent prendre lorsqu’ils causent entre eux sur le théâtre et ne veulent point être entendus par le public; vois comme il jubile, comme il rayonne, comme il est passionné! Il ne se tient pas d’aise, et n’était la vergogne, il sauterait par-dessus la rampe pour me venir embrasser devant tout le monde! Ah! monsieur de Bruyères, les soubrettes vous plaisent. Eh bien! l’on vous en fricassera avec sel, piment et muscade.»
A partir de cet endroit de la pièce, Zerbine fit feu des quatre pieds et joua avec une verve enragée. Elle semblait lumineuse à force de gaieté, d’esprit et d’ardeur. Le marquis comprit qu’il ne pourrait plus se passer désormais de cette âcre sensation. Toutes les autres femmes dont il avait eu les bonnes grâces, et qu’il opposait en souvenir à Zerbine, lui parurent ternes, ennuyeuses et fades.
La pièce de M. de Scudéry qu’on répéta ensuite fit plaisir quoique moins amusante, et Léandre, chargé du rôle de Lygdamon, y fut charmant; mais puisque nous sommes sur le talent de nos comédiens, laissons-les à leurs affaires et suivons le duc de Vallombreuse et son ami Vidalinc.
Outré de fureur après cette scène où il n’avait pas eu l’avantage, le jeune duc était rentré à l’hôtel Vallombreuse avec son confident, méditant mille projets de vengeance; les plus doux ne tendaient à rien moins qu’à faire bâtonner l’insolent capitaine jusques à le laisser pour mort sur la place.
Vidalinc cherchait en vain à le calmer; le duc se tordait les mains de rage et courait par la chambre comme un forcené, donnant des coups de poing aux fauteuils qui tombaient comiquement les quatre fers en l’air, renversant les tables et faisant, pour passer sa fureur, toutes sortes de dégâts; puis il saisit un vase du Japon et le lança contre le parquet, où il se brisa en mille morceaux.
«Oh! s’écriait-il, je voudrais pouvoir casser ce drôle comme ce vase, et le piétiner, et en balayer les restes aux ordures! Un misérable qui ose s’interposer entre moi et l’objet de mon désir! S’il était seulement gentilhomme, je le combattrais à l’épée, à la dague, au pistolet, à pied, à cheval, jusqu’à ce que j’aie posé le pied sur sa poitrine et craché à la face de son cadavre!
--Peut-être l’est-il, fit Vidalinc, je le croirais assez à son assurance; maître Bilot a parlé d’un comédien qui s’était engagé par amour et qu’Isabelle regardait d’un œil favorable. Ce doit être celui-là, si j’en juge à sa jalousie et au trouble de l’infante.
--Y penses-tu? reprit Vallombreuse, une personne de condition se mêler à ces baladins, monter sur les tréteaux, se barbouiller de rouge, recevoir des nazardes et des coups de pied au derrière! Non, cela est par trop impossible.
--Jupiter s’est bien mué en bête et même en mari pour jouir de mortelles, répondit Vidalinc, dérogation plus forte à la majesté d’un dieu olympien que jouer la comédie à la dignité d’un noble.
--N’importe, dit le duc en appuyant le pouce sur un timbre, je vais d’abord punir l’histrion, sauf à châtier plus tard l’homme, s’il y en a un derrière ce masque ridicule.
--S’il y en a un! n’en doutez pas, reprit l’ami de Vallombreuse; ses yeux brillaient comme des lampes, sous le crin de ses sourcils postiches, et malgré son nez de carton barbouillé de cinabre, il avait l’air majestueux et terrible, chose difficile en cet accoutrement.
--Tant mieux, dit Vallombreuse, ma vengeance ainsi ne donnera pas de coups d’épée dans l’eau et rencontrera une poitrine devant ses coups.»
Un domestique entra, s’inclina profondément, et dans une immobilité parfaite attendit les ordres du maître.
«Fais lever, s’ils sont couchés, Basque, Azolan, Mérindol et Labriche, dis-leur de s’armer de bons gourdins et d’aller attendre à la sortie du jeu de paume, où sont les comédiens d’Hérode, un certain capitaine Fracasse. Qu’ils l’assaillent, le gourment et le laissent sur le carreau, sans le tuer pourtant; on pourrait croire que j’en ai peur! Je me charge des suites. En le bâtonnant qu’on lui crie: De la part du duc de Vallombreuse; afin qu’il n’en ignore.»
Cette commission, d’une nature assez farouche et truculente, ne parut pas surprendre beaucoup le laquais, qui se retira en assurant à monsieur le duc que ses ordres allaient être exécutés sur l’heure.
«Cela me contrarie, dit Vidalinc, lorsque le valet se fut retiré, que vous fassiez traiter de la sorte ce baladin, qui, après tout, a montré un cœur au-dessus de son état. Voulez-vous que sous un prétexte ou l’autre j’aille lui chercher querelle et que je le tue? Tous les sangs sont rouges quand on les verse, quoiqu’on dise que celui des nobles soit bleu. Je suis de bonne et ancienne souche, mais non d’un rang si grand que le vôtre, et ma délicatesse ne craint pas de se commettre. Dites un mot et j’y vais. Ce capitaine me semble plus digne de l’épée que du bâton.
--Je te remercie, répondit le duc, de cette offre qui me prouve la fidélité parfaite avec laquelle tu entres dans mes intérêts, mais je ne saurais pourtant l’accepter. Ce faquin a osé me toucher. Il convient qu’il expie ignominieusement ce crime. S’il est gentilhomme, il trouvera à qui parler. Je réponds toujours quand on m’interroge avec une épée.
--Comme il vous plaira, monsieur le duc, dit Vidalinc en allongeant ses pieds sur un tabouret, comme un homme qui n’a plus qu’à laisser aller les choses. A propos, savez-vous que cette Sérafine est charmante! Je lui ai dit quelques douceurs, et j’en ai déjà obtenu un rendez-vous. Maître Bilot avait raison.»
Le duc et son ami, retombant dans le silence, attendirent le retour des estafiers.
IX.
COUPS D’ÉPÉE, COUPS DE BATON
ET AUTRES AVENTURES.
La répétition était finie. Retirés dans leurs loges, les comédiens se déshabillaient et prenaient leurs habits de ville. Sigognac en fit autant, mais il garda, s’attendant à quelque assaut, son épée de Matamore. C’était une bonne vieille lame espagnole, longue comme un jour sans pain, avec une coquille de fer ouvragé qui enveloppait bien le poignet, et qui, maniée par un homme de cœur, pouvait parer des coups et en porter de solides, sinon de mortels, car elle était épointée et mousse selon l’usage des gens de théâtre, mais cela suffisait bien pour la valetaille que le duc avait chargée de sa vengeance.
Hérode, robuste compagnon aux larges épaules, avait emporté le bâton qui lui servait à frapper les levers de rideau, et avec cette espèce de massue, qu’il manœuvrait comme si c’eût été un fétu de paille, il se promettait de faire rage contre les marauds qui attaqueraient Sigognac, cela n’étant pas dans son caractère de laisser ses amis en péril.
«Capitaine, dit-il au Baron, lorsqu’ils se trouvèrent dans la rue, laissons filer les femelles, dont les piaillements nous assourdiraient, sous la conduite de Léandre et de Blazius: l’un n’est qu’un fat, poltron comme la lune; l’autre est par trop vieil, et la force trahirait son courage; Scapin restera avec nous, il passe le croc-en-jambe mieux que pas un, et en moins d’une minute il vous aura étendu sur le dos, plats comme porcs, un ou deux de ces maroufles, si tant est qu’ils nous assaillent; en tout cas, mon bâton est au service de votre rapière.
--Merci, brave Hérode, répondit Sigognac, l’offre n’est pas de refus, mais prenons bien nos dispositions, de peur d’être attaqués à l’improviste. Marchons les uns derrière les autres à un certain intervalle, juste au milieu de la rue; il faudra que ces coquins apostés, qui s’appliquent à la muraille dans l’ombre, s’en détachent pour arriver jusqu’à nous, et nous aurons le temps de les voir venir. Çà, dégaînons l’épée; vous, brandissez votre massue, et que Scapin fasse un plié de jarret pour se rendre la jambe souple.»
Sigognac prit la tête de la petite colonne, et s’avança prudemment dans la ruelle qui menait du jeu de paume à l’auberge des _Armes de France_. Elle était noire, tortueuse, inégale en pavés, merveilleusement propre aux embuscades. Des auvents s’y projetaient redoublant l’épaisseur de l’ombre, et prêtant leur abri aux guet-apens. Aucune lumière ne filtrait des maisons endormies, et il n’y avait pas de lune cette nuit-là.
Basque, Azolan, Labriche et Mérindol, les estafiers du jeune duc, attendaient déjà depuis plus d’une demi-heure le passage du capitaine Fracasse, qui ne pouvait rentrer à son auberge par un autre chemin. Azolan et Basque s’étaient tapis dans l’embrasure d’une porte, d’un côté de la rue; Mérindol et Labriche, effacés contre la muraille, avaient pris position juste en face, de manière à faire converger leurs bâtons sur Sigognac, comme les marteaux des cyclopes sur l’enclume. Le groupe des femmes conduit par Blazius et Léandre les avait avertis que Fracasse ne pouvait tarder, et ils se tenaient piétés, les doigts repliés sur le gourdin, prêts à s’acquitter de leur besogne, sans se douter qu’ils allaient avoir affaire à forte partie, car d’habitude les poëtes, histrions et bourgeois que les grands daignent faire bâtonner, prennent la chose en douceur et se contentent de courber le dos.
Sigognac, dont la vue était perçante, bien que la nuit fût fort noire, avait depuis quelques instants déjà découvert les quatre escogriffes à l’affût. Il s’arrêta, et fit mine de vouloir rebrousser chemin. Cette feinte détermina les coupe-jarrets, qui voyaient leur proie s’échapper, à quitter leur embuscade pour courir sus au capitaine. Azolan s’élança le premier, et tous crièrent: «Tue! tue! Au capitaine Fracasse de la part de monseigneur le duc!» Sigognac avait enveloppé à plusieurs tours son bras gauche de son manteau, qui formait, ainsi roulé, une sorte de manchon impénétrable; de ce manchon, il para le coup de gourdin que lui assénait Azolan, et lui porta de sa rapière une botte si violente en pleine poitrine, que le misérable tomba au beau milieu du ruisseau le bréchet effondré, les semelles en l’air et le chapeau dans la boue. Si la pointe n’eût été mornée, le fer lui eût traversé le corps et fût sorti entre les deux épaules. Basque, malgré le mauvais succès de son compagnon, s’avança bravement, mais un furieux coup de plat d’épée sur la tête lui fracassa le moule du bonnet, et lui montra trente-six chandelles en cette nuit plus opaque que poix. La massue d’Hérode fit voler en éclats le bâton de Mérindol, qui, se voyant désarmé, prit la fuite, non sans avoir le dos froissé et meurtri par le formidable bois, si prompt qu’il fût à tirer ses guêtres. L’exploit de Scapin fut tel: il saisit Labriche à bras-le-corps d’un mouvement si prompt et si vif, que celui-ci, à demi étouffé, ne put faire aucun usage de son gourdin; puis, l’appuyant sur son bras gauche et le poussant de son bras droit de manière à lui faire craquer les vertèbres, il l’enleva de terre par un croc-en-jambe sec, nerveux, irrésistible comme la détente d’un ressort d’arbalète, et l’envoya rouler sur le pavé dix pas plus loin. La nuque de Labriche porta contre une pierre, et le choc fut si rude, que l’exécuteur des vengeances de Vallombreuse resta évanoui sur le champ de bataille, avec toutes les apparences d’un cadavre.