Le capitaine Fracasse

Part 19

Chapter 193,559 wordsPublic domain

--Qu’est-ce que cela me fait si je ne l’aime point? répliqua Oreste avec une sorte d’emportement. Il s’agit bien de cela! Dois-je la charité d’amour à toutes les pécores et donzelles qui ont la fantaisie de s’énamourer de moi? Je suis trop bon. Je me laisse aller à ces yeux de carpe pâmée, à ces pleurnicheries, à ces soupirs, à ces jérémiades, et je finis par être embéguiné, tout en maugréant de ma débonnaireté et couardise. Désormais je serai d’une férocité hyrcanienne, froid comme Hippolyte et fuyard des femmes, ainsi que Joseph. Adroite la Putiphar qui mettra la griffe sur le bord de mon manteau! Je me déclare, d’ores et en avant, misogyne, c’est-à dire ennemi du cotillon, qu’il soit de camelot ou de taffetas. Foin des duchesses et des courtisanes, des bourgeoises et des bergères! qui dit femme dit tracasseries, mécomptes ou aventures maussades. Je les hais de la coiffe au patin, et je vais me confire en chasteté comme un moinillon en sa capuce. Cette Corisande maudite m’a dégoûté de son sexe à tout jamais. J’y renonce...»

Oreste en était là de son discours, lorsque, levant la tête comme pour prendre le ciel à témoin de sa résolution, il aperçut par hasard Isabelle à la fenêtre. Il poussa le coude à son compagnon et lui dit:

«Avise là-bas, à cette croisée, fraîche comme l’Aurore à son balcon d’Orient, cette adorable et délicieuse créature qui semble déité plutôt que femme, avec ses cheveux châtain-cendré, son clair visage et ses doux yeux. Qu’elle a bonne grâce, ainsi accoudée et un peu penchée en avant, ce qui fait voir à l’avantage, sous la gaze de la chemisette, les rondeurs de sa gorge ivoirine! Je gage qu’elle a le meilleur caractère et ne ressemble point aux autres femelles. Son esprit doit être modeste, aimable et poli, son entretien agréable et charmant!

--Malpeste! répondit Pylade en riant, quels bons yeux vous avez de découvrir tout cela d’ici! moi, je ne vois rien, sinon une femme à sa fenêtre, assez gentille pour dire vrai, mais qui n’a sans doute pas les incomparables perfections dont vous la dotez si libéralement.

--Oh! je l’aime déjà tout plein. J’en suis féru; il me la faut et je l’aurai, dussé-je pour y parvenir user des inventions les plus subtiles, vider mes coffres et pourfendre cent rivaux.

--Là, là, ne vous échauffez pas ainsi dans votre harnois, dit Pylade, vous pourriez en gagner une pleurésie. Mais qu’est devenue cette belle haine du sexe que vous affichiez tout à l’heure avec tant de jactance? Il a suffi du premier minois pour la mettre en déroute.

--Quand je parlais et invectivais de la sorte, je ne savais point que cet ange de beauté existât, et tout ce que j’ai dit n’est que blasphème damnable, hérésie pure et monstruosité, que je supplie Vénus, déesse des amours, de me vouloir bien pardonner.

--Elle vous pardonnera, n’en doutez pas, car elle est indulgente aux amoureux fols dont vous êtes digne de porter la bannière.

--Je vais ouvrir la campagne, fit Oreste, et déclarer courtoisement la guerre à ma belle ennemie.»

Cela disant, il s’arrêta, planta son regard droit sur Isabelle, ôta d’une façon aussi galante que respectueuse son feutre, dont la longue plume balaya la terre, et envoya du bout des doigts un baiser dans la direction de la fenêtre.

La jeune comédienne, qui vit l’action, prit un air froid et composé comme pour faire comprendre à cet insolent qu’il se trompait, referma la fenêtre et rabattit le rideau.

«Voilà l’Aurore cachée par un nuage, dit Pylade, cela n’est pas de bon augure pour le reste de la journée.

--Je regarde, au contraire, comme un signe favorable que la belle se soit retirée. Quand le soldat se dérobe derrière le créneau de la tour, cela veut dire que la flèche de l’assiégeant a porté. Elle en a dans l’aile, te dis-je, et ce baiser la forcera de penser à moi toute la nuit, ne fût-ce que pour m’injurier et me taxer d’effronterie, défaut qui ne déplaît pas aux femmes. Il y a maintenant quelque chose entre moi et cette inconnue. C’est un fil bien ténu, mais que j’enforcerai de manière à faire une corde pour monter au balcon de l’infante.

--Vous savez à merveille les théories et stratagèmes d’amour, dit Pylade respectueusement.

--Je m’en pique quelquefois, répondit Oreste, et maintenant rentrons, la belle effarouchée ne reparaîtra pas de sitôt. Ce soir, je mettrai mes grisons en campagne.»

Les deux amis remontèrent lentement les marches du vieil hôtel et disparurent. Revenons maintenant à nos acteurs.

Il y avait non loin de l’auberge un jeu de paume merveilleusement propre à établir une salle de spectacle. Les comédiens le louèrent, et un maître menuisier de la ville, sous la direction du Tyran, l’eut bientôt accommodé à sa nouvelle destination. Un peintre-vitrier, qui se mêlait de barbouiller des enseignes et de blasonner des armoiries sur les carrosses, rafraîchit les décorations fatiguées et déteintes, et même en peignit une avec assez de bonheur. La chambre où se déshabillaient et se rhabillaient les joueurs de paume, fut disposée en foyer pour les comédiens avec des paravents qui entouraient les toilettes des actrices et formaient des espèces de loges. Toutes les places marquées étaient retenues d’avance, et la recette promettait d’être bonne.

«Quel dommage, disait le Tyran à Blazius en énumérant les pièces qu’il serait bon de jouer, quel dommage que Zerbine nous manque! Une soubrette est à vrai dire le grain de sel, _mica salis_, et le piment des comédies. Sa gaieté étincelante illumine la scène: elle ravive les endroits languissants, et force le rire qui ne veut point se décider, en montrant ses trente-deux perles orlées de carmin vif. Par son caquetage, son impertinence et sa lascivité, elle fait valoir les afféteries pudiques, mollesses de langage et roucoulements de l’amoureuse. Les couleurs tranchées de sa cotte hardie amusent l’œil, et elle peut découvrir jusqu’aux jarretières, ou peu s’en faut, une jambe fine moulée dans un bas rouge à coins d’or, perspective agréable aux jeunes comme aux vieux, aux vieux surtout dont elle réveille la salacité endormie.

--Certes, répondit Blazius, la soubrette est un condiment précieux, une boîte aux épices qui saupoudre à propos la fadeur des comédies du temps. Mais il faut bien nous en passer. Ni Isabelle, ni Sérafine ne peuvent remplir ce rôle. D’ailleurs nous avons besoin d’une amoureuse et d’une grande coquette. Le diable soit de ce marquis de Bruyères qui nous a enlevé la perle, le phénix et le parangon des soubrettes en la personne de l’incomparable Zerbine!»

La conversation entre les deux comédiens en était là, quand une sonnerie argentine de grelots se fit entendre devant le porche de l’hôtel; bientôt des pas vifs et cadencés tintèrent sur le pavé de la cour, et les causeurs, s’accoudant à la balustrade de la galerie où ils se promenaient, aperçurent trois mules harnachées à l’espagnole, avec plumets sur la tête, broderies, houppes de laine, grappes de clochettes et couvertures rayées. Le tout fort propre et magnifique, ne sentant en rien la bête de louage.

Sur la première était monté un maraud de laquais, en livrée grise, portant le couteau de chasse à la ceinture et l’arquebuse en travers de l’arçon, l’air insolent comme un grand seigneur et qui autrement vêtu eût bien pu passer pour maître. Il tirait après lui par une longe entortillée autour de son bras la seconde mule chargée de deux énormes paquets équilibrés de chaque côté du bât et recouverts d’une cape de muestra valencienne.

La troisième mule, de meilleure mine et de plus fière allure encore que les deux autres, portait une jeune femme chaudement embossée dans un manteau garni de fourrures et coiffée d’un chapeau de feutre gris à plume rouge rabattu sur les yeux.

«Hé, dit Blazius au Tyran, ce cortége ne te rappelle-t-il point quelque chose? Il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends tinter ces grelots.

--Par saint Alipantin! répondit le Tyran, ce sont les propres mules qui vinrent enlever Zerbine au carrefour de la Croix. Quand on parle du loup...

--On en voit la plume, interrompit Blazius; ô jour trois et quatre fois heureux, notable à la craie blanche! c’est bien la señora Zerbine elle-même; elle saute à bas de sa monture avec ce mouvement coquin de hanches qui n’appartient qu’à elle et jette sa mante au bras du laquais. La voilà qui ôte son feutre et secoue ses cheveux comme un oiseau ses plumes. Allons au-devant d’elle et dégringolons les montées quatre à quatre.»

Blazius et le Tyran descendirent dans la cour et rencontrèrent Zerbine au bas du perron. La joyeuse fille sauta au col du Pédant et lui prenant la tête:

«Il faut, s’écria-t-elle en joignant l’action à la parole, que je t’accole et baise ton vieux masque à pleine bouche avec le même cœur que si tu étais un joli garçon, pour la joie que j’ai à te revoir. Ne sois pas jaloux, Hérode, et ne fronce pas tes gros sourcils noirs comme si tu allais ordonner le massacre des Innocents. Je vais t’embrasser aussi. J’ai commencé par Blazius parce que c’est le plus laid.»

Zerbine accomplit loyalement sa promesse, car c’était une fille de parole et qui avait de la probité à sa manière. Donnant une main à chacun des deux acteurs, elle monta dans la galerie où maître Bilot lui fit préparer une chambre. A peine entrée, elle se jeta sur un fauteuil, et se mit à respirer bruyamment comme une personne débarrassée d’un grand poids.

«Vous ne sauriez imaginer, dit-elle aux deux comédiens, après un moment de silence, le plaisir que j’éprouve à me retrouver avec vous; n’allez pas croire pour cela que je sois amoureuse de vos vieux museaux usés par la céruse et le rouge. Je n’aime personne, Dieu merci! Ma joie tient à ce que je rentre dans mon élément, et l’on est toujours mal hors de son élément. L’eau ne convient pas aux oiseaux non plus que l’air aux poissons. Les uns s’y noient et les autres y étouffent. Je suis comédienne de nature et le théâtre est mon atmosphère. Là, seulement, je respire à mon aise; l’odeur des chandelles fumeuses me vaut mieux que civette, benjoin, ambre gris, musc et peau d’Espagne. Le relent des coulisses flaire à mon nez comme baume. Le soleil m’ennuie et la vie réelle me semble plate. Il me faut des amours imaginaires à servir et pour déployer mon activité le monde d’aventures romanesques qui s’agitent dans les comédies. Depuis que les poëtes ne me prêtent plus leurs voix, je me fais l’effet d’être muette. Donc, je viens reprendre mon emploi. J’espère que vous n’avez engagé personne pour me remplacer. On ne me remplace pas d’ailleurs. Si cela était, j’aurais bientôt mis les griffes au visage de la gaupe et je lui casserais les quatre dents de devant sur le rebord des tréteaux. Quand on empiète sur mes priviléges, je suis méchante comme un diable.

--Tu n’auras pas besoin, dit le Tyran, de te livrer à aucun carnage. Nous n’avons pas de soubrette. C’était Léonarde qui jouait tes rôles envieillis et tournés à la duègne, métamorphose assez triste et maussade, à quoi nous obligeait la nécessité. Si par quelqu’un de ces onguents magiques dont parle Apulée tu t’étais muée tout à l’heure en oiseau et fusses venue, te posant au bord du toit, écouter la conversation que je tenais avec Blazius, il te serait arrivé cette chose rare pour les absents, d’entendre ton éloge sur le mode lyrique, pindarique et dithyrambique.

--A la bonne heure, répondit Zerbine, je vois que vous êtes toujours les bons compagnons d’autrefois et que votre petite Zerbinette vous manquait.»

Des garçons d’auberge entrèrent dans la chambre et y déposèrent des paquets, des boîtes, des valises, dont la comédienne fit la revue et qu’elle ouvrit, en présence de ses deux camarades, avec plusieurs petites clefs passées dans un anneau d’argent.

C’étaient de belles nippes, du fin linge, des guipures, des dentelles, des bijoux, des pièces de velours et de satin de la Chine: tout un trousseau aussi galant que riche. Il y avait, en outre, un sac de peau long, large, lourd, bourré de pécune jusqu’à la gueule, dont Zerbine dénoua les cordons et qu’elle fit ruisseler sur la table. On eût dit le Pactole monnayé. La Soubrette plongeait ses petites mains brunes dans le tas d’or, comme une vanneuse dans un tas de blé, en soulevait ce que pouvaient contenir ses paumes réunies en coupes, puis les ouvrait et laissait retomber les louis en pluie brillante, plus épaisse que celle dont fut séduite Danaé, fille d’Acrise, en sa tour d’airain. Les yeux de Zerbine scintillaient d’un éclat aussi vif que celui des pièces d’or, ses narines se dilataient et un rire nerveux découvrait ses dents blanches.

«Sérafine crèverait de male rage si elle me voyait tant d’argent, dit la Soubrette à Hérode et à Blazius; je vous le montre pour vous prouver que ce n’est pas la misère qui me ramène au bercail, mais le pur amour de l’art. Quant à vous, mes vieux, si vous êtes bas percés, plongez vos pattes là-dedans et prenez-en tant que vos cinq doigts en pourront tenir, et même mettez-y le pouce, à la mode d’Allemagne.»

Les comédiens la remercièrent de sa générosité, affirmant qu’ils n’avaient besoin de rien.

«Eh bien! dit Zerbine, ce sera pour une autre fois, je vous le garderai en ma cassette comme fidèle trésorière.

--Tu as donc abandonné ce pauvre marquis, dit Blazius d’un air de componction; car tu n’es pas de celles qu’on délaisse. Le rôle d’Ariane ne te va point, mais bien celui de Circé. C’était pourtant un magnifique seigneur, bien fait de sa personne, ayant l’air de la cour, spirituel et digne en tout point d’être aimé plus longtemps.

--Mon intention, répondit Zerbine, est bien de le garder comme une bague à mon doigt et le plus précieux joyau de mon écrin. Je ne l’abandonne nullement, et si je l’ai quitté, c’est afin qu’il me suivît.

--_Fugax sequax, sequax fugax_, reprit le Pédant; ces quatre mots latins à consonnance cabalistique, qui semblent un coassement de batraciens emprunté à la comédie des _Grenouilles_ du sieur Aristophane, poëte athénien, contiennent la moelle des théories amoureuses et peuvent servir de règle de conduite pour le sexe tant viril que féminin.

--Et que chante ton latin, vieux Pédant? fit Zerbine, tu as négligé de le translater en français, oubliant que tout le monde n’a pas été comme toi régent de collége et distributeur de férules.

--On le pourrait traduire, répondit Blazius, par deux carmes ou versiculets en cette teneur:

Fuyez, on vous suivra; Suivez, on vous fuira.

--Voilà, dit Zerbine en riant, de la vraie poésie pour la flûte à l’oignon et les cornets en pâte sucrée qu’on enfonce dans les biscuits. Cela doit aller sur l’air de Robin et Robine.»

Et la folle créature se mit à chanter les vers du Pédant à pleine gorge, d’une voix si claire, si argentine et si perlée, que c’était plaisir de l’entendre. Elle accompagnait son chant de mines tellement expressives, tantôt riantes, tantôt fâchées, qu’on croyait voir la poursuite et la retraite de deux amants, l’un enflammé, l’autre dédaigneux.

Quand elle eut bien lâché la bride à sa folâtrerie, elle se rasséréna et devint sérieuse.

«Écoutez mon histoire. Le marquis m’avait fait conduire par ce valet et ce garçon de mules qui me vinrent prendre au carrefour de la Croix à un petit castel ou pavillon de chasse qu’il possède en un de ses bois, fort retiré et difficile à découvrir, à moins de savoir qu’il existe, car une noire rangée de sapins le masque. C’est là que ce bon seigneur va faire la débauche avec quelques amis francs compagnons. On y peut crier _tope_ et _masse_ sans que personne vous entende autre qu’un vieux domestique qui renouvelle les flacons. C’est là aussi qu’il abrite ses amours et fantaisies galantes. Il s’y trouve un appartement fort propre tapissé en verdures de Flandre, meublé d’un lit à l’antiquaille, mais large, moelleux, bien garni de coussins et rideaux; d’une toilette dressée où ne manque rien de ce qui est nécessaire à une femme, fût-elle duchesse, peignes, éponges, flacons d’essence, opiats, boîtes à mouches, pommades pour les lèvres, pâtes d’amande; de fauteuils, chaises et pliants rembourrés à souhait, et d’un tapis turc si épais qu’on peut tomber partout sans se faire mal. Ce retrait occupe mystérieusement le second étage du pavillon. Je dis mystérieusement, car du dehors il est impossible d’en soupçonner les magnificences. Le temps a noirci les murs qui sembleraient près de tomber en ruines sans un lierre qui les embrasse et les soutient. En passant devant le castel on le croirait inhabité; les volets et tentures des fenêtres empêchent, le soir, la lumière des cires et du feu de se répandre sur la campagne.

--Ce serait là, interrompit le Tyran, une belle décoration pour un cinquième acte de tragi-comédie. On pourrait s’égorger à loisir en une telle maison.

--L’habitude des rôles tragiques, dit Zerbine, te rembrunit l’imagination. C’est au contraire un logis fort joyeux, car le marquis n’est rien moins que féroce.

--Poursuis ton récit, Zerbine, dit Blazius avec un geste d’impatience.

--Quand j’arrivai près de ce manoir sauvage, continua Zerbine, je ne pus me défendre d’une certaine appréhension. Je n’avais pas à craindre pour ma vertu, mais j’eus un instant l’idée que le marquis voulait me claquemurer là dans une espèce d’oubliette, d’où il me tirerait de temps à autre au gré de son caprice. Je n’ai aucun goût pour les donjons à soupiraux grillés et ne souffrirais pas la captivité, même pour être sultane favorite de Sa Hautesse le Grand Seigneur; mais je me dis, je suis soubrette de mon métier, et j’ai, en ma vie, tant fait évader d’Isabelles, de Léonores et de Doralices, que je saurai bien trouver une ruse pour m’échapper moi-même, si, toutefois, on me veut retenir. Il serait beau qu’un jaloux fît Zerbine prisonnière! J’entrai donc bravement, et fus surprise de la plus agréable manière du monde, en voyant que ce logis refrogné qui faisait la grimace aux passants, souriait aux hôtes. Délabrement en dehors, luxe en dedans. Un bon feu flambait dans la cheminée. Des bougies roses reflétaient leurs clartés aux miroirs des appliques, et sur la table avec force cristaux, argenterie et flacons, un souper aussi abondant que délicat était servi. Au bord du lit, négligemment jetées, des pièces d’étoffes fripaient dans leurs plis des reflets de lumière. Des bijoux posés sur la toilette, bracelets, colliers, pendants d’oreilles, lançaient de folles bluettes et de brusques scintillements d’or. Je me sentais tout à fait rassurée. Une jeune paysanne, soulevant la portière, vint m’offrir ses services et me débarrassa de mon habit de voyage pour m’en faire prendre un plus convenable qui se trouvait tout préparé dans la garde-robe; bientôt arriva le marquis. Il me trouva charmante en mon déshabillé de taffetas flambé de blanc et de cerise, et il jura que vraiment il m’aimait à la folie. Nous soupâmes, et quoiqu’il en coûte à ma modestie, je dois avouer que je fus éblouissante. Je me sentais un esprit du diable; les saillies me jaillissaient, les rencontres me venaient, parmi d’étincelantes fusées de rire; c’était un entrain, une verve, une furie joyeuse qu’on n’imagine pas. Il y avait de quoi faire danser les morts et flamber les cendres du vieux roi Priam. Le marquis ébloui, fasciné, enivré, m’appelait tantôt ange et tantôt démon; il me proposait de tuer sa femme et de m’épouser. Le cher homme! il l’aurait fait comme il le disait, mais je ne voulus point, disant que ces tueries étaient choses fades, bourgeoises et communes. Je ne crois pas que Laïs, la belle Impéria, et madame Vannoza qui fut maîtresse d’un pape, aient jamais plus galamment égayé une médianoche. Ce fut ainsi pendant plusieurs jours. Peu à peu cependant le marquis devint rêveur, il semblait chercher quelque chose dont il ne se rendait pas compte et qui lui manquait. Il fit quelques courses à cheval, et même il invita deux ou trois amis comme pour se distraire. Le sachant vaniteux, je m’attifai à mon avantage et redoublai de gentillesses, grâces et minauderies devant ces hobereaux qui jamais ne s’étaient trouvés à pareille fête: au dessert, me faisant des castagnettes avec une assiette de porcelaine de Chine cassée, j’exécutai une sarabande si folle, si lascive, si enragée, qu’elle eût damné un saint. C’était des bras pâmés au-dessus de la tête, des jambes luisant comme un éclair dans le tourbillon des jupes, des hanches plus frétillantes que vif-argent, des reins cambrés à toucher le parquet des épaules, une gorge qui battait la campagne, le tout incendié de regards et de sourires à mettre le feu à une salle si jamais je pouvais danser un tel pas sur un théâtre. Le marquis rayonnait, en sa gloire, fier comme un roi d’avoir une pareille maîtresse; mais le lendemain il fut morne, languissant, désœuvré. J’essayai de mes philtres les plus forts, hélas! ils n’avaient plus de puissance sur lui. Cet état paraissait l’étonner lui-même. Parfois, il me regardait fort attentivement comme étudiant sous mes traits la ressemblance d’une autre personne. M’aurait-il prise, pensais-je, pour servir de corps à un souvenir et lui rappellerais-je un amour perdu? Non, me répondais-je, ces fantaisies mélancoliques ne sont pas dans sa nature. De telles rêvasseries conviennent aux bilieux hypocondriaques et non point à ces joyeux qui ont la joue vermeille et l’oreille rouge.

--N’était-ce point satiété? dit Blazius, car d’ambroisie même on se dégoûte, et les dieux viennent manger sur la terre le pain bis des humains.

--Apprenez, monsieur le sot, répondit Zerbine en donnant une petite tape sur les doigts du Pédant, qu’on n’est jamais las de moi, vous me l’avez dit tout à l’heure.

--Pardonne-moi, Zerbine, et dis-nous ce qui fantasiait l’humeur de M. le marquis; je grille de l’apprendre.