Le capitaine Fracasse

Part 18

Chapter 183,787 wordsPublic domain

Le Tyran vint, quand il fit grand jour, avec un garçon de ferme pour chercher le chariot. Il heurta du pied la carcasse du loup à demi rongée et vit entre les brancards, sous les harnais, que les crocs ni les becs n’avaient entamés, l’anatomie de la pauvre bête. Le sac de jetons répandait sa fausse monnaie sur la route, et la neige montrait soigneusement moulées des empreintes, les unes grandes, les autres petites, qui aboutissaient à la charrette, puis s’en éloignaient.

«Il paraît, dit le Tyran, que le chariot de Thespis a reçu cette nuit des visites de plus d’un genre. O bienheureux accident, qui nous as forcés d’interrompre notre odyssée comique, je ne saurais trop te bénir! Grâce à toi, nous avons évité les loups à deux pieds et à quatre pattes, non moins dangereux, sinon davantage. Quel régal eût été pour eux la chair tendre de ces poulettes, Isabelle et Sérafine, sans compter notre vieille peau coriace!»

Pendant que le Tyran syllogisait à part lui, le valet de Bellombre dégageait le chariot et y attelait le cheval qu’il avait amené, quoique l’animal renâclât de peur à l’aspect terrifiant pour lui du squelette et à l’odeur fauve du loup dont le sang tachait la neige.

La charrette fut remisée dans la cour de la ferme sous un hangar. Il n’en manquait rien, et même il s’y trouvait quelque chose de plus: un petit couteau, de ceux qu’on fabrique à Albaceite, tombé de la poche de Chiquita pendant son court sommeil, et qui portait sur sa lame aiguë cette menaçante devise en espagnol:

Cuando esta vivora pica, No hay remedio en la botica.

Cette trouvaille mystérieuse intrigua beaucoup le Tyran et fit tomber en rêverie Isabelle, qui était un peu superstitieuse et tirait volontiers des présages, bons ou funestes, d’après ces petits incidents inaperçus des autres ou sans valeur à leurs yeux. La jeune femme hâblait le castillan comme toutes les personnes un peu instruites à cette époque, et le sens alarmant de l’inscription ne lui échappait point.

Scapin était parti pour le bourg revêtu de son beau costume zébré de rose et de blanc, sa grande fraise dûment tuyautée et godronnée, la toque sur les yeux, la cape au coin de l’épaule, l’air superbe et triomphant. Il marchait repoussant sa caisse du genou avec un mouvement automatique et rhythmé qui sentait fort son soldat; en effet, Scapin l’avait été devant qu’il se fût rendu comédien. Quand il eut gagné la place de l’Église, déjà escorté de quelques polissons qu’émerveillait son accoutrement bizarre, il assura sa toque, se piéta, et attaquant la peau d’âne de ses baguettes, il produisit un roulement si bref, si magistral, si impératif, qu’il eût éveillé les morts aussi bien que la trompette du jugement dernier. Jugez de l’effet qu’il fit sur les vivants. Toutes les fenêtres et les portes s’ouvrirent comme mues par un même ressort. Des têtes embéguinées s’y montrèrent plongeant des regards curieusement effarés sur la place. Un second roulement, petillant comme une mousquetade et grave comme un tonnerre, vida les maisons, où ne demeurèrent que les malades, les grabataires et femmes en gésine. Au bout de quelques minutes, tout le village réuni formait un large cercle autour de Scapin. Pour mieux fasciner son public, le rusé drôle exécuta sur sa caisse plusieurs batteries et contre-batteries d’une façon si vive, si juste et si dextre que les baguettes disparaissaient dans la rapidité, quoique les poignets ne semblassent point bouger. Dès qu’il vit les bouches ouvertes toutes grandes des bons villageois affecter cette forme d’O qui, d’après les maîtres peintres, en leurs cahiers de caractères, est la suprême expression de l’étonnement, il arrêta tout d’un coup son vacarme; puis, après un court silence, il commença d’une voix glapissante, dont il variait fantasquement les intonations, cette harangue emphatique et burlesque:

«Ce soir, occasion unique! grand spectacle! représentation extraordinaire! les illustres comédiens de la troupe déambulatoire, dirigée par le sieur Hérode, qui ont eu l’honneur de jouer devant des têtes couronnées et des princes du sang, se trouvant de passage dans ce pays, donneront pour cette fois seulement, car ils sont attendus à Paris, où la cour les désire, une pièce merveilleusement amusante et comique, intitulée _les Rodomontades du capitaine Fracasse_! avec costumes neufs, jeux de scène inédits et bastonnades réglées, les plus divertissantes du monde. A la fin du spectacle, mademoiselle Sérafine dansera la morisque, augmentée de passe-pieds, tordions et cabrioles au dernier goût du jour, en s’accompagnant du tambour de basque dont elle joue mieux qu’aucune gitana d’Espagne. Ce sera très-plaisant à voir. La représentation aura lieu dans la grange de maître Bellombre, disposée à cet effet et abondamment pourvue de banquettes et luminaires. Travaillant plutôt pour la gloire que pour le profit, nous accepterons non-seulement l’argent, mais encore les denrées et provisions de bouche en faveur de ceux qui n’auraient pas de monnaie. Qu’on se le dise!»

Ayant terminé son discours, Scapin tambourina si furieusement, par manière de péroraison, que les vitres de l’église en tremblèrent dans leur réseau de plomb et que plusieurs chiens s’enfuirent en hurlant, plus effrayés que s’ils eussent eu des poêlons d’airain attachés à la queue.

A la ferme, les comédiens, aidés par Bellombre et ses valets, avaient déjà travaillé. Dans le fond de la grange, des planches posées sur des tonneaux formaient le théâtre. Trois ou quatre bancs empruntés au cabaret remplissaient l’office de banquettes; mais, pour le prix, on ne pouvait exiger qu’elles fussent rembourrées et couvertes de velours. Les araignées filandières s’étaient chargées de décorer le plafond, et les larges rosaces de leurs toiles se suspendaient d’une poutre à l’autre. Quel tapissier, fût-il de la cour, eût pu produire une tenture plus fine, plus délicate et aériennement élaborée, même en satin de Chine? Ces toiles pendantes ressemblaient à ces bannières armoriées qu’on voit aux chapitres des chevaleries et ordres royaux. Spectacle fort noble pour qui eût pu jouir, en imaginative, de ce rapprochement.

Les bœufs et vaches, dont on avait proprement relevé la litière, s’étonnaient de ce remue-ménage insolite et souvent détournaient la tête de leur crèche, jetant de longs regards vers le théâtre où les comédiens s’agitaient, répétant la pièce, afin de montrer à Sigognac les entrées et les sorties.

«Mes premiers pas sur la scène, dit en riant le Baron, ont pour spectateurs des veaux et des bêtes à cornes; il y aurait de quoi humilier mon amour-propre, si j’en avais.

--Et ce ne sera pas, répondit Bellombre, la dernière fois que vous aurez un tel public; il y a toujours dans la salle des imbéciles et des maris.»

Pour un novice Sigognac ne jouait point trop mal, et l’on sentait qu’il se formerait vite. Il avait la voix bonne, la mémoire sûre, et l’imagination assez lettrée pour ajouter à son rôle ces répliques qui naissent de l’occasion et donnent de la vivacité au jeu. La pantomime le gênait davantage, étant fort entremêlée de coups de bâton, lesquels révoltaient son courage, encore qu’ils ne vinssent que de bourrelets de toile peinte remplis d’étoupes; ses camarades, sachant sa qualité, le ménageaient autant que possible, et cependant il se courrouçait malgré lui, faisant terribles grimaces, horrifiques froncements de sourcils et regards torves.

Puis, se rappelant tout à coup l’esprit de son rôle, il reprenait une physionomie lâche, effarée et subitement couarde.

Bellombre, qui le regardait avec l’attention perspicace d’un vieux comédien expert et passé maître, lui cria de sa place: «Gardez de corriger en vous ces mouvements qui viennent de nature; ils sont très-bons et produiront une variété nouvelle de Matamore. Quand vous n’éprouverez plus ces bouillons colérés et indignations furieuses, feignez-les par artifice: Fracasse, qui est le personnage que vous avez à créer, car qui marche derrière les autres n’est jamais que le second, voudrait bien être brave; il aime le courage, les vaillants lui plaisent, et il s’indigne lui-même d’être si poltron. Loin du danger, il ne rêve qu’exploits héroïques, entreprises surhumaines et gigantesques; mais, quand vient le péril, son imagination trop vive lui représente la douleur des blessures, le visage camard de la mort, et le cœur lui manque; il se rebiffe d’abord à l’idée de se laisser battre, et la rage lui enfielle l’estomac, mais le premier coup abat sa résolution. Cette méthode vaut mieux que ces titubations de jambes, écarquillements d’yeux et autres grimaces plus simiesques qu’humaines par lesquelles les mauvais comédiens sollicitent le rire du public et perdent l’art.»

Sigognac suivit les conseils de Bellombre et régla son jeu d’après cette idée, si bien que les acteurs l’applaudirent et lui prophétisèrent un succès.

La représentation devait avoir lieu à quatre heures du soir. Une heure avant, Sigognac revêtit le costume de Matamore que Léonarde avait élargi en défaisant les remplis nécessités par les amaigrissements successifs du défunt.

En s’introduisant dans cette défroque, le Baron se disait qu’il eût été sans doute plus glorieux de se barder de buffle et de fer comme ses ancêtres que de se travestir à l’histrionne pour représenter un faux brave, lui qui était un véritable vaillant capable de prouesses et de coups de main héroïques; mais la fortune adverse le réduisait en ces extrémités fâcheuses, et il n’avait pas d’autre moyen d’existence.

Déjà le populaire affluait et s’entassait dans la grange. Quelques lanternes suspendues aux poutrelles soutenant le toit jetaient une lumière rougeâtre sur toutes ces têtes brunes, blondes, grisonnantes, parmi lesquelles se détachaient quelques blanches coiffes de femme.

D’autres lanternes avaient été placées en guise de chandelles sur le bord du théâtre, car il fallait prendre garde de mettre le feu à la paille et au foin.

La pièce commença et fut attentivement écoutée. Derrière les acteurs, car le fond de la scène n’était pas éclairé, se projetaient de grandes ombres bizarres qui semblaient jouer la pièce en parodie, et contrefaire tous leurs mouvements avec des allures disloquées et fantasques; mais ce détail grotesque ne fut pas remarqué par ces spectateurs naïfs, tout occupés de l’affabulation de la comédie et du jeu des personnages, lesquels ils tenaient pour véritables.

Quelques vaches, que le tumulte empêchait de dormir, regardaient la scène avec ces grands yeux dont Homérus, le poëte grégeois, fait une épithète louangeuse à la beauté de Junon, et même, un veau, dans un moment plein d’intérêt, poussa un gémissement lamentable qui ne détruisit pas la robuste illusion de ces braves patauds, mais qui faillit faire éclater de rire les comédiens sur leurs planches.

Le capitaine Fracasse fut applaudi à plusieurs reprises, car il remplissait fort bien son rôle, n’éprouvant pas devant ce public vulgaire l’émotion qu’il eût ressentie ayant affaire à des spectateurs plus difficiles et plus lettrés. D’ailleurs il était sûr que, parmi ces manants, nul ne le connaissait. Les autres comédiens, aux bons endroits, furent vigoureusement claqués par ces mains calleuses qui ne se ménageaient point, et avec beaucoup d’intelligence, selon Bellombre.

Sérafine exécuta sa morisque avec une fierté voluptueuse, des poses cambrées et provocantes, entremêlées de sauts pleins de souplesse, de changements de pieds rapides et d’agréments de toutes sortes qui eussent fait pâmer d’aise même des personnes de qualité et des courtisans. Elle était charmante surtout lorsque, agitant au-dessus de sa tête son tambour de basque, elle en faisait bruire les plaquettes de cuivre, ou bien encore quand, frottant du pouce la peau brunie, elle en tirait un sourd ronflement avec autant de dextérité qu’une _panderera_ de profession.

Cependant, le long des murailles, dans le manoir délabré de Sigognac, les vieux portraits d’ancêtres prenaient des airs plus rébarbatifs et refrognés que de coutume. Les guerriers poussaient des soupirs qui soulevaient leurs plastrons de fer, et ils hochaient mélancoliquement la tête; les douairières faisaient une moue dédaigneuse sur leurs fraises tuyautées, et se roidissaient dans leurs corps de baleine et leurs vertugadins. Une voix basse, lente, sans timbre, une voix d’ombre, s’échappait de leurs lèvres peintes, et murmurait: «Hélas! le dernier des Sigognac a dérogé!»

A la cuisine, assis tristement entre Béelzébuth et Miraut, qui attachaient sur lui de longs regards interrogateurs, Pierre songeait. Il se disait: «Où est maintenant mon pauvre maître?...» et une larme, essuyée par la langue du vieux chien, coulait sur la joue brune du vieux serviteur.

VIII.

LES CHOSES SE COMPLIQUENT.

Bellombre, le lendemain de la représentation, tira Blazius à part, et desserrant les cordons d’une longue bourse de cuir, en fit couler dans sa main comme d’une corne d’abondance cent belles pistoles qu’il rangea en pile à la grande admiration du Pédant, qui restait contemplatif devant ce trésor étalé, roulant des yeux pleins de lubricité métallique.

Avec un geste superbe, Bellombre enleva les pistoles d’un seul coup et les plaqua dans la paume de son vieil ami: «Tu penses bien, dit-il, que je ne déploie pas cette monnaie pour irriter et titiller tes convoitises à la mode de Tantale. Prends cet argent sans scrupule. Je te le donne ou te le prête si tes fiertés se hérissent à l’idée de recevoir un régal d’un ancien camarade. L’argent est le nerf de la guerre, de l’amour et du théâtre. D’ailleurs ces pièces étant faites pour rouler, vu qu’elles sont rondes, s’ennuient de rester couchées à plat dans l’ombre de cette escarcelle où, à la longue, elles se couvriraient de barbe, rouille et fongosités. Ici je ne dépense rien, vivant à la rustique et tétant à la mamelle de la terre, nourrice des humains. Donc cette somme ne me fera pas faute.»

Ne trouvant rien à répondre à cette rhétorique, Blazius empocha les pistoles et donna une cordiale accolade à Bellombre. L’œil vairon du Pédant brillait plus que de coutume entre ses paupières clignotantes. La lumière s’y baignait dans une larme, et les efforts que le vieil histrion faisait pour retenir cette perle de reconnaissance imprimaient à ses sourcils en broussailles les mouvements les plus comiques. Tantôt ils remontaient jusqu’au milieu du front parmi un reflux de rides plissées, tantôt ils s’abaissaient presque jusqu’à voiler le regard. Ces manœuvres n’empêchèrent cependant pas la larme de se détacher et de rouler le long d’un nez chauffé au rouge cerise par les libations de la veille, sur la paroi duquel elle s’évapora.

Décidément, le vent de mauvaise fortune qui soufflait sur la troupe avait changé. La recette de la représentation, jointe aux pistoles de Bellombre, formait un total assez rondelet, car aux victuailles se trouvaient mêlées une certaine quantité de monnaies, et le chariot de Thespis, si dénué naguère, était maintenant grassement avitaillé. Pour ne pas faire les choses à demi, le généreux Bellombre prêta aux comédiens deux robustes chevaux de labour harnachés fort proprement, avec colliers peinturlurés et clarinés de grelots qui tintinnabulaient le plus agréablement du monde au pas ferme et régulier de ces braves bêtes.

Nos comédiens réconfortés et gaillards firent donc à Poitiers une entrée non pas si magnifique que celle d’Alexandre en Babylone, mais assez majestueuse encore. Le garçon qui devait ramener les chevaux se tenait à leur tête et modérait leur allure, car ils hâtaient le pas, subodorant de loin le chaud parfum de l’écurie. A travers les rues tortueuses de la ville, sur le pavé raboteux les roues grondaient, les fers sonnaient avec un bruit gai qui attirait le monde aux fenêtres et devant la porte de l’auberge; pour se faire ouvrir, le conducteur exécuta une joyeuse mousquetade de coups de fouet, à laquelle les bêtes répondirent par de brusques frissons qui mirent en branle le carillon de leurs sonnettes.

Cela ne ressemblait pas à la façon piteuse, misérable et furtive dont les comédiens abordaient naguère les plus maussades bouchons. Aussi l’hôtelier des _Armes de France_ comprit-il, à ce triomphant vacarme, que les nouveaux venus avaient de l’argent, et courut-il lui-même ouvrir à deux battants la porte charretière.

L’hôtel des _Armes de France_ était la plus belle auberge de Poitiers et celle où s’arrêtaient volontiers les voyageurs bien nés et riches. La cour où pénétra le chariot avait fort bon air. Des bâtiments très-propres l’entouraient, ornés sur les quatre façades d’un balcon couvert ou corridor en applique et soutenu par des potences en fer, disposition commode permettant d’accéder aux chambres dont les fenêtres prenaient jour à l’extérieur et facilitant le service des laquais.

Au fond de la cour une arcade s’ouvrait, donnant passage sur les communs, cuisines, écuries et hangars.

Un air de prospérité régnait sur tout cela. Récemment crépies, les murailles égayaient l’œil; le bois des rampes, les balustres des galeries n’avaient pas un grain de poussière. Les tuiles neuves, dont les cannelures conservaient encore quelques minces filets de neige, brillaient gaiement au soleil d’hiver avec leur teinte d’un rouge vif. Des cheminées montaient en spirale des fumées de bon augure. Au bas du perron, son bonnet à la main, se tenait l’aubergiste, gaillard de vaste corpulence, faisant l’éloge de sa cuisine par les trois plis de son menton, et celui de son cellier par la belle teinte pourpre de sa face, qui semblait frottée de mûres comme le masque de Silène, ce bon ivrogne, précepteur de Bacchus. Un sourire qui allait de l’une à l’autre oreille ballonnait ses joues grasses et rapetissait ses yeux narquois dont l’angle externe disparaissait dans une patte d’oie de rides facétieuses. Il était si frais, si gras, si vermeil, si ragoûtant, si bien à point, qu’il donnait envie de le mettre à la broche et de le manger arrosé de son propre jus!

Quand il vit le Tyran, qu’il connaissait de longue date et savait bonne paye, sa belle humeur redoubla, car les comédiens attirent du monde, et les jeunes gens de la ville se mettent en dépense de collations, festins, soupers et autres régals pour traiter les actrices et gagner les bonnes grâces de ces coquettes par friandises, vins fins, dragées, confitures et telles menues délicatesses.

«Quelle bonne chance vous amène, seigneur Hérode? dit l’hôtelier; il y a longtemps qu’on ne vous a vu aux _Armes de France_.

--C’est vrai, répondit le Tyran, mais il ne faut pas toujours faire ses singeries sur la même place. Les spectateurs finissent par connaître tous vos tours et les exécuteraient eux-mêmes. Un peu d’absence est nécessaire. L’oublié vaut le neuf. Y a-t-il en ce moment beaucoup de noblesse à Poitiers?

--Beaucoup, seigneur Hérode, les chasses sont finies et l’on ne sait que faire. On ne peut pas toujours manger et boire. Vous aurez du monde.

--Alors, dit le Tyran, faites apporter les clefs de sept ou huit chambres, ôter de la broche trois ou quatre chapons, retirer de derrière les fagots une douzaine de bouteilles de ce petit vin que vous savez, et répandez par la ville ce bruit: que l’illustre troupe du seigneur Hérode est débarquée aux _Armes de France_ avec un nouveau répertoire, se proposant de donner plusieurs représentations.»

Pendant que le Tyran et l’aubergiste dialoguaient de la sorte, les comédiens étaient descendus de voiture. Des valets s’emparèrent de leurs bagages et les portèrent aux chambres désignées. Celle d’Isabelle se trouva un peu écartée des autres, les plus proches se trouvant occupées. Cet éloignement ne déplut point à cette pudique jeune personne qu’embarrassait parfois cette promiscuité bohémienne à quoi force la vie errante des comédiens.

Bientôt toute la ville, grâce à la faconde de maître Bilot, sut que des comédiens étaient arrivés, qui devaient jouer les pièces des plus beaux esprits du temps aussi bien qu’à Paris, sinon mieux. Les muguets et les raffinés s’informèrent de la beauté des actrices, en retroussant le bout de leur moustache avec un air de gloire et de fatuité parfaitement ridicule. Bilot leur faisait, en les accompagnant de grimaces significatives, des réponses discrètes et mystérieuses propres à tourner la cervelle et à enrager la curiosité de ces jeunes veaux.

Isabelle ayant fait ranger ses hardes sur les planches de l’armoire, qui formait, avec un lit à pentes, une table à pieds tors, deux fauteuils et un coffre à bois, le mobilier de sa chambre, vaqua à ces soins de toilette que nécessite pour une jeune femme délicate et soignée de sa personne une longue route accomplie en compagnie d’hommes. Elle déploya ses longs cheveux plus fins que soie, les démêla, les peigna, y versa quelques gouttes d’essence à la bergamote, et les rattacha avec des non-pareilles bleues, couleur bienséante à son teint de rose pâle. Puis elle changea de linge. Qui l’eût vue ainsi aurait cru apercevoir une nymphe de Diane s’apprêtant, ses vêtements déposés sur la rive, à mettre le pied dans l’eau, en quelque vallon bocager de la Grèce. Mais ce ne fut qu’un éclair. Sur sa blanche nudité s’abattit subitement un jaloux nuage de toile, car Isabelle était chaste et pudibonde même en la solitude. Ensuite elle revêtit une robe grise ornée d’agréments bleus, et se regardant au miroir elle sourit de ce sourire que s’accorde la femme la moins coquette qui se trouve à son avantage.

Sous l’influence d’une température plus douce, la neige avait fondu et il n’en restait de trace que dans les endroits exposés au nord. Un rayon de soleil brillait. Isabelle ne put résister à la tentation d’ouvrir la fenêtre et de mettre un peu son joli nez dehors pour examiner la vue qu’on découvrait de sa chambre, fantaisie d’autant plus innocente que la croisée donnait sur une ruelle déserte, formée d’un côté par l’auberge et de l’autre par un long mur de jardin que dépassaient les cimes dépouillées des arbres. Le regard plongeait dans le jardin et pouvait y suivre le dessin d’un parterre marqué par des ramages de buis; au fond s’élevait un hôtel dont les murailles noircies attestaient l’ancienneté.

Deux cavaliers s’y promenaient le long d’une charmille, jeunes tous deux et de bonne mine, mais non égaux de condition, à voir la déférence dont l’un faisait montre à l’endroit de l’autre, se tenant un peu en arrière et cédant le haut de l’allée toutes les fois qu’il fallait revenir sur ses pas. En ce couple amical le premier était Oreste et le second Pylade. Oreste, donnons-lui ce nom puisque nous ne connaissons pas encore le véritable, pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il avait le teint pâle, les yeux et les cheveux fort noirs. Son pourpoint de velours tanné faisait valoir sa taille souple et svelte: un manteau court de même couleur et de même étoffe que le pourpoint, bordé d’un triple galon d’or, lui pendait de l’épaule, retenu par une ganse dont les glands retombaient sur la poitrine; des bottes molles en cuir blanc de Russie chaussaient ses pieds, que plus d’une femme eût jalousés pour leur petitesse et leur cambrure que faisait ressortir encore le talon haut de la botte. A l’aisance hardie de ses mouvements, à l’altière sécurité de son maintien, on devinait un grand seigneur, sûr d’être bien reçu partout et devant qui la vie s’ouvrait sans obstacles. Pylade, roux de cheveux et de barbe, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’avait pas à beaucoup près, quoique assez joli garçon de sa personne, la même certitude triomphante.

«Je te dis, mon cher, que Corisande m’assomme, fit Oreste en retournant au bout de l’allée et continuant une conversation commencée avant qu’Isabelle n’eût ouvert la fenêtre; je lui ai fait défendre ma porte et je vais lui renvoyer son portrait aussi maussade que sa personne, avec ses lettres plus ennuyeuses encore que sa conversation.

--Cependant Corisande vous aime, objecta timidement Pylade.