Le capitaine Fracasse

Part 17

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Effrayées par cette secousse subite qui faillit les précipiter à terre, les femmes se mirent à pousser des cris de détresse. Les comédiens accoururent à leur aide et les eurent bientôt dégagées. Léonarde et Sérafine n’avaient aucune blessure, mais la violence du choc et la frayeur avaient fait s’évanouir Isabelle, que Sigognac enleva inerte et pâmée entre ses bras, tandis que Scapin, se baissant, tâtait les oreilles du cheval aplati sur le sol comme une découpure de papier.

«Il est bien mort, dit Scapin se relevant d’un air découragé, l’oreille est froide et le pouls de la veine auriculaire ne bat plus.

--Nous allons donc être obligés, s’écria piteusement Léandre, de nous atteler à des cordages comme bêtes de somme ou mariniers qui halent une barque, et de tirer nous-mêmes notre chariot. Oh! la maudite fantaisie que j’eus de me faire comédien!

--C’est bien le temps de geindre et de se lamenter! beugla le Tyran ennuyé de ces jérémiades intempestives, avisons plus virilement et en gens que la fortune ne saurait étonner, à ce qu’il faut faire, et d’abord regardons si cette bonne Isabelle est grièvement navrée; mais non, la voici qui rouvre l’œil, et reprend ses esprits, grâce aux soins de Sigognac et de dame Léonarde. Donc, il faut que la troupe se divise en deux bandes. L’une restera près du chariot avec les femmes, l’autre se répandra par la campagne en quête de secours. Nous ne sommes pas des Russiens accoutumés aux frimas scythiques pour hiverner ici jusqu’à demain matin, le derrière dans la neige. Les fourrures nous manquent pour cela, et l’aurore nous trouverait tous perclus, gelés et blancs de givre, comme fruits confits de sucre. Allons, capitaine Fracasse, Léandre et toi Scapin, qui êtes les plus légers et avez des pieds rapides comme Achille Péliade; haut la patte! courez en chats maigres et ramenez-nous vivement du renfort. Blazius et moi, nous ferons sentinelles à côté du bagage.»

Les trois hommes désignés se disposaient à partir, quoique n’augurant pas grand succès de leur expédition, car la nuit était noire comme la bouche d’un four, et la seule réverbération de la neige permettait de se guider; mais l’ombre, si elle éteint les objets, fait ressortir les lumières, et une petite étoile rougeâtre se mit à scintiller au pied d’un côteau à une assez grande distance de la route.

«Voilà, dit le Pédant, l’astre sauveur, l’étoile terrestre aussi agréable aux voyageurs perdus que l’étoile polaire aux nautoniers _in periculo maris_. Cette étoile aux rayons bénins est une chandelle ou une lampe placée derrière une vitre; ce qui suppose une chambre bien close et bien chaude faisant partie d’une maison habitée par des êtres humains et civilisés plutôt que par des Lestrygons sauvages. Sans doute il y a en la cheminée un feu flambant clair, et sur ce feu une marmite où cuit une grasse soupe; ô plaisante imagination dont ma fantaisie se pourlèche les babines et que j’arrose, en idée, avec deux ou trois bouteilles tirées de derrière les fagots et drapées à l’antique de toiles d’araignée!

--Tu radotes, mon vieux Blazius, fit le Tyran, et le froid congelant ta pulpe cérébrale sous ton crâne chauve te fait danser des mirages devant les yeux. Cependant il y a cela de vrai dans ton délire, que cette lumière suppose une maison habitée. Ceci change notre plan de campagne. Nous allons nous diriger tous vers ce phare de salut. Il n’est guère probable qu’il passe des voleurs, cette nuit, sur cette route déserte pour nous dérober notre forêt, notre place publique et notre salon. Prenons chacun nos hardes. Le paquet n’est pas bien lourd. Nous reviendrons demain chercher le chariot. Aussi bien, je commence à transir et à ne plus sentir le bout de mon nez.»

Les comédiens se mirent en marche, Isabelle appuyée au bras de Sigognac, Léandre soutenant Sérafine, Scapin traînant la Duègne, Blazius et le Tyran formant l’avant-garde. Ils coupèrent à travers champs, droit à la lumière, empêchés quelquefois par des buissons ou fossés, et s’enfonçant dans la neige jusqu’au jarret. Enfin, après plus d’une chute, la troupe parvint à une sorte de grand bâtiment entouré de longs murs, avec porte charretière, qui avait l’apparence d’une ferme, autant qu’on pouvait en juger à travers l’ombre.

Dans le mur noir la lampe découpait un carré lumineux et faisait voir les vitres d’une petite fenêtre dont le volet n’était pas encore fermé.

Ayant senti l’approche d’étrangers, les chiens de garde se mirent à s’agiter et à donner de la voix. On les entendait, au milieu du silence nocturne, courir, sauter et se tracasser derrière la muraille. Des pas et des voix d’homme se mêlèrent à leurs clabauderies. Bientôt toute la ferme fut en éveil.

«Restez là, vous autres, à quelque distance, fit le Pédant, notre nombre effrayerait peut-être ces bonnes gens qui nous prendraient pour une bande de malandrins voulant envahir leurs pénates rustiques. Comme je suis vieux et de mine paterne et débonnaire, je vais seul heurter à l’huis et entamer les négociations. On n’aura point peur de moi.»

Le conseil était sage et fut suivi. Blazius avec le doigt index recroquevillé frappa contre la porte qui s’entre-bâilla, puis s’ouvrit toute grande. Alors, de la place où ils étaient plantés, les pieds dans la neige, les comédiens virent un spectacle assez inexplicable et surprenant. Le Pédant et le fermier qui haussait sa lampe pour éclairer au visage l’homme qui le dérangeait ainsi, se mirent, après quelques mots échangés que les acteurs ne pouvaient entendre, à gesticuler d’une manière bizarre et à se ruer en accolades comme cela se pratique au théâtre pour les reconnaissances.

Encouragés par cette réception à laquelle ils ne comprenaient rien, mais que d’après sa pantomime chaleureuse ils jugeaient favorable et cordiale, les comédiens s’étaient rapprochés timidement, prenant une contenance piteuse et modeste, comme il convient à des voyageurs en détresse qui implorent l’hospitalité.

«Holà, vous autres! s’écria le Pédant d’une voix joyeuse, arrivez sans crainte; nous sommes chez un enfant de la balle, un mignon de Thespis, un favori de Thalia, muse comique, en un mot chez le célèbre Bellombre, naguère tant applaudi de la cour et de

la ville, sans compter la province. Vous connaissez tous sa gloire insigne. Bénissez le hasard qui nous adresse juste à la retraite philosophique où ce héros du théâtre se repose sur ses lauriers.

--Entrez, mesdames et messieurs, dit Bellombre en s’avançant vers les comédiens avec une courtoisie pleine de grâce et sentant un homme qui n’a pas oublié les belles manières sous ses habits à la paysanne. Le vent froid de la nuit pourrait enrouer vos précieux organes, et quelque modeste que soit ma demeure, vous y serez toujours mieux qu’en plein air.»

Comme on le pense bien, les compagnons de Blazius ne se firent pas prier et ils entrèrent dans la ferme fort charmés de l’aventure, qui, du reste, n’avait d’extraordinaire que l’à-propos de la rencontre. Blazius avait fait partie d’une troupe où se trouvait Bellombre, et comme leurs emplois ne les mettaient pas en rivalité, ils s’appréciaient et étaient devenus fort amis, grâce à un goût commun pour la dive bouteille. Bellombre, qu’une vie fort agitée avait jeté dans le théâtre, s’en était retiré, ayant hérité à la mort de son père de cette ferme et de ses dépendances. Les rôles qu’il jouait exigeant de la jeunesse, il n’avait pas été fâché de disparaître avant que les rides vinssent écrire son congé sur son front. On le croyait mort depuis longtemps et les vieux amateurs décourageaient les jeunes comédiens avec son souvenir.

La salle où pénétrèrent les acteurs était assez vaste et, comme dans la plupart des fermes, servait à la fois de chambre à coucher et de cuisine. Une cheminée à large hotte, dont une pente de serge verte jaunie festonnait le manteau, occupait une des parois. Un arc de brique s’arrondissant dans la muraille bistrée et vernissée indiquait la gueule du four fermée en ce moment d’une plaque de tôle. Sur d’énormes chenets de fer dont les demi-boules creuses pouvaient contenir des écuelles, brûlaient avec une crépitation réjouissante quatre ou cinq énormes bûches ou plutôt troncs d’arbre. La lueur de ce beau feu éclairait la chambre d’une réverbération si vive que la lumière de la lampe eût été inutile; les reflets du brasier allaient chercher dans l’ombre un lit de forme gothique paisiblement endormi derrière ses rideaux, glissaient en filets brillants sur les poutres rembrunies du plafond, faisaient projeter aux pieds de la table placée au milieu de la chambre de longues ombres d’un dessin bizarre, et allumaient de brusques paillettes aux saillies des vaisselles et des ustensiles rangés sur le dressoir ou accrochés aux murailles.

Dans le coin près de la fenêtre, deux ou trois volumes jetés sur un guéridon de bois sculpté montraient que le maître du logis n’était pas devenu tout à fait paysan et qu’il occupait à des lectures, souvenirs de son ancienne profession, les loisirs des longues soirées d’hiver.

Réchauffée par cette tiède atmosphère et cet accueil hospitalier, toute la troupe éprouvait un profond sentiment de bien-être. Les roses couleurs de la vie reparaissaient sur les visages pâles et les lèvres gercées de froid. La gaieté illuminait les yeux naguère atones, et l’espoir relevait la tête. Ce dieu louche, boiteux et taquin qu’on appelle le Guignon, se lassait enfin de persécuter la compagnie errante, et, apaisé sans doute par le trépas de Matamore, il voulait bien se contenter de cette maigre proie.

Bellombre avait appelé ses valets, qui couvrirent la nappe d’assiettes et de pots à large panse, à la grande jubilation de Blazius altéré de naissance, dont la soif était toujours éveillée, même aux heures nocturnes.

«Tu vois, dit-il au Tyran, combien mes prévisions à propos de la petite lumière rouge étaient logicalement déduites. Ce n’étaient point mirages ni fantômes. Une grasse fumée s’élève en tourbillonnant du potage abondamment garni de choux, navets et autres légumes. Le vin rouge et clair, tiré de frais, petille dans les brocs couronné de mousse rose. Le feu flambe d’autant plus vif qu’il fait froid dehors. Et, de plus, nous avons pour hôte le grand, l’illustre, le jamais assez loué Bellombre, fleur et crème des comédiens passés, présents et futurs, soit dit sans vouloir rabaisser le talent de personne.

--Notre bonheur serait parfait si le pauvre Matamore était là, soupira Isabelle.

--Que lui est-il donc survenu de fâcheux? dit Bellombre qui connaissait Matamore de réputation.»

Le Tyran lui raconta l’aventure tragique du capitaine resté dans la neige.

«Sans la rencontre heureuse que nous avons faite d’un ancien et brave camarade, il nous en pendait autant cette nuit au bout du nez, dit Blazius. On nous eût trouvés gelés comme matelots dans les ténèbres et frimas cimmériens.

--C’eût été dommage, reprit galamment Bellombre en lançant une œillade à Isabelle et à Sérafine; mais ces jeunes déesses eussent sans nul doute fait fondre la neige et dégelé la nature aux feux de leurs prunelles.

--Vous attribuez trop de pouvoir à nos yeux, répondit Sérafine; ils eussent été incapables même d’échauffer un cœur en cette obscurité lugubre et glaciale. Les larmes du froid y eussent éteint les flammes de l’amour.»

Tout en soupant, Blazius informa Bellombre de l’état où se trouvait la troupe. Il n’en parut nullement surpris.

«La fortune théâtrale est encore plus femme et plus capricieuse que la fortune mondaine, répondit-il; sa roue tourne si vite qu’à peine s’y peut-elle tenir debout quelques instants. Mais si elle en tombe souvent, elle y remonte d’un pied adroitement léger et retrouve bientôt son équilibre. Demain, avec des chevaux de labour, j’enverrai chercher votre chariot et nous dresserons un théâtre dans la grange. Il y a, non loin de la ferme, un assez gros bourg qui nous fournira de spectateurs assez. Si la représentation ne suffit pas, au fond de ma vieille bourse de cuir dorment quelques pistoles de meilleur aloi que les jetons de comédie et, par Apollon! je ne laisserai pas mon vieux Blazius et ses amis dans l’embarras.

--Je vois, dit le Pédant, que tu es toujours le généreux Bellombre, et que tu ne t’es pas rouillé en ces occupations rurales et bucoliques.

--Non, répondit Bellombre, tout en cultivant mes terres je ne laisse pas mon cerveau en friche; je relis les vieux auteurs, au coin de cette cheminée, les pieds sur les chenets, et je feuillette les pièces des beaux esprits du jour que je puis me procurer du fond de cet exil. J’étudie par manière de passe-temps les rôles à ma convenance, et je m’aperçois que je n’étais qu’un grand fat au temps où l’on m’applaudissait sur les planches parce que j’avais la voix sonore, le port galant et la jambe belle. Alors je ne me doutais pas de mon art et j’allais à travers tout, sans réflexion, comme une corneille qui abat des noix. La sottise du public fit mon succès.

--Le grand Bellombre seul peut parler ainsi de lui-même, dit le Tyran avec courtoisie.

--L’art est long, la vie est courte, continua l’ancien acteur, surtout pour le comédien obligé de traduire ses conceptions au moyen de sa personne. J’allais avoir du talent, mais je prenais du ventre, chose ridicule en mon emploi de beau ténébreux et d’amoureux tragique. Je ne voulus point attendre que deux garçons de théâtre me vinssent lever sous les bras lorsque la situation me forcerait de me jeter à genoux devant la princesse pour lui déclarer ma flamme avec un hoquet asthmatique et des roulements d’yeux larmoyants. Je saisis l’occasion de cet héritage, et je me retirai dans ma gloire, ne voulant point imiter ces obstinations qui se font chasser des tréteaux à grand renfort de trognons de pomme, d’écorces d’orange et d’œufs durs.

--Tu fis sagement, Bellombre, fit Blazius, bien que ta retraite ait été prématurée et que tu eusses pu rester dix ans encore au théâtre.»

En effet, Bellombre, quoique hâlé par l’air de la campagne, avait gardé fort grande mine; ses yeux accoutumés à exprimer les passions s’animaient et se remplissaient de lumière au feu de l’entretien. Ses narines palpitaient larges et bien coupées. Ses lèvres en s’entr’ouvrant laissaient voir une denture dont une coquette se fût fait honneur. Son menton frappé d’une fossette se relevait avec fierté; une chevelure abondante où brillaient quelques rares filets d’argent se jouait en boucles épaisses jusque sur ses épaules. C’était encore un fort bel homme.

Blazius et le Tyran continuèrent à boire en compagnie de Bellombre. Les comédiennes se retirèrent en une chambre où les valets avaient fait un grand feu. Sigognac, Léandre et Scapin se couchèrent en un coin de l’étable sur quelques fourchées de paille fraîche, bien chaudement garantis du froid par l’haleine des bêtes et le poil des couvertures à chevaux.

Pendant que les uns boivent et que les autres dorment, retournons vers la charrette abandonnée, et voyons un peu ce qu’elle devient.

Le cheval gisait toujours entre ses brancards. Seulement ses jambes s’étaient roidies comme des piquets et sa tête s’allongeait à plat sur le sol parmi les mèches d’une crinière dont la sueur, au vent froid de la nuit, s’était figée en cristaux de glace. La salière enchâssant l’œil vitreux s’approfondissait de plus en plus et la joue maigre semblait disséquée.

L’aube commençait à poindre; le soleil d’hiver montrait entre deux longues bandes de nuages sa moitié de disque d’un blanc plombé et versait sa lumière pâle sur la lividité du paysage où se dessinaient en lignes d’un noir funèbre les squelettes des arbres. Dans la blancheur de la neige sautillaient quelques corbeaux qui, guidés par le flair, se rapprochaient prudemment de la bête morte, redoutant quelque danger, embûche ou piége, car la masse immobile et sombre du chariot les alarmait, et ils se disaient en leur langue croassante que cette machine pouvait bien cacher un chasseur à l’affût, un corbeau ne faisant mauvaise figure dans un pot-au-feu. Ils avançaient en sautant enfiévrés de désir; ils reculaient chassés en arrière par la crainte, exécutant une sorte de pavane bizarre. Un plus hardi se détacha de l’essaim, secoua deux ou trois fois ses lourdes ailes, quitta la terre et vint s’abattre sur la tête du cheval. Il penchait déjà le bec pour piquer et vider les yeux du cadavre lorsqu’il s’arrêta tout à coup, hérissa ses plumes et parut écouter.

Un pas lourd faisait craquer la neige au loin sur la route, et ce bruit que l’oreille humaine n’eût peut-être pas saisi résonnait distinctement à l’ouïe fine du corbeau. Le péril n’était pas pressant et l’oiseau noir ne quitta pas la place, mais il se tint aux aguets. Le pas se rapprochait et bientôt la forme vague d’un homme portant quelque chose s’ébaucha dans la brume matinale. Le corbeau jugea prudent de se retirer, et il prit son vol en poussant un long croassement pour avertir ses compagnons du péril.

Toute la bande s’envola vers les arbres voisins avec des cris rauques et stridents. L’homme était arrivé près de la voiture, et, surpris de rencontrer au milieu de la route un chariot sans maître attelé d’une bête qui, comme la jument de Roland, avait pour principal défaut d’être morte, il s’arrêta, jetant autour de lui un regard furtif et circonspect.

Pour mieux examiner la chose, il déposa son fardeau à terre. Le fardeau se tint debout tout seul et se mit à marcher, car c’était une fillette d’une douzaine d’années environ, que la longue mante qui l’enveloppait des pieds à la tête pouvait, lorsqu’elle était ployée sur l’épaule de son compagnon, faire prendre pour une valise ou bissac de voyage. Des yeux noirs et fiévreux brillaient d’un feu sombre sous le pli de l’étoffe dont elle était coiffée, des yeux absolument pareils à ceux de Chiquita. Un fil de perles mettait quelques points lumineux dans l’ombre fauve de son cou, et des chiffons tortillés en cordelettes, formant contraste avec cet essai de luxe, s’enroulaient autour de ses jambes nues.

C’était, en effet, Chiquita elle-même, et le compagnon n’était autre qu’Agostin, le bandit aux mannequins: las d’exercer sa noble profession sur des chemins déserts, il se rendait à Paris où tous les talents trouvent leur emploi, marchant la nuit et se cachant le jour, comme font toutes les bêtes de meurtre et de rapine. La petite, harassée de fatigue et saisie du froid, n’avait pu, malgré tout son courage, aller plus loin, et Agostin, cherchant un abri quelconque, la portait comme Homérus ou Bélisaire leur guide, à cette différence près en la comparaison, qu’il n’était point aveugle et jouissait au contraire d’une vue de lynx, lequel, à ce que prétend Pline l’Ancien, voit les objets à travers les murs.

«Que signifie ceci? dit Agostin à Chiquita, ordinairement nous arrêtons les voitures, et c’est maintenant une voiture qui nous arrête; prenons garde qu’elle ne soit pleine de voyageurs qui nous demandent la bourse ou la vie.

--Il n’y a personne, répondit Chiquita qui avait glissé sa tête sous la banne du chariot.

--Peut-être y aura-t-il quelque chose, continua le bandit; nous allons procéder à la visite;» et, fouillant dans les plis de sa ceinture, il en tira un briquet, une pierre et de l’amadou; s’étant procuré du feu, il alluma une lanterne sourde qu’il portait toujours avec lui pour ses explorations nocturnes, car le jour n’éclairait pas encore l’intérieur sombre de la voiture. Chiquita, à qui l’espoir du butin faisait oublier sa fatigue, s’introduisit dans le chariot, dirigeant le jet de lumière sur les paquets dont il était encombré; mais elle ne vit que de vieilles toiles peintes, que des accessoires en carton, et quelques guenilles de nulle valeur.

«Cherche bien, ma bonne Chiquita, disait le brigand tout en faisant le guet, fouille les poches et les musettes pendues aux ridelles.

--Il n’y a rien, absolument rien qui vaille la peine d’être

emporté. Ah! si: voilà un sac qui bruit avec un son de métal.

--Donne-le vite, fit Agostin, et approche la lanterne, que j’examine la trouvaille. Par les cornes et la queue de Lucifer! nous jouons de malheur! j’avais espéré monnaie de bon aloi et ce ne sont que jetons de cuivre et de plomb doré. A tout le moins, tirons de notre rencontre ce profit de nous reposer un peu, abrités du vent de bise par le tendelet du chariot. Tes pauvres chers pieds tout saignants ne peuvent plus te porter, tant le chemin est rude et le voyage long. Couchée sous les toiles, tu dormiras une heure ou deux. Pendant ce temps je veillerai, et s’il survient quelque alerte, nous serons vitement prêts.»

Chiquita se blottit de son mieux au fond de la voiture, ramenant sur elle les vieux décors pour se procurer un peu de chaleur, et bientôt elle s’endormit. Agostin resta sur le devant, sa navaja ouverte près de lui et à portée de sa main, inspectant les alentours avec ce long regard du bandit auquel n’échappe aucun objet suspect. Le plus profond silence régnait dans la campagne solitaire. Sur la pente des coteaux lointains des touches de neige se détachaient et brillaient aux rayons blafards de l’aube, comme des fantômes blancs ou des marbres dans un cimetière. Mais tout cela gardait l’immobilité la plus rassurante. Agostin, malgré sa volonté et sa constitution de fer, sentait le sommeil lui venir. Plusieurs fois déjà ses paupières s’étaient abaissées, et il les avait relevées avec une résolution brusque; les objets commençaient à se brouiller entre ses cils, et il perdait la notion des choses, lorsqu’à travers une ébauche incohérente de rêve il lui sembla qu’un souffle humide et tiède lui donnait au visage. Il se réveilla; et ses yeux en s’ouvrant rencontrèrent deux prunelles phosphorescentes.

«Les loups ne se mangent pas entre eux, mon petit, murmura le bandit, tu n’as pas la mâchoire assez bien endentée pour me mordre.»

Et d’un mouvement plus prompt que la pensée, il étreignit la gorge de l’animal avec sa main gauche, et de la droite ramassant sa navaja, il la lui plongea dans le cœur jusqu’au manche.

Cependant Agostin, malgré sa victoire, ne jugea pas la place bonne, et il éveilla Chiquita qui ne témoigna nulle frayeur à la vue du loup mort, étendu sur la route.

«Il vaut mieux, dit le brigand, gagner au pied. Cette charogne attire les loups, lesquels sont principalement enragés de faim en temps de neige où ils ne trouvent rien à manger. J’en tuerai bien quelques-uns comme j’ai fait de celui-ci; mais ils peuvent venir par douzaines et, si je m’endormais, il me serait désagréable de me réveiller dans l’estomac d’une bête carnassière. Moi croqué, ils ne feraient qu’une bouchée de toi, mauviette, qui as les os tendres. Sus donc, détalons au plus vite. Cette carcasse les occupera. Tu peux marcher à présent, n’est-ce pas?

--Oui, répondit Chiquita qui n’était pas un enfant gâté élevé dans du coton, ce court sommeil m’a rendu mes forces. Pauvre Agostin, tu ne seras plus obligé de me porter comme un paquet embarrassant. D’ailleurs, quand mes pieds refuseront le service, ajouta-t-elle avec une énergie sauvage, coupe-moi le cou de ton grand couteau et jette-moi au fossé, je te dirai merci.»

Le bandit aux mannequins et la petite fille s’éloignèrent d’un pas rapide, et au bout de quelques minutes ils s’étaient perdus dans l’ombre. Rassurés par leur départ, les corbeaux descendirent des arbres voisins, s’abattirent sur la rosse crevée et commencèrent leur festin charogneux. Deux ou trois loups arrivèrent bientôt pour prendre leur part de cette franche lippée, sans s’étonner des battements d’aile, des croassements, et des coups de bec de leurs noirs commensaux. En peu d’heures, tant ils travaillaient de bon courage, quadrupèdes et volatiles, le cheval, nettoyé jusqu’aux os, apparut aux clartés du matin, à l’état de squelette préparé comme par des chirurgiens vétérinaires. Il n’en restait que la queue et les sabots.