Le capitaine Fracasse

Part 15

Chapter 153,892 wordsPublic domain

Ahuri par les flagellations de la neige et du vent, le cheval n’avançait plus qu’à grand’peine. Il soufflait, ses flancs battaient, et ses sabots glissaient à chaque pas. Le Tyran le prit par le bridon, et, marchant à côté de lui, le soutint un peu de sa main vigoureuse. Le Pédant, Sigognac et Scapin poussaient à la roue. Léandre faisait claquer le fouet pour exciter la pauvre bête: la frapper eût été cruauté pure. Quant au Matamore, il était resté quelque peu en arrière, car il était si léger, vu sa maigreur phénoménale, que le vent l’empêchait d’avancer, quoi qu’il eût pris une pierre en chaque main et rempli ses poches de cailloux pour se lester.

Cette tempête neigeuse, loin de s’apaiser, faisait de plus en plus rage, et se roulait avec furie dans les amas de flocons blancs qu’elle agitait en mille remous comme l’écume des vagues. Elle devint si violente, que les comédiens furent contraints, bien qu’ils eussent grande hâte d’arriver au village, d’arrêter le chariot et de le tourner à l’opposite du vent. La pauvre rosse qui le traînait n’en pouvait plus; ses jambes se roidissaient; des frissons couraient sur sa peau fumante et baignée de sueur. Un effort de plus, et elle tombait morte; déjà une goutte de sang perlait dans ses naseaux largement dilatés par l’oppression de la poitrine, et des lueurs vitrées passaient sur le globe de l’œil.

Le terrible dans le sombre n’est pas difficile à concevoir. Les ténèbres logent aisément les épouvantes, mais l’horreur blanche se fait moins comprendre. Cependant rien de plus sinistre que la position de nos pauvres comédiens, pâles de faim, bleus de froid, aveuglés de neige et perdus en pleine grande route au milieu de ce vertigineux tourbillon de grains glacés les enveloppant de toutes parts. Tous s’étaient blottis sous la toile de la bâche pour laisser passer la rafale, et se pressaient les uns contre les autres afin de profiter de leur chaleur mutuelle. Enfin l’ouragan tomba, et la neige, suspendue en l’air, put descendre moins tumultueusement sur le sol. Aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, la campagne disparaissait sous un linceul argenté.

«Où donc est Matamore, dit Blazius; est-ce que par hasard le vent l’aurait emporté dans la lune?

--En effet, ajouta le Tyran, je ne le vois point. Il s’est peut-être blotti sous quelque décoration au fond de la voiture. Hohé! Matamore! secoue tes oreilles si tu dors, et réponds à l’appel.»

Matamore n’eut garde de sonner mot. Aucune forme ne s’agita sous le monceau de vieilles toiles.

«Hohé! Matamore! beugla itérativement le Tyran de sa plus grosse voix tragique et d’un ton à réveiller dans leur grotte les sept dormants avec leur chien.

--Nous ne l’avons pas vu, dirent les comédiennes, et comme les tourbillons de neige nous aveuglaient, nous ne nous sommes point autrement inquiétées de son absence, le pensant à quelques pas de la charrette.

--Diantre! fit Blazius, voilà qui est étrange! pourvu qu’il ne lui soit point arrivé malheur.

--Sans doute, dit Sigognac, il se sera, pendant le plus fort de la tourmente, abrité derrière quelque tronc d’arbre, et il ne tardera pas à nous rejoindre.»

On résolut d’attendre quelques minutes, lesquelles passées, on irait à sa recherche. Rien n’apparaissait sur le chemin, et de ce fond de blancheur, quoique le crépuscule tombât, une forme humaine se fût aisément détachée même à une assez grande distance. La nuit qui descend si rapide aux courtes journées de décembre était venue, mais sans amener avec elle une obscurité complète. La réverbération de la neige combattait les ténèbres du ciel, et par un renversement bizarre il semblait que la clarté vînt de la terre. L’horizon s’accusait en lignes blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d’une branche tombaient pareils aux larmes d’argent des draps mortuaires, sur la tenture de l’ombre. C’était un spectacle plein de tristesse; un chien se mit à hurler au perdu comme pour donner une voix à la désolation du paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il semble que la nature, se lassant de son mutisme, confie ses peines secrètes aux plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal.

On sait combien est lugubre dans le silence nocturne cet aboi désespéré qui finit en râle et que semble provoquer le passage de fantômes invisibles pour l’œil humain. L’instinct de la bête, en communication avec l’âme des choses, pressent le malheur et le déplore avant qu’il soit connu. Il y a dans ce hurlement mêlé de sanglots, l’effroi de l’avenir, l’angoisse de la mort et l’effarement du surnaturel. Le plus ferme courage ne l’entend pas sans en être ému, et ce cri fait dresser le poil sur la chair comme ce souffle dont parle Job.

L’aboi, d’abord lointain, s’était rapproché, et l’on pouvait distinguer au milieu de la plaine, assis le derrière dans la neige, un grand chien noir qui, le museau levé vers le ciel, semblait se gargariser avec ce gémissement lamentable.

«Il doit être arrivé quelque chose à notre pauvre camarade, s’écria le Tyran, cette maudite bête hurle comme pour un mort.»

Les femmes, le cœur serré d’un pressentiment sinistre, firent avec dévotion le signe de la croix. La bonne Isabelle murmura un commencement de prière.

«Il faut l’aller chercher sans plus attendre, dit Blazius, avec la lanterne dont la lumière lui servira de guide et d’étoile polaire s’il s’est égaré du droit chemin et vague à travers champs; car en ces temps neigeux qui recouvrent les routes de blancs linceuls, il est facile d’errer.»

On battit le fusil, et le bout de chandelle allumé au ventre de la lanterne jeta bientôt à travers les minces vitres de corne une lueur assez vive pour être aperçue de loin.

Le Tyran, Blazius et Sigognac se mirent en quête. Scapin et Léandre restèrent pour garder la voiture et rassurer les femmes, que l’aventure commençait à inquiéter. Pour ajouter au lugubre de la scène, le chien noir hurlait toujours désespérément, et le vent roulait sur la campagne ses chariots aériens, avec de sourds murmures, comme s’il portait des esprits en voyage.

L’orage avait bouleversé la neige de façon à effacer toute trace ou du moins à en rendre l’empreinte incertaine. La nuit rendait d’ailleurs la recherche difficile, et quand Blazius approchait la lanterne du sol, il trouvait parfois le grand pied du Tyran moulé en creux dans la poussière blanche, mais non le pas de Matamore, qui, fût-il venu jusque-là, n’eût marqué non plus que celui d’un oiseau.

Ils firent ainsi près d’un quart de lieue, élevant la lanterne pour attirer le regard du comédien perdu et criant de toute la force de leurs poumons: «Matamore, Matamore, Matamore!»

A cet appel semblable à celui que les anciens adressaient aux défunts avant de quitter le lieu de sépulture, le silence seul répondait ou quelque oiseau peureux s’envolait en glapissant avec une brusque palpitation d’ailes pour s’aller perdre plus loin dans la nuit. Parfois un hibou offusqué de la lumière piaulait d’une façon lamentable. Enfin, Sigognac, qui avait la vue perçante, crut démêler à travers l’ombre, au pied d’un arbre, une figure d’aspect fantasmatique, étrangement roide et sinistrement immobile. Il en avertit ses compagnons, qui se dirigèrent avec lui de ce côté en toute hâte.

C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. Son dos s’appuyait contre l’arbre et ses longues jambes étendues sur le sol disparaissaient à demi sous l’amoncellement de la neige. Son immense rapière, qu’il ne quittait jamais, faisait avec son buste un angle bizarre, et qui eût été risible en toute autre circonstance. Il ne bougea pas plus qu’une souche à l’approche de ses camarades. Inquiété de cette fixité d’attitude, Blazius dirigea le rayon de la lanterne sur le visage de Matamore, et il faillit la laisser choir, tant ce qu’il vit lui causa d’épouvante.

Le masque ainsi éclairé n’offrait plus les couleurs de la vie. Il était d’un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la mort luisait comme un os de seiche; la peau se tendait sur les tempes. Des flocons de neige s’étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. A chaque bout des moustaches scintillait un glaçon dont le poids les faisait courber. Le cachet de l’éternel silence scellait ces lèvres d’où s’étaient envolées tant de joyeuses rodomontades, et la tête de mort sculptée par la maigreur apparaissait déjà à travers ce visage pâle, où l’habitude des grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que le cadavre même conservait, car c’est une misère du comédien, que chez lui le trépas ne puisse garder sa gravité.

Nourrissant encore quelque espoir, le Tyran essaya de secouer la main de Matamore, mais le bras déjà roide retomba tout d’une pièce avec un bruit sec comme le bras de bois d’un automate dont on

abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théâtre de la vie pour celui de l’autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu’il fût mort, le Tyran demanda à Blazius s’il n’avait pas sur lui sa gourde. Le Pédant ne se séparait jamais de ce précieux meuble. Il y restait encore quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres violettes du Matamore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la bouche. Le souffle vital avait abandonné à jamais cette frêle argile, car la moindre respiration eût produit une fumée visible dans cet air froid.

«Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas qu’il est mort?

--Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige et ne pouvant lutter contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté près de cet arbre, et comme il n’avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientôt eu les moelles gelées. Afin de produire de l’effet à Paris, il diminuait chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeûne plus qu’un lévrier après les chasses. Pauvre Matamore, te voilà désormais à l’abri des nasardes, croquignoles, coups de pied et de bâton à quoi t’obligeaient tes rôles! Personne ne te rira plus au nez.

--Qu’allons-nous faire de ce corps? interrompit le Tyran, nous ne pouvons le laisser là sur le revers de ce fossé pour que les loups, les chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse viande où les vers mêmes ne trouveront pas à déjeuner.

--Non certes, dit Blazius; c’était un bon et loyal camarade, et comme il n’est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai les pieds, et nous le porterons tous deux jusqu’à la charrette. Demain il fera jour, et nous l’inhumerons en quelque coin le plus décemment possible; car, à nous autres histrions, l’Église marâtre nous ferme l’huis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terre sainte. Il nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou chevaux morts, après avoir en notre vie amusé les plus gens de bien. Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tiendrez le fallot.»

Sigognac acquiesça d’un signe de tête à cet arrangement. Les deux comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recouvrait déjà Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui pesait moins que celui d’un enfant, se mirent en marche précédés du Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.

Heureusement personne à cette heure ne passait par le chemin, car c’eût été pour le voyageur un spectacle assez effrayant et mystérieux que ce groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeâtre du fallot, et laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la neige. L’idée d’un crime ou d’une sorcellerie lui fût venue sans doute.

Le chien noir, comme si son rôle d’avertisseur était fini, avait cessé ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne, car la neige a cette propriété d’amortir les sons.

Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédiennes avaient aperçu la petite lumière rouge se balançant à la main de Sigognac et envoyant aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de l’ombre sous des aspects bizarres ou formidables, jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis de nouveau dans l’obscurité. Montré et caché tour à tour, à cette lueur incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre horizontal du Matamore, comme deux mots par un trait d’union, prenait une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léandre, mus d’une inquiète curiosité, allèrent au-devant du cortége.

«Eh bien! qu’y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu’il eut rejoint ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la sorte, tout brandi comme s’il eût avalé sa rapière?

--Il n’est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d’une santé inaltérable. Goutte, fièvre, catarrhe, gravelle, n’ont plus prise sur lui. Il est guéri à tout jamais d’une maladie pour laquelle aucun médecin, fût-ce Hippocrate, Galien ou Avicenne, n’ont trouvé de remède, je veux dire la vie, dont on finit toujours par mourir.

--Donc il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise douloureuse en se penchant sur le visage du cadavre.

--Très-mort, on ne peut plus mort, s’il y a des degrés en cet état, car il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit Blazius d’une voix troublée qui trahissait plus d’émotion que n’en comportaient les paroles.

--Il a vécu! comme s’exprime le confident du prince au récit final des tragédies, ajouta le Tyran. Mais relayez-nous un peu, s’il vous plaît. C’est votre tour. Voilà assez longtemps que nous portons le cher camarade sans espoir de bonne-manche ou de paraguante.»

Scapin se substitua au Tyran, Léandre à Blazius, quoique cette besogne de corbeau ne fût guère de son goût, et le cortége reprit sa marche. En quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route. Malgré le froid, Isabelle et Sérafine étaient sautées à bas de la voiture, où la seule Duègne accroupie ouvrait tous grands ses yeux de chouette. A l’aspect de Matamore, pâle, roidi, glacé, ayant sur le visage ce masque immobile à travers lequel l’âme ne regarde plus, les comédiennes poussèrent un cri d’épouvante et de douleur. Deux larmes jaillirent même des yeux purs d’Isabelle, promptement gelées par l’âpre bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s’engloutir si subitement dans la trappe de l’éternité, monta sur les ailes de la foi dans les profondeurs du ciel obscur.

Qu’allait-on faire? La position ne laissait pas d’être embarrassante. Le bourg où l’on devait coucher était encore éloigné d’une ou deux lieues, et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis longtemps et les paysans couchés; d’autre part, on ne pouvait rester au milieu du chemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans vivres pour se réconforter, dans la compagnie fort sinistre et maussade d’un cadavre, à attendre le jour qui ne se lève que très-tard pendant cette saison.

On résolut de partir. Cette heure de repos et une musette d’avoine donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cheval fourbu. Il paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite. Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes, non sans un certain frisson de peur, s’assirent sur le devant de la voiture, car la mort fait un spectre de l’ami avec lequel on causait tout à l’heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve ou une lémure.

Les hommes cheminèrent à pied, Scapin éclairant la route avec la lanterne dont on avait renouvelé la chandelle, le Tyran tenant le bridon du cheval pour l’empêcher de butter. On n’allait pas bien vite, car le chemin était difficile; cependant au bout de deux heures on commença à distinguer, au bas d’une descente assez rapide, les premières maisons du village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel. Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d’autres dans les fermes isolées, au fond de la campagne. C’était un concert de hurlements, les uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et chœurs où toute la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la charrette y arriva, le bourg était-il en éveil. Plus d’une tête embéguinée de ses coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail supérieur d’une porte entr’ouverte, ce qui facilita au Pédant les négociations nécessaires pour procurer un gîte à la troupe. L’auberge lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l’endroit n’étant pas très-fréquenté des voyageurs, qui d’ordinaire poussaient plus avant. C’était à l’autre bout du village, et il fallut que la pauvre rosse donnât encore un coup de collier; mais elle sentait l’écurie, et dans un effort suprême, ses sabots, à travers la neige, arrachèrent des étincelles aux cailloux. Il n’y avait pas à s’y tromper; une branche de houx, assez semblable à ces rameaux qui trempent dans les eaux lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa lanterne, constata la présence de ce symbole hospitalier. Le Tyran tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientôt un clappement de savates descendant un escalier se fit entendre à l’intérieur. Un rayon de lumière rougeâtre filtra par les fentes du bois. Le battant s’ouvrit, et une vieille, protégeant d’une main sèche qui semblait prendre feu la flamme vacillante d’un suif, apparut dans toute l’horreur d’un négligé peu galant. Ses deux mains étant occupées, elle tenait entre les dents ou plutôt entre les gencives les bords de sa chemise en grosse toile, dans l’intention pudique de dérober aux regards libertins des charmes qui eussent fait fuir d’épouvante les boucs du sabbat. Elle introduisit les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla les cendres de l’âtre pour y réveiller quelques braises assoupies qui bientôt firent pétiller une poignée de broussailles; puis elle remonta dans sa chambre pour revêtir un jupon et un casaquin. Un gros garçon, se frottant les yeux de ses mains crasseuses, alla ouvrir les portes de la cour, y fit entrer la voiture, ôta le harnais du cheval et le mit à l’écurie.

«Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la voiture comme un daim qu’on rapporte de la chasse, dit Blazius; les chiens de basse-cour n’auraient qu’à le gâter. Il a reçu le baptême, après tout; et il faut lui faire sa veille mortuaire comme à un bon chrétien qu’il était.»

On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et respectueusement recouvert d’un manteau. Sous l’étoffe se sculptait à grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la face, peut-être plus effrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque l’hôtelière rentra, faillit-elle tomber à la renverse de frayeur à l’aspect de ce mort qu’elle prit pour un homme assassiné dont les comédiens étaient les meurtriers. Déjà, tendant ses vieilles mains tremblotantes, elle suppliait le Tyran, qu’elle jugeait le chef de la troupe, de ne point la faire mourir, lui promettant un secret absolu, même fût-elle mise à la question. Isabelle la rassura, et lui apprit en peu de mots ce qui était arrivé. Alors la vieille alla chercher deux autres chandelles et les disposa symétriquement autour du mort, s’offrant de veiller avec dame Léonarde, car souvent dans le village elle avait enseveli des cadavres, et savait ce qu’il y avait à faire en ces tristes offices.

Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une autre pièce, où, médiocrement mis en appétit par ces lugubres scènes, et touchés de la perte de ce brave Matamore, ils ne soupèrent que du bout des lèvres. Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon, Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la canelle leur dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier «masse» à un rouge-bord.

Isabelle et Sérafine s’arrangèrent d’un grabat dans la chambre voisine. Les hommes s’étendirent sur des bottes de paille que le garçon d’écurie leur apporta. Tous dormirent mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves pénibles, et furent sur pied de bonne heure, car il s’agissait de procéder à la sépulture de Matamore.

Faute de drap, Léonarde et l’hôtesse l’avaient enseveli dans un lambeau de vieille décoration représentant une forêt, linceul digne d’un comédien, comme un manteau de guerre d’un capitaine. Quelques restes de peinture verte simulaient, sur la trame usée, des guirlandes et feuillages, et faisaient l’effet d’une jonchée d’herbes semée pour honorer le corps, cousu et paqueté en la forme de momie égyptienne.

Une planche posée sur deux bâtons, dont le Tyran, Blazius, Scapin et Léandre tenaient les deux bouts, forma la civière. Une grande simarre de velours noir, constellée d’étoiles et demi-lunes de paillon, servant pour les rôles de pontife ou de nécroman, fit l’office de drap mortuaire avec assez de décence.

Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur la campagne, pour éviter les regards et commérages des curieux, et pour gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant de jeter là les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre à recevoir une dépouille humaine, argile modelée à la ressemblance de Dieu; mais les canons de l’Église sont formels, et l’histrion excommunié ne peut gésir en terre sainte, à moins qu’il n’ait renoncé au théâtre, à ses œuvres et à ses pompes, ce qui n’était pas le cas de Matamore.

Le Matin, aux yeux gris, commençait à s’éveiller, et les pieds dans la neige descendait le revers des collines. Une lueur froide s’étalait sur la plaine, dont la blancheur faisait paraître livide la teinte pâle du ciel. Étonnés par l’aspect bizarre du cortége que ne précédaient ni croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait point du côté de l’église, quelques paysans allant ramasser du bois mort s’arrêtaient et regardaient les comédiens de travers, les soupçonnant hérétiques, sorciers ou parpaillots, mais cependant ils n’osaient rien dire. Enfin, on arriva à une place assez dégagée, et le garçon d’écurie, qui portait une bêche pour creuser la fosse, dit qu’on ferait bien de s’arrêter là. Des carcasses de bêtes à demi recouvertes de neige bossuaient le sol tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomisés par les vautours et les corbeaux, allongeaient au bout d’un chapelet de vertèbres leurs longues têtes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs côtes dépouillées de chair comme les branches d’un éventail dont on a déchiré le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore à l’horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les articulations des os. On eût dit ces animaux chimériques

que chevauchent les Aspioles ou les Goules aux cavalcades du sabbat.

Les comédiens déposèrent le corps à terre, et le garçon d’auberge se mit à bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les pauvres défunts, encore qu’ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid sous ces frimas pour leur première nuit de tombeau.