Le capitaine Fracasse

Part 14

Chapter 143,820 wordsPublic domain

«Mon pauvre Léandre, qu’as-tu donc à geindre et à te lamenter de la sorte? Tu sembles tout moulu comme le chevalier de la Triste-Figure, lorsqu’il eut cabriolé tout nu dans la Sierra-Morena par pénitence amoureuse, à l’imitation d’Amadis sur la Roche Pauvre. On dirait que ton lit était fait de bâtons croisés et non de matelas douillets avec courtes-pointes, oreillers et carreaux, en somme plus propice à rompre les membres qu’à les reposer, tant tu as la mine battue, le teint maladif et l’œil poché. De tout ceci, il appert que le seigneur Morphée ne t’a pas visité cette nuit.

--Morphée peut être resté en sa caverne, mais le petit dieu Cupidon est un rôdeur qui n’a pas besoin de lanterne pour savoir trouver une porte dans un corridor, répondit Léandre, espérant détourner les soupçons de son ennemi Scapin.

--Je ne suis qu’un valet de comédie et n’ai point l’expérience des choses galantes. Jamais je n’ai fait l’amour aux belles dames; mais j’en sais assez pour n’ignorer point que le dieu Cupidon, d’après les poëtes et faiseurs de romans, se sert de ses flèches à l’endroit de ceux qu’il veut navrer, et non pas du bois de son arc.

--Que voulez-vous dire, se hâta d’interrompre Léandre, inquiet du tour que prenait l’entretien, par ces subtilités et déductions mythologiques?

--Rien, sinon que tu as là sur le col, un peu au-dessus de la clavicule, bien que tu t’efforces de la cacher avec ton mouchoir, une raie noire qui demain sera bleue, après-demain verte, et ensuite jaune, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse en couleur naturelle, raie qui ressemble diantrement au paraphe authentique d’un coup de bâton signé sur une peau de veau ou vélin, si tu aimes mieux ce vocable.

--Sans doute, répondit Léandre, de pâle devenu rouge jusqu’à l’ourlet de l’oreille, ce sera quelque beauté morte, amoureuse de moi pendant sa vie, qui m’aura baisé en songe tandis que je dormais. Les baisers des morts impriment en la chair, comme chacun sait, des meurtrissures dont on s’étonne au réveil.

--Cette beauté défunte et fantasmatique vient bien à point, répondit Scapin; mais j’aurais juré que ce vigoureux baiser avait été appliqué par des lèvres de bois vert.

--Mauvais raillard et faiseur de gausseries que vous êtes, dit Léandre, vous poussez ma modestie à bout. Pudiquement je mets sur le compte des mortes ce qui pourrait être à meilleur droit revendiqué par les vivantes. Tout indocte et rustique que vous affectiez d’être, vous avez sans doute entendu parler de ces jolis signes, taches, meurtrissures, marques de dents, mémoire des folâtres ébats que les amants ont coutume d’avoir ensemble?

--_Memorem dente notum_, interrompit le Pédant, joyeux de citer Horace.

--Cette explication me semble judicieuse, répondit Scapin, et appuyée d’autorités convenables. Pourtant la marque est si longue, que cette beauté nocturne, morte ou vivante, devait avoir en la bouche cette dent unique que les Phorkyades se prêtaient tour à tour.»

Léandre, outré de fureur, voulut se jeter sur Scapin et le gourmer, mais le ressentiment de la bastonnade fut si vif dans ses côtes endolories et sur son dos rayé comme celui d’un zèbre, qu’il se rassit, remettant sa vengeance à un temps meilleur. Le Tyran et le Pédant, accoutumés à ces querelles dont ils se divertissaient, les firent se raccommoder. Scapin promit de ne jamais faire d’allusion à ces sortes de choses. «J’ôterai, dit-il, de mon discours le bois sous toute forme, bois grume, bois marmenteau, bois de lit et même bois de cerf.»

Pendant cette curieuse altercation, la charrette cheminait toujours, et bientôt on arriva à un carrefour. Une grossière croix de bois fendillé par le soleil et la pluie, soutenant un Christ dont un des bras s’était détaché du corps, et, retenu d’un clou rouillé, pendait sinistrement, s’élevait sur un tertre de gazon et marquait l’embranchement de quatre chemins.

Un groupe composé de deux hommes et de trois mules était arrêté à la croisée des routes et semblait attendre quelqu’un qui devait passer. Une des mules, comme impatiente d’être immobile, secouait sa tête empanachée de pompons et de houppes de toutes couleurs avec un frisson argentin de grelots. Quoique des œillères de cuir piquées de broderies l’empêchassent de porter ses regards à droite et à gauche, elle avait senti l’approche de la voiture; les nutations de ses longues oreilles témoignaient d’une curiosité inquiète, et ses lèvres retroussées découvraient ses dents.

«La colonelle remue ses cornets et montre ses gencives, dit l’un des hommes, le chariot ne doit pas être loin maintenant.»

En effet, la charrette des comédiens arrivait au carrefour. Zerbine, assise sur le devant de la voiture, jeta un coup d’œil rapide sur le groupe de bêtes et de gens dont la présence en ce lieu ne parut pas la surprendre.

«Pardieu! voilà un galant équipage, dit le Tyran, et de belles mules d’Espagne à faire leurs quinze ou vingt lieues dans la journée. Si nous étions ainsi montés, nous serions bientôt arrivés devers Paris. Mais qui diable attendent-elles donc là? C’est sans doute quelque relais préparé pour un seigneur.

--Non, reprit la Duègne, la mule est harnachée d’oreillers et couvertures comme pour une femme.

--Alors, dit le Tyran, c’est un enlèvement qui se prépare, car ces deux écuyers en livrée grise ont l’air fort mystérieux.

--Peut-être, répondit Zerbine avec un sourire d’une expression équivoque.

--Est-ce que la dame serait parmi nous? fit le Scapin; un des deux écuyers se dirige vers la voiture, comme s’il voulait parlementer avant d’user de violence.

--Oh! il n’en sera pas besoin, ajouta Sérafine jetant sur la Soubrette un regard dédaigneux que celle-ci soutint avec une tranquille impudence; il est des bonnes volontés qui sautent d’elles-mêmes entre les bras des ravisseurs.

--N’est pas enlevée qui veut, répliqua la Soubrette; le désir n’y suffit pas, il faut encore l’agrément.»

La conversation en était là, quand l’écuyer, faisant signe au charreton d’arrêter ses chevaux, demanda, le béret à la main, si mademoiselle Zerbine n’était pas dans la voiture.

Zerbine, vive et preste comme une couleuvre, sortit sa petite tête brune hors du tendelet et répondit elle-même à l’interrogation; puis elle sauta à terre.

«Mademoiselle, je suis à vos ordres,» dit l’écuyer d’un ton galant et respectueux.

La Soubrette fit bouffer ses jupes, passa le doigt autour de son corsage, comme pour donner de l’aisance à sa poitrine, et, se tournant vers les comédiens, leur tint délibérément cette petite harangue:

«Mes chers camarades, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi. Parfois l’Occasion vous contraint à la saisir en vous présentant sa mèche de cheveux devant la main, et de façon si opportune, que ce serait sottise pure de ne pas s’y accrocher à pleins doigts; car, lâchée, elle ne revient point. Le visage de la Fortune, qui jusqu’à présent ne s’était montré pour moi que rechigné et maussade, me fait un ris gracieux. Je profite de sa bonne volonté, sans doute passagère. En mon humble état de soubrette, je ne pouvais prétendre qu’à des Mascarilles ou Scapins. Les valets seuls me courtisaient, tandis que les maîtres faisaient l’amour aux Lucindes, aux Léonores et aux Isabelles; c’est à peine si les seigneurs daignaient, en passant, me prendre le menton et appuyer d’un baiser sur la joue le demi-louis d’argent qu’ils glissaient dans la pochette de mon tablier. Il s’est trouvé un mortel de meilleur goût, pensant que, hors du théâtre, la soubrette valait bien la maîtresse, et comme l’emploi de Zerbine n’exige pas une vertu très-farouche, j’ai jugé qu’il ne fallait pas désespérer ce galant homme que mon départ contrariait fort. Or donc, laissez-moi prendre mes malles au fond de la voiture, et recevez mes adieux. Je vous retrouverai un jour ou l’autre à Paris, car je suis comédienne dans l’âme, et je n’ai jamais fait de bien longues infidélités au théâtre.»

Les hommes prirent les coffres de Zerbine, et les ajustèrent, se faisant équilibre sur la mule de bât; la Soubrette, aidée par l’écuyer qui lui tint le pied, sauta sur la colonelle aussi légèrement que si elle eût étudié la voltige en une académie équestre, puis frappant du talon le flanc de sa monture, elle s’éloigna faisant un petit geste de main à ses camarades.

«Bonne chance, Zerbine, crièrent les comédiens, à l’exception de Sérafine qui lui gardait rancune.

--Ce départ est fâcheux, dit le Tyran, et j’aurais bien voulu retenir cette excellente soubrette; mais elle n’avait d’autre engagement que sa fantaisie. Il faudra ajuster dans les pièces les rôles de suivante en duègne ou chaperon, chose moins plaisante à l’œil qu’un minois fripon; mais dame Léonarde a du comique et connaît à fond les tréteaux. Nous nous en tirerons tout de même.»

La charrette se remit en marche d’une allure un peu plus vive que celle du char à bœufs. Elle traversait un pays qui contrastait par son aspect avec la physionomie des landes. Aux sables blancs avaient succédé des terrains rougeâtres fournissant plus de sucs nourriciers à la végétation. Des maisons de pierre, annonçant quelque

aisance, apparaissaient çà et là, entourées de jardins clos par des haies vives déjà effeuillées où rougissait le bouton de l’églantier sauvage, et bleuissait la baie de la prunelle. Au bord de la route, des arbres d’une belle venue dressaient leurs troncs vigoureux et tendaient leurs fortes branches dont la dépouille jaunie tachetait l’herbe alentour ou courait au caprice de la brise devant Isabelle et Sigognac, qui, fatigués de la pose contrainte qu’ils étaient obligés de garder dans la voiture, se délassaient en marchant un peu à pied. Le Matamore avait pris l’avance, et dans la rougeur du soir on l’apercevait sur la crête de la montée dessinant en lignes sombres son frêle squelette qui, de loin, semblait embroché dans sa rapière.

«Comment se fait-il, disait tout en marchant Sigognac à Isabelle, que vous qui avez toutes les façons d’une demoiselle de haut lignage par la modestie de votre conduite, la sagesse de vos paroles et le bon choix des termes, vous soyez ainsi attachée à cette troupe errante de comédiens, braves gens, sans doute, mais non de même race et acabit que vous?

--N’allez pas, reprit Isabelle, pour quelque bonne grâce qu’on me voit, me croire une princesse infortunée ou reine chassée de son royaume, réduite à cette misérable condition de gagner sa vie sur les planches. Mon histoire est toute simple, et puisque ma vie vous inspire quelque curiosité, je vais vous la conter. Loin d’avoir été amenée à l’état que je fais par catastrophes du sort, ruines inouïes ou aventures romanesques, j’y suis née, étant, comme on dit, enfant de la balle. Le chariot de Thespis a été mon lieu de nativité et ma patrie voyageuse. Ma mère, qui jouait les princesses tragiques, était une fort belle femme. Elle prenait ses rôles au sérieux, et même hors de la scène elle ne voulait entendre parler que de rois, princes, ducs et autres grands, tenant pour véritables ses couronnes de clinquant et ses sceptres de bois doré. Quand elle rentrait dans la coulisse, elle traînait si majestueusement le faux velours de ses robes, qu’on eût dit que ce fût un flot de pourpre ou la propre queue d’un manteau royal. Avec cette superbe, elle fermait opiniâtrément l’oreille aux aveux, requêtes et promesses de ces galantins qui toujours volètent autour des comédiennes comme papillons autour de la chandelle. Un soir même, en sa loge, comme un blondin voulait s’émanciper, elle se dressa en pied, et s’écria comme une vraie Thomyris reine de Scythie: «Gardes! qu’on le saisisse!» d’un ton si souverain, dédaigneux et solennel, que le galant, tout interdit, se déroba de peur, n’osant pousser sa pointe. Or, ces fiertés et rebuffades étranges en une comédienne toujours soupçonnée de mœurs légères étant venues à la connaissance d’un très-haut et puissant prince, il les trouva de bon goût, et se dit que les mépris du vulgaire profane ne pouvaient procéder que d’une âme généreuse. Comme son rang dans le monde équipollait à celui de reine au théâtre, il fut reçu plus doucement et d’un sourcil moins farouche. Il était jeune, beau, parlait bien, était pressant et possédait ce grand avantage de la noblesse. Que vous dirai-je de plus? Cette fois la reine n’appela pas ses gardes, et vous voyez en moi le fruit de ces belles amours.

--Cela, dit galamment Sigognac, explique à merveille les grâces sans secondes dont on vous voit ornée. Un sang princier coule dans vos veines. Je l’avais presque deviné!

--Cette liaison, continua Isabelle, dura plus longtemps que n’ont coutume les intrigues de théâtre. Le prince trouva chez ma mère une fidélité qui venait de l’orgueil autant que de l’amour, mais qui ne se démentit point. Malheureusement des raisons d’État vinrent à la traverse; il dut partir pour des guerres ou ambassades lointaines. D’illustres mariages qu’il retarda tant qu’il put furent négociés en son nom par sa famille. Il lui fallut céder, car il n’avait pas le droit d’interrompre, à cause d’un caprice amoureux, cette longue suite d’ancêtres remontant à Charlemagne, et de finir en lui cette glorieuse race. Des sommes assez fortes furent offertes à ma mère pour adoucir cette rupture devenue nécessaire, la mettre à l’abri du besoin et subvenir à ma nourriture et éducation. Mais elle ne voulut rien entendre, disant qu’elle n’acceptait point la bourse sans le cœur, et qu’elle aimait mieux que le prince lui fût redevable que non pas elle redevable au prince; car elle lui avait donné, en sa générosité extrême, ce que jamais il ne lui pourrait rendre. «Rien avant, rien après,» telle était sa devise. Elle continua donc son métier de princesse tragique, mais la mort dans l’âme, et depuis ne fit que languir jusqu’à son trépas, qui ne tarda guère. J’étais alors une fillette de sept ou huit ans; je jouais les enfants et les amours et autres petits rôles proportionnés à ma taille et à mon intelligence. La mort de ma mère me causa un chagrin au-dessus de mon âge, et je me souviens qu’il me fallut fouetter ce jour-là pour me forcer à jouer un des enfants de Médée. Puis cette grande douleur s’apaisa par les cajoleries des comédiens et comédiennes qui me dorlotaient de leur mieux et comme à l’envi, me mettant toujours quelques friandises en mon petit panier. Le Pédant, qui faisait partie de notre troupe et déjà me semblait aussi vieux et ridé qu’aujourd’hui, s’intéressa à moi, m’apprit la récitation, l’harmonie et mesure des vers, les façons de dire et d’écouter, les poses, les gestes, physionomies congruantes au discours, et tous les secrets d’un art où il excelle, quoique comédien de province, car il a de l’étude, ayant été régent de collége, et chassé pour incorrigible ivrognerie. Au milieu du désordre apparent d’une vie vagabonde, j’ai vécu innocente et pure, car pour mes compagnons qui m’avaient vue au berceau, j’étais une sœur ou une fille, et pour les godelureaux j’ai bien su d’une mine froide, réservée et discrète, les tenir à distance comme il convient, continuant, hors de la scène, mon rôle d’ingénue, sans hypocrisie ni fausse pudeur.»

Ainsi, tout en marchant, Isabelle racontait à Sigognac charmé l’histoire de sa vie et aventures.

«Et le nom de ce grand, dit Sigognac, le savez-vous ou l’avez-vous oublié?

--Il serait peut-être dangereux pour mon repos de le dire, répondit Isabelle, mais il est resté gravé dans ma mémoire.

--Existe-t-il quelque preuve de sa liaison avec votre mère?

--Je possède un cachet armorié de son blason, dit Isabelle, c’est le seul joyau que ma mère ait gardé de lui à cause de sa noblesse et signification héraldique qui effaçait l’idée de valeur matérielle, et si cela vous amuse, je vous le montrerai un jour.»

Il serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique, d’autant plus que le voyage se faisait à petites journées, sans aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons donc quelques jours, et nous arriverons aux environs de Poitiers. Les recettes n’avaient pas été fructueuses et les temps durs étaient venus pour la troupe. L’argent du marquis de Bruyères avait fini par s’épuiser, ainsi que les pistoles de Sigognac, dont la délicatesse eût souffert de ne pas soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en détresse. Le chariot, traîné par quatre bêtes vigoureuses au départ, n’avait plus qu’un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui semblait s’être nourrie, au lieu de foin et d’avoine, avec des cercles de barriques, tant ses côtes étaient saillantes. Les os de ses hanches perçaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient par de grandes rides flasques; des éparvins gonflaient ses jambes hérissées de longs poils. Sur son garrot, à la pression d’un collier dont la bourre avait disparu, s’avivaient des écorchures saigneuses et les coups de fouet zébraient comme des hachures les flancs meurtris du pauvre animal. Sa tête était tout un poëme de mélancolie et de souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu’on aurait crues évidées au scalpel. Ses prunelles bleuâtres avaient le regard morne, résigné et pensif de la bête surmenée. L’insouciance des coups produite par l’inutilité de l’effort s’y lisait tristement, et le claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie. Ses oreilles énervées, dont l’une avait le bout fendu, pendaient piteusement de chaque côté du front et scandaient, par leur oscillation, le rhythme inégal de la marche. Une mèche de la crinière, de blanche devenue jaune, entremêlait ses filaments à la têtière, dont le cuir avait usé les protubérances osseuses des joues mises en relief par la maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l’eau d’une respiration pénible et les barres fatiguées faisaient la moue comme des lèvres maussades.

Sur son pelage blanc, truité de roux, la sueur avait tracé des filets pareils à ceux dont la pluie raye le plâtre des murailles, agglutiné sous le ventre des flocons de poil, délavé les membres inférieurs et fait avec la crotte un affreux ciment. Rien n’était plus lamentable à voir, et le cheval que monte la Mort dans l’Apocalypse eût paru une bête fringante propre à parader aux carrousels à coté de ce pitoyable et désastreux animal dont les épaules semblaient se disjoindre à chaque pas, et qui, d’un œil douloureux, avait l’air d’invoquer comme une grâce le coup d’assommoir de l’équarisseur. La température commençant à devenir froide, il marchait au milieu de la fumée qu’exhalaient ses flancs et ses naseaux.

Il n’y avait dans le chariot que les trois femmes. Les hommes allaient à pied pour ne pas surcharger le triste animal, qu’il ne leur était pas difficile de suivre et même de devancer. Tous, n’ayant à exprimer que des pensées désagréables, gardaient le silence et marchaient isolés, s’enveloppant de leur cape du mieux qu’ils pouvaient.

Sigognac, presque découragé, se demandait s’il n’eût pas mieux fait de rester au castel délabré de ses pères, sauf à y mourir de faim à côté de son blason fruste dans le silence et la solitude, que de courir ainsi les hasards des chemins avec des bohèmes.

Il songeait au brave Pierre, à Bayard, à Miraut et à Béelzébuth, les fidèles compagnons de son ennui. Son cœur se serrait quoi qu’il fît, et il lui montait de la poitrine à la gorge ce spasme nerveux qui d’ordinaire se résout en larmes; mais un regard jeté sur Isabelle, pelotonnée dans sa mante et assise sur le devant de la charrette, lui raffermissait le courage. La jeune femme lui souriait; elle ne paraissait pas se chagriner de cette misère; son âme était satisfaite, qu’importaient les souffrances et les fatigues du corps?

Le paysage qu’on traversait n’était guère propre à dissiper la mélancolie. Au premier plan se tordaient les squelettes convulsifs de quelques vieux ormes tourmentés, contournés, écimés, dont les branches noires aux filaments capricieux se détaillaient sur un ciel d’un gris jaune très-bas et gros de neige qui ne laissait filtrer qu’un jour livide; au second, s’étendaient des plaines dépouillées de culture, que bordaient près de l’horizon des collines pelées ou des lignes de bois roussâtres. De loin en loin, comme une tache de craie, quelque chaumine dardant une légère spirale de fumée apparaissait entre les brindilles menues de ses clôtures. La ravine d’une rigole sillonnait la terre d’une longue cicatrice. Au printemps, cette campagne, habillée de verdure, eût pu sembler agréable; mais, revêtue des grises livrées de l’hiver, elle ne présentait aux yeux que monotonie, pauvreté et tristesse. De temps en temps passait, hâve et déguenillé, un paysan ou quelque vieille courbée sous un fagot de bois mort, qui, loin d’animer ce désert, en faisait au contraire ressortir la solitude. Les pies, sautillant sur la terre brune avec leur queue plantée dans leur croupion comme un éventail fermé, en paraissaient les véritables habitantes. Elles jacassaient à l’aspect du chariot comme si elles se fussent communiqué leurs réflexions sur les comédiens et dansaient devant eux d’une façon dérisoire, en méchants oiseaux sans cœur qu’elles étaient, insensibles à la misère du pauvre monde.

Une bise aigre sifflait, collant leurs minces capes sur le corps des comédiens, et leur souffletant le visage de ses doigts rouges. Aux tourbillons du vent se mêlèrent bientôt des flocons de neige, montant, descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s’accrocher quelque part, tant la rafale était forte. Ils devinrent si pressés, qu’ils formaient comme une obscurité blanche à quelques pas des piétons aveuglés. A travers ce fourmillement argenté, les objets les plus voisins perdaient leur apparence réelle et ne se distinguaient plus.

«Il paraît, dit le Pédant, qui marchait derrière le chariot pour s’abriter un peu, que la ménagère céleste plume des oies là-haut et secoue sur nous le duvet de son tablier. La chair m’en plairait davantage, et je serais bien homme à la manger sans citron ni épices.

--Voire même sans sel, répondit le Tyran; car mon estomac ne se souvient plus de cette omelette dont les œufs piaillaient quand on les cassa sur le bord du poêlon et que j’ai avalée sous le titre fallacieux et sarcastique de déjeuner, malgré les becs qui la hérissaient.»

Sigognac s’était aussi réfugié derrière la voiture, et le Pédant lui dit: «Voilà un terrible temps, monsieur le Baron, et je regrette pour vous de vous voir partager notre mauvaise fortune, mais ce sont traverses passagères, et quoique nous n’allions guère vite, cependant nous nous rapprochons de Paris.

--Je n’ai point été élevé sur les genoux de la mollesse, répondit Sigognac, et je ne suis point homme à m’effrayer pour quelques flocons de neige. Ce sont ces pauvres femmes que je plains, obligées, malgré la débilité de leur sexe, à supporter des fatigues et des privations comme routiers en campagne.

--Elles y sont de longue main habituées, et ce qui serait dur à des femmes de qualité ou à des bourgeoises ne leur semble pas autrement pénible.»

La tempête augmentait. Chassée par le vent, la neige courait en blanche fumée rasant le sol, et ne s’arrêtant que lorsqu’elle était retenue par quelque obstacle, revers de tertre, mur de pierrailles, clôture de haie, talus de fossé. Là, elle s’entassait avec une prodigieuse vitesse, débordant en cascade de l’autre côté de la digue temporaire. D’autres fois elle s’engouffrait dans le tournant d’une trombe et remontait au ciel en tourbillons pour en retomber par masses, que l’orage dispersait aussitôt. Quelques minutes avaient suffi pour poudrer à blanc, sous la toile palpitante de la charrette, Isabelle, Sérafine et Léonarde, quoiqu’elles se fussent réfugiées tout au fond et abritées d’un rempart de paquets.