Part 13
Malheureusement, inquiété par ce bruit de sérénade, Léandre, qui rôdait aux environs, reparut, et, ne souffrant pas que ce faquin fît de la musique sous le balcon de sa maîtresse, arracha la guitare des mains du Matamore, stupide d’épouvante. Puis il lui en donna si fort sur le crâne, que la panse de l’instrument creva, et que le fanfaron, passant la tête au travers, resta pris par le col comme dans une cangue chinoise. Léandre, ne lâchant pas le manche de la guitare, se mit à tirer de çà, de là, avec brusques saccades, le pauvre Matamore, le cognant aux coulisses, l’approchant des chandelles à le roussir, ce qui formait des jeux de théâtre aussi ridicules qu’amusants. S’en étant bien diverti, il le lâcha subitement et le laissa tomber sur le ventre. Jugez de l’air qu’avait en cette posture l’infortuné Matamore, qui semblait coiffé d’une poêle à frire.
Ses misères ne se bornèrent pas là. Le valet de Léandre, avec sa fertilité d’imagination bien connue, avait machiné des stratagèmes pour empêcher le mariage d’Isabelle et du Matamore. Apostée par lui, une certaine Doralice fort coquette et galante se produisit accompagnée d’un frère spadassin représenté par le Tyran, armé de sa mine la plus féroce et portant sous le bras deux longues rapières qui dessinaient une croix de Saint-André d’aspect assez terrifiant. La demoiselle se plaignit d’avoir été compromise par le sieur Matamoros et délaissée pour Isabelle la fille de Pandolphe, outrage qui demandait une réparation sanglante.
«Dépêchez vite ce coupe-jarret, dit Pandolphe à son futur gendre, ce ne sera qu’un jeu pour votre incomparable valeur que n’effrayerait pas tout un camp de Sarrasins.»
Bien à contre-cœur Matamore se mit en garde après mille divertissantes simagrées, mais il tremblait comme un peuplier, et le spadassin, frère de Doralice, lui fit sauter l’épée des mains au premier choc du fer et le chargea du plat de la rapière jusqu’à lui faire crier grâce.
Pour achever le ridicule, dame Léonarde, vêtue en douegna espagnole, parut épongeant ses yeux de chouette d’un ample mouchoir, poussant des soupirs à fendre le roc et agitant sous le nez de Pandolphe une promesse de mariage paraphée du seing contrefait de Matamore. Un nouvel orage de coups creva sur le misérable convaincu de perfidies si compliquées, et d’une voix unanime il fut condamné à épouser la Léonarde en punition de ses hâbleries, rodomontades et couardises. Pandolphe, dégoûté de Matamore, ne fit plus difficulté d’accorder la main de sa fille à Léandre, gentilhomme accompli.
Cette bouffonnade, animée par le jeu des acteurs, fut vivement applaudie. Les hommes trouvèrent la soubrette charmante, les femmes rendirent justice à la grâce décente d’Isabelle, et Matamore réunit tous les suffrages; il était difficile d’avoir mieux le physique de l’emploi, l’emphase plus grotesque, le geste plus fantasque et plus imprévu. Léandre fut admiré des belles dames, quoique jugé un peu fat par les cavaliers. C’était l’effet qu’il produisait d’ordinaire, et, à vrai dire, il n’en souhaitait pas d’autre, plus soucieux de sa personne que de son talent. La beauté de Sérafine ne manqua pas d’adorateurs, et plus d’un jeune gentilhomme, au risque de déplaire à sa belle voisine, jura sur sa moustache que c’était là une adorable fille.
Sigognac, caché derrière une coulisse, avait joui délicieusement du jeu d’Isabelle, bien qu’il se fût quelquefois intérieurement senti jaloux de la voix tendre qu’elle prenait en répondant à Léandre, n’étant pas encore habitué à ces feintes amours du théâtre qui cachent souvent des aversions profondes et des inimitiés réelles. Aussi, la pièce finie, il complimenta la jeune comédienne d’un air contraint dont elle s’aperçut et n’eut pas de peine à deviner la cause.
«Vous jouez les amoureuses d’une admirable sorte, Isabelle, et l’on pourrait s’y méprendre.
--N’est-ce pas mon métier, répondit la jeune fille en souriant, et le directeur de la troupe ne m’a-t-il pas engagée pour cela?
--Sans doute, dit Sigognac; mais comme vous aviez l’air sincèrement éprise de ce fat qui ne sait rien que montrer ses dents comme un chien qu’on agace, tendre le jarret et faire parade de sa belle jambe!
--C’était le rôle qui le voulait; fallait-il pas rester là comme une souche avec une mine disgracieuse et revêche? n’ai-je pas d’ailleurs conservé la modestie d’une personne bien née? Si j’ai manqué en cela, dites-le-moi, je me corrigerai.
--Oh! non. Vous sembliez une pudique demoiselle, soigneusement élevée dans la pratique des bonnes mœurs, et l’on ne saurait rien reprendre à votre jeu si juste, si vrai, si décent, qu’il imite, à s’y tromper, la nature même.
--Mon cher Baron, voici que les lumières s’éteignent. La compagnie s’est retirée et nous allons nous trouver dans les ténèbres. Jetez-moi cette cape sur les épaules et veuillez bien me conduire à ma chambre.»
Sigognac s’acquitta sans trop de gaucherie, quoique les mains lui tremblassent un peu, de ce métier nouveau pour lui de cortejo d’une femme de théâtre, et ils sortirent tous deux de la salle où il ne restait plus personne.
L’orangerie était située à quelque distance du château un peu sur la gauche dans un grand massif d’arbres. La façade qu’on apercevait de ce côté n’était pas moins magnifique que l’autre. Comme le terrain du parc était plus bas de niveau que celui du parterre, elle se déployait par une terrasse garnie d’une rampe à balustres pansus, et coupée de distance en distance par des socles supportant des vases en faïence blanche et bleue qui contenaient des arbustes et des fleurs, les dernières de la saison.
Un escalier à double rampe descendait au parc, faisant saillie sur le mur de soutènement de la terrasse composé de grands panneaux de briques encadrés de pierre. Cette ordonnance était fort majestueuse.
Il pouvait être à peu près neuf heures. La lune s’était levée. Une vapeur légère semblable à une gaze d’argent, tout en adoucissant les contours des objets, n’empêchait point de les discerner. On voyait parfaitement la façade du château, dont quelques fenêtres s’éclairaient d’une lueur rouge, tandis que certaines vitres, frappées par les rayons de l’astre nocturne, scintillaient brusquement comme des écailles de poisson. A cette lueur, les tons roses de la brique prenaient une nuance lilas d’une extrême douceur, et les assises de pierre, des teintes gris de perle. Sur l’ardoise neuve des toits, comme sur de l’acier poli, glissaient des reflets blancs, et la dentelle noire de la crête se découpait sur un ciel d’une transparence laiteuse. Des gouttes de lumière tombaient dans les feuilles des arbustes, rejaillissaient de l’émail des vases, et constellaient de diamants éparpillés la pelouse qui s’étendait devant la terrasse. Si l’on regardait au loin, spectacle non moins enchanteur, on découvrait les allées du parc se perdant, comme les paysages de Breughel de Paradis, en des fuites et brumes d’azur, au bout desquelles brillaient parfois des lueurs argentées provenant d’une statue de marbre ou d’un jet d’eau.
Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés par la beauté de la nuit, firent quelques tours sur la terrasse avant de regagner leur chambre. Comme le lieu était découvert, en vue du château, la pudeur de la jeune comédienne ne conçut aucune alarme de cette promenade nocturne. D’ailleurs, la timidité du Baron la rassurait, et bien que son emploi fût celui d’ingénue, elle en savait assez sur les choses d’amour pour ne pas ignorer que le propre de
la passion vraie est le respect. Sigognac ne lui avait pas fait d’aveu formel, mais elle se sentait aimée de lui et ne craignait de sa part aucune entreprise fâcheuse à l’endroit de sa vertu.
Avec le charmant embarras des amours qui commencent, ce jeune couple, se promenant au clair de lune côte à côte, le bras sur le bras, dans un parc désert, ne se disait que les choses les plus insignifiantes du monde. Qui les eût épiés eût été surpris de n’entendre que propos vagues, réflexions futiles, demandes et réponses banales. Mais si les paroles ne trahissaient aucun mystère, le tremblement des voix, l’accent ému, les silences, les soupirs, le ton bas et confidentiel de l’entretien, accusaient les préoccupations de l’âme.
L’appartement d’Yolande, voisin de celui de la marquise, donnait sur le parc, et comme, après que ses femmes l’eurent défaite, la belle jeune fille regardait distraitement à travers la croisée la lune briller au-dessus des grands arbres, elle aperçut sur la terrasse Isabelle et Sigognac qui se promenaient sans autre accompagnement que leur ombre.
Certes, la dédaigneuse Yolande, fière comme une déesse qu’elle était, n’avait que mépris pour le pauvre baron Sigognac, devant qui parfois à la chasse elle passait comme un éblouissement dans un tourbillon de lumière et de bruit, et que dernièrement même elle avait presque insulté; mais cela lui déplut de le voir sous sa fenêtre, près d’une jeune femme à laquelle sans doute il parlait d’amour. Elle n’admettait pas qu’on pût ainsi secouer son servage. On devait mourir silencieusement pour elle.
Elle se coucha d’assez mauvaise humeur et eut quelque peine à s’endormir; ce groupe amoureux poursuivait son imagination.
Sigognac remit Isabelle à sa chambre, et comme il allait rentrer dans la sienne, il aperçut au fond du corridor un personnage mystérieux drapé d’un manteau couleur de muraille, dont le pan rejeté sur l’épaule cachait la figure jusqu’aux yeux; un chapeau rabattu dérobait son front, et ne permettait pas de distinguer ses traits non plus que s’il eût été masqué. En voyant Isabelle et le Baron, il s’effaça de son mieux contre le mur; ce n’était aucun des comédiens, retirés déjà dans leur logis. Le Tyran était plus grand, le Pédant plus gros, le Léandre plus svelte; il n’avait la tournure ni du Scapin ni du Matamore, reconnaissable d’ailleurs à sa maigreur excessive que l’ampleur de nul manteau n’eût pu dissimuler.
Ne voulant pas paraître curieux et gêner l’inconnu, Sigognac se hâta de franchir le seuil de son logis, non sans avoir remarqué toutefois que la porte de la chambre des tapisseries où demeurait Zerbine restait discrètement entre-bâillée, comme attendant un visiteur qui ne voulait point être entendu.
Quand il fut enfermé chez lui, un imperceptible craquement de souliers, le faible bruit d’un verrou fermé avec précaution, l’avertirent que le rôdeur, si soigneusement embossé dans sa cape, était arrivé à bon port.
Une heure environ après, le Léandre ouvrit sa porte très-doucement, regarda si le corridor était désert, et, suspendant ses pas comme une bohémienne qui exécute la danse des œufs, gagna l’escalier, le descendit plus léger et plus muet en sa marche que ces fantômes errants dans les châteaux hantés, suivit le mur en profitant de l’ombre, et se dirigea du côté du parc vers un bosquet ou salle de verdure dont le centre était occupé par une statue de l’Amour discret tenant le doigt appliqué sur la bouche. A cet endroit, sans doute désigné d’avance, Léandre s’arrêta et parut attendre.
Nous avons dit que Léandre, interprétant à son avantage le sourire dont la marquise avait reconnu le salut qu’il lui avait fait, s’était enhardi à écrire à la dame de Bruyères une lettre que Jeanne, séduite par quelques pistoles, devait secrètement poser sur la toilette de sa maîtresse.
Cette lettre était conçue ainsi, et nous la recopions pour donner une idée du style qu’employait Léandre en ces séductions de grandes dames où il excellait, disait-il.
«Madame, ou plutôt déesse de beauté, ne vous en prenez qu’à vos charmes incomparables de la mésaventure qu’ils vous attirent. Ils me forcent, par leur éclat, à sortir de l’ombre où j’aurais dû rester enseveli, et à m’approcher de leur lumière, de même que les dauphins viennent du fond de l’océan aux clartés que jettent les falots des pêcheurs, encore qu’ils doivent y trouver le trépas et périr, sans pitié, sous les dards aigus des harpons. Je sais trop bien que je rougirai l’onde de mon sang, mais comme aussi bien je ne puis vivre, il m’est égal de mourir. C’est là une audace bien étrange, que d’élever cette prétention, réservée aux demi-dieux, de recevoir au moins le coup fatal de votre main. Je m’y risque, car, étant désespéré d’avance, il ne peut m’arriver rien de pis, et je préfère votre courroux à votre mépris ou dédain. Pour donner le coup de grâce, il faut regarder la victime, et j’aurai, en expirant sous vos cruautés, cette douceur souveraine d’avoir été aperçu. Oui, je vous aime, madame, et si c’est un crime, je ne m’en repens point. Dieu souffre qu’on l’adore; les étoiles supportent l’admiration du plus humble berger; c’est le sort des hautes perfections comme la vôtre de ne pouvoir être aimées que par des inférieurs, car elles n’ont point d’égales sur la terre: elles en ont à peine aux cieux. Je ne suis, hélas! qu’un pauvre comédien de province, mais quand même je serais duc ou prince, comblé de tous les dons de la fortune, ma tête n’atteindrait pas vos pieds, et il y aurait tout de même entre votre splendeur et mon néant la distance du sommet à l’abîme. Pour ramasser un cœur, il faudra toujours que vous vous baissiez. Le mien est, j’ose le dire, madame, aussi fier que tendre, et qui ne le repousserait pas trouverait en lui l’amour le plus ardent, la délicatesse la plus parfaite, le respect le plus absolu, et un dévouement sans bornes. D’ailleurs, si une telle félicité m’arrivait, votre indulgence ne descendrait peut-être pas si bas qu’elle se l’imagine. Bien que réduit par le destin adverse et la rancune jalouse d’un grand à cette extrémité de me cacher au théâtre sous le déguisement des rôles, je ne suis pas d’une naissance dont il faille rougir. Si j’osais rompre le secret que m’imposent des raisons d’État, on verrait qu’un sang assez illustre coule en mes veines. Qui m’aimerait ne dérogerait pas. Mais j’en ai déjà trop dit. Je ne serai toujours que le plus humble et le plus prosterné de vos serviteurs, lors même que, par une de ces reconnaissances qui dénouent les tragédies, tout le monde me saluerait comme fils de Roi. Qu’un signe, le plus léger, me fasse comprendre que ma hardiesse n’a pas excité en vous une trop dédaigneuse colère, et j’expirerai sans regret, brûlé par vos yeux, sur le bûcher de mon amour.»
Qu’aurait répondu la marquise à cette brûlante épître, qui peut-être avait servi plusieurs fois? Il faudrait connaître bien à fond le cœur féminin pour le savoir. Par malheur, la lettre n’arriva pas à son adresse. Entiché de grandes dames, Léandre ne regardait point les soubrettes et n’était point galant avec elles. En quoi il avait tort, car elles peuvent beaucoup sur les volontés de leurs maîtresses. Si les pistoles eussent été appuyées de quelques baisers et lutineries, Jeanne, satisfaite en son amour-propre de femme de chambre, qui vaut bien celui d’une Reine, eût mis plus de zèle et de fidélité à s’acquitter de sa commission.
Comme elle tenait négligemment la lettre de Léandre à la main, le marquis la rencontra et lui demanda par manière d’acquit, n’étant pas de sa nature un mari curieux, quel était ce papier qu’elle portait ainsi.
«Oh! pas grand’chose, répondit-elle, une missive de M. Léandre à madame la marquise.
--De Léandre, l’amoureux de la troupe, celui qui fait le galant dans les _Rodomontades du capitaine Matamore_! Que peut-il écrire à ma femme? Sans doute il lui demande quelque gratification.
--Je ne pense point, répondit la rancunière suivante; en me remettant ce poulet, il poussait des soupirs et faisait des yeux blancs comme un amoureux pâmé.
--Donne cette lettre, fit le marquis, j’y répondrai. N’en dis rien à la marquise. Ces baladins sont parfois impertinents, et, gâtés par les indulgences qu’on a, ne savent point se tenir en leur place.»
En effet, le marquis, qui aimait assez à se divertir, fit réponse au Léandre dans le même style avec une grande écriture seigneuriale, sur papier flairant le musc, le tout cacheté de cire d’Espagne parfumée et d’un blason de fantaisie, pour mieux entretenir le pauvre diable en ses imaginations amoureuses.
Quand Léandre rentra dans sa chambre après la représentation, il trouva sur sa table, au lieu le plus apparent, un pli déposé par une main mystérieuse et portant cette suscription: «A monsieur Léandre.» Il l’ouvrit tout tremblant de bonheur et lut les phrases suivantes:
«Comme vous le dites trop bien pour mon repos, les déesses ne peuvent aimer que des mortels. A onze heures, quand tout dormira sur la terre, ne craignant plus l’indiscrétion des regards humains, Diane quittera les cieux et descendra vers le berger Endymion. Ce ne sera pas sur le mont Latmus, mais dans le parc, au pied de la statue de l’Amour discret où le beau berger aura soin de sommeiller pour ménager la pudeur de l’immortelle, qui viendra sans son cortége de nymphes, enveloppée d’un nuage et dépouillée de ses rayons d’argent.»
Nous vous laissons à penser quelle joie folle inonda le cœur du Léandre à la lecture de ce billet, qui dépassait ses plus vaniteuses espérances. Il répandit sur sa chevelure et ses mains un flacon d’essence, mâcha un morceau de macis pour avoir l’haleine fraîche, rebrossa ses dents, tourna la pointe de ses boucles afin de les faire mieux friser et se rendit dans le parc à l’endroit indiqué, où, pour vous raconter ceci, nous l’avons laissé faisant le pied de grue.
La fièvre de l’attente et aussi la fraîcheur nocturne lui causaient des frissons nerveux. Il tressaillait à la chute d’une feuille, et tendait au moindre bruit une oreille exercée à saisir au vol le murmure du souffleur. Le sable criant sous son pied lui semblait faire un fracas énorme qu’on dût entendre du château. Malgré lui, l’horreur sacrée des bois l’envahissait et les grands arbres noirs inquiétaient son imagination. Il n’avait pas peur précisément, mais ses idées prenaient une pente assez lugubre. La marquise tardait un peu, et Diane laissait trop longtemps Endymion les pieds dans la rosée. A un certain instant il lui sembla entendre craquer une branche morte sous un pas assez lourd. Ce ne pouvait être celui de sa déesse. Les déesses glissent sur un rayon et elles touchent terre sans faire ployer la pointe d’une herbe.
«Si la marquise ne se hâte pas de venir, au lieu d’un galant plein d’ardeur, elle ne trouvera plus qu’un amoureux transi, pensait Léandre; ces attentes où l’on se morfond ne valent rien aux prouesses de Cythère.» Il en était là de ses réflexions lorsque quatre ombres massives, se dégageant d’entre les arbres et de derrière le piédestal de la statue, vinrent à lui d’un mouvement concerté. Deux de ces ombres qui étaient les corps de grands marauds, laquais au service du marquis de Bruyères, saisirent les bras du comédien, les lui maintinrent comme ceux des captifs qu’on veut lier, et les deux autres se mirent à le bâtonner en cadence. Les coups résonnaient sur son dos comme les marteaux sur l’enclume. Ne voulant point par ses cris attirer du monde et faire connaître sa mésaventure, le pauvre fustigé supporta héroïquement sa douleur. Mucius Scévola ne fit pas meilleure contenance le poing dans le brasier, que Léandre sous le bâton.
La correction finie, les quatre bourreaux lâchèrent leur victime, lui firent une profonde salutation et se retirèrent sans avoir sonné mot.
Quelle chute honteuse! Icare tombant du haut du ciel n’en fit pas une plus profonde. Contusionné, brisé, moulu, Léandre, clopin-clopant, regagna le château courbant le dos, se frottant les côtes; mais la vanité chez lui était si grande, que l’idée d’une mystification ne lui vint pas. Son amour-propre trouvait plus expédient de donner à l’aventure un tour tragique. Il se disait que, sans doute, la marquise, épiée par un mari jaloux, avait été suivie, enlevée avant d’arriver au rendez-vous, et forcée, le poignard sur la gorge, à tout avouer. Il se la représentait à genoux, échevelée, demandant grâce au marquis forcené de colère, répandant des pleurs à foison et promettant pour l’avenir de mieux résister aux surprises de son cœur. Même tout courbaturé de bastonnade, il la plaignait de s’être mise en tel péril à cause de lui, ne se doutant pas qu’elle ignorait l’histoire et reposait à cette heure fort tranquillement entre ses draps de toile de Hollande, bassinés au bois de santal et à la cannelle.
En longeant le corridor, Léandre eut cette contrariété de voir Scapin dont la tête passait par l’hiatus de la porte entre-bâillée et qui ricanait malicieusement. Il se redressa du mieux qu’il put, mais la maligne bête ne prit pas le change.
Le lendemain, la troupe fit ses préparatifs de départ. On abandonna le char à bœufs comme trop lent, et le Tyran, largement payé par le marquis, loua une grande charrette à quatre chevaux pour emmener la bande et ses bagages. Léandre et Zerbine se levèrent tard, pour des raisons qu’il n’est pas besoin d’indiquer davantage, seulement l’un avait la mine dolente et piteuse, quoiqu’il essayât de faire à mauvais jeu bon visage; l’autre rayonnait d’ambition satisfaite. Elle se montrait même bonne princesse envers ses compagnes, et la Duègne, symptôme grave, se rapprochait d’elle avec des obséquiosités patelines qu’elle ne lui avait jamais montrées. Scapin, à qui rien n’échappait, remarqua que la malle de Zerbine avait doublé de poids par quelque sortilége magique. Sérafine se mordait les lèvres en murmurant le mot «créature!» que la Soubrette
ne fit pas semblant d’entendre, contente pour le moment de l’humiliation de la grande coquette.
Enfin, la charrette s’ébranla, et l’on quitta cet hospitalier château de Bruyères, que tous regrettaient, excepté Léandre. Le Tyran pensait aux pistoles qu’il avait reçues; le Pédant, aux excellents vins dont il s’était largement abreuvé; Matamore, aux applaudissements qu’on lui avait prodigués; Zerbine, aux pièces de taffetas, aux colliers d’or et autres régals; Sigognac et Isabelle ne pensaient qu’à leur amour, et, contents d’être ensemble, ne retournèrent pas même la tête pour voir encore une fois à l’horizon les toits bleus et les murs vermeils du château.
VI.
EFFET DE NEIGE.
Comme on peut le penser, les comédiens étaient satisfaits de leur séjour au château de Bruyères. De telles aubaines ne leur advenaient pas souvent dans leur vie nomade; le Tyran avait distribué les parts, et chacun remuait avec une amoureuse titillation de doigts quelques pistoles au fond de poches habituées à servir souvent d’auberge au diable. Zerbine, rayonnant d’une joie mystérieuse et contenue, acceptait de bonne humeur les brocards de ses camarades sur la puissance de ses charmes. Elle triomphait, ce dont la Sérafine pensait enrager. Seul Léandre, tout rompu encore de la bastonnade nocturne qu’il avait reçue, ne semblait pas partager la gaieté générale, bien qu’il affectât de sourire, mais ce n’était que ris de chien et du bout des dents, pour ainsi dire. Ses mouvements étaient contraints, et les cahots de la voiture lui arrachaient parfois des grimaces significatives. Quand il jugeait qu’on ne le regardait point, il se frottait de la paume les épaules et les bras; manœuvres dissimulées qui pouvaient donner le change aux autres comédiens, mais n’échappaient pas à la narquoise inquisition de Scapin, toujours à l’affût des mésaventures de Léandre, dont la fatuité lui était particulièrement insupportable.
Un heurt de la roue contre une pierre assez grosse que le charreton n’avait pas vue fit pousser au galant un Aïe! d’angoisse et de douleur, sur quoi Scapin entama la conversation en feignant de le plaindre.