Part 10
«Jean, dit le marquis à un valet qui sur un geste du maître s’était approché, faites remiser ce chariot dans la cour des communs et déposer les décorations et accessoires qu’il contient bien à l’abri sous quelque hangar; dites qu’on porte les malles de ces messieurs et de ces dames aux chambres désignées par mon intendant et qu’on leur donne tout ce dont ils pourraient avoir besoin. J’entends qu’on les traite avec respect et courtoisie. Allez.»
Ces ordres donnés, le seigneur de Bruyères remonta gravement le perron, non sans avoir lancé, avant de disparaître sous la porte, un coup d’œil libertin à Zerbine qui lui souriait d’une façon beaucoup trop avenante au gré de donna Sérafina, outrée de l’impudence de la Soubrette.
Le char à bœufs accompagné du Tyran, du Pédant et du Scapin, se dirigea vers une arrière-cour, et avec l’aide des valets du château on eut bientôt extrait du coffre de la voiture une place publique, un palais et une forêt sous forme de trois longs rouleaux de vieille toile; on en sortit aussi des chandeliers de modèle antique pour les hymens, une coupe de bois doré, un poignard de fer-blanc rentrant dans le manche, des écheveaux de fil rouge destinés à simuler le sang des blessures, une fiole à poison, une urne à contenir des cendres et autres accessoires indispensables aux dénoûments tragiques.
Un chariot comique contient tout un monde. En effet, le théâtre n’est-il pas la vie en raccourci, le véritable microcosme que cherchent les philosophes en leurs rêvasseries hermétiques? Ne renferme-t-il pas dans son cercle l’ensemble des choses et les diverses fortunes humaines représentées au vif par fictions congruantes? Ces tas de vieilles hardes usées, poussiéreuses, tachées d’huile et de suif, passementées de faux or rougi, ces ordres de chevalerie en paillon et cailloux du Rhin, ces épées à l’antique au fourreau de cuivre, à la lame de fer émoussé, ces casques et diadèmes de forme grégeoise ou romaine ne sont-ils pas comme la friperie de l’humanité où se viennent revêtir de costumes pour revivre un moment, à la lueur des chandelles, les héros des temps qui ne sont plus? Un esprit ravalé et bourgeoisement prosaïque n’eût fait qu’un cas fort médiocre de ces pauvres richesses, de ces misérables trésors dont le poëte se contente pour habiller sa fantaisie et qui lui suffisent avec l’illusion des lumières jointe au prestige de la langue des dieux à enchanter les plus difficiles spectateurs.
Les valets du marquis de Bruyères, en laquais de bonne maison aussi insolents que des maîtres, touchaient du bout des doigts et avec un air de mépris ces guenilles dramatiques qu’ils aidaient à ranger sous le hangar, les plaçant d’après les ordres du Tyran, régisseur de la troupe; ils se trouvaient un peu dégradés de servir des histrions, mais le marquis avait parlé; il fallait obéir, car il n’était pas tendre à l’endroit des rébellions, et il se montrait d’une générosité asiatique en fait d’étrivières.
D’un air aussi respectueux que s’il eût eu affaire à des rois et princesses véritables, l’intendant vint, la barrette à la main, prendre les comédiens et les conduire à leurs logements respectifs. Dans l’aile gauche du château se trouvaient les appartements et chambres destinés aux visiteurs de Bruyères. Pour y parvenir, on montait de beaux escaliers aux marches de pierre blanche poncée avec paliers et repos bien ménagés; on suivait de longs corridors dallés en quadrillage blanc et noir, éclairés d’une fenêtre à chaque bout sur lesquels s’ouvraient les portes des chambres désignées d’après la couleur de leur tenture que répétaient les rideaux de la portière extérieure pour que chaque hôte pût aisément reconnaître son gîte. Il y avait la chambre jaune, la chambre rouge, la chambre verte, la chambre bleue, la chambre grise, la chambre tannée, la chambre de tapisserie, la chambre de cuir de Bohême, la chambre boisée, la chambre à fresques et telles autres appellations analogues qu’il vous plaira d’imaginer, car une énumération plus longue serait par trop fastidieuse et sentirait plutôt son tapissier que son écrivain.
Toutes ces chambres étaient meublées fort proprement et garnies non-seulement du nécessaire, mais encore de l’agréable. A la soubrette Zerbine échut la chambre de tapisserie, une des plus galantes pour les amours et mythologies voluptueuses dont la haute lice était historiée; Isabelle eut la chambre bleue, cette couleur seyant aux blondes; la rouge fut pour Sérafine, et la tannée reçut la Duègne, comme assortie à l’âge de la compagnonne par la sévérité renfrognée de la nuance. Sigognac fut installé dans la chambre tendue en cuir de Bohême non loin de la porte d’Isabelle, attention délicate du marquis; ce logis assez magnifique ne se donnait qu’aux hôtes d’importance, et le châtelain de Bruyères tenait à traiter particulièrement parmi ces baladins un homme de naissance, et à lui prouver qu’il en faisait estime, tout en respectant le mystère de son incognito. Le reste de la troupe, le Tyran, le Pédant, le Scapin, le Matamore et le Léandre, furent distribués dans les autres logis.
Sigognac mis en possession de son gîte où l’on avait déposé son mince bagage, tout en réfléchissant à la bizarrerie de sa situation, regardait d’un œil surpris, car jamais il ne s’était trouvé en pareille fête, l’appartement qu’il devait occuper pendant son séjour au château. Les murailles, comme le nom de la chambre l’indiquait, étaient tapissées de cuir de Bohême gaufré de fleurs chimériques et de ramages extravagants découpant sur un fond de vernis d’or leurs corolles, rinceaux et feuilles enluminées de couleurs à reflets métalliques luisant comme du paillon. Cela formait une tenture aussi riche que propre descendant de la corniche, jusqu’à un lambris de chêne noir très-bien divisé en panneaux, losanges et caissons.
Les rideaux des fenêtres étaient de brocatelle jaune et rouge rappelant le fond de la tenture et la couleur dominante des fleurs. Cette même brocatelle formait la garniture du lit, dont le chevet s’appuyait au mur et dont les pieds s’allongeaient dans la salle de manière à former ruelle de chaque côté. Les portières ainsi que les meubles étaient d’une étoffe semblable et de nuances assorties.
Des chaises à dossier carré, à pieds tournés en spirale, étoilées de clous d’or et frangées de crépine; des fauteuils ouvrant leurs bras bien rembourrés s’étalaient le long des boiseries dans l’attente de visiteurs et marquaient auprès de la cheminée la place des causeries intimes. Cette cheminée, en marbre sérancolin blanc et tacheté de rouge, était haute, ample et profonde. Un feu réjouissant par cette fraîche matinée y flambait fort à propos, éclairant de son reflet joyeux une plaque aux armes du marquis de Bruyères. Sur le chambranle, une petite horloge, figurant un pavillon dont le timbre simulait le dôme, indiquait l’heure sur son cadran d’argent niellé, évidé au milieu et laissant voir la complication intérieure des rouages.
Une table, à pieds tordus en colonnes salomoniques et recouverte d’un tapis de Turquie, occupait le centre de la chambre. Devant la fenêtre une toilette inclinait son miroir de Venise à biseaux sur une nappe de guipure garnie de tout le coquet arsenal de la galanterie.
En se considérant dans cette pure glace, curieusement encadrée d’écaille et d’étain, notre pauvre baron ne put s’empêcher de se trouver fort mal en point et dépenaillé d’une manière lamentable. L’élégance de la chambre, la nouveauté et la fraîcheur des objets dont il était entouré rendaient encore plus sensibles le ridicule et le délabrement de son costume déjà hors de mode avant le meurtre du feu roi. Une faible rougeur, quoiqu’il fût seul, passa sur les joues maigres du Baron. Jusqu’alors il n’avait trouvé sa misère que déplorable, maintenant elle lui semblait grotesque et pour la première fois il en eut honte. Sentiment peu philosophique, mais excusable chez un jeune homme.
Voulant s’ajuster un peu mieux, Sigognac défit le paquet où Pierre avait renfermé les minces hardes que possédait son maître. Il déplia les diverses pièces de vêtement qu’il contenait, et ne trouva rien à sa guise. Tantôt le pourpoint était trop long, tantôt le haut-de-chausses trop court. Les saillies des coudes et des genoux, offrant plus de prise aux frottements, se marquaient par des plaques râpées jusqu’à la corde. Entre les morceaux disjoints les coutures riaient aux éclats et montraient leurs dents de fil. Des reprises perdues, mais retrouvées depuis longtemps, bouchaient les trous avec des grillages compliqués comme ceux des judas de prison ou de portes espagnoles. Fanées par le soleil, l’air et la pluie, les couleurs de ces guenilles étaient devenues si indécises qu’un peintre eût eu de la peine à les désigner de leur nom propre. Le linge ne valait guère mieux. Des lavages nombreux l’avaient réduit à l’expression la plus ténue. C’étaient des ombres de chemises plutôt que des chemises réelles. On les eût dites taillées dans les toiles d’araignée du manoir. Pour comble de malheur, les rats, ne trouvant rien au garde-manger, en avaient rongé quelques-unes des moins mauvaises, y pratiquant avec leurs incisives autant de jours qu’à un collet de guipure, ornement intempestif dont se fût bien passé la garde-robe du pauvre Baron.
Cette inspection mélancolique absorbait si fort Sigognac qu’il n’entendit pas un coup discrètement frappé à la porte qui s’entre-bâilla, livrant passage d’abord à la tête enluminée, puis au corps obèse de messer Blazius, lequel pénétra dans la chambre avec force révérences exagérées et servilement comiques ou comiquement serviles, dénotant un respect moitié réel, moitié feint.
Quand le Pédant arriva près de Sigognac, celui-ci tenait par les deux manches et présentait à la lumière une chemise fenestrée comme la rose d’une cathédrale, et il secouait la tête d’un air piteusement découragé.
«Corbache! dit le Pédant, dont la voix fit tressaillir le Baron surpris, cette chemise a la mine vaillante et triomphale. On dirait qu’elle est montée à l’assaut de quelque place forte sur la propre poitrine du dieu Mars, tant elle est criblée, perforée, ajourée glorieusement par mousquetades, carreaux, dards, flèches et autres armes de jet. Il n’en faut pas rougir, Baron; ces trous sont des bouches par lesquelles se proclame l’honneur, et telle toile de Frise ou de Hollande toute neuve et godronnée à la dernière mode de la cour cache souvent l’infamie d’un bélître parvenu, concussionnaire et simoniaque; plusieurs héros considérables, dont l’histoire rapporte au long les gestes, n’étaient point trop bien fournis en linge, témoin Ulysse, personnage grave, prudent et subtil, lequel se présenta, vêtu seulement d’une poignée d’herbes marines, à la tant belle princesse Nausicaa, comme il appert en l’Odyssée du sieur Homérus.
--Par malheur, répondit Sigognac au Pédant, mon cher Blazius, je ne ressemble à ce brave Grec, roi d’Ithaque, que par le manque de chemises. Mes exploits antérieurs ne compensent point ma misère présente. L’occasion a fait défaut à ma vaillance, et je doute que je sois jamais chanté des poëtes, en vers hexamétriques. J’avoue que cela me fâche étrangement, bien que l’on ne doive pas avoir vergogne d’une pauvreté honorable, de paraître ainsi accoutré parmi cette compagnie. Le marquis de Bruyères m’a bien reconnu, quoiqu’il n’en ait fait montre, et il peut trahir mon secret.
--Cela est, en effet, on ne peut plus fâcheux, répliqua le Pédant, mais il y a remède à tout, fors à la mort, comme dit le proverbe. Nous autres, pauvres comédiens, ombres de la vie humaine et fantômes des personnages de toute condition, à défaut de l’_être_, nous avons au moins le _paraître_, qui lui ressemble comme le reflet ressemble à la chose. Quand il nous plaît, grâce à notre garde-robe où sont tous nos royaumes, patrimoines et seigneuries, nous prenons l’apparence de princes, hauts barons, gentilshommes de fière allure et de galante mine. Pour quelques heures nous égalons en bravoure d’ajustements ceux qui s’en piquent le plus: les blondins et petits-maîtres imitent nos élégances empruntées que de fausses ils font réelles, substituant le drap fin à la serge, l’or au clinquant, le diamant à la marcassite, car le théâtre est école de mœurs et académie de la mode. En ma qualité de costumier de la troupe, je sais faire d’un pleutre un Alexandre, d’un pauvre diable recru de fortune un riche seigneur, d’une coureuse une grande dame, et, si vous ne le trouvez point mauvais, j’userai de mon industrie à votre endroit. Puisque vous avez bien voulu suivre notre sort vagabond, usez du moins de nos ressources. Quittez cette livrée de mélancolie et de misère qui obombre vos avantages naturels et vous inspire une injuste défiance de vous-même. J’ai précisément en réserve dans un coffre un habit fort propre en velours noir avec des rubans feu, qui ne sent point son théâtre et que pourrait porter un homme de cour, car c’est aujourd’hui une fantaisie fréquente chez les auteurs et les poëtes de mettre à la scène des aventures du temps, sous noms supposés, qui exigent des habits d’honnêtes gens et non de baladins extravagamment déguisés à l’antique ou à la romanesque. J’ai la chemisette, les bas de soie, les souliers à bouffettes, le manteau, tous les accessoires du costume qui semble taillé exprès sur votre moule comme par prévision de l’aventure. Rien n’y manque, pas même l’épée.
--Oh! pour cela, il n’est besoin, dit Sigognac, avec un geste hautain où reparaissait toute la fierté du noble qu’aucune infortune ne peut abattre. J’ai celle de mon père.
--Conservez-la précieusement, répondit Blazius, une épée est une amie fidèle, gardienne de la vie et de l’honneur de son maître. Elle ne l’abandonne pas en désastres, périls et mauvaises rencontres, comme font les flatteurs, vile engeance parasite de la prospérité. Nos glaives de théâtre n’ont ni fil ni pointe, car ils ne doivent porter que de feintes blessures dont on se guérit subitement à la fin de la pièce, et cela sans onguent, charpie ou thériaque. Celle-là vous saura défendre au besoin comme elle l’a déjà fait quand le bandit aux mannequins fit cette équipée de grande route effroyable et risible. Mais souffrez que j’aille chercher les nippes au fond de la malle qui les cèle; il me tarde de voir la chrysalide se muer en papillon.»
Ces paroles débitées avec l’emphase grotesque qui lui était habituelle et qu’il transportait de ses rôles dans la vie ordinaire, le Pédant sortit de la chambre et revint bientôt portant entre les bras un paquet assez volumineux enveloppé d’une serviette et qu’il posa respectueusement sur la table.
«Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement, je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames raffoleront de vous incontinent; car, soit dit sans faire injure à la cuisine de Sigognac, vous avez assez jeûné dans votre Tour de la Faim pour avoir la vraie physionomie d’un mourant d’amour. Les femmes ne croient qu’aux passions maigres; les ventripotents ne les persuadent point, eussent-ils en la bouche les chaînes dorées, symboles d’éloquence, qui suspendaient nobles, bourgeois, manants, aux lèvres d’Ogmios, l’Hercule gaulois. C’est pour cette raison et non pour une autre que j’ai médiocrement réussi auprès du beau sexe et me suis rejeté de bonne heure sur la dive bouteille, laquelle ne fait point tant la renchérie et accueille favorablement les gros hommes, comme muids de capacité plus vaste.»
C’est ainsi que l’honnête Blazius tâchait d’égayer, tout en l’habillant, le baron de Sigognac, car la volubilité de sa langue n’ôtait rien à l’activité de ses mains; même au risque d’être taxé de bavard ou de fâcheux, il préférait étourdir le jeune gentilhomme d’un flux de paroles à le laisser sous le poids de réflexions pénibles.
La toilette du Baron fut bientôt achevée, car le théâtre, exigeant des changements rapides de costume, donne beaucoup de dextérité aux comédiens en ces sortes de métamorphoses. Blazius, content de sa besogne, mena par le bout du petit doigt, comme on mène une jeune épousée à l’autel, le Baron de Sigognac devant la glace de Venise posée sur la table et lui dit: «Maintenant daignez jeter un coup d’œil sur Votre Seigneurie.»
Sigognac aperçut dans le miroir une image qu’il prit d’abord pour celle d’une autre personne, tant elle différait de la sienne. Involontairement il retourna la tête et regarda par-dessus son épaule pour voir s’il n’y avait pas par hasard quelqu’un derrière lui. L’image imita son mouvement. Plus de doute, c’était bien lui-même: non plus le Sigognac hâve, triste, lamentable, presque ridicule à force de misère, mais un Sigognac jeune, élégant, superbe, dont les vieux habits abandonnés sur le plancher ressemblaient à ces peaux grises et ternes que dépouillent les chenilles lorsqu’elles s’envolent vers le soleil, papillons aux ailes d’or, de cinabre et de lapis. L’être inconnu, prisonnier dans cette enveloppe de délabrement, s’était dégagé soudain et rayonnait sous la pure lumière tombant de la fenêtre comme une statue dont on vient d’enlever le voile en quelque inauguration publique. Sigognac se voyait tel qu’il s’était quelquefois apparu en rêve, acteur et spectateur d’une action imaginaire se passant dans son château rebâti et orné par les habiles architectes
du songe pour recevoir une infante adorée arrivant sur une haquenée blanche. Un sourire de gloire et de triomphe voltigea quelques secondes comme une lueur de pourpre sur ses lèvres pâles, et sa jeunesse enfouie si longtemps sous le malheur reparut à la surface de ses traits embellis.
Blazius, debout près de la toilette, contemplait son ouvrage, se reculant pour mieux jouir du coup d’œil, comme un peintre qui vient de donner la dernière touche à un tableau dont il est satisfait.
«Si, comme je l’espère, vous vous poussez à la cour et recouvrez vos biens, donnez-moi pour retraite le gouvernement de votre garde-robe, dit-il en singeant la courbette d’un solliciteur devant le Baron transformé.
--Je prends note de la requête, répondit Sigognac avec un sourire mélancolique; vous êtes, messer Blazius, le premier être humain qui m’ayez demandé quelque chose.
--On doit, après le dîner qui nous sera servi particulièrement, rendre visite à M. le marquis de Bruyères pour lui montrer la liste des pièces que nous pouvons jouer, et savoir de lui dans quelle partie du château nous dresserons le théâtre. Vous passerez pour le poëte de la troupe, car il ne manque pas par les provinces de beaux esprits qui se mettent parfois à la suite de Thalie, dans l’espoir de toucher le cœur de quelque comédienne; ce qui est fort galant et bien porté. L’Isabelle est un joli prétexte, d’autant qu’elle a de l’esprit, de la beauté et de la vertu. Les ingénues jouent souvent plus au naturel qu’un public frivole et vain ne le suppose.»
Cela dit, le Pédant se retira, quoiqu’il ne fût pas fort coquet, pour aller vaquer à sa propre toilette.
Le beau Léandre, pensant toujours à la châtelaine, s’adonisait de son mieux, dans l’espoir de cette aventure impossible qu’il poursuivait toujours, et qui, au dire de Scapin, ne lui avait jamais valu que des déceptions et des étrivières. Quant aux comédiennes, à qui M. de Bruyères avait galamment envoyé quelques pièces d’étoffe de soie pour y lever, s’il était besoin, les habits de leurs rôles, on pense qu’elles eurent recours à toutes les ressources dont l’art se sert pour parer la nature, et se mirent sur le grand pied de guerre autant que leur pauvre garde-robe d’actrices ambulantes le leur permettait. Ces soins pris, on se rendit à la salle où le dîner était servi.
Impatient de sa nature, le marquis vint avant la fin du repas trouver les comédiens à table; il ne souffrit pas qu’ils se levassent, et quand on leur eut donné à laver, il demanda au Tyran quelles pièces il savait.
«Toutes celles de feu Hardy, répondit le Tyran de sa voix caverneuse, la _Pyrame_ de Théophile, la _Silvie_, la _Chriséide_ et la _Sylvanire_, la _Folie de Cardenio_, l’_Infidèle Confidente_, la _Philis de Scyre_, le _Lygdamon_, le _Trompeur puni_, la _Veuve_, la _Bague de l’oubli_, et tout ce qu’ont produit de mieux les plus beaux esprits du temps.
--Depuis quelques années je vis retiré de la cour et ne suis pas au courant des nouveautés, dit le marquis d’un air modeste; il me serait difficile de porter un jugement sur tant de pièces excellentes, mais dont la plupart me sont inconnues; m’est avis que le plus expédient serait de m’en fier à votre choix, lequel, appuyé de théorie et de pratique, ne saurait manquer d’être sage.
--Nous avons souvent joué une pièce, répliqua le Tyran, qui peut-être ne souffrirait pas l’impression, mais qui, pour les jeux de théâtre, reparties comiques, nasardes et bouffonneries, a toujours eu ce privilége de faire rire les plus honnêtes gens.
--N’en cherchez point d’autres, dit le marquis de Bruyères, et comment s’appelle ce bienheureux chef-d’œuvre?
--Les _Rodomontades du capitaine Matamore_.
--Bon titre, sur ma foi! la Soubrette a-t-elle un beau rôle? fit le marquis en lançant un coup d’œil à Zerbine.
--Le plus coquet et le plus coquin du monde, et Zerbine le joue au mieux. C’est son triomphe. Elle y fut toujours claquée, et cela sans cabale ni applaudisseurs appostés.»
A ce compliment directorial, Zerbine crut qu’il était de son devoir de rougir quelque peu, mais il ne lui était pas facile d’amener un nuage de vermillon sur sa joue brune. La modestie, ce fard intérieur, lui manquait totalement. Parmi les pots de sa toilette, il n’y avait pas de ce rouge-là. Elle baissa les yeux, ce qui fit remarquer la longueur de ses cils noirs, et elle leva la main comme pour arrêter au passage des paroles trop flatteuses pour elle, et ce mouvement mit en lumière une main bien faite, quoiqu’un peu bise, avec un petit doigt coquettement détaché et des ongles roses qui luisaient comme des agates, car ils avaient été polis à la poudre de corail et à la peau de chamois.
Zerbine était charmante de la sorte. Ces feintes pudicités donnent beaucoup de ragoût à la dépravation véritable; elles plaisent aux libertins, bien qu’ils n’en soient pas dupes, par le piquant du contraste. Le marquis regardait la Soubrette d’un œil ardent et connaisseur, et n’accordait aux autres femmes que cette vague politesse de l’homme bien élevé qui a fait son choix.
«Il ne s’est pas seulement informé du rôle de la grande coquette, pensait la Sérafine outrée de dépit; cela n’est pas congru, et ce seigneur, si riche de bien, me semble terriblement dénué du côté de l’esprit, de la politesse et du bon goût. Décidément il a les inclinations basses. Son séjour en province l’a gâté, et l’habitude de courtiser les maritornes et les bergères lui ôte toute délicatesse.»
Ces réflexions ne donnaient pas l’air aimable à la Sérafine. Ses traits réguliers, mais un peu durs, qui avaient besoin pour plaire d’être adoucis par la mignardise étudiée des sourires et le manége des clins d’yeux, prenaient, ainsi contractés, une sécheresse maussade. Sans doute elle était plus belle que Zerbine, mais sa beauté avait quelque chose de hautain, d’agressif et de méchant. L’amour eût peut-être risqué l’assaut. Le caprice effrayé rebroussait de l’aile.
Aussi le marquis se retira-t-il sans essayer la moindre galanterie auprès de dona Sérafina, ni d’Isabelle, qu’il regardait d’ailleurs comme engagée avec le baron de Sigognac. Avant de franchir le seuil de la porte, il dit au Tyran: «J’ai donné des ordres pour qu’on débarrassât l’orangerie, qui est la salle la plus vaste du château, afin d’y établir le théâtre; on a dû y porter des planches, des tréteaux, des tapisseries, des banquettes, et tout ce qui est nécessaire pour arranger une représentation à l’improviste. Surveillez les ouvriers, peu experts en pareils travaux; disposez-en comme un Comite de galère de sa chiourme. Ils vous obéiront comme à moi-même.»