Le capitaine Coutanceau

Part 9

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Mais l’autre, le regardant avec des yeux enflammés, dit simplement:

--Mon sabre.

Cet officier c’était Marceau.

Vous le voyez, mes amis, la France déchirée et saignante avait encore le droit d’être fière de ses enfants.

Mais le coup était si terrible qu’on n’apercevait que le résultat.

La trahison de Longwy avait été un malheur, un accident, en quelque sorte, dont on avait pris son parti.

La capitulation de Verdun parut un désastre irréparable.

--Combien y a-t-il de lieues de Verdun à Paris? voilà ce que de tous côtés vous demandaient des gens effarés.

Et quand vous leur répondiez:

--Soixante-cinq.

C’était comme si vous leur eussiez coupé bras et jambes, et consternés ils s’éloignaient en trébuchant.

Pourquoi ne vous le dirais-je pas, mes amis?...

Ce temps que j’évoque eut trop de grandeurs pour qu’il soit utile de dissimuler ou d’atténuer ses faiblesses...

Paris fut terrifié... Paris fut saisi du vertige honteux de la peur... Paris vit les Prussiens à ses portes...

Alors, toutes les sinistres prophéties semées par les alarmistes levèrent et portèrent leurs fruits.

Sept ou huit cents personnes s’enfuirent de la capitale dans la journée, emportant ce qu’elles avaient de plus précieux.

Le prix des voitures haussa pour ainsi dire d’heure en heure...

A midi, un de nos voisins paya mille livres en assignats une méchante carriole attelée de deux rosses, qui devait le conduire avec sa famille jusqu’à Orléans.

Le récit de ce qui se passait au conseil des ministres et dans certaines réunions de députés, ne contribuait pas peu à augmenter l’épouvante.

On affirmait que les Girondins--et ce n’était cependant pas des lâches--s’étaient écriés à la nouvelle du désastre:

--Abandonnons Paris aux Prussiens... Portons dans le Midi la statue de la liberté!...

Roland, le ministre de l’intérieur, avait dit, prétendait-on:

--Les nouvelles sont alarmantes, il faut que les ministres et l’Assemblée quittent Paris!...

--Pour aller où?... demanda Danton.

--A Blois, et nous emmènerons le trésor et le roi...

Clavières et Servan avaient appuyé la proposition de Roland, et aussi et surtout le député Kersaint, admis à cette conférence parce qu’il arrivait de Sedan, où il avait été envoyé en mission.

--Oui, il faut partir, s’était écrié Kersaint, car il est aussi impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas à Paris, qu’il l’est que le coin n’entre pas dans la bûche quand on frappe dessus...

Ces bruits étaient exacts, de même qu’il était parfaitement vrai que Danton, à force de passion et d’éloquence, avait obtenu qu’on ne prit aucune détermination...

Aussi dans tous les groupes entendait-on dire:

--Avant huit jours... avant trois jours... demain, les Prussiens seront à Paris, et Dieu sait ce qu’ils feront de nous!...

Les menaces du manifeste du duc de Brunswick troublaient toutes les cervelles.

Ne déclarait-il pas qu’il traiterait comme rebelle, qu’il jugerait et exécuterait _sommairement_ tous les Français qui OSERAIENT se défendre, tous les Français qui avaient embrassé la cause de la Révolution!...

Autant dire qu’il exterminerait Paris, qu’il l’anéantirait...

--Et c’est ce qu’il fera, disaient les trembleurs blêmes, «toute la population, de même que les troupeaux qu’on mène à l’abattoir, sera conduite dans la plaine Saint-Denis, et mitraillée sans triage, sans distinction d’âge, de sexe et de rang...»

Vous le voyez, mes amis, quels que soient les temps, les mêmes calamités rappellent les mêmes effarements...

Nous étions à la fin du dix-huitième siècle, nous nous étions armé du scepticisme de Voltaire, et cependant nous reculions soudainement jusqu’aux époques de Charles VI, alors que l’Anglais envahissait la France... Que dis-je!... Nous reculions jusqu’aux invasions barbares, en ces temps où les foules saisies de panique s’enfuyaient en criant:

--Voilà les barbares!... C’est le _fléau de Dieu_ qui approche, c’est le jugement dernier!...

Danton était inaccessible à ces terreurs.

Au sortir du conseil des ministres, il s’était rendu à l’hôtel de ville.

Là, il rassemble la Commune, et Manuel, le procureur-syndic, inspiré par lui, se lève et propose que, «tous les citoyens en état de porter les armes se réunissent au Champ-de-Mars, y campent, et le lendemain marchent sur Verdun pour purger le sol français des barbares qui le souillent, ou mourir...»

La commune décrète ensuite.

Que tous les chevaux de luxe pouvant servir aux volontaires qui partent pour la frontière seront requis...

Qu’un état sera dressé des hommes prêts à partir...

Que le canon d’alarme sera tiré sans discontinuer, le tocsin sonné, la générale battue...

Informée des mesures que vient de prendre la commune pour la levée en masse, l’Assemblée bat des mains...

Et Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, dont le génie croît avec le danger de la patrie, s’élance à la tribune et dit:

«Il paraît que le plan des Prussiens est de marcher droit sur Paris en laissant les places fortes derrière eux... Eh bien! ce projet fera notre salut et leur perte... Nos armées, trop faibles pour leur résister, seront assez fortes pour les harceler sur leurs derrières; et tandis qu’ils arriveront poursuivis par nos bataillons, ils trouveront en leur présence l’armée parisienne, rangée en bataille sous les murs de la capitale, et, enveloppés là de toutes parts, ils seront dévorés par cette terre qu’ils avaient profanée...

»Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est un danger qu’il ne faut pas dissimuler, c’est celui des terreurs paniques...

»_Nos ennemis y comptent et sèment l’or pour le produire..._

»Et vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux qu’ils se décomposent à l’idée du moindre danger...

»Je voudrais qu’on put signaler cette espèce sans âme et à la figure humaine, et réunir tous les individus dans une même ville, à Longwy, par exemple, qu’on appellerait la ville des lâches, et là, devenus l’opprobre du genre humain, ils ne sèmeraient plus l’épouvante chez leurs concitoyens...

»... Ils ne nous feraient plus prendre des nains pour des géants, et la poussière qui vole devant un escadron de uhlans pour une innombrable armée...

»Parisiens, l’heure est venue de montrer votre énergie...

»Pourquoi vos retranchements ne sont-ils pas avancés?...

»Où sont les bêches et les pioches qui ont pour notre grande solennité d’il y a deux ans, bouleversé le Champ-de-Mars?

»Vous avez montré pour les fêtes une grande ardeur... En auriez-vous donc moins pour les combats?...

»Vous avez célébré, acclamé, chanté la liberté... Il faut maintenant la défendre...

»Ce n’est plus des statues qu’il s’agit de renverser, mais un monarque de chair et d’os, le roi de Prusse, armé de toute sa puissance...

»Je demande donc que l’Assemblée nationale donne le premier exemple et envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes, et piocher de leurs mains à la face de tous les citoyens...»

Des applaudissements frénétiques saluent les dernières paroles de Vergniaud.

Sa proposition est votée d’enthousiasme, et un autre orateur lui succède à la tribune: Danton.

D’une voix brève et saccadée il rend compte des mesures de salut prises par la Commune, puis, avec ce geste impérieux qui imposait aux foules ses terribles volontés:

»Une partie du peuple, poursuit-il, va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements et la troisième, avec des piques, défendra l’intérieur de nos villes.

»Mais ce n’est pas assez: il faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager la France entière à imiter Paris; il faut rendre un décret par lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes...»

Il était deux heures, à ce moment.

Le canon venait de commencer à tonner aux quatre coins de Paris; toutes les cloches jetaient au vent les lamentations du tocsin, la générale battait dans les rues...

Danton s’interrompit, levant la main comme pour dire:

--Écoutez...

Et durant plus de deux minutes, il y eut dans l’Assemblée et dans les tribunes publiques un silence solennel, comme celui qui se fait autour du lit d’un agonisant.

Alors, lui, de l’accent d’une indomptable énergie:

«Le canon que vous entendez, s’écria-t-il, n’est pas le canon d’alarme... c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l’audace, et la France sera sauvée!...»

Ah! mes amis, ce cri sublime du tragique orateur de la Révolution, pour Paris, pour la France entière, ce fut le cri de la patrie...

Consternée la veille, la grande ville se redressa, saisie d’un désespoir furieux, plus que jamais menaçante et terrible, honteuse de sa panique et résolue à la faire payer cher aux Prussiens...

C’est que chacun de nous ne sentait que trop qu’il s’agissait de bien plus que la vie...

C’était le patrimoine de nos droits et de nos libertés qui allait être l’enjeu de cette suprême partie, ce patrimoine si chèrement acquis, payé de tant et de si immenses sacrifices.

Songer qu’on tomberait sous le fer du vainqueur après avoir subi son insolence, après avoir eu peut-être sa maison en flammes et sa famille outragée, c’était déjà horrible, n’est-ce pas?...

Ce n’était rien, comparé à cette pensée qui nous poignait le cœur, qu’il allait s’éteindre sous le pied des chevaux Prussiens, ce foyer d’une civilisation nouvelle, qui de Paris rayonnait sur le monde.

C’est ainsi que, dans la douleur de ces deux désastres successifs, Longwy et Verdun, la France puisa l’énergie qui devait assurer sa victoire...

Justement, le grand élan qui avait suivi la proclamation du danger de la patrie, s’était insensiblement ralenti...

Beaucoup, qui s’étaient enrôlés, hésitaient à partir... Quelques-uns discutaient la valeur de leur engagement... D’autres, qui ne cessaient de réclamer des armes aux refrains furieux du _Ça ira!_ ne les demandaient certes pas pour voler à la frontière...

La capitulation de Verdun tomba comme de l’huile sur un feu près de s’éteindre... La flamme du patriotisme se ranima plus vive.

Et, de ce jour, je puis le dire, date le grand, le gigantesque effort.

Du matin au soir, Paris prit l’aspect d’une place forte en état de siége.

Partout du canon, des munitions, des armes, des soldats... Au Champ-de-Mars, des bataillons de volontaires s’exerçaient à la manœuvre et au maniement du fusil. Dans la plaine des Sablons, on organisait un régiment de cavalerie avec les chevaux de luxe mis en réquisition...

Le travail était prodigieux, l’activité dévorante...

La nuit, de tous côtés, on apercevait des comme des lueurs d’incendie... C’était le reflet des forges où nuit et jour on forgeait des armes.

Les églises avaient été transformées en ateliers, où des milliers de femmes travaillaient incessamment à préparer des tentes, des habits, des sacs, des effets d’équipement.

Puis, chacun, pour ainsi dire, s’était fait recruteur, prêchant la guerre sainte. Et de porte en porte, des vieillards s’en allaient, offrant aux jeunes quelque vieil uniforme, un sabre, un fusil, des cartouches...

C’est qu’ils voulaient, dans la mesure de leurs forces, parfois au delà, servir la patrie menacée, ceux qui ne pouvaient lui donner leur sang.

Les dons patriotiques affluèrent dans des proportions qui vous paraîtraient à peine croyables.

Deux hommes, à eux seuls, montèrent, armèrent et équipèrent trois escadrons de cavalerie.

Un fabricant de tissus, Lemoine, donna toute sa fortune, huit cent mille livres environ, ne réservant qu’une rente de deux cents louis, non pour lui, mais, «pour sa femme âgée et infirme.»

Gerson, un propriétaire de la Bourgogne, mit ses vignes aux enchères, pour «le prix en être versé dans les caisses de la nation,» et il se trouva un financier pour les acheter le double de leur valeur.

Des villages se cotisèrent, qui envoyèrent à l’Assemblée des sommes fabuleuses--pour le temps--des trente, des quarante, des cent vingt mille livres--et en or, pas en assignats.

Et cela mieux que tout le reste, vous dit l’universalité du mouvement et sa profondeur, et de quelle fièvre brûlait le cœur de la France.

Un paysan déterrer ses vieux louis lentement et péniblement économisés et les donner? L’héroïsme du sacrifice ne saurait aller plus loin. Quand le paysan a donné son argent, que lui importe son sang, il le prodigue...

Et sur ces listes infinies de dons patriotiques, que d’offrandes touchantes!

Ce sont de pauvres femmes de la Halle, qui apportent un jour quatre mille livres, «produit de la vente de leurs bijoux,» de leurs boucles d’oreilles, sans doute, et de leurs anneaux de mariage.

C’est une mercière de la rue Saint-Denis, qui offre sa croix d’or...

C’est une pauvre veuve qui donne une timbale et un couvert d’argent, reliques précieuses d’un enfant qu’elle a perdu.

C’est encore une jeune fille, une ouvrière, qui vend, pour en verser le prix, dix-huit livres seize sols, un dé d’or dont son fiancé lui avait fait présent...

Pendant ce temps, chaque jour partaient de Paris cinq cents, mille et jusqu’à quinze cents volontaires...

Vingt mille partirent ainsi successivement, et il y en eût eu bien d’autres si on ne les eût retenus...

L’Assemblée nationale fut obligée de renfermer et de faire garder à vue les typographes qui imprimaient le compte-rendu de ses séances.

Il fallut décréter que tels ouvriers, les serruriers, par exemple, resteraient à Paris, où ils servaient mieux la nation en forgeant des armes qu’en courant à la frontière.

Alors, véritablement, du sol de la patrie souillé par les pas de l’ennemi, surgissent des armées.

La France s’ébranla pour marcher tout entière au-devant des Prussiens, résolue à les vaincre, ne fût-ce que par le nombre, sûre de les écraser sous sa masse, fût-ce au prix de torrents de sang et de milliers de cadavres...

Mais l’immense sacrifice accepté froidement d’avance, devait être inutile.

Dans les rangs de cette armée, qui était le peuple même, marchaient encore inconnus les héros dont l’occasion allait révéler le génie.

Pour conduire à la victoire de la liberté ces légions de volontaires, partis au chant de la _Marseillaise_, Dieu leur devait et leur donna de ces capitaines dont un seul, en d’autres temps eût suffi pour illustrer un pays...

Il leur donna Kellerman, Macdonald, Masséna, Desaix, Hoche, Marceau, Davoust, Ney, Bernadotte, Jourdan, Augereau, Moncey, Joubert, Victor, Lefebvre, Kléber, Oudinot, Mortier, toute cette foule enfin de glorieux soldats qui enseignaient d’exemple à vaincre ou à mourir.

Je vois votre surprise, mes amis...

Vous vous demandez comment nous pouvions craindre avec de si prodigieuses ressources, comment nous doutions de la victoire, nous sentant appuyés sur tout un peuple debout...

Croyez-moi, nous étions excusables en 1792.

La France d’alors ne se peut mieux comparer qu’à ce géant qui n’ayant jamais essayé ses forces s’effrayait des menaces d’un enfant.

Nous n’avions expérimenté, nous autres, ni l’ascendant des idées, ni la puissance d’une nation qui combat pour son indépendance et ses libertés.

Nul, d’ailleurs, n’ignorait qu’une force ne vaut qu’autant qu’elle est organisée, réglée, répartie, dirigée...

Et le désordre était partout, nous nous débattions au milieu des ruines.

De l’ancienne monarchie, que nous restait-il? Rien. Ou plutôt elle ne nous avait légué que des embarras et des obstacles. Tous les ressorts étaient disloqués et rompus, de cette machine compliquée qui s’appelle un gouvernement régulier.

Et lorsque tout était à improviser, vous m’entendez, tout absolument, le temps manquait... Ce n’était pas par mois, qu’il nous fallait compter, ce n’était pas par semaines ni par jours... c’était par minutes.

Si encore l’ivresse de la liberté nouvellement conquise n’eût pas égaré les meilleurs esprits!...

Tous ces fédérés, qui arrivaient par centaines et par milliers, avaient fait le sacrifice de leurs intérêts, de leurs affections et de leur vie... nullement celui de leur volonté.

Ils prétendaient n’obéir qu’à eux seuls, c’est-à-dire aux officiers choisis et élus par eux.

Et ces officiers, si remarquables d’ailleurs que fussent leurs qualités personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous les premiers et les plus vulgaires éléments de l’art militaire.

Être assimilés aux troupes de ligne révoltait les volontaires... Ils se fâchaient dès qu’on leur disait que sans discipline il n’est pas d’armée, partant pas de victoire. L’idée de subordination, dans leur imagination défiante, était inséparable de l’idée de despotisme.

Je me rappelle qu’un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans, maître corroyeur, nommé Lefort, qui avait été élu commandant d’un bataillon, disait gravement à mon père:

--Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d’un général, je ne les subirais pas moi-même...

--Cependant, objectait mon père, pour tenir campagne, pour livrer bataille...

--Eh bien!... qu’est-il besoin d’un général!... Je conduis mes hommes à l’ennemi... ce n’est pas difficile, n’est-ce pas?... Je commande en avant... nous nous précipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne sommes pas tués...

En vain, pendant tout une soirée, nous nous tuâmes, mon père et moi, à expliquer à cet entêté qu’il n’est d’efforts efficaces que ceux qui sont concertés... Vainement nous nous épuisâmes à lui démontrer qu’une bataille est une action immense dont chaque épisode doit être réglé par un chef suprême utilisant à propos toutes les ressources...

Il nous écoutait attentivement, hochant même la tête d’un air d’approbation; puis, quand nous pensions l’avoir convaincu:

--Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre idée à nous autres est de marcher comme je vous l’ai dit...

Ce n’est que deux ans plus tard, après le déblocus de Landau, si je ne m’abuse, que je revis mon parent Lefort.

Il était capitaine de grenadiers. Nous passâmes une journée ensemble, et comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui rappelai ses opinions et ses discours d’autrefois.

De ma vie, je n’ai vu un homme rire de meilleur cœur.

--C’est pourtant vrai, me répondit-il, je vous ai dit toutes ces bêtises-là... et le pis est que je les pensais... Ce que c’est pourtant que de vouloir raisonner sur des choses qu’on ignore!... Mais les plus courtes folies sont les meilleures, et la mienne n’a guère duré... Nous n’avions pas rejoint l’armée depuis trois fois vingt-quatre heures, que je m’étais jugé... Je rassemblai donc mes volontaires, et après leur avoir fait former le cercle: «Mes enfants, leur dis-je, pourquoi m’avez-vous nommé votre commandant? Parce que je suis un honnête homme, n’est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une balle prussienne... Je vous remercie de l’honneur... Malheureusement, comme je ne suis pas seulement capable de commander un à gauche par quatre, comme le premier caporal venu m’en remontrerait, si je vous mène au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit pour la patrie. C’est pourquoi je m’en vais de ce pas aller trouver le général en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son métier et nous apprenne le nôtre, qui est de tuer le plus possible et d’être tué le moins qu’on peut... Si ça vous va, tant mieux! sinon, tant pis! Et là-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle...» Et aussitôt dit, aussitôt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa théorie comme une dévote son _pater_, et je devins simple grenadier comme les camarades... Un mois après j’étais sergent, me voici capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m’emporte pas, je serai général, et je saurai mon métier...

Mais tous les volontaires n’avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.

Il n’y en eut que trop qui ne surent pas reconnaître ou ne voulurent pas avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann, Beurnouville et Custine n’eurent que trop à se plaindre de l’insubordination des fédérés qui arrivaient au camp de Châlons.

Il y en eut d’autres qui ne s’étaient pas parfaitement rendu compte du sacrifice qu’ils faisaient à la patrie, qui partirent pour la frontière comme pour une partie de plaisir et que les premières privations étonnèrent et irritèrent jusqu’à la révolte.

Si j’avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous lirais une pétition qu’adressait à l’Assemblée nationale le bataillon d’une petite ville de l’ouest...

Mais je suis assez sûr de ma mémoire pour vous la citer textuellement:

«Citoyens législateurs, écrivaient ces soldats, un peu plus que naïfs, nous venons vous dénoncer notre général, qui ne peut être qu’un traître vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...

»Voici quatre nuits qu’il nous fait coucher en plein champ, sur la terre nue, sans couverture, et cela, par une bruine épaisse qui nous mouille et nous refroidit jusqu’aux os... Aussi, sommes-nous presque tous atteints de maux de gorge...

»Ce traître, la nuit dernière, a poussé la perfidie jusqu’à nous empêcher d’allumer des feux, sous prétexte que leurs lueurs révéleraient notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l’ennemi n’était pas indigne d’un patriote.

»Nous n’avons depuis deux jours d’autres vivres que la farine dont nous faisons une sorte de bouillie d’autant plus détestable que nous manquons totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d’eau-de-vie, rien enfin!...

»Il est clair, citoyens législateurs, que l’aristocrate qui nous commande a formé le projet exécrable de nous affaiblir, de nous exténuer, pour nous livrer plus aisément à l’ennemi...

»Nous vous demandons sa mise en jugement...»

Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l’Assemblée nationale, pour appuyer cette étrange pétition... Il demanda une enquête, et qui peut savoir ce qu’il eût demandé, si sa voix n’eût pas été couverte par un immense éclat de rire...

Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient signé la pétition ne s’en vantaient pas...

C’est vers cette époque qu’un matin des conscrits du bataillon de Saint-Laurent se présentent tumultueusement à Kellermann.

--Citoyen général, lui dit l’orateur de la troupe, on nous a donné des souliers si mal ajustés et d’un cuir si grossier que nous souffrons des pieds.

Lui les regarde, avec ce flegme étonnant qui ne le quittait jamais, et les montrant à quelques grenadiers de la Moselle debout près de lui:

--Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mâtins d’aristocrates pareils... La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...

...Mais c’est le côté le moins grave et même comique, en quelque sorte, de notre situation, que je vous expose ici...

Ces conscrits qu’effrayait un rhume, qui s’indignaient parce que leurs chaussures les blessaitent, baptisés au feu de Valmy et de Jemmapes, allaient devenir ces grenadiers indomptables qui, vingt années durant, promenèrent à travers l’Europe, dans les plis de notre drapeau tricolore, nos idées d’affranchissement et de liberté.

Nous avions, en 1792, d’autres sujets d’inquiétude.

Si prodigieux avait été le mouvement d’hommes provoqué par les appels de l’Assemblée nationale, que le nombre constituait presque un danger...

L’armée risquait de devenir cohue.

Dans leur empressement d’accueillir quiconque se présentait pour défendre la patrie, les municipalités avaient trop oublié qu’un soldat doit être en état de porter l’arme qui lui est confiée, et de s’en servir avec succès.

Des feuilles de route avaient été délivrées sans discernement ni mesure à un nombre incroyable d’enfants, de vieillards et d’infirmes, qui, bien loin d’être utiles, paralysaient tous les efforts des organisateurs de la défense.

Le 20 août 1792, un mois jour pour jour avant Valmy, Kellermann écrivait aux commissaires de l’Assemblée: