Part 8
Et certes, il était temps qu’il fût trouvé l’hymne de la patrie en danger, le chant qui électrise les bataillons et gagne les batailles...
Les Prussiens avaient marché, pendant le mois d’août...
Le 27, on apprit à Paris qu’ils avaient passé la frontière, qu’ils avaient impitoyablement pendu à Sierck quelques pauvres paysans coupables d’avoir défendu leur pays, et enfin qu’ils s’étaient emparés de Longwy.
Paris eut un instant de stupeur.
Longwy pris!... Longwy au pouvoir des Prussiens!...
Allons donc!... Personne n’y voulait croire... Les prophètes de malheur de la veille étaient devenus les plus obstinés sceptiques du lendemain.
Longwy, disait-on, était défendu par des soldats français, donc les Prussiens n’y sont pas...
Ceux-là même qui avaient proclamé le danger de la patrie doutaient... Car en le proclamant, c’est à peine s’ils y croyaient, ou du moins ils le supposaient bien éloigné encore. Ils avaient voulu surtout prendre leurs précautions contre l’improbable. Et pas du tout, ce qui de leur part n’avait été qu’un acte de prévoyance devenait une mesure de salut.
Car à la fin, il fallut bien se rendre à l’évidence.
La nouvelle apportée par un courrier ne tarda pas à être confirmée de dix côtés à la fois.
Les Prussiens étaient bien réellement à Longwy.
Oh! mes amis, j’assistai ce jour-là à un mouvement sublime. Foulé le long du Rhin par le sabot des chevaux barbares, le sol de la patrie tressaillit jusqu’à la Méditerranée.
De même que s’il eût ressenti la secousse d’un tremblement de terre, chaque citoyen s’élança hors de sa maison, ses armes à la main, éperdu de colère et criant:
--Où sont-ils?
Puis, les esprits se mirent à rechercher les causes de cette défaite inouïe, et un mot effrayant vola de bouche en bouche, murmure d’abord, bientôt clameur immense...
--Trahison!... trahison!...
On se compta, chacun d’un œil défiant interrogea les yeux de son voisin...
On se dit que parmi nous, généreux et faciles, beaucoup vivaient pour qui notre premier échec était un premier triomphe, et qui, secrètement, se frottaient les mains pendant que nous avions peine à retenir des larmes de douleur et de rage.
Et après avoir crié: trahison, on cria:
--Justice! justice!...
Mais où chercher la vérité, où prendre des renseignements, comment se procurer des détails... des détails minutieux, infinis?...
Pour calmer l’angoisse publique, il n’y avait rien que la dépêche affichée aux districts, dont l’effrayant laconisme ouvrait le champ aux plus lamentables suppositions...
Les Prussiens occupent Longwy...
Par l’éducation que m’avait donnée mon bon et honnête père, j’étais de notre maison et de celle des voisins, le plus apte à donner des indications sur cette ville de Longwy, sur sa situation, sur son importance...
J’étais donc occupé à chercher dans mes livres de quoi satisfaire, de quoi tromper, plutôt, la curiosité de tous, lorsque M. Goguereau arriva chez nous, suivi d’un tout jeune homme, je suis sûr qu’il n’avait pas vingt ans, revêtu de l’uniforme de l’artillerie, chaussé de fortes bottes et crotté jusqu’à l’échine...
C’était un des courriers expédiés à l’Assemblée nationale, qui avait assisté à l’affaire de Longwy, et que mon parrain sachant nous être agréables, avait invité à dîner chez nous.
Par ce jeune officier, nous sûmes tout ce qui s’était passé...
C’était le 19 août 1792, que l’armée prussienne avait franchi la frontière, s’avançant du côté de Longwy.
Le roi de Prusse et le duc de Brunswick conduisaient l’avant-garde, l’armée suivait par lignes.
La première ligne s’arrêta vers les bois de Chenière, ayant Longwy à dos, couvrant ainsi la place comme un corps d’observation.
La seconde ligne campa sur les hauteurs en face de la ville.
Puis, entre ces deux corps, et aux extrémités, se massèrent les dragons de Bareith, de Lothum et de Normann; les cuirassiers de Weymar et d’Ilow...
La forteresse de Longwy était alors un hexagone, avec cinq demi lunes et un ouvrage à corne du côté de Saint-Marc. Les casemates y étaient dans le meilleur état, soixante-douze pièces de canon étaient en batterie sur les remparts et les magasins étaient abondamment pourvus de vivres et de munitions.
Avec de tels moyens de défense, il n’était pas un seul des dix-huit cents soldats composant la garnison qui ne fût persuadé que le commandant Lavergne allait faire une longue et glorieuse résistance.
Le jour même, cependant, de l’investissement de la place, le roi de Prusse fit sommer le gouverneur Lavergne de se rendre... Il répondit, en présence de la garnison, qu’il tiendrait tant qu’il aurait un biscuit, un boulet et un homme valide.
Seconde sommation, le lendemain... même fière réponse.
Les Prussiens annoncèrent donc qu’ils allaient bombarder la ville.
C’était le colonel du génie Tempelhof, qui avait été chargé de conduire les opérations du siége.
Le 21, dans la journée, il fit établir deux batteries de quatre obusiers, et le soir, sur les sept heures, à la tombée de la nuit, il ouvrit le feu.
Il n’endommagea que fort peu la place...
L’obscurité profonde de la nuit l’empêchait de calculer ses distances et une pluie torrentielle empêchait absolument l’effet de ses obus...
De son côté, la garnison de Longwy riposta par un feu très vif, mais si mal dirigé, par suite de la jeunesse et de l’inexpérience des canonniers, que les Prussiens en souffrirent très peu...
Suspendu vers les trois heures du matin, le bombardement recommença dès qu’il fit jour...
A huit heures, il était dans toute sa violence...
Mais les défenseurs de la place ne s’en étonnaient pas. En quelques heures, ils avaient acquis une certaine habileté; les officiers pointaient les pièces et les boulets commençaient à n’être plus perdus...
Voilà où en était le siége quand, un peu avant neuf heures, huit ou dix bombes, tombant presque simultanément dans la place, tuèrent une douzaine d’habitants, hommes et femmes, et mirent le feu à deux maisons et à un magasin à fourrages.
Épouvantés de ces premiers désastres, les habitants s’assemblent tumultueusement, et demandent à grands cris qu’on ouvre les portes aux Prussiens plutôt que de laisser incendier la ville.
Menacés de mort par ces lâches, indignes du nom de Français, les magistrats qui font partie du conseil de défense, prennent peur à leur tour, se réunissent en hâte et se rendent chez le gouverneur pour le sommer de capituler.
Lavergne leur résista d’abord, essayant de prouver qu’ils se trouvaient sous le coup des menaces de la proclamation du duc de Brunswick, puisque en somme, peu ou prou, ils se sont défendus.
Deux d’entre eux ripostent en ricanant qu’ils sauront bien s’arranger avec les Prussiens.
Lavergne, alors, demande à consulter les officiers placés sous ses ordres. Il les envoie quérir aux remparts où ils faisaient leur devoir, et leur expose la situation.
Tous, d’une même voix répondent que se rendre serait une abominable lâcheté.
Persuadés que leur commandant est de leur avis, ils se retirent... Mais lui, revenu près des magistrats, se laisse convaincre, envoie secrètement un parlementaire aux avant-postes ennemis, et signe la capitulation qui livre Longwy au roi de Prusse.
Tout ce qu’on lui avait accordé, c’était que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre le lendemain 23.
Un seul des magistrats avait refusé d’apposer sa signature au bas de cet acte infâme...
Les habitants mirent le feu à sa maison et le commandant prussien le condamna à être pendu séance tenante...
Déjà, il avait autour du cou la corde fatale, quand soudain le clou se détache... Il tombe de la hauteur du second étage, se relève sans blessures, prend sa course et disparaît avant que ses bourreaux soient revenus de leur étonnement.
Le lendemain, cet homme courageux réussissait à gagner sain et sauf l’armée française où on le nommait capitaine en récompense de sa belle conduite...
Telle est, mes amis, la douloureuse histoire de la capitulation de Longwy, telle que nous la racontait l’hôte de mon père, un de ces intrépides volontaires qu’elle avait réduit à mettre bas les armes sans combat...
Je crois le voir encore, cet officier de vingt ans, tel qu’il m’apparut ce soir-là.
Les larmes de rage que lui avait arrachées l’humiliation n’étaient pas sèches encore, et on comprenait à son accent qu’il n’avait plus au monde qu’une ambition, qu’un espoir: prendre une revanche éclatante, terrible.
--Demain, nous disait-il, je repars pour l’armée rejoindre mes camarades, et ce que nous avons souffert, ah! il faudra bien que les Prussiens nous le payent!...
Puis, revenant sur les circonstances de la capitulation:
--Et cependant, poursuivait-il, les Prussiens ne nous ont pas vaincus... La forteresse qu’ils nous ont prise, ils l’avaient achetée... Car, voyez-vous, rien ne m’ôtera de l’idée que tout était, d’avance, arrêté, convenu et payé... Ce bombardement de six heures qui n’a aucunement endommagé la ville... comédie! Cette émeute de bourgeois, cette réunion du conseil de défense, le semblant de résistance du commandant de place Lavergne... comédie. Il fallait bien tromper la garnison, puisqu’il n’y avait aucune chance de la corrompre... Et pendant que nous autres, pauvres soldats naïfs, nous ne songions qu’à faire notre devoir, résolus à mourir sur la brèche, les traîtres ouvraient une poterne à l’ennemi et nous livraient...
Tous, peu à peu, nous avions été gagnés par la douleur et l’indignation de notre hôte...
Ma mère pleurait. Fougeroux, dans un coin, étouffait des blasphèmes en crispant ses redoutables poings. Quant à mon parrain, dont j’épiais non sans anxiété les impressions, je voyais son visage s’assombrir de plus en plus.
--Peut-être avez-vous raison, jeune homme, dit-il à l’officier, peut-être, en effet, y a-t-il eu trahison...
Mais mon père l’interrompant:
--Quoi!... s’écria-t-il, vous doutez, mon vieil ami!... moi, non! Résolus à violer notre territoire avec l’espoir de nous en arracher un lambeau, les Prussiens ont prodigué l’or avant d’oser employer le fer... Une ténébreuse invasion de traîtres a précédé et préparé l’invasion armée... Trop loyaux pour soupçonner une telle perfidie, nous avons accueilli leurs espions en amis, nous leur avons accordé notre confiance et ils vivent au milieu de nous, écoutant nos délibérations, guettant nos mouvements, cherchant à deviner nos projets les plus secrets, pour les dévoiler... Ils nous entourent, n’attendent que l’heure de tendre la main à qui paye leur infâmie, prêts à voler pour les vendre les clés de nos poternes, prêts à enclouer nos canons... Ah! pas de merci pour de tels misérables... Auriez-vous donc pitié de l’infâme à qui vous auriez donné un abri sous votre toit, une place à votre table, et qui, pour prix de votre hospitalité, la nuit, pendant votre sommeil, irait à pas de loup ouvrir la porte de votre maison à une bande d’assassins!...
La colère emportait mon père au delà, peut-être, de l’exacte réalité, mais il ne se trompait pas...
Trois jours plus tard, Paris eut une preuve irrécusable de la trahison qui avait ouvert Longwy aux Prussiens.
Le 31 août 1792, Guadet, le député Girondin, chargé du rapport de cette affaire honteuse, monta à la tribune, et dit:
«On a découvert dans les papiers de M. Lavergne une lettre qu’on lui adressait du camp ennemi, datée de l’avant-veille de l’investissement de la place, et qui contient ces dégradantes exhortations.
»Vous ne balancerez pas, sans doute, entre le parti de servir notre cause ou d’être le stipendié de Pétion... Vous savez que votre femme est désolée, qu’elle vous a écrit plusieurs fois... Je suis chargé de la part de S. M. le roi de Prusse et du duc de Brunswick de vous assurer que votre zèle pour nos intérêts ne restera pas sans récompense...
Mais l’indignation de l’Assemblée nationale n’avait pas attendu pour éclater la découverte de ce document accusateur.
»Pour un soldat, pour un Français, n’était-ce pas déjà trahir que de s’avouer vaincu sans combat!...»
L’Assemblée publia cette brève proclamation:
«Citoyens, la place de Longwy vient d’être rendue ou livrée... Les Prussiens s’avancent... Peut-être se flattent-ils de trouver partout des incapables, des lâches ou bien des traîtres, ils se trompent... La patrie vous appelle, partez...»
Et voici le décret qu’elle rendait le même jour:
«Tout citoyen qui, dans une ville assiégée, _parlera de se rendre_, sera puni de mort...»
La France entière applaudit à ce décret, qui nous paraissait, à tous, inspiré par le génie même de la liberté.
De plus, l’Assemblée avait décidé:
Que la ville de Longwy serait rasée.
Que ses habitants seraient, pendant dix ans, privés de leurs droits civils...
Que les citoyens qui ne marcheraient pas à l’ennemi seraient obligés de remettre leur fusil aux citoyens prêts à partir pour la frontière...
Cependant, il était des gens que rien ne semblait rassurer, ni l’énergie de l’Assemblée, ni le nombre des volontaires, ni l’admirable spectacle de la France debout en armes...
M. Laloi, comme de raison, était de ce nombre.
A toutes les mesures de salut, on le voyait hocher la tête et répéter:
--Je n’ai pas confiance... Non, je n’ai pas confiance du tout.
Jusqu’à ce qu’un soir je le vis arriver dans notre boutique, brandissant une douzaine de feuilles de papier.
--Lisez-moi cela, me dit-il, et nous verrons si vous m’appellerez encore alarmiste...
C’était une douzaine de pages d’une méchante histoire de Frédéric-le-Grand, que M. Laloi avait trouvées parmi les vieilles paperasses qu’il achetait à la livre pour envelopper ses épiceries.
Lorsqu’il vit que je les avais parcourues:
--Eh bien!... me demanda-t-il.
--Quoi?...
--Comment, quoi!... vous ne comprenez donc pas ce qui est imprimé là?... La Prusse est comme qui dirait un immense camp retranché, dont chaque ville est une caserne et chaque maison un poste. Tous les Prussiens sont militaires dès la mamelle et passent leur vie à faire l’exercice. C’est un de leurs rois, Frédéric-le-Grand, qui les a organisés comme cela, pour qu’ils pussent un jour conquérir le monde entier... Vous n’avez donc pas vu que ce roi dépensait des sommes immenses pour attirer de tous les coins de l’Europe les hommes les plus grands et les plus forts dont il faisait des grenadiers. Il les forçait ensuite à épouser des espèces de géantes, et obtenait de ces unions des soldats d’une taille et d’une force exceptionnelles. Eh bien! cher monsieur Justin, voilà les troupes qui nous attaquent. Là, de bonne foi, comment voulez-vous que nous leur résistions!
Je ne pouvais m’empêcher de sourire encore que je n’en eusse guère envie.
--Que faudrait-il donc faire, selon vous, cher M. Laloi, demandai-je...
Il rougit légèrement, et avec un embarras visible:
--Dame!... bégaya-t-il, je ne sais pas, moi... Il me semble que si les Prussiens n’étaient pas trop exigeants...
--Halte-là!... interrompit une voix terrible... Vous proposez de capituler?... Rappelez-vous le décret: peine de mort!...
Déjà M. Laloi, épouvanté, s’était précipité dehors, sans avoir eu le temps de reconnaître que c’était mon père qui se moquait de lui.
Malheureusement, tous les alarmistes n’étaient pas de si facile composition.
Et Dieu sait s’il y en avait, de ces gens qui, soit pusillanimité, soit affectation de sagesse, soit enfin on ne sait quel inqualifiable sentiment, prenaient à tâche de semer autour d’eux le découragement...
Qui s’en allaient évoquant de ces terreurs qui enfantent la panique des armées et les grands crimes politiques des peuples au désespoir...
C’était à croire que les Prussiens étaient des ogres, et nous des enfants dont ils n’allaient faire qu’une bouchée.
D’après eux, songer, non pas à vaincre, mais à résister seulement, était folie... Nos armées, ils les diminuaient jusqu’à zéro, multipliant au contraire jusqu’à l’absurde, les bataillions ennemis... Selon leurs calculs, les Prussiens n’étaient plus quatre-vingt-dix mille, mais cinq cent mille, un million, plusieurs millions...
Et ils vous les montraient partout à la fois, sur tous les points du territoire... ici, là, ailleurs encore... Ce n’était plus seulement Longwy qu’ils tenaient, mais deux autres places fortes... toutes nos places fortes...
Hélas!... L’événement sembla donner raison à leurs sinistres prévisions.
Un matin, Paris, à son réveil, apprit que Verdun venait de capituler...
C’est par la relation d’un officier du Maine-et-Loire, qui faisait partie de la garnison de Verdun, que Paris apprit, en même temps que la reddition de la place, les détails de ce nouveau malheur.
Apportée par un courrier qui avait franchi en trente-deux heures les soixante-cinq lieues qui séparent Verdun de Paris, cette relation avait été imprimée dans la nuit, et, dès sept heures du matin, on l’avait distribuée à des vendeurs qui se répandirent par la ville, criant tout le long des rues:
--Achetez ce qui vient de paraître: la capitulation de la ville et de la citadelle de Verdun, contenant l’exposé des faits de guerre et le récit du patriotisme du commandant de place...
Ainsi, du moins, on n’eut pas comme pour Longwy le tourment de l’incertitude.
La France entière connut le désastre dans toute son étendue, avec les circonstances capables de l’alléger ou de le rendre plus douloureux.
Ecrite par un homme du métier, cette relation avait de plus cet avantage de nous donner une idée exacte des opérations, des intentions et des espérances de nos ennemis.
Maître de la place de Longwy, au lieu de profiter de ce premier avantage pour se porter en avant, le duc de Brunswick avait perdu plusieurs jours dans le camp retranché qu’il avait établi autour de la place.
Pressé par son maître, le roi de Prusse et par les émigrés qui encombraient son quartier général, de poursuivre son mouvement offensif, de marcher immédiatement sur Mouzon ou sur Sedan, le duc de Brunswick avait résisté avec une invincible opiniâtreté.
Il lui fallait, disait-il, avant toutes choses, assurer ses communications entre Longwy et Luxembourg, rallier différents corps chargés de protéger sa marche, établir des magasins de vivres et de fourrages, et organiser des boulangeries et des équipages de ponts.
Quatre jours furent ainsi perdus pour le salut de la France.
Ce n’est que le 28 août que l’armée prussienne commença à s’ébranler. Elle coucha le soir à Longuyon et le lendemain à Etain et à Pillon.
Enfin, le 30, elle campa sur les hauteurs de Saint-Michel, situées à deux mille pas de Verdun et dominant entièrement la ville.
Les deux lignes prirent position entre Fleury et Grand Bras, pendant que les avant-postes s’étendaient jusqu’à Marville, Montmédy et Juvigny.
Le duc de Brunswick établit son quartier général à _Regret_ et le roi de Prusse à _Glorieux_.
Circonstance singulière, et qui donna lieu, vous le pensez, à plus d’un jeu de mots, car le nom de ces deux villages traduisait parfaitement la disposition morale du roi et de son généralissime.
Les émigrés qui escortaient les Prussiens s’étaient, eux, installés à Hettange avec les troupes hessoises.
La place de Verdun avait, pour résister à toute cette armée, dix bastions liés entre eux par des courtines, des fossés profonds et quelques ouvrages légers sur les deux rives de la Meuse.
La citadelle, affectant la forme d’un pentagone irrégulier, était entourée d’une fausse braie.
Tous ces ouvrages avaient été laissés en assez mauvais état, mais le commandant de la place, Beaurepaire, était un homme.
Officier de carabiniers sous l’ancienne monarchie, Beaurepaire avait organisé et commandait depuis 1789 le bataillon de Maine-et-Loire.
A la première nouvelle de l’invasion, ces intrépides patriotes n’avaient pas perdu une heure en stériles discussions... Ils avaient traversé la France au pas de course et s’étaient jetés dans Verdun.
Ils avaient si bien le pressentiment que les trahisons dont la Révolution était entourée les vouaient à une mort certaine, qu’ils avaient chargé un député de porter à leur famille leur testament et leurs adieux.
Marié depuis peu de jours, les mains encore mouillées des larmes de sa jeune femme, Beaurepaire n’en était pas moins résolu à une de ces résistances enragées qui illustrent une ville et ses défenseurs.
Ses trois mille cinq cents soldats brûlaient de combattre, et le nom seul des officiers placés sous ses ordres en dit plus que tout les commentaires; ils s’appelaient Lemoine, Dufour, Marceau...
Malheureusement, les habitants de Verdun n’étaient rien moins que disposé à seconder l’héroïsme de la garnison.
Beaucoup appelaient de tous leurs vœux l’armée prussienne... Plusieurs avaient franchi les remparts sans courir au-devant d’elle... Et dès le premier jour la populace avait essayé de piller les magasins et de noyer les poudres aux cris de:
--Pas de siége!... Pas de siége!... Vivent les Prussiens!...
Le duc de Brunswick n’ignorait rien de ces dispositions.
Le 31 août, au moyen d’un pont jeté sur la Meuse, il compléta l’investissement de la place, et le roi de Prusse la fit sommer de se rendre.
--Se rendre est un mot qui n’est pas français, répondit Beaurepaire en congédiant les parlementaires.
Peu de moments après, sur les six heures du soir, le bombardement commençait.
Il dura jusqu’à une heure du matin et reprit le lendemain de trois heures jusqu’à sept.
Était-ce un bombardement véritable ou un simulacre? On pouvait douter, tant les coups étaient mal dirigés... C’est à peine si le feu prit à cinq ou six maisons.
Et cependant, les bourgeois s’assemblèrent, comme à Longwy, réclamant la capitulation, disant qu’ils ne souffriraient pas qu’on les ensevelit, eux et leurs familles, sous les ruines de leur cité.
De même qu’à Longwy, le conseil de défense se réunit, délibère et déclare qu’une plus longue résistance n’amènerait qu’une inutile effusion de sang.
En vain Beaurepaire et ses officiers s’opposent de toutes leurs forces à cette détermination...
Vainement Marceau insiste sur la nécessité de se défendre, en indique les moyens et répond du succès...
Une seconde sommation menaçant d’un assaut immédiat redouble les terreurs des lâches et exalte l’audace des traîtres, le conseil décide qu’il va capituler.
Frémissant d’indignation, Beaurepaire, une fois encore, essaie de ramener à la voix de l’honneur ces Français indignes, c’est à peine s’ils daignent l’écouter.
Alors, lui, les écrasant du regard:
--«Messieurs, dit-il, j’ai juré de mourir plutôt que de me rendre... survivez à votre ignominie, puisque vous en avez le courage... Moi je meurs...»
Et il se brûle la cervelle...
Eh bien! mes amis, ce trait d’héroïsme qui valut à Beaurepaire les honneurs du Panthéon, un nom immortel et l’admiration passionnée de la France, n’émut pas les bourgeois du conseil de défense...
Ils osèrent enjamber ce cadavre pour porter au roi de Prusse les clés de Verdun.
Le chef de bataillon Lemoine avait bien eu le temps de se jeter dans la citadelle avec quelques soldats de Maine-et-Loire, mais ils manquaient de pain, d’eau et de poudre... Force leur fut de capituler...
Et le lendemain, quand le roi de Prusse entra dans Verdun, vingt jeunes filles vêtues de blanc s’avancèrent au-devant de lui, jonchant le sol de fleurs effeuillées, sous le sabot de son cheval...
Cependant le lieutenant-colonel de Noyon, à qui revenait après la mort de Beaurepaire le commandement en chef, sut obtenir pour ses soldats des conditions honorables.
La garnison sortit avec tous les honneurs de la guerre, tambours battants, enseignes déployées, emportant ses armes et ses bagages, traînant deux pièces de quatre avec leurs caissons, et un fourgon qui renfermait le corps de l’héroïque Beaurepaire.
Debout devant une des portes, à l’avancée, entouré de son état-major, le roi de Prusse regardait défiler ces fiers soldats, lorsqu’il remarqua un chef de bataillon qui marchait à pied, vêtu d’un uniforme déchiré, sans manteau, sans armes...
Il s’informe, et apprenant que cet officier a perdu ses bagages, qu’on lui a tout pillé, il s’approche et lui demande:
--Que voulez-vous qu’on vous rende?