Part 4
Je dois en convenir, mes amis, à cette époque héroïque, mais étrangement troublée que j’essaie de vous faire connaître, il ne se passait guère de jour que la rue ne fût le théâtre de quelque scène de désordre ou de violences.
Et on y était si bien accoutumé, que les gens qui revenaient du Champ de la Fédération ne daignaient seulement pas s’arrêter pour voir ce dont il s’agissait.
Plus curieux et moins blasé, je m’étais vivement approché.
Déjà la jeune fille s’était redressée et appuyée fortement au mur, comme si elle eût espéré qu’il s’ouvrirait miraculeusement pour lui livrer passage, elle faisait face à ses ennemis. Bien qu’elle fût d’une pâleur mortelle et que ses cheveux s’échappassent en désordre de son bonnet de linge, elle me parut d’une beauté merveilleuse, et ses grands yeux noirs rencontrant les miens, je me sentis bouleversé.
Aux injures dont l’accablaient les misérables qui l’entouraient elle ne répondait rien.
Et l’un d’eux lui ayant mis le poing sous le nez pendant qu’un autre brandissait une pique au dessus de sa tête, pas un des muscles de son visage ne bougea.
Mais je n’en pus pas supporter davantage, et m’adressant à ces malheureux:
--N’avez-vous pas honte, m’écriai-je, vibrant d’indignation, de vous mettre à dix pour outrager une femme!...
Tous se retournèrent, surpris, et l’un d’eux, qui semblait le chef de la bande, peut-être parce qu’il avait une plus mauvaise figure que les autres, me toisa d’un air furieux, en disant:
--Toi, citoyen joli-cœur, j’ai un conseil à te donner... Passe ton chemin!...
Je n’ai jamais été très-endurant, et à ce moment-là, après toutes les émotions qui me secouaient depuis le matin, j’étais dans une exaltation qui me transportait hors de moi-même.
Saisissant donc à la poitrine le grossier sans-culotte, je le secouai rudement en criant de ma plus grosse voix:
--Et moi je vous préviens que le premier qui manquera de respect à mademoiselle, aura affaire à moi!...
Toute la colère de ces gens aussitôt se tourna contre moi.
--Qu’est-ce que c’est, clamaient-ils, qu’est-ce que c’est que cet aristocrate, qui vient insulter d’honnêtes patriotes?...
--Ne voyez-vous pas, hurlait le chef, que je tenais toujours, ne voyez-vous pas qu’il arrive de Coblentz! C’est un émissaire des Prussiens...
De pareilles accusations, en ce temps-là, suffisaient pour vous conduire droit au fond de la Seine avec une pierre au cou.
Je n’y songeai même pas.
Écartant d’un vigoureux effort les enragés qui m’entouraient, je me jetai devant la jeune fille, en appelant:
--A moi! Fougeroux...
Il n’avait pas attendu mon appel, le brave garçon, pour retrousser ses manches, et il guettait le moment d’intervenir.
Me voyant menacé, il se rua sur le groupe, qu’il rompit d’un seul coup d’épaules, pendant que ses formidables poings s’abattant sur les deux plus hargneux de la bande les envoyaient prendre la mesure du pavé.
--Ah! on veut toucher à mon jeune bourgeois!... ricanait-il.
Il y eut parmi les assaillants dix secondes de stupeur... C’est d’un œil hésitant qu’ils considéraient le torse du formidable champion qui semblait me tomber du ciel.
Lui, calme autant que s’il eût été devant son pétrin, en profita pour passer sous mon bras le bras de la jeune fille, et nous poussant:
--Allez, nous dit-il, m’attendre au coin de la rue du Bac... j’en ai pour une minute à régler le compte de ces braves sans-culottes.
Mais ils étaient déjà revenus de leur surprise, et les trois plus vigoureux se précipitèrent sur Fougeroux, s’accrochant à ses vêtements... Il s’en débarrassa d’un tour de reins, aussi aisément qu’un lion qui secouerait des roquets acharnés à sa peau. Et comme je revenais à son aide:
--Mais, allez-vous en donc, jarniguié! jura-t-il, vous voyez bien que vous nous empêchez de nous entendre, les citoyens et moi.
A l’attitude de nos adversaires, je compris que Fougeroux les avait dégoûtés de la bataille, et que toute leur fureur se passait en criailleries.
Reprenant donc le bras de la jeune fille, je l’entraînai rapidement le long de la rue de Grenelle.
Ce qui ne laissait pas que de me surprendre, c’est que durant toute cette scène, elle était demeurée muette et impassible.
Était-ce sang-froid, était-ce au contraire stupeur? Je ne savais.
Tout en marchant, je l’observais du coin de l’œil. Les couleurs étaient revenues à ses joues, elle allait d’un pas aisé; jamais, à voir son calme, on n’eût soupçonné le danger qu’elle venait de courir...
Comme de raison, mille questions se pressaient dans mon esprit.
Qu’était cette jeune fille, et quels étaient ces hommes?... Qu’avait-elle fait? comment s’était-elle attiré leur colère, et que voulaient-ils d’elle?
Mais je n’osais interroger... De nous deux, maintenant celui qui tremblait, c’était moi.
De ma vie, je n’avais approché une femme si belle!... Qu’était près d’elle la fille de M. Despois, l’armurier, notre voisin, qui avait dans tout le quartier Saint-Honoré un immense renom de beauté!... J’aurais passé des siècles près de mademoiselle Despois, sans que mon cœur battît plus vite à un moment qu’à l’autre, tandis que près de celle-ci!... Puis, celle-ci me semblait extraordinairement imposante, en dépit de ses vêtements plus que simples. Il y avait en elle tant de noblesse et tant de grâce en ses moindres mouvements, que près d’elle, mademoiselle Despois, dont on disait qu’elle avait «un port de reine,» aurait eu l’air d’une laveuse de vaisselle.
Si je puis aujourd’hui vous dire si exactement mes sensations, jugez de ce que je dus éprouver alors!...
Je mourais d’envie de lui parler, et je n’osais pas... Je sentais très bien que je devais dire quelque chose, et ma langue était comme collée à mon palais... Et plus j’avais conscience du ridicule de ma situation, plus mon embarras redoublait.
Bien certainement, nous serions allés jusqu’à la rue du Bac sans échanger une parole, si elle n’eût rompu le silence.
Elle appuya légèrement la main sur mon bras, pour me faire ralentir le pas, et d’une voix qui me parut douce comme une musique céleste:
--Je vous dois la vie, monsieur, me dit-elle... plus encore, peut-être: l’honneur. Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous!...
Je me sentais plus rouge que le feu, et c’est d’une voix étranglée que je balbutiai quelque chose comme ceci:
--Je suis trop payé, déjà, mademoiselle, par le bonheur d’avoir pu vous être utile en quelque chose... Ce que j’ai fait n’est rien...
--Comment, rien!... Vous avez risqué votre vie, monsieur.
--Ne le croyez pas, mademoiselle...
--Pardonnez-moi. Ces misérables vous auraient bel et bien massacré, sans ce robuste... citoyen qui nous est venu en aide.
--Non, mademoiselle, non... Ces gens étaient fort exaltés, c’est vrai, mais croyez bien qu’au fond ils ne sont pas méchants.
Elle s’arrêta court, et m’examinant attentivement:
--Croyez-vous vraiment ce que vous dites? me demanda-t-elle.
--Assurément.
Pour parler vrai, je ne le croyais qu’à demi et mon accent devait manquer d’assurance. Elle eût cependant l’air de me croire, et se remettant à marcher.
--Du moins, poursuivit-elle d’un ton moitié plaisant et moitié attendri, du moins vous me direz, je l’espère, le nom de mon sauveur pour que je puisse le joindre à mes prières... Comment vous nommez-vous, monsieur?
--Justin Coutanceau, mademoiselle...
Et poussé par un mouvement de vanité:
--Le prénom de Justin, ajoutai-je, est celui de mon parrain, M. Goguereau, le député de Paris.
Je sentis que son bras tressaillait sous le mien, et avec une vivacité singulière:
--Quoi! s’écria-t-elle, vous êtes le filleul de Goguereau!... C’est bien l’ami de Vergniaud, n’est-ce pas? de Gensonné, de l’ancien ministre Roland, et de tous les Girondins!...
--Oui, mademoiselle, répondis-je, confondu d’entendre une jeune fille, une ouvrière, parler de tels hommes comme si elle les eût connus.
Pour la première fois, ma protégée daigna prendre attention à mon humble personne, et elle m’examina d’un rapide et subtil coup-d’œil.
Mais elle devait être, et fut déroutée, par ma mise, plus recherchée que celle des jeunes gens de ma condition, et aussi par ma taille et ma figure, qui me faisaient paraître quatre ou cinq bonnes années de plus que mon âge.
--Et vous..., citoyen, reprit-elle, vous étudiez sans doute pour devenir un avocat célèbre, comme ces messieurs de l’Assemblée?
Elle ne disait plus: «monsieur,» elle disait: «citoyen.»
L’ironie était palpable, elle se moquait de l’Assemblée nationale, et de Justin Coutanceau, par la même occasion.
--Je n’ai pas une ambition si haute, mademoiselle, répondis-je d’un ton vexé.
Elle avança dédaigneusement les lèvres et murmura:
--Oh! si haute!... si haute!...
--Je vis chez mon père, ajoutai-je, et je n’ai pas encore de profession.
--Et que fait votre père!
--Il est boulanger, mademoiselle.
--Et... patriote, n’est-ce pas?... C’est-à-dire grand partisan des idées nouvelles; hantant les clubs et les sections.
C’était, à ce qu’il me parut, une superbe occasion de prendre ma revanche de ses sarcasmes.
Me drapant donc de toute la dignité dont j’étais capable:
--Vous l’avez dit, mademoiselle, répondis-je, mon père est patriote... Mon père est de ceux qui pensent que «tous les citoyens sont égaux, et que s’ils doivent être distingués entre eux, c’est par la vertu et non par la naissance... Mon père croit que chaque citoyen a des droits et doit mourir plutôt que de les abandonner...»
Je puis bien vous dire, mes amis, que cette belle phrase, qui était du citoyen Robespierre, et non de moi, parut égayer singulièrement ma compagne.
Elle m’interrompit d’un éclat de rire, en disant:
--A merveille!... Je vois que j’ai eu ce rare bonheur d’être secourue par un philosophe... Je doute seulement, citoyen, que vos beaux principes eussent suffi à me tirer des mains des patriotes qui voulaient m’écharper... Les poings du robuste sans-culotte qui est venu à notre secours m’inspireraient plus de confiance... Vous le connaissez beaucoup, ce sans-culotte?
--C’est un des geindres... je veux dire un des garçons de mon père.
--Et il vous est dévoué.
--Aveuglément.
--De sorte que, si vous lui commandiez quelque chose, n’importe quoi, il ne réfléchirait ni ne discuterait..., il obéirait.
--Je le crois, mademoiselle...
Elle parut réfléchir, et moi j’essayai de mettre un peu d’ordre dans mes idées en déroute.
Si naïf que je fusse, je comprenais bien, désormais, que ce n’était pas une ouvrière que j’avais au bras, et je n’en admirais que plus son sang-froid, son courage, et jusqu’à son aisance superbe à se moquer de moi.
Cependant, nous étions arrivés au coin de la rue du Bac, et je cherchais des yeux quelque établissement où ma protégée pût réparer le désordre de sa toilette, désordre dont elle ne s’apercevait pas, mais qui provoquait les quolibets des passants.
J’allais me décider à la conduire chez un petit traiteur de la rue de Grenelle, quand j’aperçus de loin Fougeroux, qui arrivait en se dandinant lourdement selon sa coutume.
J’en eus un mouvement de joie, car, malgré ma confiance en sa force prodigieuse, songeant au nombre de ses adversaires, et qu’ils pouvaient se raviser, j’étais inquiet.
J’entraînai donc vivement ma protégée à sa rencontre, et dès qu’il fut à portée de la voix:
--Eh bien!... lui criai-je.
Il haussa dédaigneusement les épaules, et riant de son large rire, qui lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles:
--Les citoyens ont compris que j’avais raison, répondit-il, et ils m’ont payé une bouteille.
Puis, s’adressant à notre inconnue:
--Maintenant, toi, citoyenne, lui dit-il, voudrais-tu nous faire le plaisir de nous dire pourquoi ces braves patriotes t’en voulaient si fort?
Elle rougit un peu, mais c’est du ton le plus dégagé qu’elle répondit:
--C’est ce qu’ils ont oublié de m’apprendre.
A l’air capable dont Fougeroux hocha la tête, je vis bien que ses adversaires avaient dû parler, et qu’il était travaillé de défiances.
--A d’autres!... grogna-t-il. Des patriotes sont incapables de malmener, sans raison, une jeune fille comme toi... Je les ai interrogés, ils prétendent que tu n’es qu’une aristocrate déguisée, une émissaire de Coblentz et des Prussiens...
--Ah! ils prétendent cela.
--Mais, oui... Au moment où la reine quittait le champ de la Fédération, ils t’ont vue te faufiler jusqu’à son carrosse et lui jeter un billet...
Je pensais qu’elle allait essayer de nier: point.
--Et après!... fit-elle audacieusement. Existe-t-il donc une loi qui défende de remettre un placet à la reine de France!...
Je voyais que la colère la gagnait et je sentais son bras se dégager peu à peu du mien.
Je frémis à l’idée qu’elle pouvait nous planter là, que je ne saurais rien d’elle, que je ne la reverrais plus...
Imposant donc silence à Fougeroux, dont la grossièreté me révoltait, je me retournai vers la jeune fille, et du ton le plus humble:
--Croyez, mademoiselle, dis-je, que ce citoyen n’a nullement eu l’intention de vous offenser... Et la preuve c’est qu’il sera, de même que moi, trop heureux de vous escorter jusqu’à votre domicile...
Visiblement elle hésita.
--En vérité, citoyen, me dit-elle, je ne sais si je dois accepter votre offre... je ne vous ai déjà causé que trop d’embarras.
--Je vous en prie, insistai-je.
--Vous le voulez, fit-elle, soit, venez.
Et reprenant mon bras, elle m’entraîna du côté du Pont-Royal, si rapidement qu’on eût dit qu’elle essayait de distancer Fougeroux, lequel, les mains dans les poches et sifflant la Carmagnole, marchait obstinément sur nos talons.
Mais, comme bien vous le pensez, je ne remarquais pas ce détail. Je ne pouvais détacher mon esprit de cette idée que j’allais être séparé de cette étrange jeune fille. Et la douleur que j’en ressentais me donnait du courage.
--Ne saurai-je donc pas, mademoiselle, demandai-je, à qui j’ai eu le bonheur de rendre service.
--On vous l’a dit, répondit-elle en souriant, à une aristocrate déguisée.
--Ainsi, vous ne me laisserez même pas l’espérance de vous revoir.
--A quoi bon!...
--Qui sait... je pourrais peut-être vous être utile encore.
Elle s’arrêta, et arrêtant sur moi un regard si intense que tout mon sang afflua à mon visage:
--Bien vrai, monsieur Justin, murmura-t-elle d’une voix d’une douceur infinie, bien vrai; si je vous demandais quelque chose, vous me l’accorderiez...
Ah! elle ne m’appelait plus citoyen, maintenant.
--Je donnerais mon sang pour vous, mademoiselle, m’écriai-je.
Elle réfléchit un moment, puis vivement:
--Eh bien! où demeurez-vous? me demanda-t-elle.
--Rue Saint-Honoré, juste en face de Doniol, le gantier de la reine...
--Doniol... oui, en effet, je vois cela d’ici... Et maintenant, si je voulais vous faire tenir un billet, comment devrais-je m’y prendre?...
--Adressez-le à Fougeroux, il m’est dévoué, je le préviendrai, il me le remettra. Fougeroux... vous rappellerez-vous de ce nom?
--Très bien... Alors, c’est entendu. Si vous recevez un billet signé Marie-Thérèse, vous viendrez au rendez-vous qu’il vous assignera...
--Je vous le jure...
Nous avions alors traversé la Seine, et nous nous trouvions en face du guichet des Tuileries.
Brusquement la jeune fille abandonna mon bras, et s’adressant à Fougeroux et à moi:
--Il ne me reste plus, citoyens, nous dit-elle, qu’à vous remercier... Me voici arrivée... Selon les circonstances, adieu, ou... au revoir.
Et légère comme l’oiseau, elle s’élança sous le guichet du palais et disparut.
Je ne sais, en vérité, combien de temps je serais demeuré planté sur mes pieds devant les Tuileries, si Fougeroux ne m’eût arraché à l’extase où j’étais plongé.
--Allons, allons, fit-il en me tirant par la manche, il est l’heure de rentrer, monsieur Justin, j’ai ma fournée qui m’attend.
Machinalement, je répondis:
--Oui, va, je te suis.
Mais je ne pouvais m’éloigner de cette place d’où j’avais vu disparaître cette jeune fille dont la rencontre devait bouleverser ma vie.
Qu’attendais-je?... Qu’elle reparût?... Je savais bien qu’elle ne reparaîtrait pas. Et je restais, cherchant à m’imaginer l’intérieur de ce palais, d’après les récits de ceux qui y avaient pénétré le 20 juin. Qu’y faisait-elle en ce moment? Sans doute elle racontait le danger qu’elle avait couru, forcée ainsi de s’occuper de moi.
Ah! que c’est beau la jeunesse, mes amis, que c’est beau, et que je plains ceux qui n’ont pas eu leurs années de généreuses folies et de radieuses illusions!
Par bonheur, si je divaguais, Fougeroux avait le parfait sang-froid d’un homme à jeun depuis le matin.
Aussi, tout en me ramenant à la maison par la rue Saint-Nicaise, qui allait de la Seine à la rue Saint-Honoré.
--Eh bien! commença-t-il, avais-je raison, quand je vous disais que c’était une aristocrate déguisée, que nous venions de tirer des mains des patriotes!...
--Rien ne le prouve.
L’allégation était si audacieuse que Fougeroux en fut d’abord interdit.
--Comment, rien ne le prouve! s’écria-t-il ensuite. Une coquine qui se déguise pour jeter des billets dans la voiture de la reine, qui se moque de l’Assemblée nationale et qui loge aux Tuileries! Et encore je ne vous ai pas tout dit. Dès que madame Véto a eu lu le billet, elle l’a déchiré menu comme balle d’avoine, et après elle a donné un ordre à un officier à cheval, qui est parti au grand galop... Qu’était-ce que ce billet? Encore quelque conspiration contre les patriotes?
--Que m’importe! interrompis-je. Des lâches menaçaient une femme, il était de notre devoir de la défendre.
Si peu clairvoyant que fût Fougeroux, mon emportement l’éclaira.
--Oh!... fit-il du ton d’un homme surpris d’une soudaine découverte. Oh!... c’est vrai qu’elle est diantrement jolie, la ci-devant...
Jamais l’honnête garçon ne m’avait paru si absolument stupide, je l’aurais battu.
--Je te prie, lui dis-je, de me faire grâce de tes réflexions.
C’était la première fois de ma vie que je lui parlais brutalement, il dut être navré.
--Comme cela, insista-t-il, c’est bien vrai: si elle vous écrit, vous irez à son rendez-vous.
Ce fut mon tour d’être stupéfait.
--Comment sais-tu qu’elle doit m’écrire? dis-je.
--La belle malice!... Je marchais sur vos talons, quoiqu’elle cherchât à vous éloigner de mes oreilles, la fine mouche, et j’ai tout entendu.
A quoi bon nier, puisque pour dérober à mes parents le secret de cette correspondance je devais avoir besoin de la complaisance de Fougeroux.
--Si j’avais ce bonheur, répondis-je, qu’elle me donnât un rendez-vous, je passerais au travers du feu pour y courir.
C’est d’un air consterné que le brave garçon leva les bras au ciel.
--Y pensez-vous, monsieur Justin! s’écria-t-il. Revoir une ennemie de la nation, une émissaire de Coblentz, une amie de madame Véto.
Il n’était guère, alors, de patriote qui n’eût partagé la répulsion de Fougeroux, tant était abominable la réputation de Marie Antoinette et des femmes de son intimité.
Même, beaucoup ont prétendu que c’était la Révolution, que c’était le peuple, qui avait inventé les calomnies atroces qui se débitaient en 92. C’est faux.
C’est à Versailles, c’est à la cour que se fabriquaient les pamphlets immondes qui couraient Paris, et où on racontait les orgies supposées de la reine, ses prétendues parties fines, ses soi-disant aventures au bal de l’Opéra.
Comment le peuple n’eût-il pas cru ce que répandaient des gens de la noblesse. Je le croyais si ferme, pour ma part, que je ne trouvais rien à répondre à Fougeroux.
Et lui poursuivait:
--D’ailleurs, cher M. Justin, qu’avez-vous à espérer!... Que cette aristocrate vous aime, vous, le fils à Jean Coutanceau le boulanger? Vous savez bien que ce n’est pas possible... Donc, si jamais elle vous assigne un rendez-vous, ce sera pour se moquer ou pour tirer de vous quelque avantage... C’est que je la connais, moi, cette race!... On me dirait qu’elle veut vous corrompre, vous enrôler contre la nation, faire de vous un agent des émigrés et des Prussiens, que je n’en serais pas surpris.
Et s’exaltant à cette pensée, comme on s’exaltait à cette époque de fièvre.
--Vous, un agent de l’étranger, s’écriait-il, vous!... Ah! je vous tuerais avant de ma propre main...
Si les craintes de Fougeroux étaient exagérées, ses soupçons n’étaient pas non plus sans quelque vraisemblance, je le reconnaissais. Mais la passion a toujours des sophismes à son service.
Non-seulement je rassurai le digne garçon, mais j’obtins de lui--non sans peine par exemple--le serment qu’il me garderait le secret.
Il était temps; nous approchions de la maison, et déjà j’apercevais ma mère, causant devant la porte de la boulangerie avec deux de ses voisins, M. Doniol, le marchand de gants, et l’épicier Laloi, qui avait sa boutique au coin de la rue.
A la façon dont elle vint à moi, la pauvre chère femme, et dont elle me jeta les bras autour du cou pour m’embrasser, je compris qu’elle avait été terriblement alarmée de ma longue absence.
Comment ne l’eùt-elle pas été, avec tous les bruits sinistres qui avaient agité Paris. N’était-on pas allé jusqu’à dire que les Suisses avaient tiré sur le peuple, et qu’il était resté un millier de morts sur le carreau.
--Or, je vous le demande, répétait tristement M. Doniol, comment voulez-vous qu’on vende gants avec des affaires pareilles!
C’était M. Laloi qui s’était empressé de conter ces sottises à ma mère, et je le lui reprochai, sans en être étonné. C’était un de ces êtres malfaisants qui ne sont jamais si heureux que quand ils ont une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Poltron, avec cela, comme un lièvre, et dissimulant mal sa lâcheté sous des airs de fier-à-bras.
Jusqu’en janvier 1792, il s’était appelé Leroi, comme défunt son père, mais une émeute ayant eu lieu ce mois-là, le 25, je crois, à cause de la cherté extraordinaire du sucre, et une bande de femmes ayant bouleversé sa boutique, il s’était imaginé que son nom y était pour quelque chose, et s’était empressé de changer Leroi en Laloi.
Cet imbécile n’était pas venu à la fête du Champ-de-Mars, mais il était allé le matin, avec sa section, assister à la pose de la première pierre du monument qu’on devait élever sur l’emplacement de la Bastille.
Et même, il avait rapporté de cette cérémonie une tabatière qu’il montrait fièrement, et qui était tournée dans du bois provenant des démolitions.
C’était un certain Palloy, lequel s’intitulait Palloy le Patriote, qui faisait ce commerce. Chargé de démolir la terrible forteresse, il s’était imaginé de la débiter en menus souvenirs patriotiques, et l’idée lui rapportait gros.
Dans les pierres, il faisait sculpter des Bastilles en miniature; avec les bois de charpente, il fabriquait des cannes, des tabatières ou des éventails; il transformait les ferrures en boucles de souliers ou de chapeau.
C’est donc par notre voisin l’épicier que nous sûmes ce qu’avait été la cérémonie.
Il nous expliqua comment, sous la première pierre, on avait placé une boîte de cèdre contenant la déclaration des droits gravée sur une table d’airain, une copie de la constitution, des monnaies et des assignats...
Mais ce qui l’émerveillait le plus, c’est que le mastic employé pour sceller la pierre, avait été composé avec des cendres d’anciens titres de noblesse...
--Tout cela, soupirait M. Doniol, ne fera pas vendre une paire de gants!...
J’étais jeune, je ne pouvais m’empêcher de rire des gémissements de notre voisin, et cependant, il était bien naturel qu’il s’affligeât. Ce n’est pas quand une nation se sent menacée dans son existence même, qu’elle songe à s’acheter des gants.
Et on peut dire que l’immense péril de la France grandissait d’heure en heure.
Alors, les journaux commençaient à donner sur les Prussiens des renseignements précis. On savait que leur armée était de quatre-vingt-dix mille hommes, tous vieux soldats, commandés par le duc de Brunswick, qui passait alors pour le meilleur général de l’Europe, ayant fait ses preuves sous le grand Frédéric, pendant la guerre de Sept-Ans.
On savait aussi que le roi de Prusse s’avançait avec son armée.