Le capitaine Coutanceau

Part 2

Chapter 23,860 wordsPublic domain

Quels hommes siégeaient dans cette assemblée, mes amis, il est inutile, n’est-ce pas, que je vous le dise. Leurs noms sont dans toutes les mémoires, et ils vivront autant que leur œuvre,--œuvre immense, qui nous a fait ce que nous sommes, et que presque tous, hélas! ont scellée de leur sang.

De ma place, je planais au-dessus d’eux tous.

Je voyais les députés de la gauche--de la Montagne--échanger des regards enflammés, des paroles irritées et des gestes menaçants, avec ceux de la droite. Je voyais ceux du centre--du Marais, comme on disait alors--essayer de s’interposer entre des rancunes implacables.

Je n’avais pas assez d’yeux pour regarder le président, immobile sur son fauteuil comme une statue, la main sur le manche d’ébène de sa sonnette.

Derrière lui, dans un réduit grillé d’une douzaine de pieds carrés il me semblait apercevoir des ombres qui s’agitaient. Là, se tenaient des journalistes qui venaient de trouver le secret d’écrire aussi vite que l’on parle et qu’on appelait, pour cette raison, des logotachygraphes.

C’est dans cette loge que quelques jours plus tard, le 10 août, Louis XVI, chassé des Tuileries, devait venir chercher un refuge.

A la tribune où on montait par un escalier assez roide, était alors un petit homme maigre, qui parlait avec des gestes de convulsionnaire du salut public, l’unique et la suprême loi, disait-il.

On ne l’écoutait guère.

A tout bout de phrases les autres députés l’interrompaient, et dans les tribunes les conversations continuaient tout haut, comme à la Halle... Même, non loin de mon père et de moi, il y avait des gens qui buvaient et mangeaient, sans façon, comme s’ils eussent été chez eux.

A la fin, cependant, cet orateur si peu écouté descendit de la tribune.

Et je vis s’avancer pour le remplacer, un homme tout jeune encore, au regard doux, à la physionomie pensive.

Autour de moi on chuchotait:

Vergniaud! Vergniaud!...

Ce qui me frappait en lui, c’était la grâce familière de sa démarche, une certaine nonchalance d’attitude et je ne sais quel inexprimable charme qui vous attirait vers lui et faisait qu’on l’aimait et qu’on souhaitait d’être son ami.

Mais quand son pied frappa le parquet de la tribune, comme pour en prendre possession, il fut transfiguré... L’orateur surgissait de l’homme... Il m’apparut tel qu’un dieu, sur le Sinaï de la liberté, le front éblouissant d’éclairs.

Le silence s’était fait, profond, intense.

Au-dehors, même, les grondements sourds de la foule se taisaient.

Lui, un peu pâle d’abord, et violemment ému d’une virile émotion, il promena son regard autour de la salle..., son bras se leva d’un geste impérieux, ses lèvres s’entr’ouvrirent... Il parla.

Le discours qu’il prononça ce jour-là, mes amis, marque une date dans les fastes de l’éloquence humaine--une date dans l’histoire de notre Révolution.

Vous le trouverez, ce discours, dans tous les livres.

Mais ce que les livres ne vous diront pas, c’est cette parole inspirée, cette voix puissante et grave, qui avait des caresses divines, quand il adjurait ses collègues de s’unir pour le salut de la patrie, et qui vibrait comme le métal des cloches quand montait son indignation.

Dédaigneux des ménagements de la prudence, il alla droit au fait.

Ce que la France pensait et disait tout bas, il le cria d’une voix si forte que le trône chancelant de Louis XVI en fut renversé...

Après avoir déroulé l’effrayant tableau des calamités de la France, il disait l’immensité et l’imminence du péril, et aussi l’incurie criminelle du pouvoir. Il montrait l’ennemi à nos portes, les émigrés en armes à la frontière, l’invasion menaçante, et le roi paralysant de son veto toutes les mesures de salut public, le roi n’osant défendre formellement à ses généraux de vaincre, mais leur enlevant hypocritement les moyens de vaincre.

«Appelez, ô mes collègues, disait-il, appelez, tous les Français à sauver la patrie... Montrez leur l’immensité du gouffre... Ce n’est que par un effort extraordinaire qu’ils pourront le franchir!...»

Un frisson électrique parcourait l’Assemblée, à ces accents inspirés du grand orateur... Chacun avait cru entendre sonner le glas de la patrie agonisante.

Alors il me fut donné de connaître l’empire de la parole humaine.

Dans cette assemblée, l’instant d’avant si divisée, et agitée de tant de passions contraires, on eût dit que tous les cœurs battaient à l’unisson pour un même désir, pour une seule pensée.

Sur les bancs de la gauche, à droite, au centre, dans les galeries, on applaudissait avec une sorte de frénésie.

Pâle, les dents serrées, les yeux brillants de larmes, mon père m’étreignit le bras à le briser.

--Ce n’est pas un homme qui parle, me disait-il, j’ai entendu la voix de la patrie elle-même... Maintenant, j’ai bon espoir.

Et cependant, à trois ou quatre places de moi, j’avais remarqué un auditeur dont la contenance contrastait singulièrement avec l’enthousiasme de tous.

C’était un très jeune homme, vêtu comme les ouvriers de la plus pauvre condition.

Il était assis au premier rang, et, chaque fois qu’on prononçait le nom du roi, je voyais parfaitement ses doigts se crisper de rage contre le bois de balustrade.

Par moments, il bondissait, se levait à demi et se penchait vers la salle comme pour jeter une insulte à la face de l’orateur.

D’autre fois, il portait la main droite sous ses habits, d’un geste si convulsif, qu’on eût dit qu’il y cherchait une arme.

Si extraordinaire était son manége que, malgré moi-même, je me pris à l’examiner avec toute l’attention dont j’étais capable.

Évidemment les habits misérables qu’il portait n’étaient pas ses habits ordinaires. La blancheur de ses mains, les soins que trahissaient ses cheveux blonds, la finesse du peu qu’on apercevait de son linge, tout en lui trahissait l’aristocrate.

Mais qu’était-il venu faire là? Pourquoi ce déguisement et ces gestes désordonnés?

A une époque où les plus noires défiances empoisonnaient toutes les relations, où il n’était question que de trahisons et de complots, où on ne parlait que d’ennemis du peuple, d’espions de l’étranger et d’émissaires des émigrés, il y avait là de quoi me faire travailler prodigieusement l’esprit.

J’allais peut-être faire part de mes soupçons à mon père, quand le jeune homme se retourna. Sa figure qui respirait l’audace et l’énergie, était de celles qu’on n’oublie pas. Nos yeux se rencontrèrent, et il me semble éprouver encore l’étrange sensation que je ressentis au choc de son regard. J’eus comme la certitude que cet individu se trouverait mêlé à ma vie, et serait pour quelque chose dans ma destinée.

Si forte fut la sensation que je me tus.

D’ailleurs les galeries se vidaient.

Vergniaud venait de descendre de la tribune et de quitter la salle, et tout le monde se précipitait dehors pour l’attendre et l’acclamer au passage. Mon père m’entraîna.

Mais c’est en vain qu’à l’exemple de plusieurs milliers de personnes, nous restâmes plantés sur nos jambes devant la grande porte, l’orateur de la Gironde avait dû s’échapper par quelque porte latérale.

Beaucoup pour se dédommager de ce contre-temps, se donnèrent rendez-vous à la comédie française, où on fit une ovation à mademoiselle Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud.

Le lendemain, 4 juillet, l’Assemblée décréta:

Que dès que le péril deviendrait extrême, le Corps législatif le déclarerait lui-même, par cette formule solennelle: _La patrie est en danger_.

Qu’à cette déclaration tous les citoyens seraient tenus de remettre aux autorités les armes par eux possédées, pour qu’il en fût fait une distribution convenable.

Que tous les hommes, jeunes ou vieux, en état de servir, seraient enrôlés...

Une immense acclamation de Paris entier salua le décret de l’Assemblée.

La nouvelle s’en était répandue avec la rapidité d’une traînée de poudre jusqu’à l’extrémité des faubourgs. Le soir, au coin des rues, les groupes étaient plus animés que de coutume, et les marchands de journaux chargés de leurs feuilles encore humides, partaient en criant:

«Achetez, pour lire le décret qui sauve la patrie!...»

Était-elle donc sauvée, en effet? Il y en avait qui le croyaient, attribuant ainsi à l’Assemblée le pouvoir de changer, par la seule manifestation de sa volonté, une situation terrible.

Comme il arrive dans toutes les crises violentes, je voyais, non sans un étonnement profond, les gens passer soudainement de l’abattement le plus extrême à une confiance presque sans bornes.

Mon père ne se possédait pas de contentement.

--Il faudra mettre un gigot au four, commanda-t-il à ma mère, j’amènerai souper quelques bons patriotes, et nous viderons une bouteille au bonheur de la nation...

Le soir, en effet, il arriva avec trois de ses amis, dont le grand Fortier, le marchand de toiles, qui fut tué un mois plus tard, à la prise des Tuileries, le 10 août.

Leur persuasion était que les Prussiens, quand ils sauraient la ferme attitude de l’Assemblée, et l’impossibilité où serait le roi de favoriser leur invasion, s’arrêteraient.

C’est ce dont ne semblait nullement convaincu M. Goguereau, le représentant, qui était de ce souper.

--Ne nous hâtons pas de chanter victoire, disait-il, de peur d’être obligés de déchanter.

Cependant tout ce qu’il nous apprit n’était pas fait pour diminuer notre assurance.

C’est de lui que nous sûmes positivement que, de tous les points de la province, des gardes nationaux fédérés se mettaient en marche, en armes et avec du canon, pour aller former un camp aux environs de Soissons.

On en attendait cinq cents de Marseille et trois cents de Brest, qui devaient déjà être en route.

Tous devaient passer par Paris et y assister à la grande fête patriotique qui se préparait pour le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille.

--Vous voyez donc bien, disait mon père, que tout s’arrangera... Allons, allons, le commerce va reprendre et l’argent va reparaître... et ma foi! je n’en serai pas fâché, car j’ai des pratiques dont la «taille» s’allonge à faire trembler.

A l’air dont M. Goguereau secouait la tête, je voyais bien qu’il ne disait pas tout ce qu’il pensait, lui qui connaissait le dessous des cartes.

Mais à quoi bon désoler les gens à l’avance!...

L’aveuglement de mon père était si obstiné, qu’il nous annonça la résolution où il était de partir en tournée pour acheter du blé, comme il faisait tous les ans à l’époque de la moisson.

Et, en effet, le lendemain, quoi que pût lui dire ma mère, il voulut se mettre en route, et je l’accompagnai jusqu’à la rue du Coq, où était le bureau de la voiture qui faisait le service entre Paris et Chartres, où il se rendait.

Je puis vous affirmer, mes amis, que vous ririez bien si j’avais le pouvoir de vous mettre tout à coup en présence de cette diligence, qui excitait alors mon admiration, et dont on disait qu’il ne se ferait rien de mieux, ni de plus commode, ni de plus rapide.

C’était un grand coffre carré, haut huché sur roues, peint en bleu clair et percé de petits guichets larges comme les deux mains.

Cela mettait quatorze heures à faire le trajet. On partait de la rue du Coq à trois heures de l’après-midi, et on arrivait à Chartres sur les cinq heures du matin. C’était un voyage.

Resté seul à Paris avec ma mère, et plus que jamais libre de ma personne, je m’étais bien promis de devenir un des auditeurs assidus de l’Assemblée nationale, ce qui devait m’être facile, avec la protection de M. Goguereau...

Hélas! le jour où j’y retournai, je pus reconnaître combien avaient été chimériques les espérances de mon père et de ses amis.

La question de savoir en quelles formes la déclaration du danger de la patrie serait faite avait été résolue, c’est vrai.

Mais il restait à décider s’il y avait ou non lieu de proclamer sur-le-champ la patrie en danger.

Et sur cette question qui ne me semblait pas à moi, naïf, présenter l’ombre d’un doute, la discussion avait repris avec une âpreté toute nouvelle. Deux députés, surtout, qu’on me dit être, l’un l’évêque du Cher, Torné, l’autre Pastoret, représentant de Paris, faisaient assaut de violence.

L’irritation grandissait, quand soudain arriva un message du roi annonçant à l’Assemblée que les hostilités de la Prusse étaient imminentes et qu’une armée de cinquante-deux mille Prussiens s’avançait vers notre frontière...

Je renonce, mes amis, à vous donner une idée de la tempête de ricanements et de huées qui accueillit cette notification.

--C’est encore un piége, criait un député, l’armée prussienne n’est pas de cinquante-deux mille, mais de cent mille hommes.

--Sans compter vingt mille émigrés disait un autre.

--Et c’est quand ils sont à Coblentz que le roi avertit les représentants de la nation!...

Il est de fait que, dans mon âme et conscience, je ne savais comment qualifier cette communication tardive, d’un fait connu de l’Europe entière, qui était l’unique sujet d’entretien de Paris, qui avait motivé le foudroyant discours de Vergniaud et le décret qui en avait été la suite...

L’Assemblée ne daigna pas s’en occuper, et les débats continuaient, quand un orateur nouveau parut à la tribune.

C’était un vieillard de la figure la plus noble, avec cet air de mansuétude que l’imagination prête aux Apôtres.

Je demandai son nom. On me répondit que ce député n’était autre que Lamourette, ancien grand vicaire de l’évêque d’Arras et alors évêque constitutionnel de Lyon.

Vénéré de ses collègues, il obtint le silence, et, d’une voix émue:

«On vous a proposé, commença-t-il, on vous proposera encore des mesures extraordinaires, pour parer aux dangers de la France... A quoi bon! si vous ne savez pas rétablir dans votre propre sein la paix et l’union... J’entends dire que ce rapprochement est impossible... Ces mots me font frémir; ils sont une injure à cette Assemblée... Les honnêtes gens ont beau être divisés d’opinion, il est un terrain de patriotisme et d’honneur où ils se rencontrent toujours... Ah! celui qui réussirait à vous réunir tous, serait le véritable vainqueur de la Prusse et de Coblentz!...»

Après bientôt un siècle, mes amis, je suis sûr de vous citer textuellement les paroles de cet homme de bien, tant elles se gravèrent profondément dans ma mémoire...

--Celui-ci a grandement raison, pensais-je, et il songe aux intérêts de la France et non à ceux de ses rancunes ou de son ambition.

Et l’émotion qui s’était emparée de moi, je voyais bien que tout le monde la partageait.

Lui, cependant, d’un accent irrésistible poursuivait:

«Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment; jurons de nous confondre en une seule et même masse d’hommes libres. Le moment où l’étranger verra que ce que nous voulons nous le voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera, et où la France sera sauvée!...»

Il n’avait pas achevé que tous les députés étaient debouts et, la main étendue, prêtaient le serment proposé.

Toutes les rancunes s’étaient fondues à la chaleur de ce patriotisme.

Puis, un cri de concorde et de fraternité se fait entendre, et d’un mouvement spontané, tous les partis se mêlent et se confondent. Les hommes des factions les plus opposées se jettent dans les bras de leurs ennemis. Condorcet, en ce moment, entrait dans la salle, Pastoret qui le haïssait, court à lui et l’embrasse. Il n’y a plus de côté gauche, ni de côté droit, ni de centre, il n’y a plus que l’Assemblée nationale...

Cependant, une députation, ayant à sa tête Lamourette, s’était hâtée d’aller porter au roi un extrait du procès-verbal.

Il se hâta d’accourir et je le vis entrer, précédé de ses ministres, pâle, attendri, ému, pouvant à peine croire à cette incroyable et soudaine réconciliation.

--Je ne fais qu’un avec vous, balbutia-t-il, notre union sauvera la France...

Et dans les tribunes publiques et au dehors, mille cris d’allégresse répondaient; tout le monde avait des larmes dans les yeux...

La séance levée, cependant, lorsque je traversai la terrasse des Feuillants pour regagner la maison paternelle, je fus croisé par deux hommes dont l’un disait à l’autre:

--On s’embrassait aussi la veille de la Saint-Barthélemy.

L’exclamation de ces deux hommes me révolta si fort que, pour un peu, je leur aurais cherché querelle.

--Ceux-là, pensais-je, sont de ces êtres haineux qui jugent les autres d’après eux.

Et, en effet, comment ne pas se sentir véritablement réjoui après ce que je venais de voir et en présence du spectacle que j’avais sous les yeux.

Le roi, de retour aux Tuileries, s’est empressé de faire ouvrir le jardin qu’il tenait fermé depuis les scènes du 20 juin, et un peuple immense s’y était précipité et se pressait sous les fenêtres du château en criant à pleins poumons: Vive le roi!...

Je vous le demande, mes amis, n’était-ce pas à s’y méprendre!

Et la preuve, c’est que ma mère, à qui je racontai en rentrant ce qui se passait, me dit, la pauvre femme:

--Il faut écrire à ton père, il verra que la tranquillité va revenir, et il fera des achats plus considérables.

J’écrivis, en effet, à l’adresse que mon père nous avait assignée, à l’hôtel de la Nation, tenu par un nommé Servan, qui descendait toujours chez nous, quand il venait à Paris faire ses provisions.

Niais que j’étais!... Mon père n’avait pas reçu ma lettre que déjà tout était changé et redevenu pire qu’avant.

Ce beau rêve de concorde avait duré ce que durent les rêves, une nuit.

Paris, à son réveil, bafoua d’un éclat de rire immense un projet qu’il jugea beaucoup trop beau pour être réalisable.

Dès le matin, des crieurs s’étaient répandus dans les rues, offrant pour deux sous la Grande Pantalonnade sentimentale de ces Messieurs de l’Assemblée, pamphlet plus injurieux que spirituel, composé par les rédacteurs du _Journal du Diable_.

Les chansons ne tardèrent pas à s’en mêler, car en aucun temps on ne rima davantage.

Il me semble voir encore un grand vieux tout dépenaillé, qui se tenait devant Saint-Roch, abrité sous un large parapluie, et qui chantait une longue complainte dont le refrain était:

Encore un baiser, Lamourette, Encore un baiser!...

Enfin, des députés que j’avais vu de mes yeux, dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant comme du pain, écrivirent aux journaux pour démentir le fait.

Cette scène de réconciliation n’avait-elle donc été qu’une hypocrisie préméditée des partis, désireux d’endormir leurs mutuelles défiances?...

N’était-elle, comme d’aucuns l’insinuaient, qu’une comédie convenue entre le roi et l’évêque de Lyon pour détourner les esprits de la discussion de la loi du danger de la patrie, et laisser ainsi aux Prussiens le temps d’arriver?

M. Goguereau, que je me permis d’interroger, m’affirma que ce n’était ni l’un ni l’autre.

--Pourquoi donc, me dit-il, n’aurions-nous pas été sincères!... La haine n’est pas si douce!... Nous avons été émus et entraînés... Toutes les assemblées sont exposées à des surprises sentimentales de ce genre...

Je vous donne l’explication telle qu’elle m’a été donnée. Ce qui n’empêche qu’une célébrité de ridicule est demeurée attachée à cette scène, qui m’avait tiré des larmes... Encore aujourd’hui, un «baiser Lamourette» est le synonyme de comédie et de trahison.

Mais précisément parce qu’ils étaient furieux d’avoir été dupes d’un mouvement de leur cœur, les partis n’en étaient devenus que plus acharnés.

Une mesure qu’on ne manqua pas de dire provoquée par la cour devait d’ailleurs attiser encore les colères.

Je l’appris, au matin, d’un ouvrier, qui était entré dans notre boutique acheter un pain. Comme il me semblait exaspéré, je lui demandai ce qu’il avait:

--J’ai, me répondit-il, que le directoire de Paris vient de suspendre Pétion de ses fonctions, et veut le poursuivre comme organisateur de la manifestation du 20 juin.

C’était si grave que, tout d’abord, je crus à une de ces fausses nouvelles comme on en lançait dix par jour dans la circulation.

Frapper Pétion, le maire de Paris, l’homme le plus populaire du moment... était-ce possible.

C’était vrai. Le premier passant m’apprit que le roi, au lieu d’annuler, comme il le pouvait, cette décision, venait de la notifier à l’Assemblée, en lui laissant «le soin de statuer sur l’événement.»

--C’est encore une trahison! criaient les sans-culottes, furibonds.

--Quelle épouvantable maladresse! gémissaient les patriotes paisibles.

Mais le sentiment général était que la cour n’eût point hasardé ce coup de partie, si elle n’eût été sûre de l’approche des Prussiens.

Quoi qu’il en soit, c’est au milieu de ce déchaînement de l’opinion, que fut enfin présentée à l’Assemblée par Hérault de Séchelles, la déclaration du danger de la patrie.

C’était le 11 juillet 1792.

Le rapport entendu, les conclusions furent adoptées, et, aussitôt après, le président se levant, prononce d’une voix émue et au milieu d’un silence effrayant, la formule solennelle:

«Citoyens, la patrie est en danger.»

L’effet, je me le rappelle, fut terrible.

Il n’y eut pas un cri dans les tribunes publiques, pas un mot, pas un geste.

Et quand la séance fut levée, la foule, turbulente d’ordinaire, et qui emplissait les escaliers du tumulte de ses discussions, la foule s’écoula muette et consternée.

Cependant, les patriotes étaient satisfaits.

--Voilà enfin un acte, disaient-ils, et qui vaut un peu mieux que les embrassades de l’autre jour... Ça ira, maintenant; il faudra bien que M. Véto marche droit.

Mais c’est en vain que le lendemain on attendit les grandes mesures du salut public.

La déclaration demandée le 30 juin, formulée le 4 juillet et votée le 11, ne devait être proclamée que le 22 juillet. Il fallut tout ce temps pour obtenir du pouvoir exécutif l’autorisation nécessaire.

Je vous laisse à penser si pendant ces onze jours les esprits se montèrent. Je voyais, pour ainsi dire, l’exaltation augmenter d’heure en heure...

La veille, les ministres en masse avaient donné leur démission et avaient été remplacés par d’autres. Bast! on n’y avait pas pris garde. Ce n’est assurément pas sur eux qu’on comptait.

J’avais acheté une carte des frontières, et tous nos voisins venaient la consulter. Et il fallait que je leur montre Coblentz, où était, disait-on, l’armée prussienne, et nous calculions les journées de marche qu’il y a pour une grande troupe de la frontière à Paris.

Les gens, d’ailleurs, répétaient comme un verset d’Evangile, une phrase du dernier discours de Robespierre aux Jacobins.

«Dans des circonstances aussi critiques, avait-il dit, les moyens ordinaires sont dérisoires: Français, sauvez-vous vous-mêmes.»

--Voilà, pensais-je, qui est parler!

Mais la préoccupation de l’étranger ne faisait pas oublier Pétion.

M. Goguereau, qui avait promis à mon père de venir nous voir tous les jours, en son absence, était obligé de se cacher pour tenir sa promesse, tant les gens des environs qui le connaissaient l’assaillaient de questions indiscrètes.

De tous côtés Paris signait des pétitions en faveur de son maire. Il y en eut une, celle des ouvriers du bâtiment, qui réunit quarante mille signatures. On en faisait circuler une dans notre quartier: j’y mis mon nom, et nos trois garçons, ne sachant pas écrire, y apposèrent leur croix.

Pour un empire je n’aurais pas manqué la séance où Pétion parut à la barre de l’Assemblée.

Il s’avança la tête haute. Jamais homme ne ressembla moins à un accusé qui vient se disculper.

«Mon crime, commença-t-il, est d’avoir empêché le sang de couler...»

On ne le laissa pas poursuivre...

Il avait été disgracié par la cour, l’Assemblé l’admit aux honneurs de la séance, et décréta «que le maire de Paris serait rétabli dans ses fonctions, et que le pouvoir exécutif serait tenu d’exécuter le décret dans la journée même.»

C’était le 13 juillet 1792.

Le lendemain allait avoir lieu la fête de la Fédération.

Instituée pour perpétuer le souvenir de la prise de la Bastille, cette fête du 14 juillet inspirait aux meilleurs patriotes les plus vives appréhensions.

Paris était alors comme un baril de poudre, et chacun sentait bien qu’il suffirait de la moindre étincelle pour déterminer une formidable explosion.