Le capitaine Coutanceau

Part 15

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Et voyant obéir sans récriminations un homme de la trempe de Laveneur, avec énormes moustaches, son air terrible et son bonnet de police sur le côté, ils ajoutaient:

--Nous ferons bien d’obéir, nous aussi...

Tout réussissait, d’ailleurs, à Dumouriez, en ces commencements d’une campagne qui allait décider du sort de la France... Les événements le récompensaient de la rapidité de ses décisions et de sa prévoyance.

A chaque pas, pour ainsi dire, du difficile mouvement qu’il exécutait pour prévenir les Prussiens aux défilés de l’Argonne, une nouvelle favorable lui arrivait.

L’avant-garde prussienne, tombant en plein dans le piége qu’il avait tendu, s’était retirée devant la démonstration de Dillon... On lui annonçait de Châlons quelques pièces d’artillerie... Les troupes du camp de Maulde, à la seule idée de rejoindre leur général adoré, faisaient deux étapes par jour... Kellermann venait de lui envoyer un de ses aides de camp pour lui promettre le concours le plus dévoué...

Enfin le 4 septembre 1792, Dumouriez put respirer... Il tenait une partie des défilés de l’Argonne, et il était de sa personne campé à Grand-Pré.

C’est alors qu’il écrivit à l’Assemblée nationale la lettre demeurée célèbre:

--Maintenant j’attends les Prussiens... Je suis aux Thermopyles et, plus heureux que Léonidas, je n’y périrai pas!...

Alors, mes amis, de même que leur chef, les soldats espéraient.

La foi, de son radieux flambeau, illuminait leurs routes.

Ils avaient la foi.

Qui eût désespéré de la patrie, eût paru lâche, eût paru traître.

De tous ces volontaires, arrachés la veille à leur charrue ou à leur comptoir, il n’en était pas un qui n’eût fait le sacrifice de sa vie.

Et quand on ne craint plus la mort, on est invincible.

Le soir, réunis autour des feux du bivouac, sans souci de la pluie qui tombait, du jeûne de la journée, des privations du lendemain, ils se disaient entre eux.

«--Qu’ils viennent, les Prussiens, ils verront combien en France nous sommes durs à mourir!»

Et les lettrés d’entre eux--car il était des génies littéraires, dans ces armées du dévouement et de la liberté--les philosophes ajoutaient:

--Qu’ils nous tuent, ces Prussiens, l’idée qui est en nous, l’idée de liberté s’échappera de nos blessures béantes et nous vengera!...

J’étais là, mes amis, mon âme s’exaltait à ces saints enthousiasmes, et en moi-même je me disais:

«O France, mère adorée et sacrée, mère pour qui nous sommes prêts à verser notre sang jusqu’à la dernière goutte, France, si jamais dans l’avenir un tel péril revenait pour toi, veuille Dieu que tes enfants, les nôtres, soient dignes de nous et qu’ils sachent mourir avant que tu ne sois frappée, ô Patrie!...

Cependant, nous étions déjà au 13 septembre...

La saison pluvieuse rendait les chemins détestables.

Les Prussiens, après avoir consommé les vivres qu’ils avaient trouvé dans Longwy et Verdun, achevaient de dévorer le pays déjà épuisé par l’armée française, et en étaient réduits à tirer difficilement leur subsistance de Trêves et de Luxembourg.

Les garnisons de Sedan, Montmédy, Thionville, Metz, même, allaient leur faire une guerre implacable, inquiéter leur ligne de retraite, menacer leurs communications et couper leurs convois.

Beurnonville allait arriver le 14 à Rhétel, à dix lieues de Grand-Pré, avec des renforts.

Kellermann allait être le 18 à Bar, d’où sa jonction ne serait plus qu’une question d’adresse et de manœuvres.

Toutes les attaques des Prussiens ne faisaient qu’irriter le courage de l’armée française, dont la position semblait inexpugnable.

Le roi de Prusse et son généralissime Brunswick commençaient à s’inquiéter.

Les mouvements populaires sur lesquels ils avaient compté ne venaient pas. Les paysans, terrifiés d’abord de leurs proclamations, commençaient à redresser la tête, et sortaient les vieux fusils de leurs cachettes.

Les soldats prussiens commençaient à sentir la faim, et quand ils n’ont pas à manger «plein leur ventre,» ces robustes gens du Nord, ils sont bien malades. On commençait à les rencontrer le long des routes, blêmes, les joues creuses, l’œil brillant, tremblant la fièvre, en quête de quelques mauvais fruits verts, qui étaient comme un poison pour leur estomac délabré, et qui les prédisposaient aux atteintes de la dysenterie.

Alors, ceux qui avaient tant calomnié Dumouriez, devenus ses flatteurs, ne savaient par quels éloges hyperboliques faire oublier leurs blâmes, et le pressaient de livrer bataille.

--Avec une armée telle que la vôtre, lui disaient-ils, la victoire ne saurait être douteuse.

Mais lui, dont la tête restait froide, au milieu des plus brûlantes émotions, répondait tranquillement:

--Laissez faire le temps, laissez faire les pluies!... Livrer une bataille, moi! pas si fou, je pourrai la perdre!... Renfermons-nous dans nos places fortes, hors de la portée des Prussiens; faisons le vide autour d’eux, coupons-leur les vivres, harcelons-les, fatiguons-les, tâchons que la France devienne pour eux un désert où ils erreront comme des loups affamés, et nous en viendrons à bout sans combat.

La fortune nous souriait enfin, quand une faute de Dumouriez mit la France à deux doigts de sa perte, et changea la belle situation dans laquelle il se trouvait en une position plus critique et plus dangereuse que jamais.

Il avait placé à la Croix-aux-Bois un colonel de dragons avec son régiment, deux bataillons de grenadiers et quatre pièces de campagne.

Cette force lui avait paru suffisante pour garder ce passage très difficile, d’autant plus que ce colonel lui avait mandé qu’il avait exécuté ponctuellement ses ordres, et que ses retranchements et ses abatis étaient inattaquables, qu’il les avait prolongés jusqu’à la tête du bois, qu’il avait rendu la route impraticable par des tranchées et par des puits.

Le colonel mandait qu’outre ses bataillons il y avait à Vouziers un excellent bataillon de volontaires des Ardennes, et un de ceux de l’ancienne garnison de Longwy, qu’en leur donnant des armes, ils suffiraient amplement à la défense de ce passage...

Il demandait en conséquence à rejoindre Dumouriez en ramenant avec lui un de ses bataillons et trois escadrons de son régiment.

Dumouriez, sans autre examen, et avec une légèreté impardonnable, en un chef d’armée, ajouta foi au rapport de ce colonel qui avait fait la guerre en Amérique, qui était d’un âge mûr et qui ne paraissait pas devoir en imposer.

La lettre du colonel était du 11 septembre.

Le 12, Dumouriez lui envoya l’ordre de laisser 200 hommes dans les retranchements, et de rentrer avec le reste de sa division.

En même temps, il donnait au commandant de son artillerie, l’ordre le plus positif d’envoyer sur le champ 600 fusils au bataillon des Ardennes avec cent cartouches par arme.

Bien plus, il ordonna au commandant de ce bataillon des Ardennes d’aller occuper les retranchements de la Croix-au-Bois avec sa troupe et trois cents cavaliers de la gendarmerie nationale qui se trouvaient en garnison à Vouziers.

Quoique la Croix-au-Bois fût très près de Grand-Pré, Dumouriez n’avait jamais trouvé le temps d’aller visiter ce poste si important.

Il s’en était rapporté à la fidélité des cartes, comme s’il n’eût pas su que les cartes, en France, ne semblent faites que pour induire en erreur ceux qui les consultent.

C’était une première faute.

Il n’y avait pas même envoyé Thouvenot, qui l’eût admirablement suppléé.

Il n’y avait point établi de batterie de canons de huit et de douze, encore qu’il en eût en quantité.

En tout et pour tout, il s’en était rapporté à l’expérience d’un subalterne dont il ne savait rien, sinon qu’il passait pour un habile homme de guerre... Comme s’il n’eût pas su ce qu’il faut croire de ces réputations banales que rien jamais n’a justifiées et qui s’emparent, par leur impudence, des places qui devraient être réservées au mérite seul.

Seconde faute, qui faillit faire échouer l’admirable plan qu’il avait conçu et que jusqu’alors il avait si bien conduit.

Donc, le 13 au matin, la Croix-au-Bois fut abandonnée par le colonel et la plus grande partie de ses troupes.

Et par surcroît de malheur, l’officier commandant le parc d’artillerie négligea l’ordre si précis qu’il avait reçu, et n’envoya au bataillon des Ardennes, ni armes, ni munitions...

Avertis par leurs espions, les Prussiens ne tardèrent pas à essayer de profiter des fautes commises, et dès le lendemain, avant midi, ils se présentèrent en forces au défilé de la Croix-au-Bois.

Les abatis avaient été si mal faits qu’ils furent à peine un obstacle... La route avait été si superficiellement coupée qu’en moins de rien elle fut assez réparée pour donner passage à l’artillerie.

Les cent hommes laissés en position essayèrent d’abord de se défendre, puis, reconnaissant l’inutilité de leurs efforts, ils se débandèrent, s’enfuirent à travers bois, et ne tardèrent pas à arriver au camp de Dumouriez.

Lui frémit...

Il vit l’Argonne, le boulevard de la France, au pouvoir des Prussiens.

Sans perdre une seconde, il donna au général Chazot deux brigades, six escadrons et douze pièces de huit, lui commandant de courir reprendre à tout prix le défilé.

--Et pas d’hésitation, commanda-t-il... Ne laissez pas l’ennemi se retrancher, abordez-le à la baïonnette...

Chazot, malheureusement, hésita et tâtonna...

Il perdit un jour entier, et le lendemain il lui fallut des efforts inouïs et un combat affreusement meurtrier pour reconquérir la Croix-au-Bois...

Si du moins il eût su la garder!

Mais non.

A peine maître de la position, au lieu de la fortifier il laissa ses troupes se reposer...

Si bien que les Prussiens revinrent plus nombreux, l’attaquèrent avec une irrésistible fureur, et le forcèrent à se replier sur Vouziers, après avoir perdu ses canons.

A la même heure, une autre colonne prussienne s’emparait du passage du Chêne-Populeux.

Ces deux nouvelles arrivant coup sur coup à Dumouriez n’ébranlèrent pas son courage.

Il vit sa position si belle la veille, désespérée... Il se vit cerné, tourné, pris au piége qu’il avait tendu à l’ennemi... N’importe.

Sa résolution était si bien prise de mourir plutôt que de mettre bas les armes, qu’il garda toute sa présence d’esprit et ces apparences de sécurité parfaite indispensables à un général en chef.

Il rassemble ses aides de camp, et, avec cette promptitude de décision qui est le propre des grands capitaines, il leur dicte ses ordres.

Beurnonville quittera Rhétel à l’instant et se hâtera d’accourir à Sainte-Menehould, et où lui-même Dumouriez va se rendre, et où Kellermann opérera sa jonction.

Kellermann doublera les étapes pour arriver plus vite.

Dillon, sans s’inquiéter de sa droite ni de sa gauche, devra tenir comme un roc aux débouchés des Islettes et de la Chalade.

Ces précautions prises, ce nouveau plan arrêté, Dumouriez ne songea plus qu’à tirer le gros de son armée, qu’il commandait en personne, de cette impasse de Grandpré, où d’un moment à l’autre il pouvait être accablé par toutes les forces prussiennes.

Maître encore de tout le cours de l’Aisne, il entrevoyait la possibilité d’y prendre une position formidable pour en défendre le passage.

Un temps affreux l’aida à se sauver.

Il se garda bien de faire aucun préparatif apparent de départ, aucun mouvement, aucun déplacement, surtout à l’avant-garde, tant qu’il fit jour...

Au milieu de tous ses embarras, le général prussien prince de Hohenlohe lui ayant fait demander une entrevue, il comprit que l’ennemi se défiait et voulait pénétrer dans ses lignes...

Cependant ne pouvant se rendre au rendez-vous et sentant quels soupçons eût excités un refus, il y envoya le général Duval.

Le prince de Hohenlohe fut exact, tout se passa en politesse réciproques, et le prince ne cacha pas sa surprise à Duval de voir tant d’ordre dans ses postes, et tant d’officiers parfaitement polis...

Les émigrés avaient dit aux Prussiens que l’armée française n’était commandée que par des bijoutiers, des cordonniers et des tailleurs ignorant même comment se charge un canon.

Duval, officier d’une haute intelligence désabusa l’émissaire prussien, lui expliquant que tous les généraux français avaient fait plusieurs campagnes, et que le général en chef, Dumouriez avait gagné tous ses grades sous l’ancienne monarchie.

Le prince de Hohenlohe ne put rien surprendre d’une retraite que tout le monde ignorait encore, et Duval--mentant d’autant mieux qu’il croyait dire la vérité,--annonça que le lendemain Beurnonville et Kellerman devaient arriver à Grandpré.

Cependant la nuit venue, l’avant-garde se replia en trois colonnes, sans bruit, n’ayant ni augmenté ni diminué ses feux, la droite par Marque, le centre par Chevières et la gauche par Grandpré.

Elle rompit les ponts après elle. Duval et Stengel la commandaient. Ils firent halte, pour donner à l’armée le temps de se mettre en marche étant chargés de faire son arrière-garde.

A minuit, Dumouriez partit du château de Grandpré, où il avait établi son quartier-général et monta au camp, qu’il trouva encore tendu.

Les chemins entre le château et le camp étaient si mauvais, la nuit était si noire, que les ordonnances envoyées en avant s’étaient perdues.

Dumouriez se gardant bien de faire battre le tambour, fit passer de bouche en bouche l’ordre de lever les tentes et de plier bagages, et moins d’une heure plus tard, sur les deux heures de la nuit, l’armée se mettait en marche en silence.

Dumouriez gagna d’abord les hauteurs d’Autry et donna ses ordres pour qu’on s’y rangeât en bataille.

A huit heures, les dernières troupes passèrent les ponts de Senucque et de Grandcham et prirent position.

Grâce à une manœuvre d’une audace et d’une adressé inouïe, Dumouriez venait de sauver son armée, et de la replacer dans une position à attendre la bataille.

Rassuré, il écrivit à Danton:

«J’ai été forcé d’abandonner le camp de Grand-Pré... La retraite s’est faite avec un bonheur que je n’osais pas espérer... Je réponds de tout...»

Il avait raison d’en répondre:

Le 20 septembre, date à jamais mémorable de notre histoire, sur les trois heures du matin, l’armée prussienne s’ébranla pour attaquer la petite armée française, qu’elle apercevait audacieusement postée sur la hauteur du moulin de Valmy.

Un ravin séparait les deux armées, dont la position avait ceci d’extraordinaire que les Français faisaient face à la France, tandis que les Prussiens avaient à dos le pays qu’ils venaient d’envahir.

Brunswick avait fait avancer cinquante-huit bouches à feu, pensant, il l’a avoué depuis, «qu’une douzaine de volées de canon, le ronflement des boulets, le bruit et la fumée» suffiraient pour épouvanter et disperser ces bataillons de volontaires qu’on avait la folie d’opposer à ses vieilles troupes...

Mais il se trompait... La jeune armée de la Révolution sut garder sous le feu une si héroïque attitude que Brunswick, saisi de stupeur, se retournant vers ses officiers, leur dit:

--Voyez, messieurs, voyez à quelles troupes nous avons affaire!... Qui diable eût jamais cru cela!

Oui, en effet, qui diable eût jamais cru que les vieux grenadiers de Frédéric, exaltés par la présence et les exhortations de leur roi, ne réussiraient pas à enlever les positions choisies par Dumouriez...

C’est ce qui arriva, cependant...

Après une canonnade de plus de douze heures, après avoir vu par cinq fois ses profondes colonnes d’attaque repoussées, Brunswick se décida à donner l’ordre de la retraite.

Par deux fois le roi de Prusse, frémissant de colère, ordonna à son généralissime de tenter un dernier effort.

--Nous ne vaincrons pas ici, répondit Brunswick découragé...

L’armée de la Révolution venait de recevoir le baptême du feu et de gagner sa première bataille... A moins d’un mois de là les Prussiens battaient en retraite...

Dumouriez avait tenu parole: il avait sauvé la France.

FIN

Saint-Omer Typ H D’HOMONT.

* * * * *

On a effectué les corrections suivantes:

Lukner=> Luckner {pg 12, 17, 195}

parmi les palfreniers=> parmi les palefreniers {pg 49}

ses cheveux s’échapassent en désordre=> ses cheveux s’échappassent en désordre {pg 62}

Qu’était le soldait de l’ancienne monarchie=> Qu’était le soldat de l’ancienne monarchie {pg 108}

je me suis demandé porfois=> je me suis demandé parfois {pg 126}

sceptiques du lendedemain=> sceptiques du lendemain {pg 144}

n’avait plus au au monde=> n’avait plus au monde {pg 150}

Sédan=> Sedan {pg 158, 166}

Où sont les bèches et les pioches=> Où sont les bêches et les pioches {pg 169}

que leurs chaussures les blessait=> que leurs chaussures les blessaitent {pg 183}

se composait donc de troupes ne ligne=> se composait donc de troupes de ligne {pg 212}

quant il est assailli=> quand il est assailli {pg 222}

l’ardeur de l’ambition sonffrante=> l’ardeur de l’ambition souffrante {pg 235}

et dressait les plans ce campagne=> et dressait les plans de campagne {pg 236}

d’une infatiguable activité=> d’une infatigable activité {pg 274}

la dyssenterie=> la dysenterie {pg 291}

Bruswick se décida=> Brunswick se décida {pg 300}

End of Project Gutenberg's Le capitaine Coutanceau, by Émile Gaboriau