Le capitaine Coutanceau

Part 14

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Les soldats regardaient tous les officiers comme des traîtres et prenaient ce prétexte pour ne conserver ni discipline ni obéissance.

Les officiers, de leur côté, craignaient tant leurs soldats qu’ils n’osaient rien commander.

Personne ne donnait d’ordres, les vivres n’arrivaient plus, les munitions manquaient, des régiments entiers s’éparpillaient jusqu’à deux lieues à la ronde pour marauder.

Et certainement, si le duc de Brunswick eût poussé sur Sedan seulement dix mille hommes, l’armée française se débandait, se réfugiait dans les places fortes ou s’enfuyait jusque sous Paris.

Arrivé sans équipages, Dumouriez commença par se procurer un cheval frais, et tout aussitôt passa ses nouvelles troupes en revue.

On les avait de longue main prévenues contre lui.

Aussi leur trouva-t-il à toutes l’air singulièrement découragé. L’attitude de la cavalerie surtout était déplorable.

Passant devant une compagnie de grenadiers d’un régiment de ligne, Dumouriez en entendit un qui disait en le montrant:

--C’est pourtant ce chien-là qui a fait déclarer la guerre!...

C’était, en effet, un bruit qu’on avait fait courir pour le rendre odieux. Il le savait. Aussi s’arrêta-t-il et, toisant les grenadiers.

--Y a-t-il quelqu’un, demanda-t-il, assez lâche pour être fâché de la guerre?...

Croyez-vous gagner la liberté sans vous battre?...

Ce mot fit un très bon effet et ranima tout le monde.

Mais n’importe! la situation n’en était pas moins désespérée.

L’armée était sans généraux, sans officiers supérieurs, divisée par les factions et près de se révolter.

Les soldats, ne connaissant pas leur nouveau général, se défiaient d’autant plus de lui qu’il n’avait jamais eu de grand commandement et passait pour être un homme de plume bien plus qu’un homme d’épée.

Lui-même ne connaissait ni un des régiments ni un des officiers de cette armée.

Il n’avait pour le seconder ni officiers généraux ni état-major.

Jamais il n’avait étudié le pays qu’il était chargé de défendre.

De quelque côté qu’il se tournât, il n’apercevait que terreur, défiances ou mauvaise volonté.

Le sort de Longwy et de Verdun lui disait combien peu il devait compter sur la résistance des places fortes.

Sedan, d’ailleurs, n’était pas dans le cas de tenir huit jours, et Mézières n’était pas en meilleur état.

Enfin, il n’avait en tout et pour tout que vingt-trois mille hommes démoralisés, à opposer à cent mille soldats, les meilleurs de l’Europe, conduits par un général illustre.

Et cependant, il se voyait contraint d’abandonner les montagnes, où il eût pu tenir et rendre inutile l’immense cavalerie de l’ennemi, pour courir les vastes plaines de la Champagne d’abord, et ensuite tout le pays ouvert qui s’étend entre la Marne et la Seine.

Et quel secours avait-il à attendre?... Aucun.

L’armée qu’il venait de quitter était trop éloignée pour lui tendre la main... L’armée réunie sous Metz avait assez à faire de protéger cette place, que par une inconcevable incurie on avait négligé de mettre en état de soutenir un siége.

Restait Paris... Mais que pouvait lui envoyer Paris?...

Des bataillons de volontaires, levés à la hâte, brûlant de patriotisme sans doute, mais indisciplinés, sans officiers, sans cohésion, brûlant de combattre mais ne sachant pas tirer un coup de fusil...

A cette situation véritablement sinistre de nos armées et de la France, Dumouriez sut opposer la plus indomptable fermeté.

S’il désespéra, à un moment où tout le monde était si près de désespérer du salut de la patrie, il n’en laissa rien voir.

Officiers et soldats reprirent confiance en voyant l’assurance imperturbable et même la gaieté de leur général, de l’homme qui avait accepté l’effrayante responsabilité de la défense nationale.

Les seuls confidents de ses patriotiques angoisses furent les membres de l’Assemblée nationale envoyés en mission près de lui.

A eux il laissa voir combien chétives étaient nos ressources, immenses celles des Prussiens, combien faibles par conséquent étaient nos chances de succès.

Battre Brunswick et ses cent mille soldats ivres de leurs faciles victoires, il ne l’espérait pas, il l’avoua... Il ne songeait qu’à retarder leur marche, qu’à les arrêter...

Mais les arrêter un mois, quinze jours seulement, c’était vaincre.

Les immobiliser, c’était laisser à la France le temps d’organiser une seconde armée qui couvrirait Paris, et sur laquelle, en cas de défaite, la première se rallierait.

--Mais, pour atteindre ce but, citoyens représentants, ajoutait Dumouriez, il faut que l’Assemblée nationale et l’armée n’aient qu’une seule et même pensée: chasser l’ennemi. Nous ici, nous saurons verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang; vous à Paris, sachez oublier vos rivalités... Pour qui aime sa patrie, il ne peut plus y avoir qu’un cri: «Dehors les Prussiens et vive la France.»

Le soir même du départ des représentants, Dumouriez rassembla un grand conseil de guerre, dans la misérable auberge où il avait établi son quartier-général.

Il y avait réuni le lieutenant-général Dillon, quatre maréchaux de camp, Vouillers, Chazot, Dangest, Dietman, l’adjudant-général Thouvenot et enfin son commissaire ordonnateur Petiet, homme d’un vrai mérite...

«Leur ayant présenté une carte de la Champagne, il leur exposa que les Prussiens ayant pris Longwy et Verdun, menaçant Metz, il ne fallait pas songer à une jonction avec le maréchal Luckner.

»Que, de quelque côté que ce fût, il n’y avait à espérer aucun renfort avant quinze ou vingt jours...

»Que force était donc de ne compter que sur la petite armée réunie autour de Sedan, que seule elle était chargée du salut de la Patrie...

--Notre armée, continuait-il, est des trois-quarts inférieure à celle de l’ennemi c’est vrai; mais notre cavalerie est la meilleure qu’il y ait actuellement en France, et notre infanterie, composée de régiments de ligne et de bataillons de gardes nationales non soldées, a été aguerrie par plus d’une année de campement, de marches et d’escarmouches continuelles... Enfin, notre artillerie est excellente et compte plus de soixante pièces de parc, outre les canons des bataillons...

«Passant de cet exposé de notre position à l’examen de la situation de l’ennemi, il ajoutait que les Prussiens seraient naturellement retardés et affaiblis par la nécessité de faire des siéges et d’assurer leurs communications, par la difficulté de trouver des vivres, par la longueur de leurs convois, par leur nombre même et surtout par l’énorme quantité de leur artillerie tant de siége que de campagne.

»Enfin, la présence du roi et de quantité de princes traînant après eux des équipages brillants et des nuées de domestiques, ne devait pas peu contribuer à appesantir et à embarrasser la marche en avant de l’armée prussienne.»

La conclusion de Dumouriez était que rester à Sedan serait une faute irréparable, et qu’il fallait prendre un parti.

C’était la première fois que Dumouriez rassemblait un conseil de guerre, et jamais, dans la suite, tant qu’il commanda des armées il n’en rassembla.

Son avis était que la décision doit venir de celui qui a la responsabilité, et que communiquer ses plans à ses subordonnés ne convient qu’à des généraux faibles et incertains, et qui cherchent à se ménager des excuses en cas de revers.

Mais en cette circonstance, Dumouriez voulait tâter le caractère et l’esprit de ses généraux, et essayer de découvrir sur qui il pourrait le plus sûrement s’appuyer.

Le lieutenant-général Dillon ouvrit l’avis «de mettre la Marne devant soi, et de gagner Châlons avant que l’ennemi s’y portât.

»Il montra sur la carte que les Prussiens en étaient plus près à Verdun que les Français à Sedan.

»Il dit avec beaucoup de justesse que si l’ennemi nous y prévenait il serait entre Paris et nous, et que le salut de la capitale importait plus que la conservation d’une province que nous n’étions pas sûr de défendre efficacement...»

Dillon concluait donc «à laisser le général Chazot avec quelques bataillons seulement à Sedan, et à marcher rapidement avec le reste de l’armée derrière la forêt de l’Argonne, par Sainte-Menehould, pour gagner Châlons et même Reims, si Châlons était déjà occupé.

»On se porterait ainsi derrière la Marne, on en défendrait le passage et on y attendrait les renforts qui viendraient de partout et permettraient de reprendre l’offensive...»

Cet avis était appuyé de raisons si fortes, qu’il fut adopté par tout le conseil.

Dumouriez alors se leva, dit qu’il réfléchirait, et ordonna à Dillon de replier l’avant-garde, dont il lui donnait le commandement, de la ramener à la gauche de la Marne, et de la camper autour de Mouzon.

Le conseil se sépara et Dumouriez ne retint près de lui que l’adjudant-général Thouvenot.

Il l’avait attentivement étudié tant qu’avait duré la conférence et avait cru deviner en lui une intelligence supérieure et des rapports singuliers avec son caractère à lui, Dumouriez.

Il ne s’était pas trompé, et c’est de ce jour que Thouvenot devint son ami et son bras droit.

Très instruit, versé dans les détails des campements, des reconnaissances et des marches, doué d’un grand courage, d’une infatigable activité et d’une extraordinaire fécondité d’expédients dans les moments difficiles, Thouvenot était le meilleur lieutenant que pût souhaiter un général en chef.

Dès qu’ils furent seuls, Dumouriez lui dit qu’il n’approuvait pas la retraite sur Châlons.

C’était abandonner la Lorraine, les Evêchés et les Ardennes, les reprendrait-on ensuite, quand l’ennemi s’y serait fortifié?

C’était de plus risquer d’avoir bientôt les Prussiens sur ses talons, auquel cas la retraite ne tarderait pas à dégénérer en déroute.

En se retirant derrière la Marne, on ne pourrait faire autrement que de sacrifier Châlons, Soissons et Reims...

On ferait couper forcément d’un côté l’armée laissée au camp de Maulde, et de l’autre l’armée de Luckner.

Puis, après avoir traversé la Champagne pouilleuse, les Prussiens ne trouveraient-ils pas abondamment des vivres dans les riches campagnes de Reims et d’Epernay?...

Prendre position à Châlons, c’était ouvrir au roi de Prusse et à son généralissime Brunswick, la route de Paris, soit par Reims ou Epernay, soit par Vitry et Troyes...

Et encore, qui garantirait qu’une fois maître des Ardennes et de la Lorraine, ils ne s’y cantonneraient pas pour y passer l’hiver en attendant des renforts.

Enfin, était-on sûr de pouvoir défendre à Châlons le passage de la Marne? Assurément non.

Ce qui était certain, malheureusement, c’est que le passage forcé, les Prussiens ramèneraient la faible armée française jusqu’à Paris ou la détruiraient en route, grâce à leur nombreuse et magnifique cavalerie...

Convaincu par cet exposé si précis, Thouvenot se tut...

Et alors Dumouriez montrant du doigt sur la carte la forêt de l’Argonne.

--Voilà, s’écria-t-il, d’un accent inspiré, voilà les Thermopyles de la France. Si j’ai le bonheur d’y arriver avant les Prussiens tout est sauvé!...

Le danger de la patrie venait de hausser jusqu’au génie les talents militaires de Dumouriez.

Thouvenot le comprit si bien, que, tout vibrant d’enthousiasme, il lui sauta au cou en s’écriant:

--Maintenant la France est sauvée!...

Et tous deux se mirent à détailler cet admirable plan.

Les avantages en étaient immenses.

D’abord, nous ne reculions pas, nous ne nous réduisions pas à la Marne pour unique et suprême ligne de défense; puis nous faisions perdre aux Prussiens un temps précieux et nous les obligions à séjourner dans la Champagne-Pouilleuse, dont le sol désolé ne pouvait suffire à l’entretien d’une armée de cent mille hommes.

Arrêtés à la forêt de l’Argonne, les Prussiens n’essayeraient-ils pas de la tourner?

C’était possible, c’était même probable.

Oui, mais s’ils remontaient vers Sedan, les forteresses des Pays-Bas devaient leur barrer le passage; et si, au contraire, ils se portaient sur Metz, l’armée du centre, commandée par Kellermann, serait là pour leur tenir tête et permettre à Dumouriez d’accourir et de les prendre entre deux feux.

Mais il faut, mes amis, que je vous donne une idée exacte du terrain que Dumouriez avait choisi pour y jouer les destinées de la France.

La forêt de l’Argonne est une lisière de bois qui se prolonge de Sedan jusqu’à Passavant, à une forte lieue au delà de Sainte-Menehould.

D’autres parties de bois, entremêlées de plaines, courent vers Bar-le-Duc, dans la direction de Révigny-aux-Vaches...

Mais l’Argonne, proprement dite, ne s’étend que jusqu’à Passavant, c’est-à-dire sur une longueur de treize lieues.

Sa largeur est très inégale.

Dans certaines parties, elle est de trois et quatre lieues, elle n’est que d’une demi-lieue dans certaines autres.

Elle sépare la riche et fertile province des Trois-Evêchés de la Champagne-Pouilleuse, le plus affreux pays qui soit en France, dont le terrain est une glaise tenace, où on ne trouve ni eaux, ni arbres, ni pâturages...

A peine, de loin en loin y rencontre-t-on quelque pauvre village, dont les habitants ont bien du mal à arracher à leur sol ingrat leur chétive subsistance.

Coupée par des montagnes, des rivières, des marais, la forêt de l’Argonne ne présente d’accessibles à la marche d’une armée que cinq passages: le Chêne-Populeux, la Croix-au-Bois, le Grand-Pré, la Chalade et les Islettes.

Le premier de ces défilés va de Sedan à Rethel; le second de Briquenay à Vouziers; le troisième de Stenay à Reims; le quatrième de Varennes à Sainte-Menehould...; le dernier, enfin, est la grand’route de Verdun à Paris...

Voilà les cinq passades qu’il s’agissait d’occuper et de disputer aux Prussiens.

Dumouriez décida que le général Dillon occuperait avec cinq mille hommes la position des Islettes et enverrait un fort détachement pour garder la Chalade.

Il confia la garde de la Croix-aux-Bois à un corps détaché sous les ordres du général Chazot.

Lui-même se réservait le poste de Grand-Pré.

Quant au défilé du Chêne-Populeux, force était à Dumouriez de le laisser momentanément ouvert, faute de troupes suffisantes.

Mais il attendait des renforts.

Le général Duval devait lui amener quatre mille hommes.

Beurnouville avait ordre de faire avancer à marches forcées les troupes excellentes du camp de Maulde.

Enfin, la ville de Reims se tenait prête à envoyer au premier signal quatre pièces de canon et dix-huit cents hommes parfaitement équipés et armés...

Le plan était hardi, mais d’une exécution extraordinairement difficile.

Que fallait-il pour donner l’éveil aux Prussiens? Une indiscrétion, le rapport d’un de ces espions dont ils avaient inondé le pays, un faux mouvement de l’armée française.

Prévenus, ils se seraient empressés de s’emparer des passages où on comptait les arrêter, et c’en eût été fait de nous.

Mais c’est ici que Dumouriez se surpassa lui-même et qu’il fut admirable de coup-d’œil, de précision, de promptitude et d’audace.

De Sedan, où il se trouvait, à Grand-Pré qu’il voulait occuper, on compte douze ou vingt lieues selon qu’on prend en avant ou en arrière de la forêt de l’Argonne.

S’il prenait la première route, il indiquait clairement ses projets aux Prussiens.

Il risquait, en choisissant la seconde, d’être attaqué dans sa marche et de perdre ses équipages et son artillerie.

Après mûres réflexions, il s’arrêta à un troisième parti plus audacieux et qui lui réussit.

Il pensa que si l’ennemi restait immobile sur la rive gauche de la Meuse, c’est qu’il n’avait là qu’un faible corps d’observation, lequel, à la moindre démonstration de l’armée française, s’empresserait, pour un combat, de repasser la rivière.

Sur cette conviction, il arrêta tous ses mouvements.

Il existe au delà de la Meuse, et derrière Stenay, une position excellente, nommée le camp de Brouenne.

Dumouriez ne douta pas que l’ennemi ne s’emparât de ce camp dès que lui-même s’avancerait.

C’est pourquoi il partagea son armée en trois corps.

Son avant-garde eut l’ordre d’aller attaquer Stenay et de le masquer.

Il conduisit lui-même son corps de bataille, composé de douze mille hommes, sans bagages, soutenant son avant-garde.

Et pendant ce temps, le général Chazot, avec cinq mille hommes, escortait les équipages de l’armée et le gros de l’artillerie, par Tannay et les Armoises...

Vous dire que les lieutenants de Dumouriez étaient satisfaits, ce serait, par exemple, vous mentir grossièrement.

Plusieurs, moins intelligents que Thouvenot, ne comprenaient rien au plan qu’on exécutait: les autres étaient indignés qu’on l’eût arrêté sans les consulter.

Dillon obéissait, fidèle à la parole qu’il avait donnée; mais n’ayant point juré de ne pas se plaindre, il se plaignait, et si haut que très souvent les officiers inférieurs et même les soldats l’entendaient.

--Ce b... là, disait-il, nous conduit droit dans la gueule du loup... Nous serons jolis garçons, quand il nous aura enfournés dans les défilés de l’Argonne...

Le langage des autres généraux n’était guère plus convenable.

Même, ils finirent par se montrer si bien entre eux, qu’un beau matin, en plein mouvement, ils s’en allèrent à cinq ou six demander une audience à Dumouriez.

Lui donna ordre de les introduire sur le champ et le plus éloquent d’entre eux se mit à exposer ses griefs et ceux des autres.

Ce fut long, et cependant Dumouriez les laissa aller jusqu’au bout. Mais lorsqu’ils eurent achevé:

--«Mes camarades, leur dit-il, ceci, a l’air d’un conseil de guerre et on ne doit point en en assembler sans que j’en donne l’ordre. Quand je vous demanderai vos avis, à chacun en particulier, votre devoir est de me dire ce que vous croirez le plus utile. Je suis seul responsable, et je sais ce que j’ai à faire... Retournez donc chacun à votre poste, et ne vous occupez que de me bien seconder.»

Cette ferme attitude de Dumouriez lui valut presque une victoire, en ce sens qu’elle lui fit un parti parmi tous les gens de bon sens qui n’avaient pas contre lui de griefs personnels.

Le général Chazot disait:

--«Ce cadet-là ne serait pas si pimpant s’il n’était pas bien sûr du résultat de ses combinaisons. Taisons-nous donc et aidons-le de notre mieux.»

Les autres, réduits à dissimuler leur mécontentement, prirent le parti d’écrire à Paris, pour se plaindre du général en chef, peignant la situation sous des couleurs plus sombres encore que la réalité, s’efforçant de démontrer à leurs amis de l’Assemblée nationale, que cette forêt de l’Argonne où on s’engageait allait devenir le tombeau de l’armée française.

Informé de leurs manœuvres, Dumouriez ne leur en faisait pas plus mauvaise mine.

--«Ce sont des entêtés, disait-il à Thouvenot, et je n’ai qu’un moyen de les convaincre... c’est de vaincre.»

Tout autre général eût été peut-être forcé de céder aux murmures et de modifier son plan, mais Dumouriez, par grand bonheur, avait près de lui et pour lui, toujours prêt à le soutenir et à répondre de lui, Westermann, qui représentait la pensée et la volonté de Danton, alors ministre de la justice et tout puissant aussi bien au conseil des ministres qu’à l’Assemblée.

Or, Westermann ayant adopté d’enthousiasme les plans du général en chef, ne permettait pas qu’on les discutât.

Tâté par Dillon, qui essayait, à mots couverts, de prédire un échec prochain, il le regarda fixement et lui dit ces mots, dont la signification à cette époque était terrible au point de faire pâlir les plus braves:

--Le souhaiteriez-vous?... Il faut le dire.

C’est qu’il ne badinait pas, le héros du 10 août, dès que la discipline était en question.

Beaucoup de volontaires, lorsqu’il était arrivé, s’étaient imaginé qu’il accueillerait toutes leurs réclamations... Ils furent vite détrompés.

Il fallait voir de quel air il écoutait la réclamation, et de quel ton il criait aux réclameurs:

--Allons, c’est bon, la patrie ne vous demande pas tout ça... Demi-tour et à vos rangs!...

Ce fut lui, plus encore peut-être que Dumouriez qui refusa de recevoir Laveneur dans son ancien grade.

Celui-là n’était cependant qu’un étourdi que les amitiés avaient égaré.

Admis dans l’intimité de La Fayette, dont il avait été l’aide de camp, il crut devoir le suivre, quand, à la suite du 10 août, il abandonna son armée et s’enfuit à l’étranger.

Mais de la part de Laveneur ce n’était là qu’un coup de tête.

Il ne sentit pas plus tôt sous ses pieds le sol ennemi, que le désespoir le prit, et il rentra en France plus vite qu’il n’en était parti.

Lieutenant-général au moment de son départ, il pensait qu’on serait trop heureux de lui rendre ses épaulettes dans une armée où les officiers supérieurs faisaient encore défaut.

Mais ni Dumouriez, ni Westermann n’entendirent de cette oreille.

--Vous avez perdu votre grade, lui déclarèrent-ils, le jour où vous avez franchi la frontière.

Des larmes, dit-on, vinrent aux yeux de Laveneur.

--Quoi! vous me refusez, fit-il, quand la patrie en danger a besoin de tous ses enfants!...

Et les autres ne répondant pas:

--Je veux me battre, cependant, insista-t-il.

Alors Dumouriez:

--Il nous est mort un hussard cette nuit, prononça-t-il froidement, je vous autorise à prendre son cheval, ses armes et son rang dans l’escadron.

Laveneur n’en demanda pas plus.

--Merci, dit-il, je ne resterai pas longtemps simple hussard.

Il devait tenir parole, et son nom est resté attaché à un des plus audacieux exploits de la campagne de 92.

C’était après la bataille de Jemmapes.

Le général Valence, à la suite d’une capitulation, était entré dans Namur; mais six mille soldats ennemis s’étaient retranchés dans le château, et de là prétendaient dicter des conditions à l’armée française.

Le siége du château fut aussitôt ordonné.

Mais il fallait commencer par se rendre maître du fort Vilatte qui en défendait l’accès, et dont l’attaque de vive force était entièrement dangereuse et incertaine, en raison des nombreux fourneaux de mines que les assiégés avaient pratiqué sous les glacis.

C’est alors que Laveneur conçoit le projet de s’en emparer en surprenant la garnison.

A gauche du château se trouvait un chemin de communication d’un accès très difficile, et défendu par des palissades et des parapets. Ce chemin conduisait au fort.

--J’y passerai, dit Laveneur.

A minuit, en effet, guidé par un déserteur, il sort à la tête de douze cents hommes.

On marche en silence, et servi par une obscurité profonde, on arrive aux premiers parapets. Ils ne sont pas gardés ou les sentinelles se sont endormies, on les franchit.

Mais les sentinelles des palissades crient et font feu...

Si dangereuse était la situation que les hommes de Laveneur hésitent. Lui s’élance en avant, mais se trouvant de trop petite taille pour franchir les palissades.

--Jette-moi par-dessus! commande-t-il à un officier très grand et très robuste, qui se trouvait près de lui.

L’officier obéit, puis se précipita après son chef, et quelques grenadiers, entraînés par l’exemple, l’imitent malgré la fusillade la plus meurtrière.

Laveneur, cependant, s’est relevé sans blessures. Il s’élance vers le poste, et apercevant le commandant qui s’efforce de rassembler la garnison, il le saisit au collet d’une main, et de l’autre lui appuie son épée sur la poitrine en lui disant:

--Conduis-moi à tes mines!...

Le commandant, étourdi, hésite.

--Conduis-moi à tes mines, répète Laveneur d’une voix terrible, à l’instant, ou tu es mort!

Et en même temps, il appuie plus fort la pointe de son épée.

Epouvanté, perdant la tête, le commandant se décide à marcher, et Laveneur, sur ses indications, arrache les mèches de sa propre main.

Une heure après, la garnison du fort était prisonnière, et le lendemain le château avec ses six mille défenseurs était au pouvoir de Laveneur...

Eh bien! c’est à cet homme que Dumouriez fit rendre la veste de simple hussard...

Grande, il faut bien le dire, fut la surprise des soldats, mais l’effet fut admirable, et peut-être décisif, tant il est vrai que souvent des circonstances infimes produisent d’immenses résultats. Ce fait décida de la discipline de l’armée. Les plus mutins des volontaires se disaient entre eux.

--Il ne plaisante pas, le général.