Part 13
Les demoiselles Fernig devinrent même si célèbres que la Convention leur accorda une pension, et qu’un représentant en mission à l’armée écrivait dans un de ses rapports:
«Elles se sont distinguées dans toutes les actions, et se sont montrées plus extraordinaires encore par leur pudeur et leur vertu que par leur courage... Les soldats ont pour elles autant de respect que d’amitié, et on ne saurait trop proposer ces belles patriotes pour exemple à nos jeunes volontaires...»
Malheureusement nos autres généraux étaient loin d’avoir le génie de Dumouriez et de comprendre comme lui leur devoir.
C’est en ce moment où chacun aurait dû rester à son poste pour défendre la partie des frontières qu’il avait reconnues avec des troupes pareillement accoutumées au pays, que le ministre de la guerre et le maréchal Luckner arrangèrent le mouvement le plus extraordinaire et le plus dangereux: c’était de transporter le maréchal Luckner à Metz, et de faire venir à Valenciennes l’armée de Metz.
Ce mouvement dégarnissait pendant plusieurs jours les frontières et affaiblissait les deux armées par une marche de quatre-vingt lieues en plein mois de juillet.
Une combinaison politique qui n’aboutit pas, pouvait seule l’expliquer.
Quoiqu’il en soit, le 10 juillet, pendant que Dumouriez était occupé à faire tracer différents petits ouvrages pour les fortifications d’Orchies, il reçut un courrier de Luckner qui lui ordonnait de se rendre sur-le-champ à Valenciennes.
Il partit en toute hâte.
Le maréchal lui fit le meilleur accueil, et non sans un certain embarras lui apprit le mouvement qui devait commencer, dès le lendemain à la pointe du jour.
Puis, sans laisser à Dumouriez le temps d’ouvrir la bouche:
--Je laisse ici, ajouta-t-il, en manière de correctif, toute mon arrière-garde, composée de six bataillons et de cinq escadrons... Je ne touche ni au camp de Maulde ni aux garnisons de Maubeuge et de Dunkerque... Le tout forme un effectif assez considérable pour parer à toutes les éventualités pendant les huit ou dix jours que dureront les marches... Vous garderez le commandement de toutes ces troupes et du département du Nord, jusqu’à l’arrivée du général Dillon à qui vous aurez à le remettre.
Dumouriez avait toutes sortes de raisons pour être blessé de servir sous les ordres de Dillon, officier de mérite, d’ailleurs très brave et très loyal, mais dévoré d’ambition et trop fougueux pour rien ménager.
Cependant il ne laissa rien paraître de son mécontentement, disant simplement au maréchal Luckner qu’il obéirait, mais qu’il jugeait le mouvement horriblement dangereux et fort capable d’amener quelque désastre...
Peu s’en fallut que l’événement ne lui donnât raison.
Les Autrichiens, alors à Tournai, n’eurent pas plutôt appris par leurs espions le départ de Luckner, qu’ils formèrent un petit corps d’armée de cinq mille hommes, lequel alla tomber sur Orchies, où se trouvait un bataillon de volontaires de la Somme avec ses deux pièces de campagne et trente dragons...
C’est avec un élan terrible que les Autrichiens attaquèrent par deux portes, du côté de Douai et du côté de Lille.
On n’avait pas encore eu le temps d’élever les différents ouvrages de défense ordonnés par Dumouriez.
Le bataillon se défendit avec le plus grand courage, mais accablé par le nombre, il fut à la fin forcé de se replier sur Saint-Amand, laissant un de ses canons aux mains de l’ennemi.
Un capitaine, nommé Thory, se couvrit de gloire en cette affaire, et c’est à sa bravoure et à son sang-froid que les débris du bataillon durent leur salut.
C’est le soir, au camp de Famars, que Dumouriez apprit cette attaque.
Il se mit en route sur-le-champ, avec tout ce que Luckner lui avait laissé de troupes, et le lendemain, à la pointe du jour, il arrivait à Saint-Amand.
Déjà, d’après ses ordres, Beurnonville avait ramassé toutes les troupes du camp de Maulde et s’avançait à marches forcées pour couper la retraite à l’ennemi...
D’un autre côte, le commandant de Douai, le général Marassé, arrivait avec huit cents hommes de sa garnison...
Les Autrichiens se seraient trouvés cernés, s’ils ne s’étaient hâtés de se replier pendant la nuit, et de regagner leurs cantonnements...
Mais cette attaque devait être une leçon pour Dumouriez.
Il comprit que laisser éparpillées les faibles forces qui lui avaient été laissées par Luckner, c’était les exposer à être écrasées en détail et sans nul profit pour la défense des frontières.
Il prit donc le parti,--sous sa responsabilité,--de les masser en un seul corps, capable d’une forte résistance, et pouvant même, en cas de revers, infliger des pertes sérieuses à l’ennemi.
Son camp de Maulde lui parut encore la meilleure position.
Il y installa tout son monde, fit élever de nouveaux ouvrages de terre, et se remit de plus belle à inquiéter l’ennemi, en attendant l’arrivée de Dillon qu’il appelait de tous ses vœux.
Dumouriez l’a avoué depuis: jamais à aucun moment de sa vie tant agitée, il ne s’était senti si près du découragement.
Tout avenir lui semblait irrévocablement fermé. Ses ennemis venaient d’arriver au ministère, et il se savait également haï des deux partis qui se disputaient le pouvoir.
Lui qui avait la conscience de sa valeur, il se voyait condamné pour la vie à servir en sous-ordre et à obéir à des généraux sans capacité et sans vues d’ensemble, bien plus préoccupés de politique que de guerre.
«Je n’ai plus qu’un parti à prendre, écrivait-il à un ami fidèle, me faire oublier. Je vais m’appliquer à mon métier à la façon des bœufs qui tracent un sillon sans souci de savoir à quoi il servira. Et si avantageuses que puissent être mes idées, eh bien! je les garderai pour moi. C’est un fâcheux métier que celui de conseiller et qui ne rapporte que des ennemis, qu’on ait tort ou raison...»
C’était une sage résolution; mais, avec son caractère, plus facile à prendre qu’à exécuter.
Et dès que le général Dillon fut arrivé, après lui avoir remis son commandement, son premier soin fut de lui communiquer ses vues et d’essayer de le déterminer à la guerre offensive.
Le malheur est que le général Dillon avait toutes sortes de mauvaises raisons pour ne pas écouter Dumouriez.
D’abord, il avait toujours déclaré hautement, lui, Dillon, qu’à un fou seul pouvait venir la pensée d’attaquer, quand on avait déjà bien du mal à se défendre.
De plus, il n’avait pu voir sans une jalousie secrète l’influence de Dumouriez sur les troupes, et à quel point il était chéri de ses soldats.
Enfin, les flagorneurs de son état-major ne cessaient de lui répéter à la journée que Dumouriez, parce qu’il avait été ministre, affectait de grands airs de supériorité, frondait les autres généraux et faisait obstacle à leur autorité.
Mais Dillon, avec toutes sortes de travers, était un trop honnête homme et trop loyal pour abuser de son pouvoir et molester un officier dont il ne pouvait s’empêcher de reconnaître le mérite.
Il se contenta donc de remercier froidement Dumouriez de ses avis, disant qu’il aviserait...
Et il le relégua derechef au camp de Maulde, augmenté toutefois de quelques troupes qui portaient l’effectif à vingt-trois bataillons, tant de volontaires que de ligne, et à cinq escadrons de dragons.
Avec douze ou treize mille hommes sous ses ordres, Dumouriez redevint lui-même, il ne désespéra plus de l’avenir.
Voyant autour de lui ses armées se fondre, tous les liens de la discipline se relâcher, des régiments entier se débander, il comprit que le jour était proche où la France se trouverait sans défense contre les âpres convoitises de ses ennemis...
Et il conçut le projet de former une troupe d’élite qui, à l’heure du danger de la patrie, deviendrait le cadre d’une armée de salut.
Dès lors, il n’y eut plus une minute de son temps qui ne fut consacrée à la réalisation de ses desseins.
Du matin au soir, sous le soleil ou sous la pluie, on ne voyait que lui, à cheval, insoucieux de son vieil uniforme tout délabré.
Il n’était pas un détail d’administration qui échappât à son incessante vigilance. Les vivres, les munitions, les équipements, il examinait tout. Ah! ce n’est pas à lui qu’on eût livré pour ses soldats ces fameux souliers de carton qui furent un des scandales de 93.
Avec une patience infatigable, il formait les instructeurs qui devaient ensuite former ses troupes.
Et la nuit venue, il réunissait les officiers dans sa tente, et les leçons continuaient encore.
De même que les soldats il couchait sur la dure, roulé dans son manteau. Et, le plus souvent, c’est à la marmite de quelque bataillon qu’il envoyait chercher son dîner.
Le voisinage de l’ennemi, le péril continuel écartaient l’ennui de cette existence... Et pour lui donner une teinte romanesque, il y avait là les deux demoiselles Fernig, en costume de hussards, qui faisaient les fonctions d’aides de camp du général.
Dumouriez avait commencé par former deux corps de flanqueurs de quatre à cinq cents hommes chacun, qui allaient tous les jours en reconnaissance.
Ils étaient renouvelés tous les huit jours, officiers et soldats, excepté l’état-major, et pris à tour de rôle dans tous les bataillons, pour que chacun y passât à son tour, et s’accoutumât à l’ennemi et à la fatigue.
Chaque commandant de détachement recevait de la main du général une instruction au dos de laquelle était tracée une carte du pays qu’il avait à parcourir, où étaient marqués les chemins, les ponts, les villages, les censes, les moulins, les bois par où il devait passer en allant et revenant, ainsi que les points d’attaque et les endroits où il devait laisser des postes.
Ces reconnaissances étaient presque toujours heureuses, et ramenaient au camp des chevaux, du bétail et des prisonniers.
Il n’y avait au camp ni oisiveté ni cabales.
On n’y était ni Jacobin, ni Girondin, ni Feuillant, on y était soldat. Le général Dillon qui voyait les troupes placées sous ses ordres toujours à la veille de se révolter, n’en revenait pas...
Voilà quels prodigieux résultats avait obtenu Dumouriez, et tout à ses occupations purement militaires, il devait se croire profondément oublié, quand arriva à Paris la nouvelle terrible de l’invasion prussienne...
Je vous ai dit, mes amis, la colère de la France, et le puissant effort qui fit jaillir de notre sol profané des centaines de mille de volontaires...
Mais à ces soldats de la cause la plus sainte, il fallait un général...
Il fallait un chef dont le génie sût tirer parti de tout ce noble sang qui ne demandait qu’à se répandre pour le salut de la patrie...
C’est alors que l’Assemblée nationale, c’est alors que les ministres donnèrent au monde un grand, un sublime exemple de patriotisme.
Leur choix se fixa sur Dumouriez.
Dieu sait s’ils l’aimaient, cependant...
Les ministres revenus au pouvoir étaient précisément les hommes qui en avait été écartés lorsqu’il avait le portefeuille des affaires étrangères.
A l’Assemblée nationale, la droite et la gauche, les Girondins et les Jacobins le haïssaient presque également.
Les uns l’accusaient de duplicité et d’ingratitude, les autres le soupçonnaient d’être tout prêt à trahir la cause de la Révolution.
N’importe!...
Du moment où le salut de la France envahie fut en question, il n’y eut plus de partis.
Ou plutôt il y eut entre tous les partis une admirable émulation d’abnégation et de sacrifice.
Chacun mit sa gloire à renoncer à ses opinions les plus fortement enracinées, chacun répéta le mot de Gensonné:
«--Il n’est pas de rancune que n’efface dans le cœur d’un patriote la haine de l’étranger.»
Une voix timide s’éleva bien pour dire:
--«Dumouriez est un ambitieux, Dumouriez est un intriguant de l’ancien régime, qui a gardé des relations suspectes...»
Vingt députés se levèrent pour s’écrier:
--«Qu’importe! s’il est le seul qui puisse arrêter Brunswick.»
Et Danton, alors ministre de la justice prenant la parole:
«--Dumouriez, ajouta-t-il, aime trop la gloire pour ne pas vouloir vaincre à tout prix.»
Et c’est à l’unanimité qu’on alla chercher Dumouriez au camp de Maulde, dans la petite position où il était tombé, pour lui confier la défense nationale.
On écarta ou on lui subordonna tous les maréchaux, tous les officiers généraux qui pouvaient prétendre à un commandement.
Luckner fut envoyé à Châlons former des recrues.
Dillon et Kellermann reçurent l’ordre d’obéir...
Forces, pouvoir, tout fut concentré dans la main de l’homme dont on attendait tout...
Promptement informé d’ordinaire de toutes les décisions de l’Assemblée nationale, Dumouriez ne sut rien cette fois.
Debout à l’une des extrémités du camp, ayant à ses côtés la plus jeune des demoiselles Fernig, Dumouriez surveillait le travail d’une centaine de soldats occupés à enfoncer des palissades, lorsqu’une voiture vint s’arrêter à dix pas de lui.
C’était un vieux carrosse sonnant la ferraille, traîné par deux rosses efflanquées garnies de harnais d’artillerie.
Trois hommes, revêtus du costume de députés de l’Assemblée nationale, en descendaient, pendant qu’un quatrième, tout jeune encore, en «pékin,» celui-là, les jambes enveloppées de peaux de mouton, restait assis ou plutôt couché sur la banquette du fond.
Ces trois députés étaient Delmas, Dubois-Dubays et Bellegarde.
Le jeune homme qui demeurait dans le carrosse, et à qui la Révolution allait faire un nom tragique, n’était autre que Couthon, lequel se soignait alors aux boues de Saint-Arnaud, non loin du camp de Maulde, d’une paralysie gagnée dans une escapade amoureuse.
Dumouriez les connaissait les uns et les autres, et cependant il ne bougea pas de sa place...
Telle était alors sa situation qu’il dut croire qu’ils étaient envoyés pour le faire arrêter...
Eux, cependant, s’avancèrent, et le plus âgé, Bellegarde, tirant un portefeuille de sa poche, se mit à lire à Dumouriez le décret qui le nommait général en chef...
Bien des années plus tard, la plus jeune des demoiselles Fernig, sollicitant un bureau de tabac, a raconté dans la pétition qu’elle présentait au gouvernement cette scène tout entière.
Dumouriez devint extraordinairement pâle, et, d’une voix étranglée et de l’air égaré d’un homme qui doute du témoignage de ses sens, il répéta par deux fois:
--Général en chef!... général en chef!
Bellegarde poursuivit:
--C’est l’armée tout entière qu’on vous confie... De ce moment vous avez pleins pouvoirs...
Lui dut avoir un éblouissement.
Les sommets entrevus dans ses rêves d’ambition les plus audacieux, il les atteignait tout à coup, et cela au moment où il s’était cru sur le point de rouler dans l’abîme.
Mais il se remit vite, grâce au prodigieux empire qu’il avait sur lui-même, et c’est d’un ton glacé qu’il dit:
--Du moins, citoyens représentants, vous m’accorderez bien vingt-quatre heures pour me consulter...
Ils l’interrompirent.
--Il n’y a pas à réfléchir, dirent-ils.
Jamais Dumouriez n’avait été soumis à une si terrible épreuve. Elle le surprenait lui que rien encore n’avait surpris.
D’un geste brusque, il enfonça son chapeau sur ses yeux et se mit à marcher comme au hasard, en proie aux plus terribles perplexités.
Puis, tout à coup, revenant sur les représentants, il arrêta sur eux ses petits yeux qui vous fouillaient jusqu’au fond de l’âme, et d’un accent qui trahissait toutes ses défiances:
--Qui me donnera des garanties? interrogea-t-il.
--Quelles garanties? demandèrent les autres, comme s’ils n’eussent pas compris.
--Je puis être... malheureux.
--Eh bien?...
--Ne m’accusera-t-on pas de trahison?
Aucun des députés ne répondit.
Mais du fond du carrosse, s’éleva la voix du paralytique Couthon, qui avait tout entendu, et qui criait:
--Quoi!... la nation t’appelle et tu hésites!... La patrie est en danger, et tu songes à toi!...
Dumouriez demeura un moment pensif... Puis, lui dont la parole avait d’ordinaire l’abondance et la verve méridionale, il dit lentement et en pesant sur chaque mot pour en souligner la valeur:
--C’est plus que la vie que vous me demandez, citoyens représentants, c’est peut-être l’honneur. Allez, je ne m’aveugle pas et je mesure bien le poids de l’effrayante responsabilité dont on me charge... Que je sois vaincu,--et je dois l’être,--et mon nom passera à la postérité accolé à l’ignoble épithète de traître.
--Qu’importe!... interrompit Couthon.
--Et bien! oui, en effet, qu’importe!... Vergniaud m’a tracé ma conduite le jour où il s’écriait à la tribune: «Périsse notre mémoire, mais que la France soit sauvée!...» Citoyens représentants, je ferai mon devoir... j’accepte.
Cependant, le bruit s’était répandu par tout le camp de l’arrivée de trois représentants du peuple en mission.
Les soldats avaient vu avec étonnement d’abord, puis avec inquiétude, cette voiture qui traversait la ligne.
Et à tous, la même idée était venue:
On vient enlever notre général!...
--Ah! c’est ce que nous ne souffrirons pas! s’étaient-ils dit.
Et sautant sur leurs armes, ils s’étaient précipités vers le théâtre de l’entrevue, et au nombre de plusieurs milliers, haletants d’attention, ils entouraient Dumouriez et les envoyés de l’Assemblée nationale.
Mais lorsqu’ils eurent compris ce dont il s’agissait, quand ils furent certains qu’on élevait à la dignité de général en chef leur général à eux, lorsqu’ils entendirent Dumouriez répondre: J’accepte!...
Oh! alors leur joie déborda en une immense clameur.
--Vive la nation! Vive Dumouriez!... Aux Prussiens! aux Prussiens!...
Dans le fait, il n’était pas un de ces soldats qui ne se sentît flatté au fond de son cœur du choix de l’Assemblée, pas un qui ne fût persuadé qu’il rejaillirait sur lui de la gloire de ce général à qui tous étaient dévoués jusqu’au fanatisme.
Il est vrai que la réflexion ne tarda pas à abattre cette grande joie.
--Maintenant qu’il va commander toutes les armées, pensèrent-ils, notre général va nous quitter!...
C’est pourquoi, dès que les représentants se furent éloignés, toutes les troupes se rassemblèrent autour de la tente de Dumouriez, le conjurant de rester quand même à leur tête...
Comment n’eût-il pas été ému de ces témoignages d’attachement de ces volontaires qu’il avait cependant soumis à la plus rude discipline.
Il leur promit qu’il ne les quitterait pas.
C’était effectivement son premier projet.
Maître absolu, désormais, sans discussion ni contrôle, il ne pouvait pas ne pas reprendre ses plans jusqu’ici contrariés d’une guerre offensive.
Battre Brunswick en France et le rejeter hors de notre territoire, Dumouriez ne le croyait pas possible, mais il était persuadé qu’un grand coup frappé dans les Pays-Bas y appellerait fatalement les Prussiens...
Et, dans ce cas, c’est surtout sur ses soldats du camp de Maulde qu’il comptait pour une de ces entrées en campagne dont la hardiesse et la rapidité déconcertent l’ennemi.
La nuit même qui suivit la communication des députés, le plan de campagne de Dumouriez fut arrêté dans son esprit, rédigé et envoyé sous forme de mémoire à l’Assemblée nationale.
Et dès le lendemain, il s’employait avec sa foudroyante activité à organiser son armée d’invasion et à lui donner des chefs...
Malheureusement, ce dernier point présentait d’énormes difficultés... Les généraux lui obéiraient-ils?... Et s’ils n’osaient pas se révolter ouvertement ne mettraient-ils pas à suivre ses instructions cette maladresse habile qui fait avorter les combinaisons les mieux calculées...
Mais chez Dumouriez, le général de génie était doublé d’un diplomate de premier ordre.
Intéresser au succès une douzaine de généraux, ménager les amours-propres et caresser les prétentions, utiliser les rivalités, éveiller et tenir en haleine toutes les ambitions, devait n’être qu’un jeu pour l’ancien agent secret de M. de Choiseul, pour l’homme qui avait été un moment sur le point de reconstituer la Pologne...
Sa première tentative fut un coup de maître.
Il décida Dillon, son ancien, Dillon qui, bien évidemment, se croyait plus de droits que lui à la direction suprême de la guerre, Dillon avec qui constamment il s’était trouvé en opposition, et dont la veille encore il n’était que le lieutenant, il le décida à entrer dans ses vues et à concourir à l’exécution d’un plan dont la veille encore il se moquait au milieu des rires de son état-major...
Mais il était écrit que toujours des événements imprévus traverseraient le projet favori de Dumouriez.
Il avait tout disposé pour se jeter sur les Pays-Bas; ses lieutenants avaient reçu leur ordre de marche; on avait distribué aux troupes les vivres de campagne. La confiance était absolue, l’enthousiasme immense, et le mouvement devait commencer le surlendemain...
Quand arriva au camp de Maulde un nouvel émissaire de l’Assemblée, sans caractère officiel, il est vrai, mais qui n’en apportait pas moins le dernier mot du ministère...
Cet émissaire était Westermann.
Alsacien de naissance, dissimulant sous les apparences d’une bonhomie de paysan l’esprit délié d’un diplomate consommé, Westermann était l’ami de Danton, ministre de la justice alors, et tout puissant, ami dévoué et fidèle jusqu’à la mort.
Nommé lieutenant-colonel après le 10 août, où il avait été le bras de la Révolution armée, Westermann gardait la tête froide à une époque où le délire emplissait tous les cerveaux.
Il comprenait la situation, et osait dire, à un moment où c’était une audace, que la discipline seule, et une discipline de fer, pouvait reconstituer notre armée, qui seule pouvait nous sauver.
Il voulait qu’on exigeât des moindres officiers certaines connaissances, et qu’on ne distribuât pas les grades aux plus bruyants parleurs... Il prétendait que le soldat qui reçoit un ordre doit l’exécuter et n’est pas un esclave parce qu’il obéit... Il soutenait que chasser un général uniquement parce qu’il était noble, était stupide... Il s’indignait d’entendre qualifier de traître tout officier malheureux...
Un tel homme devait ressentir pour Dumouriez une vive sympathie.
Aussi, les vit-on se promener bras dessus bras dessous pendant plus d’une heure devant la tente du général en chef.
Que se disaient-ils?... Voilà ce que tout le camp se demandait. Impossible de rien entendre, de saisir même un mot de l’entretien. Les factionnaires tenaient les curieux à distance.
Même, les demoiselles Fernig essayèrent vainement de forcer la consigne.
Envoyé par Danton, Westermann venait apprendre à Dumouriez les premiers succès du duc de Brunswick et les trahisons de Longwy et de Verdun...
Il venait lui dire que l’heure était passée de la guerre offensive, que les Prussiens arrivaient au cœur de la France, qu’ils menaçaient Paris, qu’il fallait essayer de les anéantir à tout prix.
Balancer n’était pas possible.
Dumouriez répondit qu’il allait quitter le camp de Maulde et courir à Sedan prendre le commandement de l’armée que venait d’abandonner Lafayette.
Il passa donc la nuit à contremander les mouvements ordonnés et à dicter de nouvelles instructions, promettant,--ce que personne ne crut,--qu’il serait de retour dans six semaines, et qu’il ferait encore cette année l’expédition de la Belgique...
Il y eut comme une émeute au camp dès qu’on apprit qu’il allait s’éloigner.
Mais il sut calmer ses soldats, qui demandaient à grands cris à le suivre. Il leur expliqua l’utilité de leur présence à Maulde, et comment ils retarderaient et embarrasseraient sa marche.
Et enfin, au jour, il partit à franc étrier, avec Westermann, suivi d’un seul aide de camp, de la plus jeune des demoiselles Fernig et de Baptiste, son fidèle valet de Chambre.
En arrivant à Sedan, il trouva le mal beaucoup plus grand qu’on ne lui avait dépeint.
L’armée était partagée en deux corps:
L’avant-garde, de six mille hommes, occupait sur la rive droite de la Meuse, sur les hauteurs de Vau, une sorte de camp dont la défense eût exigé pour le moins quarante mille hommes.
Le corps d’armée, qui ne comptait pas dix-huit mille soldats était campé à trois lieues en arrière, sur les hauteurs qui dominent Sedan.
Jamais position ne fut plus mal choisie.
Tout le monde le comprenait si bien que la consternation était générale.